Brèves (16)

Brèves

Giuseppe ALBERIGO, Histoire du concile Vatican II. Tome III. Le concile adulte, Cerf/Peeters, 2000, 605 pages.

Nous avons déjà dit tout le bien que nous pensions des deux premiers volumes de cette grande histoire du concile Vatican II . Avec le troisième, nous sommes au milieu de cette vaste entreprise et le récit de la préparation des sessions et des jeux en coulisse se lit toujours avec autant d’allégresse. On y voit les premiers pas du nouveau pape Paul VI, « dauphin » de Jean XXIII, l’ouverture de la deuxième session, les discussions conflictuelles sur la désignation et le rôle des évêques, l’amorce de la réforme liturgique, les débuts de l’œcuménisme, etc. L’avant-dernier chapitre de l’ouvrage concerne l’intersession (fin 1963-1964), qui allait aboutir à la troisième session du concile en se donnant les moyens de le conclure. Répétons-le : un ouvrage majeur pour la théologie certes, mais aussi pour la sociologie de l’Église, l’étude des pouvoirs, l’inclusion aussi des questions spirituelles dans la diplomatie et la vie politique, nationale et internationale.


David BAKAN, Freud et la mystique juive, Petite bibliothèque Payot, 2001, 363 pages.

On est heureux que les éditions Payot aient entrepris de rééditer ce très riche et subtil ouvrage, dont la première parution française date de 1963. Préfacé par Francis Pasche, qui restitue l’apport des découvertes de Bakan à la compréhension de l’acte psychanalytique chez Freud, ce livre nous montre toute l’importance de la référence au judaïsme dans l’invention freudienne de la psychanalyse. Il combine avec bonheur l’analyse historique – le contexte dans lequel Freud grandit, celui de l’antisémitisme viennois, est fondamental , l’analyse théologique – toute la deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à la mystique juive et à la « pratique » du judaïsme – ainsi qu’une investigation sur les grands thèmes de l’œuvre de Freud. La troisième partie est ainsi consacrée à la figure de Moïse, personnage freudien fondamental, au-delà même de son dernier ouvrage. La quatrième partie est centrée sur le diable, personnage métaphorique qui rend compte de bien des aspects de la pensée freudienne. La dernière porte sur la Kabbale, qui fournit des clefs d’entrée fort pertinentes pour saisir la manière dont naquirent les grands concepts freudiens. Un classique à redécouvrir.


Walter BENJAMIN, Œuvres, 3 tomes, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2000, 400, 459 et 482 pages.

On ne saurait naturellement rendre compte de manière vraiment digne de cet ouvrage qu’en commentant chacun des textes qui y figurent et qui ont été choisis parmi ceux qui composent l’édition intégrale allemande. Certains sont inédits en français. Le grand avantage de ces trois volumes est d’offrir au lecteur les textes essentiels de Benjamin, plus révéré que lu, plus cité qu’analysé. Comme le précisent les éditeurs, il s’agissait, en le publiant dans une édition de poche aisément accessible, d’en faire un « classique ». Critique littéraire, auteur du petit chef-d’œuvre qu’est son article sur Kafka – qui clôt le deuxième tome , philosophe aussi et pas seulement de l’esthétique, Benjamin ne fut pas seulement l’auteur tragique dans lequel l’enferme son suicide dramatique en 1940. Ce fut d’abord un esprit curieux, en phase avec son époque et, pour cette raison même, critique, sûrement pas un faiseur de systèmes. Une bibliographie détaillée de plus de trente pages figure utilement dans le premier volume.


Jean-Marie BEYSSADE, Études sur Descartes. L’histoire d’un esprit, Seuil, Coll. « Points », 2001, 394 pages.

Se trouvent rassemblés dans ce volume de nombreux articles consacrés par Jean-Marie Beyssade à Descartes, dont il est l’un des meilleurs spécialistes français. L’auteur retrace le projet cartésien d’une science universelle en même temps qu’il montre combien chacun des écrits de Descartes s’inscrit dans un itinéraire personnel et peuvent être lus comme les éléments d’une « autobiographie continuée ». Ce qui se donne à voir ainsi est aussi un travail, le résultat d’une expérience sinon d’une épreuve ; la science comme la connaissance de soi ne s’acquièrent que par un processus de découverte de l’esprit. Si ces articles s’étendent sur une période de trente ans, ils ont été classés selon un ordre significatif : celui de la chronologie même des œuvres de Descartes, depuis Le discours de la méthode jusqu’aux Passions de l’âme, en passant par les Méditations et les Principes, ce qui restitue la progression continuelle du mouvement de sa pensée.


Alain BIHR, La reproduction du capital. Prolégomènes à une théorie générale du capitalisme, Lausanne, Éditions Page deux, 2001, 2 vol., 347 et 359 pages.

On ne sait pas combien de lecteurs dépenseront les 48,5 euros nécessaires pour se procurer ces deux volumes, y compris ceux du Banquet qui ont lu le papier qu’avec Pfefferkorn Bihr a consacré aux inégalités dans le numéro 15 de notre revue. Oui, Bihr est communiste (quoique peu suspect de complaisance avec l’ancienne Union soviétique criminelle), mieux il est marxiste, et il consacre plus de 700 pages à décortiquer autant qu’à réhabiliter Le Capital. Le sous-titre exprime d’ailleurs plus l’intention de Marx que celle de l’auteur. Cinq grandes parties structurent le livre : le concept de capital, la reproduction du capital du point de vue du procès de production, la reproduction du capital du point de vue de la circulation, la reproduction du capital du point de vue du procès d’ensemble, les contradictions et les crises du procès de reproduction immédiat du capital. On nous permettra d’admirer la capacité de l’auteur à accompagner Marx pas à pas dans ses démonstrations et de ne pas le suivre lorsqu’il sous-entend que ce travail est utile à la compréhension de l’économie et de la société modernes. Mais nul n’est obligé de lire l’ouvrage comme l’auteur souhaite qu’il le soit.


Daniel BORRILLO et Éric FASSIN (dir.), Au-delà du PaCS. L’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, PUF, 2e éd. corrigée, 2001, 279 pages.

Les lecteurs du numéro 12-13 du Banquet retrouveront dans cet ouvrage bien des auteurs et des thèmes qui y avaient été traités. Outre les deux directeurs de l’ouvrage, Marcela Iacub (qui co-dirigeait la première édition et co-signait la préface de celle-ci – sans qu’il soit dit pourquoi elle ne le fait plus) et Élisabeth Zucker-Rouvillois avaient, elles aussi, participé à ce numéro spécial. Bien sûr, cet ouvrage est nettement moins pluraliste que notre revue (qui ne l’avait pas été tout à fait non plus) et son propos est clairement militant (sauf peut-être celui de Jacques Commaille et Claude Martin) : il faut dire « oui » à l’homoparentalité et tout argument allant dans un sens plus restrictif n’aura pas droit de cité dans l’ouvrage. Aller au-delà du PaCS, cela signifie reconnaître le droit des couples homosexuels à adopter, mais aussi accepter le mariage homosexuel (ce qui est la position constante de Daniel Borrillo). On peut aussi être d’accord avec les auteurs dans leur critique du « naturalisme » et ne pas en tirer les mêmes conclusions qu’eux. Mais qu’on approuve ou non leurs choix politiques, la qualité de la plupart des textes (celui de Sabine Prokhoris peut toutefois étonner…) mérite qu’on lise attentivement ce livre.


Alain CAILLÉ, Christian LAZZERI, Michel SENELLART (dir.), Histoire raisonnée de la philosophie morale et politique. Le bonheur et l’utile, La Découverte, 2001, 755 pages.

Si l’on devait faire un reproche à ce livre, il concernerait son impression : caractères un peu pâles, marges trop étroites – un tel ouvrage doit s’annoter , police un peu dure. Pour le reste, ce genre d’ouvrage, qui attirera d’abord un mouvement de réticence, est un beau succès, par-delà l’inégalité inévitable des contributions, le plus souvent de grande qualité. Il a le mérite, en premier lieu, de se centrer sur une question philosophique, ce qui lui donne un fil directeur. Ensuite, il présente des articles suffisamment développés – à quelques exceptions près et critiques pour n’être pas des résumés plats d’une œuvre. Enfin, il offre des repères pédagogiques – ce qui est la qualité inverse – pour que le lecteur novice ne soit pas dérouté – puisqu’il s’agit d’abord d’un manuel.


Robert CHENAVIER, Simone Weil. Une philosophie du travail, Cerf, 2001, 723 pages.

Seuls les passionnés de Simone Weil ouvriront sans doute cet imposant volume, tiré d’une thèse, que nous propose le spécialiste incontesté des études consacrées à l’auteur de L’enracinement. Pourtant, cet ouvrage est susceptible d’intéresser un plus grand nombre : ceux qui se passionnent pour la philosophie du travail en général, ceux qui se penchent sur la morale contemporaine, ceux qui étudient le mouvement ouvrier, ceux qui travaillent sur la critique du marxisme, etc. Il faudrait naturellement y ajouter les férus d’histoire religieuse, car la philosophie de Simone Weil en relève à l’évidence, au moins partiellement. Abondante bibliographie et plusieurs index qui sont un modèle du genre.


Jean-Marie CHEVALIER, Ivar EKELAND, Marie-Anne FRISON-ROCHE, Michel KALIKA, Internet et nos fondamentaux, PUF, 2000, 128 pages.

Voici un petit ouvrage qui fera date et qui sera certainement appelé à de nombreux développements ultérieurs. Devant la « révolution » que constitue Internet, la tendance est parfois de se laisser emporter par l’enthousiasme ou par l’effroi. Il est plus fécond de comprendre, de manière scientifique et précise, en quoi il modifie nos cadres de référence et quel est aussi le socle de permanence que ceux-ci peuvent apporter. À travers une analyse des rapports entre Internet et le droit, l’économie, la gestion et la recherche en sciences exactes et naturelles – qui constituent les quatre chapitres du livre , le présent ouvrage entreprend de restituer à l’Internet sa juste place. Le propos est aussi transversal à l’ensemble de ces disciplines : il s’agit de comprendre la manière dont Internet agit sur la mondialisation, la diversité et la compétition, la coordination et l’information, les hiérarchies, le marché, les rapports de confiance entre les agents et les personnes, la place de l’individu enfin. Le jeu paraît encore ouvert et, autant il est absurde de nier l’impact fondamental d’internet sur l’organisation des sociétés, autant une vision déterministe et techniciste relève du fantasme et de la fable.


Gérard DAVID, Cornelius Castoriadis. Le projet d’autonomie, éd. Michalon, 2001, 201 pages.

Cet ouvrage est l’un des premiers consacrés à Castoriadis, disparu il y a quatre ans. Il a le grand mérite de restituer à ce penseur fécond – et à cet homme généreux et au parcours atypique, en marge de l’université – la cohérence d’une pensée et à montrer que, tout en centrant son analyse sur sa doctrine politique, sa philosophie ne se résume pas en un plaidoyer pour le « projet d’autonomie », mais a également une vocation heuristique, voire fondatrice. Au centre du propos de Castoriadis, se situe la notion de « création humaine » il nourrissait le projet d’un livre portant ce titre , dont la possibilité est pour lui la question politique centrale. En tant qu’analyste radical des démocraties modernes, il retrouve une vision critique, en même temps qu’ouverte, héritage de sa dénonciation du marxisme, des réalités contemporaines, qui pourrait rappeler l’École de Francfort, le dogmatisme en moins. Peut-être aura-t-il parfois cédé à la tentation de l’utopie, mais ses indignations restent les nôtres.


Robert DESNOS, Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, 1396 pages.

C’est avec retard que nous signalons cette magnifique édition, illustrée de documents et de dessins, des œuvres de Desnos, mort en déportation à Terezín en 1945. Poèmes, bribes de journaux intimes, aphorismes, opéras surréalistes et loufoques, articles, critiques, travaux esthétiques, c’est l’immense variété du talent de Desnos qui apparaît ainsi et tout un condensé d’histoire de l’entre-deux-guerres. Peu de politique dans ces pages, même si chacun connaît l’engagement antifasciste de Desnos, mais d’abord un amour de la littérature, de la poésie, en même temps que d’une femme, Youki, constamment présente en ce recueil. Quelques témoignages bouleversants sur Desnos au camp de Flöha et sur son courage inouï, notamment celui de Henri Pfihl (p. 1281 sq.) et l’oraison funèbre de Paul Éluard.


Georges DUMÉZIL, Mythes et dieux de la Scandinavie ancienne, Gallimard, « bibliothèque des sciences humaines », 2000, 376 pages.

Cet ouvrage posthume du grand historien comparatiste des religions, mort il y a quinze ans, est un recueil d’articles introuvables sur les pratiques et les croyances religieuses des anciens Scandinaves. La proximité de Dumézil avec les légendes suédoises est ancienne et connue ; on sait aussi que l’unité idéologique des Indo-Européens, à partir d’une structure fondée sur les trois fonctions essentielles de souveraineté, de force et de fécondité, fut en grande partie nourrie par les découvertes effectuées dans cette zone du monde. Mais les articles présentés ici doivent être lus pour eux-mêmes, par amour de la connaissance, souci de comprendre une méthode et souvent par plaisir, avant de raconter tel conte populaire nordique bien connu, avant qu’ils s’endorment, à ses enfants ou à ses petits-enfants. Grâce à Dumézil, on fera ici une incursion dans des univers fascinants et parfois effrayants, qui font bien partie de notre tradition, et dont l’étrangeté familière s’expliquera mieux.


Jean-Marc FERRY, De la civilisation. Civilité, Légalité, Publicité, Cerf, 2001, 194 pages.

De manière parfaitement accessible et pédagogique, plus que dans d’autres de ses ouvrages, plus spécialisés, Jean-Marc Ferry nous offre ici ce qu’on pourrait appeler un cours de philosophie générale appliquée au monde contemporain. Qu’on partage ou non ses convictions philosophiques et politiques – on connaît l’importance que revêtent dans sa pensée Habermas, ses thèses sur l’Europe et sur le revenu de citoyenneté , cet ouvrage devrait intéresser un large public. En mettant en valeur les fondements de notre civilisation – ou, plus exactement, de la philosophie moderne qui l’a soutenue , il entreprend de penser à nouveaux frais les grandes questions qui se posent aujourd’hui : le rôle du droit, la culture, la communauté et la société, l’individualisme, l’État, etc. L’ouvrage manifeste une inquiétude connue : la désaffection des citoyens envers la politique, et l’auteur perçoit bien l’insuffisance de la réponse par le bas comme de celle par le haut. On pourra toutefois trouver utopique son idée d’une « communauté transnationale ». Ferry a pourtant conscience aussi que le dilemme démocratique contemporain est peut-être sans solution : construire une communauté politique large, seule solution à son sens devant l’évidement du pouvoir des États-nations, est improbable ; se contenter d’un échange des droits politiques perdus contre des seuls droits sociaux est impossible. Les réflexions de Ferry nous ramènent au cœur des débats politiques contemporains.


Hans-Georg GADAMER, Au commencement de la philosophie. Pour une lecture des Présocratiques, Le Seuil, 2001, 157 pages.

Le texte de Gadamer qui est proposé ici est issue d’une série de conférences prononcées à Naples en 1988. L’interrogation du père de l’herméneutique est de taille : qu’y a-t-il au commencement de la philosophie (occidentale) ? Pourquoi et comment a-t-elle commencé ? Quelle est finalement l’origine de notre pensée, dont nous sommes tous tributaires ? C’est ce retour aux sources qu’entreprend Gadamer, avec une maîtrise et une précisions remarquables, qui permet un dialogue avec les sources conservées de manière à peu près intégrale que sont les grands écrits de Platon et d’Aristote.


Henri GODARD, Louis Guilloux romancier de la condition humaine, Gallimard, 1999, 421 pages.

On commence depuis quelques années à remettre Louis Guilloux à sa juste place dans la littérature française, c’est-à-dire essentielle, et c’est heureux. Ceux qui entreprennent de redécouvrir cet auteur liront avec bonheur l’essai littéraire et philosophique que lui a consacré Godard, spécialiste par ailleurs de Céline et de Giono. On ne saurait réduire Guilloux, comme le précise d’emblée l’auteur, à l’écrivain militant, à l’écrivain des pauvres. Il n’est pas le Zola du milieu du XXe siècle. C’est aussi un écrivain de l’intimité avec le monde, un écrivain de la mort — même si elle n’est jamais envahissante dans ses livres —, un écrivain qui laisse derrière lui une enfance inachevée. Godard nous aide aussi à décrypter ce qui est proprement romanesque chez Guilloux et son entrelacs de personnages et de situations, son humour parfois féroce qui reconduit à l’amour de la vie le pessimiste le plus désespéré. Et c’est finalement plus peut-être Coco perdu que Le sang noir, pourtant son grand œuvre, qui nous offrira la clef.


Martin HEIDEGGER, De l’essence de la vérité. Approche de l’« allégorie de la caverne » et du Théétète de Platon, Gallimard, « bibliothèque de philosophie », 2001, 382 pages.

Les éditions Gallimard poursuivent l’édition progressive des œuvres complètes de Heidegger, qui n’est d’ailleurs pas encore complètement achevée en Allemagne. On connaît l’importance du dialogue avec Platon dans l’ensemble de l’œuvre du maître de Fribourg. Le présent texte, qui reprend le cours donné en 1931-1932, témoigne de la rupture avec les interprétations antérieures et de la manière dont allait s’arrêter la conception heideggérienne de la métaphysique. Parmi les pages les plus saisissantes, on lira celles consacrées au philosophe pages 103 et suivantes. Aujourd’hui, plus personne n’est mis à mort parce qu’il philosophe, rappelle Heidegger, en référence à Socrate. Pourquoi ? parce « que plus personne n’ose s’aventurer si loin, partant il n’y a plus de philosophes » (p. 105).


Laurent JAFFRO, Benoît FRYDMAN, Emmanuel CATTIN et Alain PETIT (éd.), Leo Strauss : Art d’écrire, politique, philosophie. Texte de 1941 et études, Vrin, 2001, 322 pages.

Le présent recueil contient des études le plus souvent remarquables sur « l’art d’écrire » théorisé par Leo Strauss et sa distinction entre discours exotérique et ésotérique. Introduit par le texte de Strauss lui-même, fondateur, on le sait, d’une école puissante aux Etats-Unis, cet ouvrage traite, à la lumière de cette distinction, de l’historicisme (Adrien Barrot), de la pensée juive moderne (Gérard Bensussan), du platonisme (Alain Petit), de la philosophie médiévale (Rémi Brague), du machiavélisme, etc. et établit des confrontations utiles, notamment avec Nietzsche (Pierre Rusch). L’ouvrage s’interroge, in fine, sur ce que révèle le straussisme sur la philosophie elle-même (Stanley Rosen). Les auteurs de l’ouvrage ont su éviter un double écueil : celui de l’exercice d’admiration qui ferait de Strauss un maître ou un gourou, celui de la détestation, qui annulerait l’une des contributions majeures à la philosophie politique de ce siècle. L’article de Marie-Dominique Couzinet sur « Strauss lecteur de Machiavel » est exemplaire de cet équilibre : les études machiavéliennes ne peuvent se dispenser de prendre au sérieux ses hypothèses de lecture, mais celles-ci ne peuvent constituer une lecture « intégrale » de son œuvre. Une très utile bibliographie figure en fin de l’ouvrage.


Joël KOTEK et Pierre RIGOULOT, Le siècle des camps. Détention, concentration, extermination, cent ans de mal radical, J.-C. Lattès, 2000, 805 pages.

Cet ouvrage entreprend le recensement de la plupart des camps qui ont caractérisé le XXe siècle, ceux de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique naturellement, mais aussi de l’Afrique du Sud, de la Chine, du Japon, de Cuba, des colonies, etc. Les auteurs dressent une utile et dramatique typologie des camps, bannissant tout relativisme : les camps d’internement, de concentration et d’extermination ou de mise à mort immédiate. Une mine d’informations précises, des explications détaillées sur le pourquoi des camps, un document d’une ampleur considérable, qui montre aussi tout le travail de dissimulation dont les camps ont fait l’objet.


Amiral Pierre LACOSTE, François THUAL, Services secrets et géopolitique, Lavauzelle, 2001, 184 pages.

Voici un ouvrage utile et de qualité pour tous ceux qui non seulement s’intéressent aux questions militaires et de renseignement, mais veulent aussi comprendre la conduite de la politique étrangère. Cet ouvrage emprunte la forme d’un dialogue où l’ancien patron de la DGSE répond à François Thual. On n’y trouvera pas une défense tous azimuts des services secrets, mais au contraire quelques règles concernant leur bon usage, c’est-à-dire précis et limité et au service d’un dessein clair. De nombreux éclairages féconds sur les rapports entre politique et renseignement, de fréquents exemples historiques, naturellement pas de « révélations ». D’intéressantes visions prospectives – même si, précisément, ce n’est pas au renseignement d’en fabriquer à titre principal.


Justine LACROIX, Michael Walzer. Le pluralisme et l’universel, éd. Michalon, 2001, 120 pages.

Les lecteurs du Banquet connaissent bien Walzer, dont ils ont pu lire un article et un entretien. Ils ont aussi découvert Justine Lacroix dans le numéro 14, jeune chercheuse de talent. Le présent ouvrage constitue une remarquable introduction à son œuvre, simultanément élogieuse et (parfois) critique. Les débats auxquels participe Walzer sont bien retracés – débats sur la justice d’abord, qui s’inscrit notamment, mais pas exclusivement, dans la querelle entre libéraux et communautariens que Walzer entend dépasser, sur l’universalisme, sur le multiculturalisme, sur le droit et la justice aussi. Manque peut-être dans ce portrait intellectuel le Walzer historien et « théologien » celui de La révolution des saints et de Régicide et Révolution ou encore de De l’exode à la liberté. Mais le format de la collection ne se prêtait sans doute pas à des analyses qui auraient distrait du propos central.


Sandra LAUGIER, Recommencer la philosophie. La philosophie américaine aujourd’hui, PUF, 1999, 222 pages.

Sandra Laugier, dont on lira une contribution dans le prochain numéro du Banquet, est incontestablement l’une des meilleures connaisseuses de la philosophie américaine en France. Le présent ouvrage constitue la plus remarquable introduction à cette philosophie qu’on puisse aujourd’hui lire. On aurait tort de confondre, nous rappelle l’auteur, la philosophie analytique et la philosophie américaine. Cela serait la mutiler et en trahir la préoccupation. Sandra Laugier montre que, si unité il y avait dans cette diversité, ce serait celle d’une « philosophie de l’ordinaire » ou, plus exactement, une philosophie qui entend penser l’ordinaire et, pour ce faire, de manière préalable, s’interroge sur ce qu’elle pense. À partir de ce fil conducteur, Sandra Laugier traite les nombreux thèmes caractéristiques de cette philosophie : la question du scepticisme, la démocratie, la morale, la communauté, la tradition, etc. Et ce qui justifie le titre est bien que la philosophie du Nouveau Monde recommence le plus souvent par le début, se défiant des évidences comme d’un relativisme qui ne dit rien. On le constatera en lisant cet ouvrage : il y a là une philosophie et pas seulement une page de l’histoire de la philosophie – et cela fait de l’ouvrage de Laugier un livre de philosophe.


Pierre LÉVÊQUE, Les grenouilles dans l’Antiquité. Cultes et mythes des grenouilles en Grèce et ailleurs, éd. de Fallois, 1999, 139 pages, 8 pl. coul.

Voilà un petit ouvrage extrêmement sérieux et érudit, d’une scientificité irréprochable, comportant une belle bibliographie, sur un sujet dont on s’accordera à penser qu’il n’est pas de première priorité. Placé sous le patronage d’Artémis, la déesse aussi appelée grenouille, le présent livre entreprend d’en montrer l’importance – notamment comme symbole de la fertilité, la grenouille étant « souvent conçue comme une Mère ouverte » (p. 49), en même temps qu’il mène une investigation sur le rapport entre l’homme et l’animal dans le monde antique. L’auteur ne reste toutefois pas cantonné à la Grèce, mais montre le rôle que joue ce batracien en Égypte, dans l’Orient en général, dans plusieurs zones européennes, en Inde, en Chine, chez les Indiens d’Amérique latine, etc. Et il analyse l’association bien connue entre la figure de la grenouille et celle de la Vierge Marie.


Pierre MANENT, Les libéraux, Gallimard, coll. « Tel », 2001, 891 pages.

Nous avons plaisir à saluer la réédition de cette anthologie, élégamment et finement présentée par Pierre Manent, de la pensée libérale « classique », qui va du XVIIe siècle à nos jours. Il reste, quinze ans après sa première parution chez Hachette (collection « pluriel »), l’instrument de référence pour appréhender le libéralisme politique et économique au-delà des polémiques qui entourent aujourd’hui ce terme. On nous permettra d’exprimer deux regrets : en premier lieu, Pierre Manent aurait pu présenter également des textes plus modernes ou récents sur le libéralisme – et nous espérons une actualisation sur ce point dans une prochaine édition ; ensuite, une bibliographie étoffée aurait achevé de faire de ce petit livre un instrument de travail plus complet.


Marc PHILONENKO, Le Notre Père. De la Prière de Jésus à la prière des disciples, Gallimard, « bibliothèque des histoires », 2001, 206 pages.

Une étude absolument fascinante, y compris pour qui n’est pas chrétien, sur la prière la plus connue de la chrétienté. Qui se rappelle que cette prière revêt en réalité deux formes sensiblement différentes : celle de Luc, 11, 2-4, et celle de Matthieu, 6, 9-13 ? Peu importe, en fait, car il y eut sans doute d’autres variantes. Après avoir analysé le terreau culturel juif dans lequel Jésus prit les différentes formulations, l’auteur décortique avec une érudition éblouissante l’invocation, chacune des six demandes et la doxologie finale, en montrant la filiation et les significations possibles. Sa thèse est clairement énoncée : les trois premières demandes constituent la prière de Jésus, les trois dernières celle des disciples. Jésus fut l’auteur des deux, mais ne prononça jamais intégralement cette prière qui fut assemblée après sa mort et rentra rapidement dans la liturgie. La philologie est un art d’interprétation qu’à la lecture de ce grand petit livre il nous faut redécouvrir.


Jean PICQ, Vaclav Havel. La force des sans-pouvoir, éd. Michalon, 2000, 125 pages.

Havel n’est vraisemblablement pas un grand philosophe ni un théoricien génial, mais c’est un homme admirable, d’un courage sans failles, dont la vie entière, depuis les années de prison jusqu’à aujourd’hui, comme résistant à l’oppression et comme président, vaut plus que n’importe quel traité de philosophie. Sa vie entière est une leçon de politique. C’est ce parcours singulier – sans oublier celui du dramaturge – que Jean Picq nous restitue avec talent et élégance, dans trois parties bien charpentées « l’écriture pour résister », « la parole pour dénoncer » et « la morale pour agir ». Finalement, Havel nous apprend des choses simples et vraies et aura réussi cet exploit : placer sans duplicité ni feinte sa vie sous le signe de l’unité.


Philippe PONS, Misère et crime au Japon du XVIIe siècle à nos jours, Gallimard, « bibliothèque des sciences humaines », 1999, 551 pages.

Voici une passionnante étude, qui se lit comme un roman… noir, appelée à faire date dans les analyses de la société japonaise. L’objet du travail est d’examiner le fonctionnement de la société japonaise en prenant l’exemple des marginaux, des sans-voix, des pauvres en tous genres et des truands de tout poil, d’apprécier aussi comment ils acquirent progressivement droit de cité dans la littérature et le discours public. C’est bien sûr l’idéologie – ou plutôt les idéologies, car l’histoire et la politique obligent à les conjuguer au pluriel – qui se donnent ainsi à voir : « peuples de l’ombre » et « voyouterie », pour reprendre les titres des deux grandes parties, furent et sont encore des éléments de « régulation » de la société japonaise. C’est naturellement une « autre » société japonaise qui apparaît ainsi, effrayante et brutale, envahissante aussi. L’importante conclusion de Pons mérite d’être méditée : ce monde marginal participait aussi d’une attitude de refus, fondamentale au Japon et souvent louée comme une vertu. À partir du moment où le crime s’institutionnalise et, pourrait-on dire, « s’embourgeoise », il se confond avec la société dominante et devient de plus en plus difficile à éradiquer tandis que ses effets économiques et sociaux gangrènent le pays.


David SCHOENBAUM, La révolution brune. La société allemande sous le IIIe Reich, Gallimard, coll. « Tel », 2000, 420 pages.

Cet ouvrage résulte d’une thèse de doctorat soutenue à Oxford en 1964 et était paru originellement en 1966 en anglais et en 1979 en français. Cette réédition d’un classique était évidemment nécessaire. Le but de l’auteur était tout simplement de comprendre ce qui s’était passé et il a accompli un travail de pionnier. Examinant successivement les promesses sociales et l’idéologie sociale de l’État nazi, les différents groupes sociaux (ouvriers, paysans, femmes, industrie), il dresse un panorama vertigineux de la société allemande sous Hitler. Remarquablement érudite, précise et d’une lecture dont l’intérêt est constamment soutenu, cette étude a aussi le grand mérite de ne pas plaquer des œillères conceptuelles sur l’examen brut de la réalité. Œuvre d’historien travaillant en sociologue plutôt que de sociologue conduisant des investigations historiques, l’ouvrage de Schoenbaum permet d’accéder à la vérité des faits.


Xavier TILLIETTE, Les philosophes lisent la Bible, Cerf, 2001, 197 pages.

La Bible est une référence pour les philosophes et pas seulement pour les théologiens, une source de compréhension du monde pour les plus laïques d’entre eux. Le père Tilliette (sj), spécialiste notamment de Schelling et de Claudel, entreprend d’analyser et de comprendre, en philosophe autant qu’en théologien, l’usage que quelques grands philosophes (Kant, Hegel, Nietzsche, Levinas, etc.) en ont fait, en s’interrogeant sur certains « oublis », et comment ils se sont employés, en partie lorsqu’ils étaient croyants, à séparer leur foi et leur discipline philosophique. L’ouvrage est articulé autour de quelques grandes thématiques et moments : la Création, Abraham, le Buisson ardent, Job, la lutte avec l’Ange, etc. Parfois, la philosophie s’écarte aussi de la simple raison : la légende et le lyrisme affluent. La parodie peut également devenir un « art » philosophique. Une réflexion stimulante, parfois contestable, qui constitue une contribution importante à l’histoire de la philosophie comme des religions.


Shmuel TRIGANO, Le temps de l’exil, Payot, 2001, 117 pages.

Philosophe et historien du judaïsme, Trigano a entrepris ici une méditation poétique et personnelle en même temps que philosophique sur l’exil. On ne doit pas s’attendre à l’exposé d’une thèse, à la démonstration d’une idée, à une leçon structurée ; seulement cette méditation continue et plus travaillée qu’il n’y paraît à première vue nous conduit dans l’intériorité de l’exilé, dans ses doutes et ses tentations, dans sa faculté de création aussi. L’exil est commencement, nous rappelle Trigano, mais un commencement douloureux d’où une parole engloutie et rentrée doit apprendre à surgir. Et l’attente est toujours celle du retour, qui est perpétuelle espérance.


Max WEBER, Confucianisme et taoïsme, Gallimard, « bibliothèque des sciences humaines », 2000, 377 pages.

Un ouvrage fondamental pour approfondir la connaissance de l’auteur d’Économie et société et qui démontre l’étendue des connaissances en même temps que la capacité de maîtrise de la part de Max Weber de civilisations qui lui étaient étrangères. C’est vers elles qu’il se tourne lorsqu’il veut comprendre le monde dans lequel il vit ; c’est le comparatisme qui permet d’éclairer la différence et la spécificité ; c’est la distance qui permet de rapprocher. Une analyse très éclairante de l’idée de péché dans le chapitre comparatif entre confucianisme et puritanisme. Des éclairages prometteurs sur le corps des lettrés et des mandarins. Une vision pénétrante aussi des effets moins coercitifs du confucianisme que de la méthode puritaine sur la vie de tous les jours. Une lecture de part en part fascinante.


Yves Charles ZARKA (dir.), Aspects de la pensée médiévale dans la philosophie politique moderne, PUF, 1999, 278 pages.

Voici un ouvrage particulièrement riche qui intéressera tous ceux qui travaillent sur la philosophie politique. Les quatorze auteurs de cet ouvrage traitent à la fois des grandes doctrines médiévales promises à un riche avenir – le thomisme, l’apport de Duns Scot et de Guillaume d’Ockham, mais aussi la réinterprétation médiévale de La Politique d’Aristote , des premières ruptures inscrites cependant dans la continuité de la pensée médiévale qui surgirent au XVIe siècle – chez Vitoria, Suarez et avec la question du pouvoir divin des rois – ainsi que du travail sur les grands concepts nés de la scolastique à l’époque moderne – le problème théologico-politique, la critique du libre arbitre, le droit naturel, la loi naturelle, l’augustinisme politique, la distinction entre société et gouvernement. C’est par la création des conditions, à travers les siècles, de pérennité de la pensée du politique, nourrie également par les événements historiques, et par le développement de l’intelligence critique que permit le travail scolastique dont nous sommes aussi les héritiers que l’institution d’un espace politique, l’émergence de l’homme comme sujet libre et la constitution du pouvoir moderne furent possibles.


La Querelle des Anciens et des Modernes, précédé de Marc Fumaroli, Les abeilles et les araignées, postface de Jean-Robert Armogathe, éd. d’Anne-Marie Lecoq, Gallimard, coll. « Folio », 2001, 893 pages.

Les textes de la Querelle étaient devenus introuvables ou en tout cas trop dispersés. C’est le grand mérite de ce volume que de rassembler toutes les pièces du dossier. L’ensemble des enjeux politiques, littéraires, philosophiques du débat sont retracés de manière brillante par Fumaroli dans son essai de plus de 200 pages qui emprunte son titre à Swift : les abeilles tirent leur miel des plantes tandis que les araignées cherchent à tout tirer d’elles-mêmes, au point de tisser leur toile avec leurs propres excréments. La modernité triomphale n’est pas toujours triomphante ! Ne boudons pas notre plaisir dans ce retour aux textes du Grand Siècle.