Religions et histoire des religions (16)

Religions et histoire des religions

Nathan WACHTEL, La foi du souvenir. Labyrinthes Marranes, Le Seuil, 2001, 505 pages, 16 ill.

Voici un superbe ouvrage de ce professeur au Collège de France qui retrace des itinéraires de Marranes et qui se conclut – si l’on peut dire – à l’époque contemporaine. Ouvrage sur la tradition, sur la mémoire, sur la transmission, sur l’intériorité aussi, ouvrage sur le secret, sur la lutte contre les pouvoirs, sur la liberté : il est de multiples approches de ce livre complexe et riche. Le parti pris du choix d’une méthode pourra étonner l’historien : pourquoi partir de cas singuliers ? Pourquoi d’abord brosser des portraits, chacun différent, chacun typé, chacun incomparable – d’un érudit, d’un marchand, d’un quasi-vagabond, d’une simple d’esprit ? Parce que c’est à partir d’exemples qu’il est possible de discerner la vérité de la culture et de la pratique marranes et d’appréhender l’histoire culturelle. Bien sûr, ces cas singuliers rencontrent des institutions sociales – l’Inquisition, mais aussi des groupes structurés qui vont permettre de faire vivre le « marranisme ». Mais celui-ci n’aurait pu survivre sans d’abord la passion – c’est-à-dire l’épreuve, la conscience, la souffrance, la volonté de personnes. C’est par ce biais qu’il est possible de dresser le projet – et il reste beaucoup à dépouiller – d’une histoire collective.

Par ce biais, Wachtel nous convie aussi à une histoire du quotidien. Il y a naturellement les caves de l’Inquisition, les interrogatoires – et il faut en décrypter les discours , les bûchers finalement, le travail sur les corps et les esprits, mais aussi les pratiques professionnelles, alimentaires, de sociabilité, religieuses naturellement. La perspective peut sans rupture se faire théologique : lorsque l’auteur raconte le procès et la mise à la question de Francisco Maldonado de Silva, il nous introduit aussi aux débats théologiques les plus fondamentaux du judaïsme et du christianisme qui ne peuvent être compris indépendamment à la fois d’un héritage et d’une manière de vivre. On parviendra à pister ainsi – et c’est aussi un problème théorique fondamental – la transmission des idées et des croyances, des attachements et des rejets. Quoi de plus significatif d’ailleurs, comme le souligne Wachtel, que bien des marranes aient finalement emprunté leurs schémas de pensée et leurs croyances aux deux religions et aient en quelque sorte « bricolé » pour eux une synthèse plus ou moins cohérente, reprenant et retranchant ? Les propos de l’auteur sur le scepticisme sont, de ce point de vue, particulièrement importants et il rappelle fortement l’origine « nouvelle chrétienne » de Montaigne qui en fut le théoricien en même temps que l’un des premiers écrivains de l’introspection. Mais ce scepticisme n’est pas tout : il y a aussi la force d’une culture qui parvient à se transmettre, tout en se déformant, un fonds inépuisable qui, au-delà de tout apprentissage et de tout retour conscient, finit par réapparaître un jour, on ne sait pourquoi, mais de manière totalement nécessaire.


Jérôme BASCHET, Le sein du père. Abraham et la paternité dans l’Occident médiéval, Gallimard, 2000, 416 pages, 113 ill.

Pour qui est tant soit peu familier de l’iconographie du Moyen Âge, la figure d’un Père situé au-dessus des hommes, mais également du Christ, est naturellement intrigante et mystérieuse. Elle évoque la protection, la sécurité, mais aussi l’accomplissement, l’origine ultime. Dieu le père ne se pouvant représenter, qui est ce personnage barbu et paisible qui accueille en son sein les âmes et jusqu’à celle du Fils ? C’est Abraham, ancêtre et figure commune des trois religions du Livre. Dans une étude passionnante et remarquablement documentée en même temps qu’illustrée, Baschet nous montre la construction en même temps que la fonction de cette figure. Il explique ainsi que « le sein d’Abraham donne à voir la communauté céleste idéale. La paternité d’Abraham, reflet de celle de Dieu, crée entre les élus un lien de germanité spirituelle. […] Le sein d’Abraham fait de la communauté des élus une image accomplie de la parenté spirituelle » (p. 172).
L’ouvrage de Baschet va naturellement plus loin que la simple présentation de la fonction d’Abraham et le décryptage des traces picturales qu’a laissé le besoin de représenter cette figure englobante. De manière magistrale, il conduit aussi une réflexion sur le paradis, la notion de communauté, la représentation de la filiation et de la famille et il nous offre par là une étude sociale autant que religieuse, politique autant qu’artistique. Mais la figuration est bien la base de son travail, ce par quoi la pensée et les croyances se donnent à contempler. Le retour à l’image est constant et permet d’expliquer ce que fut l’image du père, celui qui « est actif, parce que c’est lui qui fait l’engendrement » (p. 318), en même temps que s’exalte le « maternel virginal » (p. 325), deux figures d’une même représentation, en même temps conflictuelles et en opposition, mais figures toujours insuffisantes devant l’engendrement par Dieu, « Géniteur suprême » (p. 343), forme parfaite de paternité.