Philosophie et lettres (16)

Philosophie et lettres

Hannah ARENDT, Martin HEIDEGGER, Lettres et autres documents 1925-1975, Gallimard, « bibliothèque de philosophie », 2001, 399 pages, 16 pl.

Ces lettres – de Heidegger plus que de Hannah Arendt, faute de conservation suffisante de celles-ci – constituent un document de travail irremplaçable pour approfondir non seulement les relations si intenses, par-delà l’amour de jeunesse d’Arendt, entre les deux philosophes – certaines lettres sont de véritables déchirements, d’autres profondément touchants comme cette lettre du 10 février 1950 de Hannah à la femme de Heidegger , mais aussi la pensée propre de l’un et de l’autre. Bien sûr, certains textes (mais quand même très peu sur l’ensemble) laissent transparaître les relents de « l’affaire Heidegger », comme cette lettre de l’hiver 1932-33 où il se défend des accusations d’antisémitisme (et cela fut la dernière avant 1950 qu’ils échangèrent) et l’allusion beaucoup trop rapide, si l’on peut dire, de l’hommage rendu en 1969 (p. 187). On a aussi les poèmes de Heidegger dédiés à son ex-amante – mais l’on éprouve aussi l’éternité de cette passion. On lira également les lettres métaphysiques de Heidegger où il explicite tel ou tel aspect de son œuvre – telle cette lettre du 6 mai 1950 sur le Dasein.
Il n’est naturellement pas possible d’évoquer ces lettres globalement et l’on ne peut se déprendre parfois de l’idée, en considérant le lyrisme parfois débridé de Heidegger, qu’il joue, qu’il ment, qu’il manipule ou qu’il déraisonne, ou tout à la fois. Son style fascine, ses métaphores intriguent, le jaillissement de telle ou telle expression envoûte, et en même temps il est impossible de comprendre – et c’est dans la nature des choses – pourquoi ce retour si peu critique d’Arendt vers cet ancien amant, abusif et insupportable, jouant sans gêne apparente tout le temps sur l’ambiguïté de son attachement et de sa fidélité à sa femme et de cette autre fidélité à son passé. Il s’agit en tout cas manifestement d’un document « littéraire » au sens plein du terme et l’on se demande si ce n’est pas cela qui définissait le mieux l’auteur des Chemins qui ne mènent nulle part. Et puis il y a les longues correspondances de l’année 1969 sur la vente du manuscrit de Sein und Zeit, dérangeantes, les rivalités intellectuelles, jamais vraiment de controverses. Rien n’est jamais totalement dit ; au soir de leur vie, la lumière de leurs relations s’atténue et devient tamisée, mais l’on sent la passion intacte, en même temps que, comme tout le reste, elle s’apprête à rejoindre les choses passées. La postface d’Ursula Ludz offre d’utiles appréciations. Un très imposant et utile appareil de notes en fait une édition de référence.