Société, sociologie, politique sociale (16)

Société, sociologie, politique sociale

Robert CASTEL, Claudine HAROCHE, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Fayard, 2001, 216 pages

Ce livre à deux vois pourra au début déconcerter : le dialogue commence immédiatement, sans avertissement préalable et sans qu’on sache tout de suite de quoi il va être question. On a l’impression tout d’abord que Claudine Haroche interroge Castel, ce qui est vrai – elle parle moins que lui et lui pose des questions , mais aussi partiellement inexact, car elle énonce aussi ses propres thèses, le reprend et le conteste parfois. On part de Locke et de la notion de propriété, lui qui en fut le premier théoricien à la fois moderne et complet. Castel opère par là une intéressante relecture de Dumont. Puis, on passe naturellement à la question sociale et l’on comprend l’importance des problèmes, déjà évoqués par Castel dans ses Métamorphoses de la question sociale, de « soubassement » de l’autonomie : il existe des facteurs matériels qui font qu’on participe ou non à « l’aventure du sujet ». Pour résumer vite, au début ce fut la propriété au sens strict ; cela devint progressivement la « propriété sociale ».
L’ouvrage ne se résume toutefois pas à son titre et son sous-titre en montre l’ambition, à la fois philosophique et sociale. On sent que ce qui préoccupe Castel est non seulement, comme il le dit, la possibilité pour les individus de construire des stratégies, mais aussi leur faculté à avoir une intériorité. On pourrait d’ailleurs aller plus loin encore que lui et s’interroger sur les conditions culturelles, au sens large, et pas seulement sociales, au sens étroit, qui, demain, l’y autoriseront. D’autres points sont aussi à signaler rapidement comme constituant des apports féconds de cet ouvrage, à la fois aisé à lire et riche. Ainsi, l’importance du processus de détachement du religieux qui ramène l’homme au monde est plusieurs fois évoqué dans ses origines comme dans ses conséquences. On lira aussi les réflexions fortes sur les inégalités dans les sociétés démocratiques : lorsque ni Dieu, ni l’ordre incréé, ni la tradition, ni la nature ne les justifient et qu’en plus on est parvenu à une situation relativement favorable d’égalité des chances (ce qui, globalement, est d’ailleurs loin d’être le cas), l’imputation de l’échec et de l’infériorité est rejetée sur l’individu singulier qui en est personnellement responsable. On appréciera aussi la grande finesse de Castel, propre à remettre en cause bien des simplifications sur la société contemporaine, lorsqu’il distingue les individus qui ont été « décrochés » de ceux qui, eux-mêmes, se sont détachés et ne se sentent plus attachés au social. On appréciera aussi que Claudine Haroche, au-delà de la force de la distinction, mette en cause le caractère sans doute trop ténu de l’explication du décrochage volontaire et peut-être simplificateur de l’expression. Il reste que l’hypothèse de Castel est forte : si l’on considère les changements anthropologiques de la « modernité », il faut aussi considérer une possible « bifurcation » qui met de côté les individus qui subissent la dégradation de la « propriété sociale » qui constituait leur support. L’ouvrage ne se clôt pas sur des réponses définitives, mais sur un intéressant discours de la méthode, salutaire exercice d’hygiène intellectuelle, et sur une réflexion sur le « statut de l’individu mobile ». Comment cet individu pourra-t-il continuer à « habiter » et à avoir une « propriété de soi » ? Ce qui pose la question politique entre toutes de la propriété sociale.