Histoire (16)

Histoire

Journal de la France et des Français. Chronologie politique culturelle et religieuse de Clovis à 2000 et Index. Dictionnaire des noms propres, des noms de lieux, des événements, Gallimard, coll. « Quarto », 2001, 2407 pages et 1060 pages

Ce journal au jour le jour de la France et des Français constitue un instrument de travail absolument remarquable, un guide précieux pour qui veut se remémorer les événements, les symboles et les personnalités qui ont fait la France. Œuvre de neuf auteurs – parmi lesquels Élie Barnavi, François Lebrun, Patrice Gueniffey – et de multiples collaborateurs, il comprend à la fois une chronologie détaillée des grands faits et des événements et des notices précieuses présentant des personnalités, des écoles de pensée ou d’arts ou des œuvres majeures. Bien sûr, toutes les périodes ne sont pas traitées de manière égale – comme si l’histoire « s’accélérait », les temps contemporains connaissent plus d’événements porteurs : les premières 1200 pages vont jusqu’à la mi-1794 ; l’autre moitié de l’ouvrage concerne l’après-Thermidor jusqu’à la fin de l’année 2000. Des introductions brèves et éclairantes à chacune des périodes offrent des synthèses sur ses caractéristiques. Ainsi, si la chronologie est strictement respectée, le tableau qui est proposé au lecteur n’est pas purement celui d’une histoire événementielle.
Le projet des auteurs est bien de présenter une sorte d’histoire totale de la France – même si des sélections ont dû être opérées, délaissant l’accessoire au profit de l’essentiel – et la littérature rencontre l’art, la diplomatie la politique intérieure, la religion le mouvement des sciences, la philosophie l’économie. L’index très développé qui accompagne la chronologie permet de retrouver la place d’une figure qu’on cherche et de la remettre dans l’histoire. Quelques portraits politiques et philosophiques que contient la partie « littéraire » de l’ouvrage constituent un modèle d’intelligence et de style : on se délectera à lire celui, dû à Barnavi et qui court sur onze pages, sur Henri III, « un homme qui vaut largement mieux que son image, mais dont l’image a obéré la politique » (p. 601). Ou du même, encore, celui sur Henri IV ou, auparavant, sur Charles IX où, en quelques pages, un point est fait sur les guerres de religion qui nous en donne à la fois la réalité et l’intelligence. Ailleurs, quelques encadrés nous donnent un aperçu sur la « révolution médicale » au début de l’Empire (p. 1305 sq.), sur l’invention de la photographie (p. 1457), sur les surréalistes (p. 1941) ou encore sur « les hommes du Quai » avant la Seconde Guerre mondiale. Dès que vous aurez un quart d’heure à gagner, vous vous y précipiterez avec joie et profit.


François HARTOG, Pauline SCHMITT et Alain SCHNAPP (dir.), Pierre Vidal-Naquet, un historien dans la cité, postface de Jean-Pierre Vernant, La Découverte, 1998, 228 pages

Les livres d’hommage sont parfois ennuyeux ou rassemblent des contributions que, précisément, rien ne rassemble – ce sont des « mélanges » sinon la volonté de fêter un auteur. L’ambition du présent ouvrage est tout autre : il s’agit d’éclairer le parcours singulier de Pierre Vidal-Naquet et la cohérence de sa pensée et de ses actes, à la fois en tant qu’historien et en tant qu’acteur engagé dans le combat politique depuis la guerre d’Algérie. Trois parties composent ce livre, de manière assez logique. La première, intitulée « l’intellectuel dans la cité », parle du parcours politique de Vidal-Naquet, avec les témoignages de Madeleine Rebérioux – peut-être quelque peu plat , celui plus dense de Laurent Schwartz – centré plus précisément sur la guerre d’Algérie –, une réflexion plus décousue mais non dénuée d’intérêt de Robert Bonnaud sur la mémoire récente et le travail de l’historien, un texte plus bref de Marcel Bénabou sur les préfaces rédigées par Vidal-Naquet, un travail plus structuré de Pierre Pachet sur le mode d’intervention de l’historien engagé, où il rappelle pertinemment que, quelles que fussent les sympathies et les appartenances de « Vidal », « L’Affaire Audin n’était délibérément pas un livre de gauche ni au service de la gauche » (p. 73). Et il ajoute, rappelant la filiation de l’historien, que « l’action politique de Vidal-Naquet, envisagée dans son ensemble, consiste d’ailleurs souvent à défendre des valeurs traditionnelles de la bourgeoisie libérale, mais dans un contexte de gauche et quelquefois sur un ton combatif qui appartient à l’extrême gauche » (p. 74). Appréciant aussi les forces comme les limites de son action, reconnaissant également qu’elle ne pouvait être indépendante de choix idéologique, il note judicieusement qu’il « défendait une idée élevée de la France, qui supposait d’abord de reconnaître la division effective des Français entre eux, de désigner parmi eux des bourreaux et des complices » (pp. 82-83).
La deuxième partie est naturellement consacrée à « l’historien de l’Antiquité ». On y lira les beaux textes de Charles Segal sur la tragédie – analyse en fait très politique, où il montre les convergences et les divergences avec les travaux de Moses Finley, notamment sur l’esclavage , de Charles Malamoud sur « l’animal sacrifiant », de Jacques Brunschwig sur la « philosophie » de Vidal-Naquet – il est évident pour qui l’a lu que c’est un historien philosophe ou l’inverse – et sur l’importance qu’a joué dans sa vocation et ses travaux la lecture de Platon, d’Oswin Murray enfin, qui constitue une lecture d’ensemble de la méthode et des grands thèmes découverts par Vidal-Naquet. L’ensemble donne naturellement envie de se replonger dans son œuvre et nous offre une réflexion particulièrement riche sur le métier d’historien et la philosophie de l’histoire.
La troisième partie de l’ouvrage concerne le judaïsme. L’étude qui ouvre cette section, qui prend comme « prétexte » l’apport de Vidal-Naquet aux études josèphiennes, est une étude universitaire, mais tout à fait passionnante et érudite, sur « Destin et providence chez Flavius Josèphe », qui n’a qu’un rapport indirect avec Vidal-Naquet. Les deux études qui suivent concernent le présent. Annette Wieviorka étudie le rapport qu’il entretint avec le judaïsme et, particulièrement, avec la Shoah : rappelant l’arrestation et la mort en déportation à Auschwitz-Birkenau de ses parents, son engagement contre les « assassins de la mémoire », elle souligne l’importance de la réflexion de Vidal-Naquet sur « la part de la mémoire individuelle dans la mémoire collective et la part de la mémoire dans l’histoire » (p. 196) tout en insistant sur ses désaccords avec ses analyses du rôle de l’UGIF. Enfin, Irad Malkin dresse un panorama des rapports entre Vidal-Naquet et Israël. Il rappelle que, dès 1967, « Vidal » appelait à la création d’un État palestinien, scandalisant beaucoup de juifs en France et en Israël. Montrant la cohérence de sa position, il écrit notamment que « pour lui, le rôle de la diaspora ne consiste pas à fournir à Israël des immigrants et des lobbies pro-israéliens. Si la diaspora a un rôle à jouer en Israël, c’est celui d’exercer sur ce pays une influence morale, c’est de le pousser à des choix politiques que souvent il esquive » (p. 201). Et, poursuivant son article par une analyse très riche sur le rapport entre l’affaire Dreyfus et Israël, il aborde l’importante question du sionisme, évidemment étranger à « Vidal », et l’aide que la familiarité avec la pensée tragique peut apporter à la compréhension de son destin.