Politique internationale (16)

Politique internationale

Henry KISSINGER, Les années de renouveau, Fayard, 2000, 1047 pages

Disons-le tout de go : ce dernier volume des mémoires de Kissinger est absolument captivant, quand bien même le lecteur pressé pourra se lasser de certaines répétitions et de l’accumulation de détails. Laissons de côté la sympathie ou l’antipathie que nous inspire l’auteur, ses nécessaires silences, la vision sans doute partielle et partiale qu’il nous propose des événements qu’il orienta ou des décisions qu’il prit ou contribua à faire prendre, et apprécions le témoignage sur deux années et demie exceptionnelles, qui correspondent à la présidence de Gerald Ford (1974-1976). Sous la plume de Kissinger, celui-ci en ressort plutôt grandi et nettement sympathique. En même temps, on sent que la fascination de l’auteur se porte plutôt sur Nixon, dont Kissinger ne cherche pas à dissimuler les travers graves (ainsi, page 75, « Sa vision romantique de l’homme d’État puissant et solitaire rapetissait ses collaborateurs, et son sentiment – pas toujours infondé – de vivre en milieu plus ou moins hostile le conduisit à passer plus de temps à écarter les dangers qu’à chercher à les surmonter »), et auxquels il consacre l’essentiel des 150 premières pages. Nous nous trouvons plongés au cœur de la démocratie et du pouvoir américains, pouvoir assurément fort, mais en même temps d’une faiblesse insigne, surtout en cette période post-Watergate et de déconfiture au Vietnam, à laquelle dut faire face un président non élu. On sent d’ailleurs constamment au fil des pages Kissinger exaspéré par le jeu du Congrès, par ses surenchères et par ses incohérences – chez les Démocrates comme chez les Républicains, qui ne sont pas épargnés par sa critique, notamment son aile néo-conservatrice et Reagan , par son indifférence aussi à l’intérêt national et par son amateurisme en matière de sécurité.
Bien sûr, les événements ici racontés appartiennent à la grande histoire : la fin du Vietnam, l’affaire chypriote, l’ouverture en direction de la Chine, les crises africaines, les heurs et malheurs naturellement de la politique de détente, le conflit israëlo-arabe, l’affaire rhodésienne, etc. La galerie de portraits est aussi saisissante et « dear Henry » ne fait pas mystère de ses détestations (Rumsfeld, actuel secrétaire d’État à la Défense, l’un des personnages dont la longévité politique aura été la plus forte, Henry Jackson, Mobutu), encore moins de ses admirations (Zhou En Laï, Nyerere, Rockefeller, Fayçal, Sadate, Giscard, etc.)
Si, à la différence du fabuleux traité géopolitique qu’est Diplomatie , le présent ouvrage n’ambitionne pas d’être un traité, il comprend une série de notations fulgurantes, qui paraissent construites comme des maximes (ainsi, page 82, « Si l’hégémonie peut se fonder sur la puissance, le leadership suppose la construction d’un consensus » ou page 174, « les seuls accords durables sont ceux que l’autre partie a intérêt à préserver »), mais aussi des réflexions fondamentales sur la nature de la politique étrangère (des États-Unis) et le wilsonisme (critiqué autant que le néo-conservatisme, l’un et l’autre étant des facteurs de discontinuité dans la politique étrangère, de « va-et-vient entre le retrait et le surengagement », comme il est dit page 95) , sur le pouvoir exécutif et les prérogatives parlementaires, sur la géopolitique et la puissance, sur le jeu politique lui-même et ses effets dévastateurs sur les personnalités des candidats (ainsi, sur le Président (p. 23) : « La reconnaissance nationale s’obtient au prix d’une instabilité personnelle presque compulsive »), sur l’art de gouverner naturellement : si les dirigeants « refusent de poursuivre l’intérêt national tel qu’ils le voient, le peuple sera privé de critère pour gérer l’inévitable débâcle. Et il n’oublie jamais les débâcles, même quand elles sont le fait de responsables qui n’ont fait que répondre à ses vœux » (p. 714). Oserons-nous une réflexion pour finir ? Pourquoi un tel livre, bien sûr parfois aussi exaspérant par l’autosatisfaction qu’il dégage, n’aurait-il pas pu être écrit, quant à la forme plus encore que quant au fond, par un Français – à peine par un Britannique ? Toute la puissance des États-Unis s’exprime dans la posture même de l’auteur.