Nazisme et génocide : approche de la brutalisation

Nazisme et génocide : approche de la brutalisation

II – La croisade, le pouvoir-artiste, la violence extrême

Paul Tolila

« Allemagne, ô mère blême
Dans quel état t’ont mis tes fils… »
Bertold Brecht

Dans son ouvrage Les bourreaux volontaires de Hitler , D.J. Goldhagen disqualifie avec beaucoup de désinvolture l’ensemble des recherches menées avant lui sur la perpétration du génocide. Selon lui, l’explication unique et ultime de sa forme, de son déroulement et de son organisation tient en un « modèle cognitif allemand » multiséculaire et dont le centre serait un antisémitisme virulent. Pour Goldhagen, il faut rendre aux agents de l’extermination leur véritable « identité grammaticale » (p. 15) et les appeler non pas nazis mais Allemands car Hitler, au fond, n’a fait que porter à l’incandescence génocidaire un désir depuis longtemps au cœur de la culture et du système de représentations de la nation allemande. C’est de la symbiose entre un Führer depuis toujours décidé à anéantir les juifs et un peuple depuis toujours obsédé par la vision démoniaque du « Juif » que serait né l’Holocauste, événement qui « définit avant tout la politique et la culture politique allemande sous le nazisme » (p. 13). Le chemin vers Auschwitz qu’on a pu dire « tortueux » était en fait une voie droite que seul l’aveuglement généralisé sur ce fameux « modèle cognitif allemand » empêchait de percevoir. « La route qui menait à Auschwitz ignorait les détours » (p. 570).
Goldhagen, par ailleurs, ne se prive pas de faire savoir que seule sa démarche et son hypothèse sont assez robustes pour résoudre un des problèmes fondamentaux des sciences sociales, la réconciliation des niveaux « méso », « méga » et « micro » de l’analyse. Critiquant l’idée que les Allemands d’avant et pendant le nazisme seraient « plus ou moins des gens comme nous, ou […] semblables à l’idée que nous avons de nous-mêmes » (p. 45), il propose d’aborder « l’Allemagne à la façon d’un anthropologue confronté à une population peu connue » (p. 46). Ceci le mène à ce qu’il appelle une « réévaluation anthropologique » de l’antisémitisme, clef de voûte du fameux modèle cognitif évoqué plus haut, dont il va construire la configuration à travers les siècles puis démontrer la présence constante dans les tueries. D’où cette plongée dans la « micro-physique de la perpétration de l’Holocauste » (p. 41), c’est-à-dire dans la violence concrète en tous genres, manifestation hautement caractéristique d’une représentation culturelle meurtrière.
L’argumentation de Goldhagen possède la puissance du sens commun et la force de l’idéologie : elle ne connaît ni objection, ni doute, ni limite. Que l’Allemagne lancée à l’assaut des juifs fût en grande partie gangrenée par l’antisémitisme racial nazi, on croyait naïvement le savoir un peu depuis les travaux de Poliakov, Hilberg et d’autres . Goldhagen n’apporte sur ce point aucune nouveauté en dépit de ses affirmations un peu cuistres et d’une certaine tendance au ressassement.
En revanche, ses positions posent problème à de nombreux points de vue. Chronologiquement d’abord : pourquoi les nazis ont-ils attendus 1941/1942 pour s’engager dans une « solution finale » de type exterminateur alors que Hitler détient tous les leviers du pouvoir depuis 1934 ? La population juive représentait à peine 500 000 individus : pourquoi le Reich de 80 millions d’Allemands, électrisés par la symbiose de leur « modèle cognitif » avec celui de leur Führer, ne s’est-il pas jeté tout entier et immédiatement sur les juifs en pogroms meurtriers ? Pourquoi les nazis ont-ils pris la peine d’organiser, avec pillage et violences au passage, l’émigration des juifs allemands pendant plusieurs années si, en fait, ils ne désiraient que les tuer ? Cette politique d’émigration forcée dura jusqu’à l’automne 1941. Pourquoi, selon les termes de C. Browning, « laissa-t-on aux millions de juifs polonais qui étaient aux mains des Allemands depuis l’automne 1939 un “ sursis d’exécution ” qui dura trente mois » ?
Théoriquement ensuite : ce n’est pas en mettant bout à bout et sur plusieurs siècles des citations antisémites que l’on produit un principe explicatif. Procéder ainsi, c’est organiser une sorte de « court-circuit » théorique qui rend toute l’histoire concrète adventice et secondaire et faire beaucoup de crédit inconscient à la conception hitlérienne de « l’idée nationale-socialiste » qui affirmait une réalisation de la volonté indépendante des événements. On voit bien, par ailleurs, que Goldhagen jette sur l’histoire la lumière d’un concept qu’il possède déjà (et pour cause, nombreux sont ceux qui sont passés là avant lui) : le « modèle cognitif allemand » n’est pas un résultat de l’enquête, il en est la source. Rien d’étonnant dès lors à le repérer partout, puisque, par définition, tous les pans gênants du réel et de la méthode sont expulsés, et de la belle manière, au nom de l’approche innovatrice qui nous est proposée. Qu’on en juge. Pour le réel, les affirmations théoriques de Goldhagen laissent pantois : « Expliquer l’Holocauste est la question intellectuelle centrale pour la compréhension de l’Allemagne nazie. Tous les autres problèmes sont comparativement plus simples. L’arrivée au pouvoir des nazis, l’anéantissement de la gauche, la restauration de l’économie du pays, la structure et le fonctionnement de l’État hitlérien, la façon dont les nazis ont conduit et fait la guerre, autant d’événements plus ou moins ordinaires, « normaux », relativement faciles à comprendre » (p. 13, souligné par nous). On voit que l’anthropologue qui devait débarquer chez une « population peu connue » manque singulièrement de curiosité… Évidemment, quand on a produit une pareille révolution/révélation théorique, pourquoi s’embarrasser d’événements aussi simples et triviaux que la guerre, la nazification de l’État, les phénomènes économiques, la prise du pouvoir ? Fasciné par l’idée que les « actes sociaux […] ont leur source dans les croyances » (p. 17) et par une théorie de l’actant pleinement conscient (il ne cesse d’affirmer « l’autonomie morale », le « choix volontaire » des bourreaux), notre enquêteur préfère s’adonner aux douceurs de ce qu’il nomme « la conversation » (p. 53) ce qui lui permet, à travers une accumulation de citations hautement sélectionnées, de prouver sa thèse. Autant dire que, par-delà les grandes affirmations épistémologiques sur le macro, le méso et le micro, la méthode adoptée ressemble furieusement à un cercle vicieux.
On remarquera, en outre, que Goldhagen récuse d’emblée toute approche comparative de l’antisémitisme allemand avec d’autres : « Et si nous n’avons pas envisagé non plus une histoire comparative de l’antisémitisme dans différents pays, c’est parce que cela n’importait pas à notre sujet » (p. 115). Si Goldhagen n’avait voulu écrire que l’histoire d’un préjugé raciste en Allemagne, on pourrait ne pas lui en tenir rigueur, mais son projet est de proposer une explication au judéocide : « La seule explication qui convienne est celle qui montre qu’un antisémitisme démonologique dans sa variante violemment raciste, était le modèle culturel de ces agents de l’Holocauste et de la société allemande en général » (p. 525) et d’affirmer que « l’objectif principal d’une comparaison entre Allemands et non-Allemands doit être d’éclairer les actes des Allemands eux-mêmes » (p. 547). On reste rêveur devant pareille argumentation. En fait, Goldhagen refuse la comparaison car elle serait susceptible de nuire grandement à son argumentation qui dévoile ici sa nature de pétition de principe. Quiconque, en effet, se plongerait comme lui dans une recension exhaustive de la « littérature » antisémite française, par exemple, risquerait fort d’en ressortir avec l’idée d’un « modèle cognitif français » parfaitement identique à l’allemand.
Dès lors, l’explication uniquement culturaliste de l’Holocauste prendrait un sérieux coup dans l’aile car elle repose sur l’affirmation sans cesse réitérée que l’antisémitisme allemand « n’était pas une variable adventice, mais une variable indépendante, irréductible à tout autre facteur » (p. 557). Dès lors aussi, c’est justement le réel que Goldhagen a exclu d’emblée de ses analyses comme simple et « relativement facile à comprendre » qui referait surface, non comme du connu mais comme autant d’énigmes à explorer : le pouvoir nazi, la guerre, les liens entre représentations et société…
Même ses hypothèses apparemment les plus sûres, Goldhagen finit par les rendre friables à force de marteler grossièrement ses sentences. Si les Allemands ne sont « pas comme nous », si justement il faut les regarder avec l’œil de l’anthropologue arrivé chez les Aztèques ou les Papous, pourquoi cette obstination à parler de leur autonomie morale et de leur capacité de choix ? Pourquoi écrire que « étant donné que les tueurs […] n’étaient pas obligés de tuer, toute explication qui ne tient pas compte de cette possibilité de choix doit être écartée » (p. 509, souligné par nous) ? Et comment peut-on honnêtement utiliser la catégorie du choix quand justement on écrit tout un livre pour démontrer que les Allemands étaient tous littéralement hallucinés par un modèle démoniaque du juif (der Jude) ? Mystère.
Tout comme est mystère, aussi, cet étrange « happy end » de l’histoire vue par Goldhagen et qui lui fait écrire que, après des siècles de féroce culture antisémite, les Allemands se sont convertis depuis 1945 sans problème à l’humanisme et à la démocratie : « Les modèles cognitifs des Allemands […] ont enregistré des changements spectaculaires depuis la défaite de 1945 » (note 38, p. 763) et « ces cinquante dernières années, l’Allemagne s’est transformée du tout au tout pour devenir une société démocratique » (p. XV, postface).
On peut comprendre la faveur avec laquelle le livre de Goldhagen a été reçu en Allemagne et dont lui-même tire vaniteusement argument : ce livre remplace toutes les difficultés d’une explication rigoureuse par une sorte d’exorcisme de possession ; vous aviez le Mal en vous, vous ne l’avez plus ; vous étiez malades, vous êtes guéris. Gaudeamus, igitur. Tout est fini.
On ne s’étonnera pas que Goldhagen, enfin, regarde d’assez haut les différentes hypothèses sur la brutalisation. Il s’en débarrasse en une phrase : tous les exécuteurs n’ont pas connu l’expérience du front de l’armée (Fronterlebnis). Il ne fait par là que confirmer la pauvreté de ses conceptions sociales, de sa vision culturelle de la violence et de sa perspective historique tout court. La notion de brutalisation physique et psychique, nous l’avons dit, n’est pas une explication du nazisme, mais un outil exploratoire pour mieux comprendre comment guerres et sociétés occidentales au XXe siècle ont été liées ensemble en un mouvement convulsif qui produisit, à sa pointe, la brute nazie.
Car la guerre, au siècle dernier, n’est pas ce problème « relativement simple » ou facile à comprendre dont parle Goldhagen : elle est tout à la fois phénomène de masse et entreprise technologique, elle mobilise autant les militaires que les civils, elle tue sans discernement dans les armées et dans les populations, elle concerne des nations entières ainsi que leurs dispositifs culturels et scientifiques. La guerre moderne fait plus que bouleverser des champs de bataille, elle ravage les sociétés en conflit profondément et pour longtemps, elle enrôle les énergies et sélectionne dans l’économie psychique des individus les seuls éléments qui la servent et lui sont favorables. C’est à l’approche de cette sélection que sont consacrées les lignes qui vont suivre : mieux cerner la nature et l’impact des deux conflits mondiaux en Europe et singulièrement sur l’Allemagne, mieux percevoir comment le régime nazi a saisi les éléments de brutalisation culturelle déjà existants pour les porter à leur comble, mieux comprendre ce qui était à l’œuvre dans l’institution nazie emblématique de la violence extrême : les camps.

La matrice : 1914-1918, la guerre oubliée

Comparée aux atrocités perpétrées au cours de la Seconde Guerre mondiale, la guerre de 1914-1918 nous apparaît quasiment comme un conflit classique, « normal ». Certes, on déplore l’hécatombe européenne ou le génocide des Arméniens de 1915, certes on commémore le 11 novembre, mais dans notre mémoire, rien ne rapproche les monuments aux morts de la « Grande Guerre » avec les tueries de la guerre nazie ni l’extermination des Juifs. « La mémoire sert à oublier », a pu écrire Pierre Chaunu et, concernant la guerre de 1914-1918, rien n’est plus vrai que cette formule lapidaire. En France, particulièrement, le mythe pacifiste de la « Der des Ders » a largement contribué après le conflit à recouvrir son visage et à en faire une véritable « énigme » historique et humaine . Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker vont encore plus loin et parlent, quant à eux, d’un « écran conceptuel » jeté sur le conflit : « Pour comprendre les ferveurs messianiques de la guerre, il ne faut surtout pas les lire à la lueur d’une histoire tautologique qui commencerait aux mutineries françaises et à la révolution bolchevique, pas plus qu’il ne faut interpréter le Barbusse de 1916 une fois celui-ci transformé par “ la grande lueur à l’Est ”. Car les ferveurs de la guerre ont été largement occultées par le pacifisme militant des années qui ont suivi. L’eschatologie du pacifisme a remplacé celle de la victoire à tout prix. Au retour de la guerre, on se convertit au credo de la paix. Littérature, témoignages, cinéma ont créé dans les années vingt, un écran conceptuel » . Ce que cet écran dissimule et que les historiens commencent à dévoiler par de patientes recherches, c’est la réalité du conflit généralisé de 1914-1918 comme guerre totale et sans aucun doute, sur bien des points, comme matrice et expérimentation de phénomènes qui trouvèrent leur plein épanouissement trente ans plus tard.
Les chiffres de l’immense hécatombe parlent d’eux-mêmes : en moyenne, chaque jour, entre 1914-1918, 900 Français et 1 300 Allemands sont morts et encore cette « moyenne » dissimule-t-elle des pointes hallucinantes (au premier jour de l’offensive sur la Somme, le 1er juillet 1916, 20 000 Britanniques trouvèrent la mort ; au total, et tous protagonistes confondus, cette bataille de quatre mois fit 1 200 000 blessés, morts et disparus) . Comprise à partir des notions de violence physique et psychique, la Grande Guerre constitue un tournant absolu dans la culture européenne de la guerre. Pour les combattants, elle a représenté une immersion d’une durée inouïe dans un univers où la terreur atteignit des niveaux sans équivalent dans le passé : « En 1914-1918, la disproportion se révèle écrasante entre les moyens de tuer et les moyens de se protéger » . C’est la « guerre de matériel » contre la chair humaine soutenue par tout le potentiel industriel des belligérants. Pour les stratèges, il s’agit de ressources sophistiquées dont ils disposent en larges quantités pour écraser l’ennemi : canons lourds, mortiers géants, mitrailleuses, grenades, mines, fusils perfectionnés, obus en tous genres, lance-flammes, avions… Pour les hommes sur le terrain, c’est le pilonnage qui dure des heures et dévaste tout, la « fauche » par les mitrailleuses aux attaques, l’éclat d’obus qui tue n’importe quand. La guerre de matériel (Materialschlacht), les soldats allemands l’appelle « Verwüstungschlacht » un mot qui, à l’idée de dévastation, associe celle de ravage et d’abattoir. Sur 70 millions de soldats engagés sur tous les fronts, la moitié aura été blessée ou tuée pendant cette guerre et on peut évaluer que la moitié des survivants a souffert de séquelles psychiques plus ou moins graves . Guerre de masses et de matériel, guerre « technique » menée avec des millions d’hommes sur des millions d’autres, 14-18 voit également émerger nombre de phénomènes inquiétants. Car on ne fait pas que s’égorger dans les tranchées prises, perdues et reprises, on massacre aussi ceux qui se rendent. Alors que tous les belligérants ont adhéré à la convention de la Croix Rouge (1907), on tire sur les blessés et on tue les ambulanciers. Ce n’est plus seulement le « matériel » qui tue les hommes.
C’est toute une tradition d’« autocontention » de la guerre qui s’effondre d’un coup. « On estime qu’un tiers des 20 000 morts de la Somme, le 1er juillet 1916, eussent pu être sauvés si les pratiques d’assistance aux blessés encore en usage un demi-siècle plus tôt avaient été mises en œuvre » . À ce dérèglement de la guerre, répond l’attitude nouvelle envers les populations civiles du champ de bataille ou des zones occupées. Sur tous les fronts et ce, dès les premiers jours du conflit, elles sont l’objet d’atrocités sans nombre lors des invasions, de déportations, de représailles pendant l’occupation. L’extension spatiale de la violence est extraordinaire : des obus français atteignent en 1915 les consulats allemands à Alexandrette et Haïfa, les représailles s’exercent sur Valenciennes ; l’Allemagne souffre du blocus alimentaire imposé par les Alliés, elle déporte en masse des Français et des Françaises réinventant ainsi le travail forcé au service de l’adversaire. On se bat sur les tranchées, mais Londres est bombardée dès 1915 par des raids aériens, Reims est écrasée par les bombes et les obus, Cologne est ciblée par des raids aériens anglais en 1918 et Paris subit la canonnade du « Kaiser Wilhelm » la même année. En 1915, enfin, loin du front moyen-oriental et balkanique, la Turquie se livre à la déportation et au génocide de 1,5 million d’Arméniens. La guerre est totale partout, suscitant non seulement une banalisation de la brutalité mais aussi une intériorisation de la violence jamais connue jusqu’alors.
Du cœur de ce conflit qui dure à travers violence et mobilisation de tous, surgissent deux phénomènes nouveaux dans leur généralisation et leur brutalité : les camps et la haine raciale de l’ennemi. Expérimentés à Cuba par les Espagnols en 1896, puis par les Anglais lors de la guerre des Boers en Afrique du Sud, les camps deviennent une réalité banale en France et en Allemagne ; tout le monde s’y retrouve sans exception : civils internés en pays ennemi lors des déclarations de guerre, civils des zones occupées, soldats faits prisonniers, déportés pour le travail. Des centaines de milliers d’Européens connaissent le camp et ce, jusque dans les colonies. Les camps expérimentent déjà le marquage des individus forcés au travail par des brassards rouges qui sont la première ébauche de nomenclature de couleurs plus tard développées dans le système concentrationnaire. Ils expérimentent aussi la mort lente : à la suite de la paix séparée de Brest-Litowsk entre la Russie et l’Allemagne en 1917, une division russe qui se battait sur le front occidental est internée sans bagages et sans armes sur le plateau de Millevache ; 800 hommes seulement en sortirent vivants en 1918, le reste est mort de faim, de froid et de maladies. L’Allemagne, quant à elle, se couvre de camps : on en compte plus de 100 000 sur tout son territoire. Dans certains d’entre eux, d’étranges pratiques apparaissent : photographies de prisonniers classés par « types raciaux », images parfois « retouchées » pour montrer des individus encore plus « laids » et menaçants. Ces images sont là pour terroriser et rappeler aux Allemands que les Alliés sont des brutes, que la civilisation est en cause.
C’est que la guerre totale ne pouvait dégénérer qu’en croisade où la brutalisation des esprits est la seule façon de tenir dans la violence généralisée. Il faut que tout cela ait un sens et être du bon côté de ce sens. Avec la mobilisation des civils dans la guerre, va également celle de Dieu (Gott mit uns, God with us), des enfants , des femmes ; avec la guerre des armées vont aller également celle des cultures et des civilisations ainsi que la désignation de l’adversaire comme « barbare », « animal nuisible », « brute sanguinaire » dans l’élément général d’une racialisation méprisante de l’Autre.
Au moment où les Allemands se livrent à une anthropométrie douteuse sur les photos de prisonniers tendant à démontrer la barbarie de l’ennemi, les Français ne sont pas en reste dans ce registre. De leur côté, comme l’a si bien dit Pierre-André Taguieff, « ou bien on est homme ou bien on est Allemand. Formule de l’exclusion universaliste » . Et cela concerne autant le soldat tant soit peu éduqué que l’intellectuel de haut vol. Dans ses lettres de guerre, le capitaine Cochin qui fut tué sur la Somme écrit : « Affreuse, affreuse race ; plus on les voit de près, plus on les abhorre. Les bandes de prisonniers sont ignobles à voir, bas, anxieux de se faire bien voir, ravis d’être pris. […] C’est ennuyeux de se faire tuer derrière le parapet par de tels animaux. Ils ont une odeur spéciale, très forte, dont ne peut plus se défaire » . Description éloquente qui répond parfaitement à l’esprit d’un éminent médecin, le docteur Bérillon : « L’odeur de la race allemande a toujours produit les impressions les plus désagréables sur la fonction olfactive de nos compatriotes d’Alsace-Lorraine » . Un confrère en médecine, le docteur Gilles généralise le tableau : « L’Allemand placide est un masque qui cache la bête allemande que nous a révélée la guerre […], l’Allemand est avant tout, essentiellement un passionnel, et c’est pourquoi ils ont raison ceux qui nous disent que c’est un primitif, un non-civilisé, un barbare » . Bergson, le grand Bergson lui-même l’affirme en toute clarté à l’Académie des sciences morales et politiques en 1914 : « La lutte engagée contre l’Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie. Tout le monde le sent mais notre Académie a peut-être une autorité particulière pour le dire ; […] elle accomplit un simple devoir scientifique en signalant dans la brutalité et le cynisme de l’Allemagne, dans son mépris de toute justice et de toute vérité, une régression à l’état sauvage » . Quoi d’étonnant après cela à ce que Louis Dimier dans sa réponse commentée « aux intellectuels allemands » puisse s’écrier : « Car en quoi le genre humain aurait-il intérêt à ce que la civilisation allemande soit conservée ? Comment au contraire son intérêt ne demanderait-il pas qu’elle soit effacée de la terre ? Est-ce que les intellectuels ne voient pas que ces mots seuls, civilisation allemande, Deutsche Kultur, expriment une usurpation ? »
Une fois percé l’écran conceptuel dont nous avons parlé, la Grande Guerre se découvre une « face noire » bien différente de la mythologie héroïque des duels chevaleresques dans le ciel entre Guynemer et le « baron rouge » von Richthofen ou du noble Junker prussien qu’incarne Eric von Stroheim dans La grande illusion : elle est la première grande croisade de l’Occident moderne. Massacre de masse industrialisé, elle a constitué pour toutes les sociétés en conflit une expérience de la violence généralisée d’une exceptionnelle longueur. Guerre totale, elle a eu pour conséquence une brutalisation sans précédent des corps et des âmes que tous les belligérants ont utilisée en l’approfondissant comme base de sa poursuite. Elle a produit au cœur de nations hautement civilisées le personnage de la brute européenne, déjà à l’œuvre dans les guerres coloniales, mais désormais type parfait au centre même du Vieux Continent, prêt pour les conflits à venir, que Jünger célébrait dans ses ardeurs bellicistes et que Remarque repérait en lui-même avec désabusement : « La guerre, comme un fleuve, nous a emportés dans son courant. Pour les autres qui sont plus âgés, elle n’est qu’une interruption. Ils peuvent penser à quelque chose en dehors d’elle. Mais, nous, nous avons été saisis par elle et nous ignorons comment cela finira. Ce que nous savons, c’est simplement, pour le moment, que nous sommes devenus des brutes d’une façon étrange et douloureuse » .
Guerre totale, 1914-1918 fut également une guerre culturelle engendrant simultanément une culture de la guerre. Non seulement elle mobilisa la culture des deux côtés, mais elle produisit comme « normales » les catégories de sélection/exclusion de la culture de l’Autre conçu comme « barbare ». Non seulement elle sélectionna les hommes aptes à tuer et à se faire tuer, mais elle les força à sélectionner dans leur économie psychique toutes les pulsions de haine possibles canalisées et valorisées à travers les catégories les plus sophistiquées (culture, civilisation ou darwinisme social).
Tous les éléments ouvrant la voie à la rage raciste sont désormais présents, confirmés dans l’horreur des massacres, la parole assurée des institutions, les formalisations sophistiquées des philosophes, des médecins et des artistes. La brute cultivée a été créée, celle pour qui la notion d’homme ne vaut que pour son groupe, celle pour qui, au-delà des lignes qui définissent son camp ou sa collectivité, ne vivent que des « animaux nuisibles » non susceptibles de posséder des valeurs morales et dignes seulement de l’anéantissement.

Allemagne 1918-1933 : une société détraquée

Contrairement à la France où le mouvement démocratique allait reprendre le dessus dans la vie politique et où le courant pacifiste dissiperait bientôt la furie belliqueuse de 14-18, l’Allemagne d’après le conflit va, elle, intégralement absorber la culture de la guerre totale. C’est que, dans cette affaire, elle est vaincue, humiliée, écrasée par les réparations exigées dans le traité de Versailles, cette « paix carthaginoise » (Keynes). Vaincue, certes, mais dans un déni complet de la défaite et qui devait alimenter la légende du « coup de poignard dans le dos », celle de la trahison des politiciens, construire les soubassements d’une défiance énorme de la démocratie et son corrélat d’adhésion à l’autoritarisme, d’infini respect à la chose militaire.
Hindenburg fut le parfait représentant de cette tendance. Son ordre du jour du 12 novembre 1918 adressé à l’armée reflète exactement les sentiments d’une population qui, n’ayant jamais connu pendant quatre ans d’occupation sur son sol, s’enfonce bientôt dans la dénégation et l’amertume : « Vous avez tenu l’ennemi à l’écart de nos frontières et vous avez sauvé votre pays des malheurs et des désastres de la guerre. […] Fiers et la tête haute nous terminons la lutte où nous avons tenu pendant quatre ans en face d’un monde empli d’ennemis » . Dans toutes les villes d’Allemagne, les soldats défilent en triomphateurs devant une population enthousiaste qui, comme Hitler plus tard, n’oublie pas cette idée d’un « monde empli d’ennemis ». En 1918, l’officier de Corps Francs Oberlinder, qui allait devenir chef de l’Association des anciens combattants sous le régime nazi, s’écrie : « La guerre contre le peuple allemand continue. La Première Guerre mondiale ne fut que son sanglant début » .
Humiliée par l’occupation de la Ruhr et de la Sarre, par sa désignation comme seule responsable du conflit dans un traité d’où elle a été exclue, par sa stigmatisation comme pépinière de « criminels de guerre », elle va se retrouver au banc des nations, solitaire et rendue exsangue par le problème des « réparations » qui domine sa scène politique jusqu’aux années trente. L’obligation d’une Reichswehr réduite à la portion congrue va jeter sur le carreau des millions d’hommes brutalisés par la guerre, assommés comme toute la société par les stratégies de réponses financières au traité de Versailles (l’hyperinflation, la déflation) enfoncés enfin par le coup de boutoir de la crise de 1929. La démocratie n’avait aucune chance : « S’il y eut un miracle dans l’histoire de Weimar, écrit D. Peuckert, c’est bien que la république survécut jusqu’aux années 1930-32 […] en dépit d’une succession de crises, petites ou grandes » . Car la brutalisation de 14-18 va produire dans ce contexte troublé, comme la bombe d’Hiroshima, des effets dévastateurs à long terme.
Dans le champ politique, ils sont énormes. Dès 1918-1919, des centaines de milliers de soldats et de vétérans de la guerre s’engagent dans les Corps Francs pour lutter, avec l’assentiment tacite des gouvernements de gauche, contre les Polonais et les Lithuaniens. Ils furent très consciemment utilisés par Noske, un socialiste devenu Président, dans l’épouvantable répression de 1919 menée contre les débordements spartakistes. Cette décision froide fit du SPD un parti de guerre civile ; elle signe aussi le transfert de la brutalisation vers l’intérieur, transformant le champ politique en champ de bataille. Cette brutalisation se dévoile jusque dans le vocabulaire employé par les partis signalant que, désormais, l’affrontement politique était vécu comme une véritable guerre et que la recherche du compromis n’était plus de mise. G. Mosse écrit : « Ainsi le mot schädling (nuisible) attribué aux mauvaises herbes passa aux humains par le mot schädlingmord que la droite nationaliste employait pour justifier ses assassinats politiques. Le mot Untermensch (sous-homme) […] fut appliqué à ceux qui refusaient de se plier aux diktats de l’extrême droite. “ Fanatique ” qui avait eu une connotation négative qualifiait désormais l’héroïsme et l’ardeur au combat. Le mot “ héroïque ” fut systématiquement associé avec kämpferisch, cet esprit belliqueux qui remplaçait trop souvent le débat rationnel et le désir de trouver un terrain d’entente. Une autre expression tirée d’une loi de 1837 trouva un nouveau sens : “ exécuté pour délit de fuite ”. […] Sous la République, la police utilisa ce même prétexte pour tuer trente-neuf travailleurs après une bagarre. Le socialiste Karl Liebknecht fut “ exécuté dans sa fuite ” par un commando de francs-tireurs. L’usage de cette loi par les nazis est bien connu » . Parlant du métier d’homme politique, Gustav Stresemann, socialiste et Président de la République, écrit en 1924 : « Dans la tranchée de la responsabilité, on subit davantage de pertes que dans l’étape de l’opposition ». Sans commentaire.
Cette militarisation du langage va de pair avec celle de la pratique politique dans l’émergence de groupes paramilitaires inféodés aux partis : le KPD, le SPD possédaient des organisations de ce type, ainsi que le NSDAP avec la fameuse SA qui compta plusieurs millions de membres ; et avec l’outil va l’acte : combats de rues, réunions violentes, désordres divers. Entre 1919 et 1924, plus de 350 assassinats politiques furent commis (dont 324 par la droite), tous l’œuvre d’anciens soldats devenus membres de sections paramilitaires. Le cas du meurtre de Walter Rathenau, ministre des Affaires étrangères, est symbolique : il illustre la brutalisation du champ, l’effondrement de la justice et la continuité explicite du nazisme avec la guerre de 1914-1918. Après le meurtre en 1922, la République édicta une loi rigoureuse contre l’assassinat politique : elle ne fut jamais appliquée, fut abrogée en 1929 et les assassins furent tous graciés en 1930. Cette légitimation de la politique comme guerre trouva son épanouissement dans l’amnistie totale proclamée par le pouvoir nazi dès 1933. Aux assassins de Rathenau, les nazis dédièrent un tombeau triomphal, orné des casques d’acier de la Première Guerre mondiale.
Dans la société, les choses ne vont guère mieux. L’impression globale est celle d’une décrépitude générale et accélérée de tous les systèmes de normes. Dès la démobilisation, les statistiques font état d’une brusque élévation du taux des meurtres commis par des hommes jusque-là sans antécédents judiciaires. L’indice de criminalité moyen passe (pour une base de 0,0573 entre 1898 et 1913) à 4,01 en 1921, 19,20 en 1924 et 20,6 en 1925 . Une délinquance aussi massive n’avait jamais encore été constatée en Allemagne depuis l’introduction des statistiques. Le plus inquiétant est de voir la courbe de la délinquance juvénile suivre exactement dans ses mouvements celle des adultes . C’est qu’à la « génération du front » vient maintenant s’ajouter une « génération inutile » qui se heurte de plein fouet, comme les autres, aux murs des crises et aux soubresauts d’une société dont les modèles se décomposent . Les effets conjugués d’une modernisation économique « par gros temps » agissent de façon foudroyante sur une population déjà « détraquée » par la guerre (Klemperer) : les rationalisations industrielles menées au sein des crises financières fabriquent des millions de chômeurs, la paysannerie est laminée, la bourgeoisie déconfite et les couches moyennes prises d’une véritable panique. Pour tout le monde, la situation semble sans issue. Le taux des suicides indique ce profond désarroi : en 1932, pour un million d’habitants, il est de 85 en Grande-Bretagne, de 133 aux États-Unis, de 155 en France et de 260 en Allemagne !
C’est dans ce contexte que l’antisémitisme connut, dès 1918, un tour nouveau dans le Reich car la désignation de « l’ennemi » ou du « bouc émissaire », comme on voudra, devint l’occupation principale de nombreux partis et groupuscules. La racialisation portée à son comble pendant la guerre était un outil mental déjà formé et prêt à l’usage, les juifs un groupe minoritaire et aisément stigmatisable sous la forme du « Ostjuden » (le juif de l’Est, non assimilé) dont l’émigration en Allemagne (« terre de culture » par opposition à la Russie des pogroms et à la Pologne largement antisémite) débuta après la guerre mondiale de façon importante . Après 1918, les idées racistes s’étendirent partout. Les attaques contre les juifs se multiplièrent et ils furent exclus pour des motifs explicitement racistes des organisations sociales et politiques. Ils furent bannis de toutes les organisations völkisch sans exception. En 1929, le Parti National Allemand, pivot de nombreuses coalitions sous Weimar, refusa officiellement tout adhésion juive. Ils furent également exclus de l’association des anciens combattants du Casque d’acier (Stahlhelm). En 1935, Hitler devait porter cette logique à terme en interdisant que des noms juifs figurent sur les monuments aux morts de la Grande Guerre. Le conflit continuait…
Il importe de le redire avec force : la Première Guerre mondiale eut sur la société allemande des effets plus dévastateurs que la plus terrible bataille. Sur les plans politiques, économiques, sociaux et psychiques, elle fut un cataclysme. De Mein Kampf à son Testament politique de 1945 en passant par l’ensemble de ses discours, Hitler ne fait que ressasser la « honteuse capitulation », la revanche nécessaire, la lutte contre le « judéo-bolchevisme » qui a fait perdre la guerre, a produit le spartakisme et complote contre le Reich et la grandeur allemande. Il fut l’homme et le tribun des grandes cristallisations apocalyptiques éructées en discours flamboyants, mais il n’a rien inventé ; tout est déjà là en germe dans l’Allemagne d’avant 1933. Georges Bernanos le dit en termes simples : « Le maître de l’Allemagne est en réalité son esclave : il est jusque dans l’amertume d’un triomphe jamais égal à ses haines, enchaîné à l’Allemagne de 1918, à la défaite et au déshonneur de son pays » . Arrivé au pouvoir par effraction, sur la base d’un calcul imbécile de la droite allemande, le nazisme fit son miel, en une synthèse virulente, de la brutalisation existante. Avant lui déjà, la brute cultivée est prête dans ses grandes lignes psychiques : peur des autres, crispation sur le fantasme d’un Volk vécu comme communauté raciale, lignes d’exclusion morale établies, militarisation présentée comme sommet de l’humain, haine, force et violence sélectionnées en tant que zones primordiales de l’économie psychique. Nous l’avons dit, rien n’est plus révélateur sur ce point que l’évolution idéologique qui va de 1920 à 1932 chez un écrivain comme E. Jünger (Orages d’acier, Le Boqueteau 125) : en douze ans, « l’homme de fer des tranchées » va tendre vers « l’homme nouveau », dont la brute nazie fut le type accompli. Dans un autre style et d’un tout autre point de vue, mais sur les mêmes bases de faits, Remarque écrit en 1929 : « Et je le sais, tout ce qui maintenant, tant que nous sommes en guerre, s’enfonce en nous comme des pierres, se ranimera après la guerre et alors seulement commencera l’explication – à la vie, à la mort. Les jours, les semaines, les années de front ressusciteront à leur heure et nos camarades morts reviendront alors et marcheront avec nous. Nos têtes seront lucides, nous aurons un but et ainsi nous marcherons, avec, à côté de nous, nos camarades morts et, derrière nous, les années de front : nous marcherons… contre qui, contre qui ? » . À ce mal-être de l’homme brutalisé et à cette angoisse eschatologique qui fut celle de tant de générations allemandes, Hitler donna une direction et des objectifs.

Le projet nazi : société et culture

Nous devons prendre le projet nazi au sérieux : il constitue un projet de société totale né de la guerre totale. La vision hitlérienne est, simultanément et de façon indissoluble, raciste, anti-communiste et impérialiste. C’est pour la guerre que Hitler veut l’Allemagne, pas pour autre chose. Les débats sur une supposée « conception sociale » du nazisme ou sur sa valeur « modernisatrice » sont, pour la plupart des historiens, oiseux et sans fondements . Ces questions d’ailleurs, intéressaient peu Hitler qui, de façon significative, ne s’en occupait que sur le mode du « front intérieur » (la hantise de tout belligérant) ou, avec brutalité, quand l’outil « Reichswehr » sembla être menacé par une SA qui, en outre, devenait par trop « socialisante » (d’où la Nuit des longs couteaux). Sur le plan social, la caractéristique du régime nazi est paradoxalement d’avoir accéléré les tendances « modernisatrices » d’une économie capitaliste qui avait eu le bon goût d’accepter ses buts sans trop regimber, profitant au passage de l’écrasement puis de la mise hors-la-loi des partis et des syndicats. Le national-socialisme qui avait tout promis à tout le monde dans une société affolée par la crise, ne tint en fait aucune de ses promesses : « Sous le couvert de l’idéologie nazie, les groupes sociaux inscrits dans l’histoire poursuivaient leur lutte, tels des hommes se battant sous une couverture. Au-delà de l’apparente reprise économique, pas un des problèmes fondamentaux de la société allemande n’avait été résolu : le rapport n’était pas plus équitable entre le capital et les travailleurs, ni entre la grande et la petite entreprise, ni même entre l’agriculture et l’industrie. On s’était contenté de repousser les problèmes. Dans le cas de l’agriculture on les avait même laissés s’aggraver » . Le régime essuya même, en 1936, une crise sociale qui lui donna quelques sueurs froides.
En fait, la principale offre du nazisme à l’Allemagne fut la constitution d’une « race des seigneurs » destinée à dominer le monde. Ce projet idéologique comportait deux faces : la résolution des problèmes de « rangs » au moyen d’une égalité « par la race » et celle des problèmes sociaux au moyen d’un pillage effréné des nations à soumettre. Hitler proposait donc simultanément aux Allemands la guerre et le racisme : tous les « frères de par la race », exploiteurs comme exploités seraient appelés à dominer et exploiter tous les autres peuples. Ainsi, l’économie, régie par le culte de l’exploitation intérieure dans le « peuple seigneural » lui-même, exige l’impérialisme à outrance, nécessaire pour contrebalancer et camoufler les tensions intérieures.
Projet idéologique dans son essence, le nazisme ne pouvait qu’accroître la brutalisation déjà existante car il requiert, sur la base d’une vision raciale poussée à l’extrême la constitution d’un Volk pur qui n’existe pas encore quand Hitler prend le pouvoir. La résolution de toutes les contradictions sociales à l’intérieur d’une communauté raciale impliquait donc nécessairement l’usage et le renvoi de toutes les pulsions de haine aux frontières de cette Volksgemeinschaft illusoire, c’est-à-dire aux limites de sa définition. De là ce bric-à-brac invraisemblable de l’anthropologie nazie et de ses distinctions « légales » entre Volksdeutsche, Volksgenossen, par exemple, mais aussi cette hiérarchie infiniment affinée de races, sous-races, groupes, etc. ; on est effaré de l’énergie dépensée par les nazis en classifications dans tous les domaines (ce fut également le cas dans les camps) mais c’est oublier que l’acte intellectuel premier de la brute cultivée c’est la ligne d’exclusion. « En fait, ce n’est qu’à travers la définition [des] exclus que la « communauté nationale », notion nébuleuse pouvait revêtir une dimension concrète, si bien qu’œuvrer pour cet idéal […] exigeait explicitement la mise à l’écart de ces catégories qui, elles, pouvaient être définies avec une relative précision » . La définition du Juif comme antithèse absolue du Volk allemand est à comprendre comme l’acte normal d’un programme raciste parvenu au pouvoir avec une visée impériale, c’est-à-dire avec l’impérieuse nécessité de transformer sa population en futures brutes de guerre. « Definitio est negatio », écrivait Spinoza ; le projet nazi renverse la proposition : Negatio est definitio. Cette logique, visant à faire apparaître le Herrenvolk dans sa pureté, ne peut que basculer dans un mouvement de radicalisation infinie contre tout ce qui peut menacer cette pureté : les métis, les malades mentaux, les handicapés en tous genres, les anti-races (Gegenrasse) : les Slaves, les Juifs… Les Slaves sont des animaux nuisibles, les Juifs des « bacilles », des « virus », des « poux » acharnés sur le corps sain de l’Allemagne et qui ont la particularité, comme le diable, d’être doués d’une terrible ubiquité : dans les démocraties, ils tirent les fils de l’argent capitaliste ; à Moscou, ils poussent à la révolution bolchevique mondiale. Le caractère invraisemblablement paranoïaque de cet argument ne doit pas dissimuler sa vraie nature dès lors que nous avons affaire à une politique d’État : le seul moyen pour les nazis, sur la base irrationnelle de leurs principes, d’obtenir un « peuple de seigneurs » était de l’obtenir dans un fantasme fondé sur la peur. Les Allemands ont été les premières victimes de cette brutalisation avant d’en devenir les agents : la race des seigneurs a peur, peur de tous et de tout : du monde entier qui regorge d’ennemis, des tâches raciales qui polluent les familles potentiellement et qu’on soupçonne partout après les lois de Nuremberg (1935), du bacille juif à l’affût de tous côtés, des bêtes slaves prêtes à se ruer sur lui… Comme le dit bien Schoenbaum : « Quelle que soit l’optique dans laquelle on se place, on est bien forcé de constater que la société allemande n’était en définitive unie que dans une communauté de peur, de sacrifice et de malheur » . C’est la « socialisation du danger » (Neumann). Dans cette entreprise de brutalisation des esprits tout entière tournée vers l’économie psychique des Allemands, il était inévitable que l’argument culturel fût mobilisé.
On aurait tort de réduire la position nazie sur cette question à la boutade de foire lancée par Baldur von Schirach dans un meeting : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver ». Les nazis ont, au contraire, pris cette question très au sérieux, non seulement parce que Hitler, Goebbels, Speer et d’autres s’intéressaient de près à la question, mais aussi parce que l’activité culturelle était susceptible, selon eux, de parfaire, sur le plan idéologique, la distinction sociale absolue qu’il était si difficile d’établir (et pour cause) en recourant aux définitions biologiques de l’anti-race. Nous ne reviendrons pas ici sur l’encadrement des activités culturelles sous le nazisme ; en revanche, il nous semble important de souligner l’importance qu’il donna à l’image et aux arts plastiques.
« Ils ont inventé l’esthétisation de la politique », écrivait Walter Benjamin : jamais comme sous le nazisme, la mise au pas de la culture ne s’accompagna d’une telle mise en scène du pouvoir et d’une pareille esthétisation des rapports sociaux. Il ne faut pas ici seulement penser à la « cathédrale de lumière » au-dessus du stade olympique de Berlin ou à l’organisation des ombres et des lumières, des masses en carré qui soulignent la solitude du chef dans les « Parteitag » nazis. Il faut regarder du côté des industries culturelles (radio, cinéma), de l’architecture, de la sculpture et de l’art pictural.
Hitler et Goebbels étaient de grands consommateurs de cinéma ; ils avaient aussi compris que le film pouvait être un extraordinaire médium de divertissement/propagande : sous le IIIe Reich, le nombre de sièges disponibles fit plus que doubler pour atteindre quasiment les 3 millions. C’est le temps de la gloire pour Veit Harlan ou Leni Riefenstahl, c’est le temps de l’UFA, outil favori de Goebbels pour les grandes productions nazies (Triumph des Willens, Jude Süss, Kolberg, etc.). Les films de divertissement ne sont pas oubliés : ils représentent 50 % des onze cents productions de longs métrages sous la période nazie.
La radio fut également très choyée par les nazis : chaque foyer allemand devait posséder un poste de réception qui, bien sûr, servait autant au divertissement et à la musique « épurée de l’esprit juif » qu’à la diffusion des discours du Führer. La réussite de cet objectif « industriel » comparée à l’échec de la fameuse « Volkswagen » montre bien de quel côté les nazis mettaient la priorité. Goebbels fut sans cesse attentif à l’audience de ce médium, veillant de façon extrêmement rusée à l’équilibre des programmes .
Le théâtre intéressa beaucoup moins le régime nazi malgré une tentative dans ce domaine dite du « Théâtre Thing ». Il s’agissait de théâtres en plein air, sur le mode grec, où le peuple des seigneurs devait pouvoir se regarder comme le véritable acteur. Quarante-cinq de ces théâtres devaient être construits mais on n’atteignit jamais ce chiffre, par lassitude sans doute car ce type de dispositif était bien moins efficace que le film et la radio, bien moins sans doute aussi que les grandes manifestations de masse qui permettaient au Volk de communier avec son Führer.
C’est cependant à l’architecture et aux arts plastiques que Hitler apporta toujours sa préférence, par goût particulier et parce qu’ils permettaient au plus haut point la production visible de l’éternelle âme allemande. À ces arts était déléguée la démonstration de la génialité créatrice du peuple allemand opposée à l’impossibilité créatrice juive. « L’idée du travail créateur, déclara Hitler, a toujours été et sera toujours antisémite » . Pourquoi ? Parce que les juifs sont « un peuple de bandits [qui] n’a jamais fondé aucune Kultur, bien qu’il en ait détruit par centaines. Il ne possède aucune création dont il puisse faire état. Tout ce qu’il a est volé […]. Il n’a pas d’art qui lui soit propre : morceau par morceau, il a tout volé aux autres peuples ou les a regardés travailler puis les a copiés » . Pourquoi, le « Juif » ne peut-il être un créateur d’art ? Parce que pour la brute nazie qui ne vit que dans des opérations de limitation/exclusion, il est l’exemple type du mauvais infini : « Le Juif » est à la fois illimité et invisible. Il se cache derrière l’Angleterre, derrière la France, les États-Unis et la Russie. Dans un discours de 1923, déjà, intitulé Pourquoi nous sommes antisémites, Hitler déclarait que leur intention était « d’étendre constamment leur État invisible pour exercer la tyrannie suprême sur tous les autres États dans le monde » .
La puissance évocatrice de l’image, la force créatrice visible des nazis s’incarna dans les colossales réalisations de Troost et de Speer en architecture, dans la statutaire d’Arno Brecker et dans une multitude de peintures où l’âme allemande était dépeinte selon les poncifs de l’idéologie nazie : la nature, le travailleur, le soldat. Pour ce qui est de « l’art dégénéré », on organisa de vastes expositions où, assez peu subtilement, on indiquait une sorte de « circuit court » mettant en correspondance les formes torturées de l’expressionnisme avec des photographies de malades souffrant de difformités. Cette stratégie, pour aussi absurde qu’elle fût, correspondait au projet de base : pour les nazis, l’art n’était pas un secteur spécifique de l’activité humaine, c’était la société dans ses règles et ses lois qui devait devenir œuvre d’art. L’art tout entier est une icône idéologique chargée de représenter le génie du peuple des seigneurs dans sa présence à lui-même que lui a enfin conférée l’avènement du Führer. À la fois prophète, chef politique et chef de guerre, Hitler confia à ses architectes la construction de bâtiments qui devaient faire « de belles ruines » dans mille ans, à ses sculpteurs la tâche de dessiner l’esthétique du « bel homme allemand », à ses peintres celle de montrer les visages réels de l’âme germanique et, entre autres, en une ignoble exposition qui parcourut toute l’Allemagne, l’œuvre utile de permettre aux Volksdeutsche la reconnaissance imagée du Juif. Cet intérêt pour l’iconique et les pratiques culturelles associées était parfaitement en ligne avec le projet global raciste du nazisme, mais il était si fort et si remarquable que, lors de l’entrée des troupes allemandes en Grèce en 1941, les moines du Mont Athos, des orfèvres en matière d’icônes, conférèrent à Hitler le titre de successeur des Basileus de Byzance.

Le pouvoir-artiste : terreur et esthétique

L’arbre des artistes qui quittèrent l’Allemagne nazie en 1933 ou peu après, ne peut cacher la forêt de la multitude qui resta et collabora apparemment sans problème avec un pouvoir de terreur. Doit-on attribuer cette attitude à l’opportunisme, à la lutte pour des positions sociales ou des ressources faciles, à l’autisme parfois proclamé des artistes pour la politique ? À y regarder de près, les choses sont plus complexes. En fait, Hitler s’est toujours présenté explicitement comme un artiste et Goebbels a largement popularisé cette image qui s’écria dans un discours public de 1937 : « Le Führer est un artiste ; il aime les artistes ; […] de notre époque on pourra dire : quelle Renaissance ! »
Le Führer est un artiste… Quand Goebbels prononce ces mots, il pense sans doute au passé de Hitler, à ses tentatives dans l’art pictural, et au présent, à son intérêt pour l’architecture et l’image. Il pense à coup sûr à une métaphore sur le métier politique transformé en travail artistique et que lui-même avait développée dans des romans avant 1933. Dans l’un d’eux, il écrit : « L’homme d’État est un artiste. Pour lui, le peuple n’est rien d’autre que ce qu’est la pierre pour le sculpteur. Le Führer et la masse, cela ne pose pas plus de problème que le peintre et la couleur ». Dans un autre texte de 1931, intitulé Combat pour Berlin, il écrivait : « La masse n’est pour nous qu’un matériau informe. Ce n’est que par la main de l’artiste que de la masse naît un peuple et du peuple une nation ». Cette idée était déjà dans l’air, nettement exprimée par le fascisme mussolinien dix ans avant la prise de pouvoir de Hitler. À l’inauguration d’une exposition du groupe Novecento en 1922, Mussolini affirmait « parler en artiste parmi les artistes, car la politique travaille surtout le plus difficile et le plus dur des matériaux, l’homme ». Depuis longtemps appelé « le sculpteur de la nation italienne » par sa propagande, il dit à Emil Ludwig qui le rapporte dans ses Entretiens avec Mussolini (1932) : « Lorsque je sens la masse dans mes mains, […] je me sens un morceau de cette masse. Et cependant, en même temps, il reste un fond d’aversion, comme en ressent l’artiste contre la matière qu’il travaille. Le sculpteur ne fracasse-t-il point parfois son marbre, de colère, parce qu’il ne prend pas sous ses mains, la forme exacte de sa première vision ? Dans le cas qui nous occupe, il arrive même que la matière s’insurge contre le sculpteur. […] Toute la question consiste à maîtriser la masse comme un artiste » . L’ensemble de ces discours illustrent parfaitement ce que fut la tâche majeure des fascismes en Europe (dompter les masses potentiellement révolutionnaires pour les détourner du bolchevisme), mais leur forme n’est pas accidentelle : elle souligne à quel point l’art a été mobilisé pour la construction de « l’homme nouveau » fasciste dans un syncrétisme très élaboré de violence et d’esthétique (fracasser le marbre qui s’insurge contre le sculpteur). En établissant une équation explicite entre violence de l’artiste sur les matières et les normes et violence des dictatures sur les peuples, le fascisme et le nazisme soumettaient l’art à leur entreprise de brutalisation et allaient à la rencontre d’une certaine idéologie spontanée des milieux artistiques.
Car pendant ce temps-là, des artistes faisaient métaphoriquement le chemin inverse, remontant de l’art vers la politique. Depuis le XVIIIe siècle, au moins, l’idéologie favorite des milieux artistiques, c’est la liberté. Liberté pleine entière et sans limites, voilà l’idée de l’art que les Romantiques en particulier dessinèrent, idée emportant avec elle une déclaration « de guerre aux règles » . Cette vision d’une liberté illimitée et son corrélat d’une transgression sans fin se heurtent visiblement, au tournant du XXe siècle, aux transformations sociales des sociétés européennes et en particulier à des mutations du statut de l’artiste vécues comme des menaces. L’idée de la liberté artistique dans un monde de l’art absolument autonome est, en effet, largement battue en brèche par la structuration des marchés de l’art fondés à la fois sur l’apparition des industries culturelles et d’un acteur nouveau : les publics. Cette situation de dépendance est parfaitement insupportable à toute une série de milieux artistiques habitués à « frayer avec les princes » et à se considérer comme des « marginaux » privilégiés. Pour un Hugo qui fait sa mutation politique et intellectuelle, on n’en finirait pas dès la seconde moitié du XIXe siècle de citer les visions épouvantées du peuple ou de la « foule » qui incitent soit à pactiser avec les pouvoirs autoritaires (Napoléon III), soit aux positions « institutionnelles » prises aux mépris de la justice (affaire Dreyfus). Le peuple, la foule – les « publics » – deviennent assez rapidement et jusque dans l’idéologie explicite des avant-gardes du XXe siècle un troupeau qui n’a aucune « liberté de compréhension » et qu’il s’agit de dompter par l’opération quasi religieuse de l’œuvre d’art. Public conquis ou foule à combattre, il n’y a pas d’alternative. « Il n’est qu’une vérité, la nôtre, lorsque nous l’imposons à tous », écrivent Gleizes et Metzinger dans leur manifeste sur le cubisme, et plus loin : « Ce n’est pas dans la langue de la foule que la peinture doit s’adresser à la foule, c’est dans sa propre langue pour émouvoir, dominer, diriger, non pour être comprise. Ainsi les religions » .
Politiquement parlant, cette attitude rageuse va de pair avec un mépris pour les doctrines démocratiques de la représentation du peuple et de la République. Gide, Proust, Rodin et Degas sont des lecteurs admiratifs de la très antidémocratique et très antisémite Action française de Maurras ; Apollinaire raillait sans complexe l’époque nouvelle : « ô temps de la tyrannie démocratique… » ; quant à l’Italien Marinetti, père du futurisme et grand ami du Duce, il se prononce explicitement contre le parlementarisme et le suffrage universel qu’il abandonne sans problème « aux griffes haineuses des femmes » dont l’accès au droit de vote allait provoquer « l’animalisation totale de la politique ». Élitisme, prêtrise, mépris de la foule et des systèmes démocratiques, beaucoup d’artistes sont prêts « idéologiquement » à se retrouver au côté des dictatures. Valéry fait en 1934, dans sa préface à un ouvrage sur Salazar, dictateur du Portugal, la synthèse éclatante de ce chemin secret : « Il y a de l’artiste dans le dictateur, et de l’esthétique dans ses conceptions. Il faut donc qu’il façonne et travaille son matériel humain et le rende disponible pour ses desseins » . Hitler et Goebbels ne disaient pas autre chose et la boucle se referme sur une alliance qui nous semble aujourd’hui contre-nature mais qui devient très compréhensible dès qu’on cesse de transposer nos catégories actuelles sur cette époque où de vastes secteurs de l’art furent mis au service de projets raciaux terroristes. Jamais, en effet, l’ensemble des arts n’avaient été appelés avec autant d’ardeur à illustrer une politique ; jamais l’esthétique n’avait été embrigadée à ce point au cœur de l’entreprise de brutalisation. On a prêté à Hitler les propos selon lesquels si l’Allemagne n’avait pas perdu la guerre de 1914-1918, il ne serait pas devenu un homme politique mais un grand architecte. Mais comme elle n’a pas été gagnée, le projet nazi est tout entier tendu vers celle qui sonnera l’heure de la revanche. D’où la militarisation constante du monde de l’art dans la langue nazie : l’artiste est un soldat, l’art est une arme. Dans les bibliothèques de l’Allemagne nazie, on trouvait un panneau sur lequel étaient écrits ces mots : « Le livre, glaive de l’esprit » ; Wilhelm Baur, un des dirigeants de la Chambre de littérature nazie, s’écriait : « Le livre est une arme, les armes sont dans les mains de ceux qui se battent, et se battre pour l’Allemagne c’est être national-socialiste » . L’obtention de l’arme imposait sa fabrication nouvelle sur la base d’une nouvelle ligne de partage entre culture et pacotille, art de l’homme nouveau et art dégénéré. Le traçage de cette nouvelle ligne appartient intégralement à l’entreprise de brutalisation car c’est le même mouvement qui brûle certains livres, renvoie dans l’enfer de la dégénérescence toute une génération d’artistes et se propose d’élaborer une nouvelle esthétique. En inaugurant la Maison de l’art allemand à Munich en 1937, Hitler déclarait : « À partir de maintenant, nous allons mener une guerre impitoyable d’assainissement, une guerre impitoyable d’anéantissement, contre les derniers éléments désagrégateurs de notre culture » .
C’est dans la représentation du corps nu et sain du surhomme allemand que culmine l’alliance de l’esthétique et de la terreur. Les statues d’Arno Brecker en furent la parfaite réalisation. Ici, le racisme nazi récupéra tous les stéréotypes courants sur la beauté et la laideur pour les verrouiller fermement. Le nu nazi rappelle l’existence d’un monde sain, antérieur à toute corruption, figé dans une éternelle jeunesse de la souplesse et des muscles. Le corps est sans aspérités, sans poils, lisse, dépourvu de toute caractéristique individuelle et de toute charge sexuelle. Ainsi épuré, le corps nazi devient le symbole de la beauté aryenne que Leni Riefenstahl célébrait au moyen de plans très rapprochés sur des athlètes imberbes et bronzés dans son film de 1936 sur les Jeux Olympiques. Ce type aryen de la beauté qui récupérait, en les stylisant, et la statuaire grecque et tous les stéréotypes esthétiques courants, se définit immédiatement aux antipodes du contre-type du Juif décrit dans la propagande raciste comme flasque, jouisseur, poilu, laid au plus profond de la laideur psychique et physique avec son nez épaté et sa bouche lippue. Laissons la conclusion à G. Mosse : « Tous les fascismes ont besoin d’un contre-type représentant l’ennemi à abattre. Son image fut terriblement grossie par le national-socialisme, qui avait parallèlement aiguisé toutes les arêtes de la virilité et l’avait rendue essentiellement combative et guerrière. […] Ainsi le nouvel homme du fascisme ou du national-socialisme n’était-il pas vraiment nouveau. La plupart de ses traits appartenaient déjà au modèle masculin normatif ; on les retrouve poussés à l’extrême et redéfinis […], car ce modèle devenait un essentiel instrument de domination » .
L’esthétique nazie parachève et valide la brutalisation morale portée à son comble par le régime terroriste, elle aspire à un modèle viril militarisé et désigne les ennemis. Pour réussir son endoctrinement, le régime de Hitler eut bien plus besoin de cette idée belliqueuse du beau que de la biologie. C’était un pouvoir raciste et darwinien, certes, mais aussi un « pouvoir-artiste ».

La violence extrême : Barbarossa et l’extermination

La guerre à l’Est qui débuta en juin 1941 sous le nom d’Opération Barberousse, fut une guerre spéciale à l’intérieur du second conflit mondial, une guerre de croisade (d’où son nom), une guerre idéologique d’anéantissement, une guerre qui donna libre cours à la brutalisation, l’accrut et ouvrit la voie au génocide. « Que la guerre de l’Est ait conduit au génocide n’est pas un hasard. Dans ce qui fut délibérément conçu comme une guerre d’anéantissement, l’éradication du “ judéo-bolchevisme ” était un objectif central, non pas périphérique. Il était indissociablement lié à la campagne militaire. Avec les assauts meurtriers des Einsatzgruppen, épaulés par la Wehrmacht, lancés dès les premiers jours de l’invasion, le caractère génocidaire du conflit était déjà établi. Il allait rapidement prendre les proportions d’un programme génocidaire systématique, tel que le monde n’en avait jamais vu » .
La préparation de cette guerre scélérate fut longuement et mûrement réfléchie : Hitler y pense depuis longtemps quand, le 18 décembre 1940, il donne sa directive de guerre n° 21 qui commence comme suit : « La Wehrmacht allemande doit être préparée, dès avant la fin de la guerre contre l’Angleterre, à écraser la Russie soviétique dans une campagne rapide ». Ce nouveau Blitzkrieg qui doit, dans l’esprit des nazis, durer à peine plus de huit semaines, fait l’objet d’une intense élaboration dépassant de loin le simple cadre militaire et qui s’incarne dans un cadre juridique spécial resté dans l’histoire sous le nom des « ordres criminels ». Passons-les en revue :
• 28 avril 1941 : ordre est donné à tous les officiers de la Wehrmacht de collaborer dans les domaines logistique et opérationnel avec les groupes d’intervention chargés d’éliminer les juifs derrière le front ;
• 13 mai 1941 : le décret « Barbarossa » restreint le champ d’application de la loi martiale en URSS. Les crimes commis contre les civils ou les prisonniers de guerre ennemis ne seront poursuivis en cour martiale qu’en cas de rupture de la discipline militaire au combat ;
• 8 juin 1941 : le Kommissarbefehl, ou « ordre des commissaires », exigeait des troupes l’exécution immédiate et sans jugement de tous les commissaires politiques de l’Armée Rouge ;
• juin/juillet 1941 : le décret concernant « la conduite des troupes en Russie » ordonnait à la troupe d’agir « brutalement » contre les partisans, les saboteurs et les juifs .
À l’aube du 22 juin 1941, plus de 3 millions de soldats allemands, 3 600 chars, 600 000 véhicules motorisés, 7 000 pièces d’artillerie et 2 500 avions attaquèrent le territoire soviétique. Sur les arrières des troupes opéraient, au vu et au vu de tous, les SS des Einsatzgruppen ainsi que les bataillons de la police d’ordre (Ordnung Polizei) qui, en quelques mois, se rendirent coupables des pires atrocités en Ukraine, en Lituanie, en Russie blanche . Cette guerre est « la guerre de Hitler », celle qu’il a toujours voulue et qui va lui permettre de réaliser son mot d’ordre de l’espace vital (Lebensraum) conquis sur le judéo-bolchevisme. Le 14 juillet 1941, il déclare à l’ambassadeur japonais Oshima : « Nos ennemis ne sont plus des êtres humains, ce sont des bêtes ». . Ces animaux nuisibles, il faut les exterminer. Les chiffres sont effrayants ; en quelques mois, la Wehrmacht a fait près de 3 millions de prisonniers : en février 1942, 50% d’entre eux sont morts. À la fin du conflit, on dénombra plus de 20 millions de victimes chez les Soviétiques. Loin en arrière du front de l’Est, dans le village polonais d’Auschwitz, les premières installations de gazage humain industriel au Zyklon-B sont testées « avec succès » sur 600 prisonniers de guerre russes.
Avec la guerre de l’Est, la brute cultivée ne connaît plus aucun frein, même le « droit » est avec elle. Déjà, en 1940, avec l’occupation de la Pologne, les atrocités avaient atteint un niveau inquiétant. Le chef des forces d’occupation dans ce pays, le général Blaskowitz, écrit dans une note du 6 février 1940 : « Lorsque de hauts responsables de la SS et de la police exigent des actions violentes et brutales et en font l’éloge publiquement, ce sont les violents qui commanderont dans les plus brefs délais. Avec une rapidité étonnante, les hommes ayant les mêmes penchants et les mêmes faiblesses de caractère se retrouveront pour donner libre cours à leurs instincts bestiaux et pathologiques ; il est devenu pratiquement impossible de les tenir en bride ». Il concluait par ses mots : « Toutefois, le plus grave préjudice porté au corps de la nation allemande par la situation actuelle est l’abrutissement illimité et la déchéance morale » . Blaskowitz était un rêveur : les brutes régnaient en maîtres à Berlin et la brutalisation était leur véritable outil de guerre. Dans le film documentaire de Frédéric Rossif, De Nuremberg à Nuremberg, un passage concernant le procès des criminels nazis touche plus particulièrement le maréchal Keitel, chef de l’OKW (Oberkommando der Wehrmacht). À la question du procureur des Etats-Unis : « Reconnaissez-vous avoir signé un ordre disposant que la vie à l’Est n’avait aucune importance ? », il répondit sans nuance et avec un rien de bravade dans le ton : « Ja ! », invalidant par avance la légende, plus tard construite, des « monstres » SS opposés dans la perpétration des atrocités aux « bons petits gars » de la Wehrmacht.
Omer Bartov a magistralement montré comment, sur le front de l’Est, la discipline militaire elle-même fut totalement pervertie par la base essentiellement amorale des ordres donnés et comment le cycle psychique de la brutalisation mena à une expansion toujours plus grande de la violence .
C’est que la guerre-éclair a échoué, déjouant tous les pronostics de l’agresseur. Le 3 juillet 1941, le chef d’état-major de l’Ostheer , Halder, déclarait qu’il n’était pas « exagéré de dire que la campagne de Russie a été gagnée en l’espace de deux semaines » ; le même déclare le 11 août : « Au vu de la situation générale, il est de plus en plus clair que nous avons sous-estimé le colosse russe ». Dès décembre 1941, avec l’échec de l’offensive sur Moscou et l’arrivée du « général Hiver », l’Allemagne nazie sait désormais que la guerre sera longue et terrible ; la peur du « front intérieur » se ranime mais aussi une autre sorte de peur : celle des « sous-hommes » judéo-bolcheviques que l’on a massacré à plaisir et qui vont se venger. Comme, par ailleurs, l’avancée initiale des Allemands a été très rapide, ce sont désormais cinq millions de juifs polono-russes qui sont aux mains des nazis. L’Allemagne hitlérienne a désormais devant elle un implacable ennemi et derrière elle des millions « d’ennemis » aussi sournois et déterminés. La race des seigneurs, construite sur la peur brutalisante du nazisme, la retrouve à un niveau jamais atteint, décuplée par la binarisation idéologique renforcée du régime qui, désormais, martèle son « Sein oder nicht sein ! ». Le monde est, comme en 1914-1918, « plein d’ennemis » et l’ennemi suprême, la Gegenrasse, le Juif éternel, est présent derrière les lignes allemandes en énormes bataillons n’attendant que les coups de boutoir de leurs « frères rouges ». En décembre 1941, la politique d’émigration des juifs est officiellement arrêtée, le service d’Eichmann qui s’en occupait travaille désormais au ferroutage des juifs vers l’Est ; les camps de Treblinka, Sobibor, Belzec et Maïdaneck entrent en activité, Höss est chargé de l’industrialisation de la mort à Auschwitz-Birkenau. C’est pendant ces mois cruciaux (d’août à novembre 1941) sans aucun doute que Hitler donna son accord à la version exterminatrice de la solution finale . Le Reich qui commet le judéocide n’est pas un Reich vainqueur ; loin de là, il est sur la défensive, il est une nation de brutes qui a peur et qui ne voit plus de salut pour elle que dans le crime de masse. À Munich, au cours de l’immédiat après-guerre, alors qu’il était encore un putschiste de province et déjà un tribun frénétique, Hitler s’était exclamé : « Il y a deux choses qui unissent les hommes : des idéaux communs et des crimes communs » (1er août 1923).
La violence extrême pratiquée par les nazis dans les camps de travail ou d’extermination est la synthèse des savoirs acquis par la brute nazie et le contrepoint exact d’une société brutalisée. À la société allemande livrée au darwinisme et au racisme le plus virulent, à l’État allemand détruit par le pouvoir charismatique du Führer-artiste, correspond dans les camps une lutte pour la survie de tous les instants marquée par la domination des « droits communs » sur les autres catégories de prisonniers et par une hiérarchie raciale en tout point adéquate à l’esprit du nazisme. Sur cette multitude, lointains et assurés, maîtres de la mort et de son moment, régnait un petit nombre de SS. Dans ce monde, dominait le « pouvoir absolu » de l’ordre noir, écho exact du pouvoir du Führer : tenu par aucune loi, aucune règle, aucune limite. Rien d’étonnant à ce que Jean Amery ait pu le comparer à la philosophie du marquis de Sade par la transgression infinie de toute norme. N’était-ce pas là, en concentré, la conséquence de la destruction de la loi et du droit par le nazisme dans sa société « normale », la conséquence de l’amoralité générale d’une « communauté allemande » fondée sur l’exclusion de l’autre, la peur et la violence ?
Dans les Lager hitlériens, on détruisit les corps par tous les moyens possibles et imaginables : gazages, fusillades, travaux insensés, faim, caprices divers. Mais on visait également la destruction des esprits : elle seule permettait à la brute cultivée d’avoir une fantasmatique confirmation d’elle-même. En ravageant les esprits, on créait les conditions du ravage des corps produisant ainsi tangiblement les contre-types de la brute. W. Sofsky note que la destruction de toute causalité normale et de toute temporalité pour les détenus par le pouvoir absolu, créait les conditions d’une dégénérescence psychique menant à l’effondrement physique : la mort à tout moment suspendue au-dessus de la tête des prisonniers, dans une absence totale de règles stables, les faisait vivre dans un éternel présent. C’était l’exact pendant concentrationnaire de la « Gleichhaltung » (synchronisation) qui régnait à l’intérieur de la société allemande nazifiée.
Car la Gleichhaltung, qu’on traduit trop souvent par « mise au pas » dans un espace sémantique lié à l’idée de « mater » une société, possède en fait un rapport immédiat au temps que Franz Neumann avait perçu dans son Behemoth rédigé en 1940. De la mise au pas, il faut retenir, en effet, à la fois l’idée de militarisation et de cadence. En tant que projet totalitaire indifférent aux processus sociaux réels et donc à leurs temporalités différentes, le nazisme a visé avant tout, par une pression idéologique intense et omniprésente, à couler l’ensemble du peuple allemand circonscrit comme Volk dans un même moment. La synchronisation ne pouvait avoir de valeur politique et mentale que si elle s’accomplissait sans cesse. Cette logique était inscrite dans le projet nazi de brutalisation psychique poursuivi au moyen des outils de l’éternité allemande (l’esthétique de la beauté aryenne, virile et militarisée, entre autres) et dans les mécanismes objectifs du pouvoir hitlérien. Traduction sur le plan politique du pouvoir-artiste du Führer, comme lui détaché de toute loi de toute norme, le pouvoir charismatique de Hitler, parce qu’il détruit et les appareils d’État normaux et les fondements stables du droit, ne peut vivre que dans une perpétuelle relance. Dans les structures nazies du charisme, cette polycratie analysée par Neumann le premier, tout finissait par converger vers Hitler, dont un signe, un mot, un assentiment vague, un silence même valaient pour un ordre. Ce fonctionnement braqué sur la personne du chef suprême, source de tout pouvoir « légitime » et de toute gratification, ce décodage permanent de ses intentions, provoquèrent bientôt un darwinisme politique catastrophique dans toutes les structures de l’État total, une concurrence acharnée au sein des hiérarques du régime, une impulsion à la surenchère conduisant à une constante radicalisation. Voilà ce que signifiait en pratique « travailler en direction du Führer » (Kershaw). Quand Heidegger écrit : « Le Führer lui-même et à lui seul est la réalité allemande, présente et future, et sa loi » (discours du rectorat), il ne fait que synthétiser, en intellectuel de haut vol, l’ensemble du processus à l’œuvre dans les champs politique et social ainsi que sa liaison fondamentale au temps. La notion de mouvement était primordiale pour les nazis ; c’est même sous ce terme (Bewegung) qu’ils désignaient tout ensemble leur idéologie, leur parti, leur projet. L’effet social du mouvement induit par le charisme est donc l’impossibilité, sans cesse organisée, de s’arrêter, de se poser, de prendre du recul ; ce mouvement brownien était d’autant plus important que, ne transformant rien dans les réalités sociales, la mutation des représentations du réel était un impératif majeur pour le nazisme. « Il se passait toujours quelque chose », disait un témoin de l’époque et il fallait bien qu’il en fût ainsi, car l’avènement du Herrenvolk pur devait se vérifier dans un continu ôtant aux esprits toute possibilité de se reprendre. Hitler lui-même était le serf de son propre système, le pouvoir charismatique ayant besoin pour durer d’une constante confirmation qui devait le lancer, caractéristique structurelle en accord avec une psychologie du « jouer son va-tout », dans une incessante fuite en avant. Comme dans les camps, le seul temps que nous murmure la société « normale » nazifiée, c’est maintenant ; la vérité de l’essence éternelle du Volk des Seigneurs, la vérité de cette quasi-parousie apportée par un guide, qui est à la fois chef suprême de la politique raciale et des armées, doit se prouver dans un perpétuel maintenant. Faire courir toute une société à la noria des présents successifs, l’affoler par la destruction des temporalités réelles fondues au brasier mythique d’une « race » et d’un chef qui doivent impérieusement démontrer leur absolue supériorité et leur valeur, l’empêcher de penser par le retour réitéré des « maintenant », révèle au plus haut point l’usage brutalisant du temps par le régime nazi dans tous les domaines. Cette analyse donnerait sans doute vaste matière à réflexion si nous tentions de la poursuivre dans de nombreux « chapitres » de l’histoire contemporaine.
Même la lutte pour la survie soulevait un problème moral pour les prisonniers dans l’effrayante question de savoir s’ils ne devenaient pas les exactes répliques des SS qui les dominaient : les luttes au couteau (et l’expression n’est pas que métaphorique) entre « politiques » et « droits communs », telles qu’elles sont rapportées par les survivants, en témoignent . Mais pour la brute nazie, la grande victoire dans les camps fut la production de ce qu’on a appelé depuis les « musulmans ». « Leur vie est courte, mais leur nombre est infini. Ce sont eux, les musulmans, les damnés, le nerf du camp ; eux la masse anonyme, continuellement renouvelée et toujours identique des non-hommes en qui l’étincelle divine s’est éteinte » La description du musulman est atroce, c’est un cadavre ambulant qui pue et ne sait où il va ; couvert de déjections immondes et de poux, il est le résultat de la famine, toute vie psychique semble éteinte en lui ; totalement désadapté à la survie désormais, il est même pour ses codétenus un objet de dégoût et un danger. « Il suscitait l’écœurement, le rejet, l’agacement, la colère. On commençait par le chasser comme un chien puis on ne lui prêtait plus aucune attention. Il descendait sur la marche la plus basse de la hiérarchie sociale […]. Il s’abandonnait à lui-même et les autres l’abandonnaient. Son corps agonisait, son esprit s’étiolait, mais il mourait aussi de mort sociale » . Le musulman, ce vrai témoin des camps selon Levi, est bien la confirmation de la brute cultivée : en lui toutes les valeurs de la brutalisation triomphent. Il est l’absence de force, de muscles, de volonté, de beauté. En le produisant, la brute nazie sécrète sa propre confirmation culturelle et esthétique et pervertit même ses codétenus dans le dégoût qu’ils ressentent. C’est là, dans la distance entre la « bête saine » et le paquet d’os recroquevillé dans ses excréments, qu’est la véritable fabrique de la brute et la vérité, s’il en est une, de l’entreprise de brutalisation hitlérienne. Le projet délirant d’une race des seigneurs appliqué à toute une société avait besoin, en tant que fantasme de l’absolue identité, de la « contre-société » des camps et du « musulman » comme antithèse concrète et réalisable d’un « homme nouveau » d’autant plus frénétiquement affirmé qu’il constituait une impossible réalisation.

La ligne rouge de la brute

Les Lager nazis furent, selon les termes de Primo Levi, « une monstrueuse machine à fabriquer des bêtes » et à les exterminer ; la guerre de croisade à l’Est eut exactement le même visage. Ces deux figures de la violence extrême eurent un support identique, l’homme allemand radicalement brutalisé et un même suppôt, la brute nazifiée d’un régime terroriste. Cette brute génocidiaire fut un produit intégralement culturel d’autres événements culturels : la « guerre de trente ans » européenne (Mayer) et l’institution des camps. Sur ce point, nous devons nous méfier des catégories asymétriques (telles que l’opposition civilisé/barbare) que nous manions spontanément dans la vie normale, oubliant qu’elles n’ont rien de naturel et que, devant l’exorbitant, elles ne font que nous rassurer en économisant l’analyse . La brute cultivée nazie fut la conséquence d’une sélection hautement sophistiquée menée par un pouvoir totalitaire dans l’économie psychique d’hommes modernes déjà brutalisés. L’État nazi engouffra dans cette entreprise l’ensemble des ressources industrielles, techniques et culturelles d’une nation civilisée : la brute fut l’outil total d’un projet total.
Fondée sur la peur, la partialisation morale et la priorité donnée aux pulsions violentes, l’économie psychique de la brute est activée par une opération de base : tracer une ligne rouge à l’intérieur même de l’espèce humaine. Condamné à mort en 1947, pendu à Varsovie en 1956, le général SS Stroop éclaire parfaitement cela. À la question « Vous n’admettez donc ni l’amour du prochain ni la charité ? », il répondait placidement : « Je les admets, mais seulement envers les Allemands qui ont édifié avec nous le Reich d’Adolf Hitler » . Contrairement à ce que l’on peut penser, ce ne sont pas les différences qui sont insupportables à la brute raciste, c’est l’idée même de communauté humaine valable pour tous les hommes. La production tangible des lignes de démarcation et celle des signes de marquage, du barbelé à l’étoile jaune, découlent de cette opération essentielle ; en retour, ils la justifient et contribuent à sa validation. La brute n’est pas un animal, elle produit des « animaux humains », elle fabrique des bêtes. Reconnaître que la brute est elle-même un humain brutalisé ne revient ni à l’excuser ni à dissoudre la distinction entre bourreaux et victimes dans une quelconque psychanalyse de comptoir, mais mène au contraire à mieux comprendre la fabrication des victimes et la signification de l’incroyable sauvagerie dont elles furent les objets. Car ce qui est humain dans la victime, la ligne rouge de la brute impose qu’il soit détruit et, ceci, jusque dans la conscience pratique et esthétique de ce qui la faisait « homme » : « Le laveur roumain […] s’était engagé dans les Waffen SS. […] Maintenant qu’il était passé chez les SS, […] il n’avait plus à encourir la méfiance des maîtres. Il était du côté du bien. Les coups que recevaient les types durcissaient définitivement cette conscience d’être dans le bien. On ne peut pas recevoir des coups et avoir raison, être sale, bouffer des épluchures et avoir raison » . Le sens du combat dans les camps, celui dont nous parlent Levi, Antelme ou Amery, n’est donc pas dirigé vers la seule survie mais vers la préservation d’une intégrité mentale et morale que tout, jusqu’à la propre architecture des valeurs et de la conscience, pousse à la perversion et à la désagrégation. D’où la constatation terrible, d’une effrayante lucidité chez certains survivants, que l’entreprise de la brute cultivée nazie se fondait sur les catégories auxquelles eux-mêmes croyaient ou avaient cru jusque-là. Antelme encore : « Cette maladie extraordinaire n’est autre chose qu’un moment culminant de l’histoire des hommes. […] C’est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants. […] Mais leur comportement et notre situation ne sont que le grossissement, la caricature extrême – où personne ne veut ni ne peut sans doute se reconnaître – de comportements, de situations qui sont dans le monde et qui sont même cet ancien “ monde véritable ” auquel nous rêvons. Tout se passe effectivement là-bas comme s’il y avait des espèces, la division en races, en classes étant le canon de l’espèce et entretenant l’axiome toujours prêt, la ligne ultime de défense : “ Ce ne sont pas des gens comme nous” » . Amery, quant à lui, affirme qu’il n’y a pas de banalité du mal, mais seulement le refus permanent de regarder l’aveuglante horreur de la réalité quotidienne dans une société normale .
On le voit, le fil de la brutalisation nous mène loin d’un supposé « modèle cognitif allemand » et d’un happy end à la Goldhagen vers une interrogation plus vaste sur la valeur des hiérarchies que nous absolutisons dans l’inconscience de notre historicité et le confort de nos honorables catégories mentales. Seule la victime, cet homme « qui a perdu confiance dans le monde » (Amery), peut le percevoir ; aussi faut-il écouter ce que son point de vue nous apprend. Parlant d’un paisible civil allemand, Antelme écrit : « Le mensonge de l’honorabilité de cet homme, le mensonge de sa face pateline et de sa civile maison étaient horribles. La révélation de la fureur SS qui se déployait en toute tranquillité ne soulevait peut-être pas autant de haine que le mensonge de cette bourgeoisie nazie qui entretenait cette fureur, la calfeutrait, la nourrissait de son sang, de ses “ valeurs” » .
Le matériel psychique de la brutalité existait partout en Europe mais il ne devint l’objet d’une politique d’État qu’en Allemagne. Il n’y eut là ni Sonderweg ni miracle noir, seulement le jeu « normal » de calculs politiques « normaux ». Le dressage humain auquel se livra le nazisme utilisa toutes les possibilités d’une société hautement évoluée et toutes les catégories culturelles circulant en Europe. Peut-être alors, la question moderne posée par le génocide nazi dépasse-t-elle très largement le peuple allemand lui-même auquel Amery accorde une « culpabilité statistique », pour devenir celle de notre rapport au pouvoir, de son prestige, des limites que nous assignons à nos valeurs morales et à l’idée de l’humanité dans un rapport encore largement sous-développé à la puissance. Levi : « Nous sommes aussi tellement éblouis par le pouvoir et par le prestige que nous en oublions notre fragilité essentielle : nous pactisons avec le pouvoir, de bon ou de mauvais gré, oubliant que nous sommes tous dans le ghetto, que le ghetto est entouré de murs, que de l’autre côté du mur se tiennent les seigneurs de la mort et que, non loin de là, le train attend » .