18 sur 20 : Ou pourquoi la gauche est en panne de projet

18 sur 20 : Ou pourquoi la gauche est en panne de projet

Pierre-François Mourier

« Les hommes les plus célèbres d’hier ne sont plus que des noms surannés. […] Et ils ont brillé d’un éclat sans pareil ! Le vide, somme toute. Alors à quoi s’attacher ? Essentiellement à ceci : conformer sa pensée à la justice, agir pour le bien commun, parler vrai ».
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même

Ainsi, il n’y aurait plus guère aujourd’hui de différence entre la droite et la gauche ; le combat des idées serait définitivement rangé au rang des vieilles lunes, et toute la politique serait versée dans le pot commun d’une social-démocratie aux contours flous et élastiques, une démocratie molle, certes apaisée (du moins en surface) mais, revers de la médaille, bien peu apte à faire rêver les Français. Et, tout naturellement, c’est la politique, ancienne passion nationale, qui ferait les frais de cet affadissement : dix ans après la fin de la lutte planétaire entre les deux grandes idéologies, par collapsus de l’une d’entre elles, c’en serait maintenant fini d’une certaine exception politico-culturelle française. Dans le monde, en effet, capitalisme et communisme ne se font plus face comme deux chiens de fer. Corollairement, en France, l’opposition traditionnelle, qui avait le mérite de la clarté, entre une gauche qui veut miner le système et une droite qui désire seulement le conserver, n’a plus lieu d’être : chacun lutte pour le pouvoir, et nul ne voudrait plus changer le système. La France ressemblerait désormais à l’Angleterre des Tories et du Labour, aux États-Unis des Démocrates et des Républicains.
Alors, si l’on veut définir encore la gauche et la droite, en première analyse, on est obligé d’aller jusqu’à la caricature : d’opposer par exemple ceux qui voudraient faire le bonheur des gens, fût-ce contre leur gré, et regardent donc la société de consommation et la liberté des échanges avec suspicion, et ceux qui, utilitaristes débridés, ne jureraient que par le libre jeu du marché.
Et encore cette opposition ne concerne-t-elle que le domaine de l’économie : il serait, entend-on, encore plus malaisé de définir des oppositions idéologiques entre la droite et la gauche. Au fond, dans la réalité, de moins en moins de gens se disent spontanément et surtout continûment de gauche, et encore beaucoup moins de droite – être de droite et l’avouer étant parfois, en France, considéré comme une maladie honteuse. De moins en moins de Français, en effet, sont structurellement (de père en fils) de gauche ou de droite et, dans l’esprit des citoyens, même éclairés, les repères politiques se brouillent. Deux simples exemples : combien d’intellectuels et de professeurs d’université, avec le cœur ancré comme culturellement à gauche, ont, sur l’éducation par exemple, et sous couvert d’élitisme républicain, une pensée que l’on pourrait qualifier de droite, voire réactionnaire (vertus de la sélection, du principe du concours, opposition de principe à toute forme de « discrimination positive », certitude que le système éducatif court au naufrage, etc.) ? Ils sont de droite pour ce qui concerne leur métier, de gauche pour le reste ! Inversement, combien de parents que l’on pourrait classer du côté de la droite traditionnelle, qui, après que leur fils leur a annoncé son homosexualité, par exemple, ont bien dû évoluer, nolens volens, sur le terrain des mœurs ? Dans ce cas, c’est une expérience d’ordre privé qui peut bousculer des certitudes politiques non interrogées. Sans aller jusque-là, l’évolution des mœurs se diffuse au sein de la société (vie de couple et enfants avant le mariage, etc.), ce qui influence les sensibilités politiques de chacun.
Bref, la même personne peut être de droite et de gauche, non plus seulement à des périodes successives de sa vie (selon la vieille opposition jeunesse/gauche, âge mûr/droite), mais en même temps, sur des sujets différents – les sujets relevant de la sphère privée et « sociétaux » (ou plutôt « moraux ») étant propices, si l’on ose écrire, au cerveau gauche, et les sujets économiques ou éducatifs au cerveau droit. En d’autres termes, s’il n’y a pas de crise de l’engagement dans la vie de la cité, du moins hors de la sphère politique traditionnelle (cf. la vigueur de la vie associative et de l’action humanitaire), il y a bien une crise de la politique, au sens institutionnel du terme. Les partis, qui ont de moins en moins de militants, sont en outre de moins en moins « propriétaires » de leurs électeurs. On a assez noté l’évolution des comportements politiques, calqués sur le consumérisme moderne. Si la notion de « peuple de gauche » s’effrite (mais cette disparition ne permettra-t-elle pas d’en finir avec une dangereuse césure interne : n’est-il pas choquant d’imaginer qu’il y aurait, dans un pays unique, deux peuples ?), c’est en grande partie pour cela : il n’y a plus forcément sur l’échiquier politique, dans l’esprit des électeurs, des bons et des méchants ; il y a des offres politiques, plus ou moins alléchantes, à la mode ou soldées. Les Français se posent des questions au coup par coup et calculent pour ainsi dire la rentabilité de leur engagement politique : ils veulent faire de bonnes affaires en achetant le bon programme au bon moment – du moins, ceux qui continuent à voter. Cette évolution peut être jugée positivement, dans la mesure encore une fois où il n’y a plus, du moins en apparence, deux France qui s’opposent. Mais elle est dangereuse à terme : à force de dissimuler les fractures entre les gens et les classes, pour coller à ce que l’on croit être le désir de l’électorat, on finit par courir le risque de ne plus les représenter.
Or, de même que, dans l’espace réel, nous sommes latéralisés, de même, dans l’espace politique, c’est la latéralisation gauche/droite qui prévaut, partout dans le monde à des degrés divers, et singulièrement en France. La fin de la latéralisation, c’est la mort de la politique, ce qui, après tout, ne serait peut-être pas, à première vue, une perte irréparable. Sauf qu’un monde sans affrontement politique, c’est un monde qui refuse l’Histoire. D’aucuns ont annoncé sa mort et s’en sont réjouis. Mais dix ans après la popularisation de cette théorie, on comprend son inanité – pensons simplement à la Yougoslavie, au Kosovo, maintenant à la Macédoine : inutile de calculer le nombre d’heures d’avion qui nous séparent de Skopje !
Les idéologies du XXe siècle sont peut-être rentrées, pour un temps, dans un état proche de la catalepsie, mais le monde n’en a pas pour autant atteint un état de sage immobilité. Paradoxalement, c’est lorsque nous aurions le plus besoin d’idées et d’engagements politiques, parce que le monde change comme jamais il ne l’a fait, que celles-ci se font discrètes tandis que ceux-là sont aimablement ringardisés. Alors, comment dépasser les archaïsmes des uns et des autres, ceux qui pensent par exemple que l’entreprise est par essence diabolique et ceux qui estiment que tous les Français se lèvent chaque matin en ayant pour seul et irrépressible désir de fonder leur start up ? Comment revitaliser le dialogue et la lutte politiques dans ce pays, puisque l’un ne va pas sans l’autre ?
Comment surtout réinventer une forme d’engagement qui transcende la latéralisation droite/gauche, dont nos concitoyens ne semblent plus vouloir ? Ce qui est important, ce n’est pas l’opposition d’une droite et d’une gauche constituées en tant que telles, c’est qu’il y ait des projets à opposer, des modèles de société à confronter, des visions du monde offertes à notre sagacité, et non pas une simple querelle de petits pourcentages. Achèterons-nous chez notre concessionnaire politique une Jospin ou une Chirac ? Laquelle consomme le moins ? Laquelle a le meilleur design ? Si la présidentielle s’engage comme une publicité comparative, alors notre démocratie aura gâché une des ses dernières occasions de ravaudage avant longtemps. L’opposition droite/gauche n’est peut-être pas consubstantielle à la vie politique jusqu’à la fin des temps, sans doute faut-il la dépasser, mais certainement pas pour se livrer à un combat de marchands de soupe. Ce qui est capital, ce n’est pas et n’a jamais été la confrontation des idéologies, mais c’est la confrontation des projets. Or, en ce moment, la gauche souffre non pas, comme on le dit trop souvent, de ne pas faire « une politique de gauche », mais de ne plus faire du tout de politique – de n’avoir plus de projet, c’est-à-dire de vision de l’avenir.

Une société de défiance

Personne ne croit plus que la politique puisse avoir une influence positive sur l’économie réelle – sa capacité de nuisance, quant à elle, restant avérée. Lionel Jospin lui-même, quand il se laisse aller à une honnêteté dangereuse (lorsque l’on occupe ses fonctions), n’avoue-t-il pas que l’État ne peut pas tout dans le domaine économique, ce qui revient à dire, dans la bouche d’un homme politique, que l’État ne peut plus grand chose ? Le problème de la gauche plurielle, c’est que, tout en sachant que le paradigme économique mondial a changé, elle reste empêtrée dans ses anciennes convictions, qui relèvent d’oppositions binaires d’un autre âge : entre l’employé et le « patron », entre les fonctionnaires et les salariés du privé, entre les actifs et les retraités, entre les hommes et les femmes et, plus que tout, entre libéralisme et étatisme. Or, le principe de l’opposition frontale, ce qui la nourrit et la justifie, c’est la défiance des deux camps et de tous envers tous. La relation entre l’État et l’entreprise sort viciée de cette querelle stérile, théorisée par le gouvernement, et trouve son aboutissement dans l’exténuation du dialogue social et dans le sentiment, partagé par beaucoup d’entrepreneurs, surtout parmi les plus modestes, que ce gouvernement leur « en veut ». Ce ne devrait pourtant pas être « de droite », au sens où la gauche l’entend, que de considérer que, puisque l’ensemble du corps social y gagne, il n’est pas honteux de s’intéresser au sort des entreprises – sauf, comme le scorpion de la fable, à ne pas pouvoir s’empêcher de piquer la grenouille sur laquelle on s’est embarqué : mais alors, cédant à ce que l’on considère comme sa nature, on se noie !
Pour rétablir la confiance des entrepreneurs dans l’État, une série de mesures existent, et cela pour l’amélioration du sort de tous les Français : ces mesures accompagnent la vie de l’entreprise, depuis sa création (octroi d’une prime de démarrage) jusqu’à sa transmission (avec une réduction très sensible des droits de succession en cas de transmission d’entreprise patrimoniale et un alignement progressif sur la Grande-Bretagne ou les États-Unis) en passant par son développement (réforme de l’impôt sur les sociétés en s’inspirant de l’exemple – de gauche… – allemand, réduction des charges sociales sur les bas salaires).
Il n’y a là rien de très original, mais dans ce domaine, il ne faut pas rechercher l’originalité à tout crin : la confiance repose sur un respect mutuel, qui devrait être naturel, sur des incitations qui, sans être exorbitantes du droit commun, sont données au bon moment, et enfin sur la prise de conscience, au sein des services de l’État, que la sphère économique a surtout besoin de pouvoir travailler dans l’indépendance. Car les rouages de l’économie normale doivent échapper presque totalement à l’État : c’est lorsque l’économie dysfonctionne que l’État peut peser de tout son poids, non pas pour « punir » tel ou tel acteur économique – outre le fait qu’en ce domaine, une punition a presque toujours l’effet inverse de celui escompté, l’Etat n’est pas lui-même, lorsque par malheur il joue un rôle économique, assez vertueux pour en imposer aux autres –, non pas seulement, non plus, pour se faire le pompier de la mondialisation, mais pour préparer nos concitoyens à un monde moderne dont la caractéristique et le moteur principaux ne sont plus de perdurer dans son être, mais au contraire de changer constamment.
Le paradoxe, c’est que l’archaïsme de presque toute la gauche sur les questions économiques s’accompagne d’une relégation aux oubliettes de ce qui donnait un certain intérêt à la posture de gauche, c’est-à-dire le combat pour changer le monde : en effet, les objectifs avoués de la gauche, qui a fait siennes les méthodes intellectuelles et les pratiques d’une technocratie qu’elle s’était longtemps appliquée à combattre, et dont sortent depuis vingt ans tous ses représentants de haut niveau, sont aujourd’hui devenus presque uniquement comptables. Il ne s’agit plus de changer la société, de changer la vie, les hommes, il s’agit seulement d’adapter la société, de la rendre (un peu) moins dure aux faibles. Ainsi du RMI, dont la gauche se satisfait pleinement que le « I », pour « insertion », reste virtuel, alors qu’il devrait en être la pierre d’angle. Le présupposé de cette conversion à un certain réalisme social, c’est qu’il existe une frange significative (et en progression) de nos concitoyens qui ne pourront jamais améliorer leur sort. Au lieu de leur forger des clés qui leur permettraient de « s’en sortir » (sans les laisser dans le dénuement entre-temps, la question n’est pas là), on leur tend une bouée qui leur permet tout juste de se maintenir au niveau minimal de flottaison. En d’autres termes, la charité, valeur princeps de l’Ancien Régime et d’une certaine droite, est maintenant adoptée et pratiquée par la « gauche ». Faire la charité, c’est accepter l’idée que la société est immuable et que la place de chacun, sauf talent exorbitant de l’intelligence commune, y est fixée une fois pour toutes.
En effet, notre société est bloquée : elle s’émiette en une somme d’intérêts divergents, d’individualismes forcenés (qui s’intègrent cependant, lorsque cela les arrange, à des communautés, mais qui ne s’identifient jamais à la nation tout entière). Devant cet émiettement, l’État en tant que corps constitué, lorsqu’il est gouverné par la gauche, réagit de la seule manière qu’il semble connaître : par une généralisation de l’action charitable – ce qui implique, mécaniquement, que pour distribuer cette charité, il s’efforce de tout contrôler. Tel est le talon d’Achille de la gauche de gouvernement : dans notre société, parce que l’État veut décider de tout, pour tous, et parce qu’il en a de moins en moins les moyens, la défiance s’installe. Défiance de l’État envers les citoyens, toujours a priori coupables de quelque chose, que ce soit sur la route (pourquoi réprime-t-on toujours les « mauvais conducteurs », et ne récompense-t-on jamais les bons alors qu’une récompense est souvent plus incitative qu’une punition ?) ou devant leur feuille d’impôts ; tentatives, à gauche de la gauche plurielle, de ressusciter la lutte des classes, qui n’est rien d’autre qu’une forme de défiance entre les Français, un coin dans l’unité nationale (même s’il ne s’agit pas, péché inverse et capital lui aussi, de nier toute différence) ; et, par voie de conséquence, manque de confiance dans leurs propres capacités chez beaucoup de nos concitoyens, bercés depuis trop longtemps des illusions de l’assistanat universalisé.
La modestie en politique est consubstantielle à la droite, qui n’a jamais voulu refaire le monde, seulement (ce qui n’est déjà pas si mal) l’améliorer. La gauche, en revanche, s’y est convertie, mais en apparence seulement : la gauche moderniste, celle qui détient le pouvoir, a certes changé d’objectifs, mais pas toujours de méthode ; quant à la vieille gauche, réactionnaire, elle ne s’est pas réformée et ses résurgences, de temps à autre, continuent à polluer l’action réformiste en son sein – certains responsables, d’ailleurs, étant tout à la fois réformistes en discours et archaïques sur le fond. Cette dualité intenable explique en partie les blocages sociaux et l’échec d’un certain nombre des tentatives réformistes du gouvernement. Car il est des domaines où le gouvernement de Lionel Jospin entend faire preuve de modernité et s’efforce de créer un État et une organisation du pays aptes à affronter les défis contemporains – l’exemple qui revient le plus souvent étant celui du nouveau partage des rôles entre l’État et les collectivités territoriales ou locales. Mais à voir ce qu’il en advient aujourd’hui de la tentative emblématique du gouvernement dans ce domaine, le processus de Matignon sur la Corse, on peut douter que le Premier ministre nous parle beaucoup, pour défendre son bilan, de « démocratie de proximité ».
Avec obstination, en effet, le gouvernement a voulu avancer sur le dossier corse à marche forcée, au prix d’entorses à la morale la plus banale. Il a commencé par abandonner l’exigence de la fin de la violence comme préalable à toute négociation. On a pourtant vu tout au long du processus, et encore tout récemment, la valeur de la justification empesée de cette stratégie, selon laquelle le processus, en tant que « conversion à la démocratie », porterait en lui-même la renonciation à la violence… Cette stratégie de la négociation à tout prix avait pourtant déjà fait ailleurs la preuve de sa faillite . Certes, nous avons assez de respect pour ne pas songer un seul instant que le processus de Matignon n’était qu’un calcul cynique pour gagner du temps sur le dos des Français et des Corses de bonne volonté ; mais on ne peut que s’interroger : que diable recherche le gouvernement ? La seule explication rationnelle est qu’il cherche à faire passer une pilule amère en persuadant l’opinion que l’approfondissement de la démocratie locale est lié à l’avenir des accords de Matignon – ce gouvernement est moderne, n’est-ce pas, puisqu’il milite pour les droits des minorités régionales, dont on sait qu’elles ont été trop longtemps colonisées par un État central totalitaire ! Tel est son syllogisme : si vous êtes contre le projet de loi sur la Corse, alors vous êtes contre la démocratie locale.
Le gouvernement, au-delà de la Corse, s’emploie à trancher à la sauvette des questions qui, sans tomber dans l’hyperbole, engagent bel et bien l’avenir de notre Nation. Ce qui est ici remis en cause, c’est non seulement la Constitution (le Conseil d’État a insisté sur l’inconstitutionnalité probable du projet), que seul le peuple souverain peut décider de faire évoluer ; mais surtout les principes de la Constitution sont malmenés – le fait que seul le Parlement a le pouvoir de voter la loi, d’une part, et le caractère fondateur de l’égalité de tous devant la loi et l’indivisibilité de la République, d’autre part.
Le socle idéologique sur lequel repose le projet Jospin est le moyen le plus assuré de tuer dans l’œuf la nécessaire remise en chantier de la décentralisation. Il ne s’agit pas de se réfugier dans le conservatisme et de refuser toute évolution de la République : il faut au contraire provoquer ses évolutions, car elle est une invention et un approfondissement permanents. Encore faut-il s’appuyer sur des principes et prendre les choses par le bon bout. Certes, le cas de la Corse est spécifique, mais faute d’une volonté politique transparente et d’un débat national, il est monté en épingle, sert de repoussoir et nourrit les conservatismes.
Bref, là encore, la gauche, attifée des oripeaux du progrès – et n’est-il pas de bon ton, aujourd’hui, de s’affirmer dans les salons aimable girondin plutôt que réactionnaire jacobin ? –, oppose une inertie à toute tentative d’évolution. On ne sait donc plus trop sur quel pied danser : l’immobilisme domine, et la tendance de l’équipe en place est de remettre au lendemain ce qui devrait être fait le jour même – c’est pourquoi la confiance des Français s’effrite. Les grands problèmes du moment ne semblent pas être pris en compte par un gouvernement incapable d’enrayer la violence en Corse. Si seulement le cas restait confiné à la seule insularité ! mais on a l’impression, depuis presque cinq ans, que personne ne sait plus faire face, sur l’ensemble du territoire national, à une insécurité grandissante, liée souvent aux tentatives communautaristes.

L’ardent besoin de sécurité

Certes, la gauche n’a pas causé l’insécurité, accusation qui n’aurait aucun sens, sinon celui d’une vaine polémique. En revanche, elle a commis une bévue en pensant que, sous prétexte qu’une conjoncture internationale favorable améliorait le sort de la majorité de nos concitoyens et que le spectre du chômage, nous disait-on, semblait s’éloigner pour longtemps (ce qui implique une bonne dose de crédulité, ou de machiavélisme), tous les problèmes s’en trouvaient comme par miracle résolus. Or, lorsque la situation s’améliore pour certains, elle devient d’autant plus insupportable pour d’autres, qui se sentent, encore plus que lorsque la crise est générale, les laissés-pour-compte de la reprise. C’est pourquoi une angoisse diffuse s’instille dans la population, contribuant à l’émergence incontrôlée et apparemment irrésistible d’une société de défiance – une société où l’impression générale est de subir un destin plutôt que de le choisir. Seuls les plus forts, les plus riches, les plus instruits, ont la maîtrise de leur destin, seuls ils ont le choix : c’est cela que commencent à ressentir les Français. La société qui se construit aujourd’hui est celle du choix du plus fort, tandis que les plus faibles n’auraient plus qu’à subir : serait-ce que l’idéal d’une société meilleure, dont la gauche, par une razzia discutable, avait fait son fonds de commerce, est morte avec les idéologies du progrès ? Pourtant, nos concitoyens voudraient que tous aient le choix de la façon dont ils veulent conduire leur existence, dans une société qui combine la sécurité pour tous et le libre arbitre de chacun : une société où tout le monde soit mis dans la situation d’avoir le choix. En ce sens, l’insécurité constitue la plus criante des injustices sociales
La sécurité est un droit de l’homme en société ; elle est aussi le premier devoir de l’État. Au cœur de notre triade républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité », il y a un quatrième élément, invisible, mais qui la sous-tend et en est une condition sine qua non : la sécurité. Si par malheur la violence s’installe quelque part, il n’y a plus de liberté, mais une insécurité qui atteint jusqu’au vouloir être ensemble. Il n’y a plus d’égalité, mais un destin pervers qui, pour peu que vous soyez né au mauvais endroit, au mauvais moment, vous condamne à rester sur le bord de la route. Il n’y a plus de sentiment fraternel, mais un repli sur des groupes toujours plus fractionnés et hostiles les uns envers les autres – il n’y a plus de République, mais le jeu mortel des communautés.
Dans une société plus prospère que naguère (mais pour combien de temps ?), la violence nous saute aux yeux, car elle écarte un nombre toujours plus important de nos concitoyens, et du pacte républicain, et de la possibilité même de réussir. Est-ce dans le VIIe arrondissement de Paris que l’insécurité monte ? Non : elle est le fait des individus les plus mal insérés dans notre société ; a contrario ceux qu’elle touche sont aussi les plus démunis et, même, les plus faibles d’entre les démunis – les vieilles personnes, ou au contraire les très jeunes, soumis au racket et à la violence infinie de la drogue.
La sécurité n’est ni de droite, ni de gauche, même si la gauche politique a trop tendance à ignorer la question : elle est ce à quoi tous nos concitoyens ont droit. Elle consiste dans la possibilité de vaquer librement à toutes les occupations de la vie, sans arrière-pensées, sans risque, sans crainte. La possibilité de garer notre voiture où nous l’entendons, de prendre le bus ou le métro à n’importe quelle heure, d’envoyer nos enfants à l’école l’esprit libre : nous croyons qu’il s’agit d’un fait naturel et normal ; pourtant, cette tranquillité de la vie quotidienne résulte d’un contrat, passé entre tous les concitoyens, que les politiques, parce qu’ils en ont reçu la charge, ont pour mission de faire respecter tous les jours.
La délinquance augmente de façon presque exponentielle, et pas seulement parce qu’elle est mieux prise en compte dans les statistiques. Sans être obsédé par la sécurité, il reste qu’une augmentation probable, sur l’année 2001, à deux chiffres, a de quoi inquiéter, comme l’âge toujours plus « tendre » des contrevenants et leur violence toujours plus crue, gratuite et incontrôlable.
Quant à ces petits délits qui rendent impossible la vie de tous les jours, on n’ose pas les recenser : ce sont pourtant eux qui, ajoutés à la montée bien réelle de l’insécurité, donnent naissance au « sentiment d’insécurité » ; les « incivilités » ajoutent à notre impression de mal être. On voudrait que certains médias, et certains politiques, en finissent avec l’effet anesthésiant des vocables à la mode, comme cette fausse bonne idée de l’« incivilité » : brûler des dizaines de voitures en une nuit, comme dans le quartier du Neuhoff, à Strasbourg, est-ce une incivilité ? N’est-ce pas un délit aux conséquences souvent graves pour les victimes et ceux qui leur viennent en aide ?
Si l’on minimise les faits, toute la vie finira par s’organiser autour des chroniques d’une insécurité « ordinaire » : que veut-on faire du visage futur de notre pays ? Veut-on une société apeurée, c’est-à-dire agressive, qui ne trouvera plus de salut, pour lutter contre les ghettos d’insécurité, que dans l’invention d’îlots de sécurité protégés par des milices privées, entourés de hauts murs, surmontés de tessons de bouteille ? Veut-on, en face des ghettos de pauvres, des ghettos de riches en état de siège ? Veut-on non plus une, mais deux sociétés, qui se regarderont en chiens de faïence ? Cela ne serait plus une société ni une République : veut-on maintenir vivant notre contrat social, ou favoriser, à terme, la guerre de tous contre tous, dont certains pays nous donnent l’exemple, si près de nous ? Aucun responsable politique ne devrait oser encore solliciter les voix des Français, sans savoir comment offrir à tous ces derniers les conditions qui leur permettront d’avoir l’esprit suffisamment libre pour s’intéresser à la vie de leur pays et pour se déplacer jusqu’au bureau de vote .
Mais la sécurité, ce n’est pas que la police. Le sentiment d’insécurité qui s’instille dans la population n’est pas lié à la seule augmentation de la délinquance. L’insécurité naît aussi du sentiment que le champ de vision vers l’avenir est bouché, qu’il n’y a pas d’issue devant soi : car, pour être en position d’exercer un choix, dans quelque domaine que ce soit, il faut être assuré, dans sa vie de tous les jours, d’être retenu, en cas de malheur, par un filet de sécurité minimum. Le libre jeu du marché a d’immenses qualités, c’est même le seul système viable, mais il ne peut suffire à lui seul à construire une société équilibrée, une « société de confiance ». On ne nous fera pas croire qu’une personne livrée à elle-même, dans le besoin absolu, abandonnée de tous et en dernier lieu de l’État, est en mesure d’exercer son libre arbitre : cette personne-là n’a pas le choix, sinon celui de s’adresser à la charité de tel ou tel. Une société qui laisse au bord de la route certains de ses membres, lorsqu’ils ne peuvent rien à leur état de déréliction, n’est pas une société de confiance.
Avoir le choix implique de se trouver dans un état de bien-être suffisant pour regarder l’avenir avec confiance : car faire un choix, c’est se projeter dans l’avenir, échapper à la tyrannie du présent, s’imaginer dans le futur ; avoir des projets, fonder une famille, créer une entreprise, changer de travail, tels sont quelques-uns des grands choix qui émaillent notre vie. Ils ne sont possibles que si nous est garanti un socle universel de sécurité, fondation de la maison France, et dépendant du seul garant de l’intérêt général, l’État.
Une fois l’édifice hors d’eau et garanti de tout effondrement, en revanche, peut et doit intervenir la capacité de choix de chacun. Et, dans ces choix, l’État n’a pas à intervenir, sauf à outrepasser sa mission. Autant le libre arbitre ne peut s’exercer sans la sécurité, autant il est contraint, empêché de s’exprimer, dès lors que l’on impose des lois trop strictes à sa réalisation. L’État peut et doit assurer la sécurité de tous, c’est la mission dans laquelle se fondent toutes les autres, mais il ne doit ni ne peut se mêler de tout. L’État n’a plus les moyens de son omnipotence, et peut-être ne les a-t-il jamais eus. La société est devenue une machinerie complexe, alors que dans le même temps l’État est allé en s’appauvrissant : aujourd’hui, on est devant ce paradoxe d’un État touche-à-tout et bon à rien. Il est temps pour lui de se recentrer sur ses missions essentielles. La sécurité pour tous, le choix pour chacun et un État réformé : telle serait l’architecture possible d’une société plus sereine, plus heureuse – mais ce qui nous est proposé aujourd’hui par la gauche s’en éloigne.
La rapidité des changements impliqués par la modernité, rapidité littéralement « insensée », conduit un trop grand nombre de Français à ne plus avoir de repères, parce que tout ce à quoi nous sommes habitués semble comme filer entre nos doigts. Beaucoup de ce qui représentait la normalité – surtout en France, où les racines agricoles, le goût du terroir, sont toujours très forts – semble sens dessus dessous. En effet, est-il bien « normal » que les vaches, les poulets, les moutons deviennent carnivores ? Aujourd’hui, avec les progrès de l’agroalimentaire, le paradoxe est que, bien que nous n’ayons jamais aussi bien mangé, statistiquement, les citoyens ont peur, parce qu’ils ont l’impression qu’une contre-nature est en train de s’organiser à leurs dépens.
C’est pourquoi l’une des conditions premières de la sécurité tient à la confiance que nous pouvons avoir dans le monde qui nous entoure : l’environnement au sens large du terme est donc bien une question de sûreté, non pas un débat éthéré où partisans et opposants des petites fleurs s’opposent sur des questions certainement importantes, mais qui ne relèvent pas du bien public. C’est bien pourquoi l’écologie est une chose trop importante pour être confiée aux seuls écolos. La politique doit s’emparer de ces sujets, non pas, comme le font, au sein de la gauche plurielle, les Verts, pour retomber dans les travers de la politique de grand-papa, mais bien pour éclairer ce que doivent être nos grands choix pour la société de demain .
L’environnement c’est, au sens propre, ce qui nous environne, ce qui nous entoure, notre cadre de vie. La prolifération des gaz à effets de serre, l’explosion des pollutions urbaines, la modification de plus en plus probable du climat, avec le cortège de catastrophes qu’elle ne manque pas d’entraîner, tout cela ne laisse pas d’influencer, parfois tragiquement, la vie de nos concitoyens. C’est pourquoi il faut veiller à la sécurité environnementale des Français, condition de leur confiance dans l’avenir et de la mise en œuvre de leurs projets.
Sécurité des biens et des personnes, sécurisation du monde qui nous entoure : ce sont deux des composantes essentielles des fondations de la maison France. Mais il faut aller plus loin, pénétrer au cœur de l’individu au lieu de se borner à envisager le cadre dans lequel il se meut. Quelle est la condition première du libre arbitre chez tout être humain ? Qu’est-ce qui fait que nous sommes capables de faire des choix éclairés et de prendre des décisions qui vont gouverner notre avenir ? Au premier chef, l’éducation que nous avons reçue. Alors que les exigences de la société de l’information, en matière de formation, commencent à peine à se faire sentir, l’éducation doit être considérée comme une nouvelle fonction régalienne de l’État. Elle est le legs que la puissance publique se doit de donner à tout citoyen, rétablissant un principe d’égalité mis à mal par les différences sociales ou familiales. Ainsi, contrairement à ce que pense la majorité actuelle, ce qui est intolérable dans tel ou tel plan social, ce n’est pas que des licenciements soient effectués. Contre cela, si du moins nous souhaitons que nos entreprises puissent ne pas disparaître dans le tourbillon mondial, l’État n’a pas à se poser en garant d’une improbable morale. Le marché détruit des emplois : simplement, sur la durée, il en crée plus qu’il n’en supprime, si tant est que l’on ne grippe pas son mécanisme en prenant des mesures maladroites et idéologiques. Ce qui est intolérable, c’est qu’un salarié licencié n’ait pas, à ce moment de grande fragilité financière et morale, le degré d’employabilité suffisant pour retrouver un emploi dans les meilleurs délais. Sur ce dernier point, l’État doit endosser sa responsabilité : son rôle est de garantir la meilleure employabilité possible pour tous – et cette garantie s’appelle l’éducation, vademecum pour la vie.
C’est pourquoi les slogans de la gauche, qui se confond singulièrement, ici encore plus que dans d’autres domaines, avec l’ère Jospin – qui remonte à la fin des années 1980 –, sont inadaptés au monde moderne. L’objectif des 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat est d’ores et déjà dépassé dans l’esprit, alors qu’il n’a pas été atteint dans les faits : que veut dire un pourcentage, si le diplôme en question n’est plus un passeport pour l’emploi ? Corrélativement, la doctrine du collège unique doit être repensée – et, au sein de la gauche plurielle, certaines voix, parfois inattendues, commencent à s’élever en ce sens (certes pas la voix officielle…). Les responsables politiques devraient s’engager non pas à hisser péniblement 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat, mais à ce que 100 % des enfant acquièrent à la sortie de l’école obligatoire le bagage commun qui en fera des adultes, des actifs, des citoyens . La mission de l’État n’est pas de conduire le peuple au bonheur, mais de permettre à chacun de partir dans la vie avec le trousseau de clés qui permettra de faire face aux situations infiniment diverses qui peuvent survenir : là encore, il s’agit de ne pas subir son destin, mais, parce que l’on a le choix, d’avoir confiance dans l’avenir.

Le discours du choix

Le fait que l’État ne doit ni ne peut plus exercer un rôle direct dans l’économie d’un pays ne doit pas nous amener à sous-entendre qu’il ne servirait plus à grand-chose. La sécurité dépend de lui et de lui seul, innerve tous les pans de la société, de la police aux risques environnementaux, du travail à l’éducation – la mission essentielle de l’État est bien d’assurer notre sécurité sociale, c’est-à-dire l’insertion aussi harmonieuse que possible de chacun des citoyens dans la société. Le message du pacte de sécurité et de libre choix que l’on pourrait proposer aux Français est donc simple : une fois que vous avez la sécurité, le choix vient par surcroît. Ainsi en est-il de notre système de retraites menacé par l’imprévoyance et le manque de courage du gouvernement. Etre sûr de sa retraite, être sûr, à la fin d’une vie de labeur, que l’on pourra compter sur un socle financier assuré, n’est-ce pas pourtant l’un des éléments fondateurs de la prise de risques durant la vie active ? La pierre d’angle du système doit rester la garantie des droits acquis pour les retraités et les salariés. Mais pour viabiliser la retraite par répartition, il faudra introduire dans le système un troisième étage de retraite par capitalisation, encouragé fiscalement par l’État. Ce système, qui existe depuis des années, dans l’indifférence générale, pour les fonctionnaires (c’est la Préfon), seuls des pesanteurs idéologiques et des choix tactiques empêchent le gouvernement de le choisir, non comme concurrent du système classique, mais comme complémentaire.
On ne peut pas se borner, comme la gauche, à proposer des fonds de réserve abondés par la seule bienveillance du saint Esprit : à partir du moment où un filet de sécurité sera bel et bien disponible, alors il sera possible de proposer aux Français des choix clairs. Tel est par exemple le principe de la « retraite à la carte », qui doit permettre à chaque Français de gérer librement les temps de sa vie. Il faudrait donc passer d’un système par annuités à un système par points où seraient mis en place pour chaque salarié des comptes individuels de capitalisation du temps.
Car il faut sortir de l’idée selon laquelle la liberté individuelle serait incompatible avec la liberté de tous. Dans notre triade républicaine, il y a un mot que tout Français chérit, mais qui a été dévoyé de son sens originel par l’idéologie à la mode : l’égalité. L’égalité, en toute rigueur, c’est ce qui permet à chacun d’être, à un instant donné, en position de prétendre à n’importe quel avenir. L’égalité, la République doit la garantir. Mais aujourd’hui, lorsque certains à gauche parlent d’égalité, on doit comprendre, la plupart du temps, égalitarisme. L’égalité permet à tous de prétendre au bonheur, à la vie de son choix, aux plus hautes fonctions : l’esprit d’égalité s’engage à fournir à chacun les outils de sa réussite ; mais l’égalitarisme, dans un rêve fou qui peut devenir un cauchemar totalitaire, voudrait que tous occupent le même barreau de l’échelle sociale. Bref, l’égalité repose sur la confiance, tandis que l’égalitarisme, qui suppose la coercition (parce que tout le monde ne peut pas se hisser tout en haut, on s’efforce que ceux qui ont atteint des sommets les redescendent, pour se retrouver au niveau moyen), peut mener à la défiance.
Notre société de sécurité et de choix se comprend dans l’articulation de ces deux anneaux intimement mêlés, la sécurité pour tous et le choix pour chacun. Celle que Lionel Jospin nous prépare ne recherche que la sécurité, l’égalitarisme, et s’appuie donc sur le soupçon. L’égalité est consubstantielle à la liberté, autre principe républicain, tandis que l’égalitarisme lui est opposé. Chaque fois que cela est possible, et dès lors que la sécurité universelle n’est pas remise en question, pourquoi donc le choix et l’expression de leur libre arbitre ne seraient-ils pas laissés aux citoyens ?
Cet engagement pourrait trouver une première illustration dans le domaine social. Depuis que le processus de refondation sociale a commencé, l’État n’a eu de cesse de s’immiscer dans le jeu, comme s’il lui était intolérable que les partenaires sociaux, considérés a priori comme immatures, puissent s’entendre et passer des accords sans immixtion du gouvernement. Là encore, le rôle de l’État n’est-il pas de veiller au respect de la règle la plus générale – la loi –, mais en se gardant d’intervenir de façon intempestive lorsque sa présence n’est pas requise, voire inefficace ? Il faut revivifier le dialogue social, en favorisant une sorte de principe de « subsidiarité sociale ». Il faut donc renforcer le dialogue social plutôt que la loi, en permettant par exemple aux partenaires sociaux de se saisir d’un dossier suggéré par le gouvernement, ou bien encore de proposer un accord. En s’inspirant de la pratique communautaire issue du Traité d’Amsterdam, il serait possible d’imaginer un système qui consisterait, sans toucher à la représentativité des partenaires sociaux, à suspendre, à la demande de ces derniers, et pour une durée de 9 mois, toute initiative législative ou réglementaire dans le domaine social pour leur permettre de parvenir, par la négociation, à un accord. Le texte de cet accord constituerait le projet soumis au législateur. En cas de refus de négocier ou en cas d’échec des négociations, l’État reprendrait l’initiative .

Confiance et projet

Voilà définis quelques-uns des traits qui pourraient constituer un projet politique à proposer aux Français, celui d’une nouvelle société. Dans cette société de confiance, les Français auront confiance en l’État, parce qu’il leur garantira la sécurité ; l’État leur fera confiance, et chacun pourra mener librement sa vie, consolider ses projets, choisir sa retraite ; enfin, les Français, se faisant mutuellement confiance, retrouveront confiance en eux-mêmes et dans le destin commun de la Nation.
La vertu cardinale en politique aujourd’hui, c’est d’être porteur d’un projet, c’est-à-dire être capable de se projeter dans le temps, non pas dans les semaines ou les mois qui viennent, mais dans les années, voire dans les dizaines d’années. Tel est le paradoxe des temps modernes : plus les délais s’amincissent, plus le temps semble se raccourcir, plus il faut savoir se projeter loin. Celui qui brigue la responsabilité suprême devrait oser dire : je ne travaille pas pour vous, mais pour vos enfants et vos petits-enfants. Je m’intéresse au visage de notre pays à l’horizon 2040 ou 2050 – car c’est alors qu’éclateront à la figure de ceux qui ne sont même pas encore nés les bombes à retardement que nous leur aurons laissées. Cela vaut pour les questions environnementales, mais pas seulement (ainsi également de celle des retraites).
C’est encore plus vrai aujourd’hui, puisque, à la différence de l’ancien monde, celui d’avant la Seconde Guerre mondiale, de nos actions ou inactions dépend l’avenir de la planète. Il faut préparer aujourd’hui le pays aux défis et transformations de demain et d’après-demain – la difficulté étant que, bien souvent, nous ignorons quels ils seront ! Dès lors, la recherche, grande absente du débat public en France, au contraire de la plupart des autres pays développés, doit constituer l’un des éléments centraux d’une campagne présidentielle – depuis les années 1960 avec Kennedy, et lors de chaque élection ou presque, jusqu’à l’affrontement Bush/Gore, la science et la recherche n’ont-elles pas été au cœur des projets de société présentés par les candidats à la magistrature suprême américaine ? En effet, la recherche est le creuset des technologies qui permettront de développer les innovations et les emplois de demain. Elle contribue à la place et donc à la grandeur de notre pays en le maintenant dans le peloton de tête des pays développés. Surtout, parce qu’elle maintient la compétitivité de notre industrie et en fait émerger de nouvelles, elle sera l’un des plus efficaces instruments dans la lutte à long terme, structurelle, contre le chômage – plus efficace que les 35 heures ou les emplois jeunes ! Enfin, la recherche, si l’on en croit la passion des Français de tous âges pour les magazines scientifiques, fait rêver les Français : il est urgent de donner une concrétisation politique à ce désir de science .
Car, depuis près de vingt ans, il n’y a plus de définition de priorités politiques, il n’y a plus de politique de recherche : il faut que le politique indique les priorités de la recherche française en fonction des impératifs économiques (et donc de créations d’emplois) mais aussi en termes cognitifs. Les priorités tournent autour des sciences du vivant, des nouvelles technologies de l’information et de la communication, des sciences liées à l’environnement (notamment pour le transport et l’habitat). Définir aujourd’hui les nouvelles frontières de la recherche, c’est assurer les emplois les plus qualifiés du futur, cruciaux pour un pays comme le nôtre ; c’est préparer les révolutions industrielles de 2020 et 2040 ; c’est enfin, dès aujourd’hui, changer non pas notre vie, mais celle de nos enfants et de nos petits-enfants.
Cet élan pourrait devenir une priorité nationale. Dans les années 1960, la France comme le monde rêvaient de la conquête de l’espace : notre nouvelle frontière à nous, celle des années 2000-2030 – car la recherche ne peut se concevoir que sur le temps long –, ce sera celle des sciences du vivant et de l’environnement, celles de l’infiniment grand et varié autour de nous, et celles de l’infiniment petit, et tout aussi varié, à l’intérieur de notre propre corps. Il faut proposer cette nouvelle donne aux Français, et ne pas avoir peur de leur fixer des rendez-vous : voilà un enjeu digne d’une bataille présidentielle.

Réinventer la politique ?

Nous vivons moins, depuis quelques années, une crise de la politique, qu’une crise d’une façon de faire de la politique – les dernières élections municipales ont montré quelles étaient les attentes réelles des Français dans le domaine politique. Ces attentes sont grandes et simples : proximité, écoute, connaissance intime des besoins d’une population. Ce savoir écouter reviendra à gauche : c’est une question de cycle politique, et la gauche est victime de sa propre pérennité au pouvoir.
Alors, cette « génération terrain », issue des urnes de mars 2001, on peut s’en moquer, s’il s’agit seulement de se lancer dans la compétition des cages d’escalier. Mais la redécouverte du terrain par une nouvelle génération d’élus n’est qu’une manifestation de l’éternel retour des affaires humaines – en l’occurrence, un retour aux sources romaines de notre culture politique. Ainsi l’archétype de l’homo politicus, l’orateur Cicéron, aurait-il eu toutes ses chances d’être élu maire, s’il avait brigué cette charge. Originaire d’Arpinum, une petite ville tranquille dans l’ombre de Rome (dans la même situation qu’Orléans vis-à-vis de Paris), il doit à son caractère provincial ce souci du sort de ses concitoyens, ce que les Latins appelaient l’humanitas. La conception qu’il a de l’action politique, et qui transparaît dans sa correspondance avec son frère Quintus, par exemple, rappelle celle qui peut animer de nos jours tel député d’une circonscription rurale, tel maire d’une ville moyenne. Ainsi Quintus, dans une lettre qu’il écrivit à Cicéron en l’an 64 avant notre ère, lui rappelle-t-il que les rapports de celui qui brigue une magistrature avec ses électeurs ne peuvent être fondés que sur une amitié réciproque : aussi un candidat doit-il connaître « personnellement » non seulement les personnages les plus influents de chaque groupe social, mais encore et surtout les petites gens, les citoyens « sans importance » de toutes conditions : non pas seulement les « prescripteurs », mais aussi la masse de ceux qui votent.
Mais là n’est pas la seule connivence qui, au travers des siècles, nous lie à la ville qui, avec Athènes, a co-inventé la politique en Occident. Après des années de célébration des vertus de l’individu, et alors que ou parce que les grandes idéologies collectivistes se sont effondrées, il y a aujourd’hui, en France comme dans d’autres pays voisins, une volonté de remettre au premier plan les vertus collectives. Ainsi peut-on analyser, par exemple, le déclin du sport roi des années 1980, le tennis, et la nouvelle popularité du football, qui dépasse les clivages de classe ou de sexe habituels et s’est illustrée au moment de la coupe du monde 1998. Les vertus du collectif, poussé jusqu’au communautarisme (la France black-blanc-beur a cédé la place aux affrontements tribaux) dans un monde où l’émiettement et l’individualisme, choisi ou subi, sont la règle, sont de nouveau valorisées. Comment résister à faire le parallèle avec ce que prônait Cicéron : à Rome, on ne se considère pas d’abord comme un individu, qui n’est que subsidiairement membre d’un groupe. La référence obligée d’un Cicéron, ce n’est pas son individualité, mais sa gens, c’est-à-dire sa famille, au sens (très) élargi du terme. La conception de la gens peut être étendue aux dimensions d’un peuple tout entier (voire à celle des pays conquis, nous dirions aujourd’hui « colonisés »), dans la mesure où les Romains se considèrent avant tout comme un groupe d’êtres humains qui partagent un projet, et non comme une « race », invention de la modernité. Cette tâche commune à accomplir dans le monde implique un effort de chacun, et la valeur d’un homme se mesure à la façon dont il fait sienne la morale commune et les aspirations ultimes de la société qui l’entoure. Aujourd’hui, la tâche de la politique est, au travers d’une application du principe de subsidiarité – il faut être au plus proche du terrain –, de parvenir à dégager les contours communs des désirs ultimes de groupes d’hommes à géométrie variable. Or, parce que la politique aujourd’hui n’y répond pas, la tentation paradoxale de ce désir collectif est de se réfugier dans un collectif au plus petit dénominateur commun – c’est la tentation du communautarisme. On peut certes lutter contre ce dernier, comme une partie de la gauche et de la droite, en appelant à la rescousse la vieille gloire de la République d’avant, c’est-à-dire, au fond, en adoptant une posture réactionnaire. Mais on peut aussi choisir de montrer à quel point la France, tout en gardant son caractère d’État-nation et même son exception, peut être ouverte sur le monde et contribuer, par une générosité clairvoyante et bien employée, à le rendre meilleur. La polémique actuelle autour de la taxe Tobin, nouveau sésame de l’anti-mondialisation pseudo-généreuse, est significative des œillères de la gauche. Faute de consensus international, on sait, même à gauche, que la mise en place unilatérale par la France d’une telle taxe exercerait des effets de délocalisation des métiers financiers, au premier chef vers la Grande-Bretagne ou les États-Unis . En revanche, si l’on s’essaye en bonne foi à trouver des solutions pour rendre la mondialisation moins malheureuse (ou perçue comme telle), des solutions alternatives existent pourtant. Le tout est d’avoir le courage de les proposer aux Français et de les leur expliquer. Certaines propositions s’inspirent du credo libéral, comme la création de fonds de pension à la française, mais d’autres ne peuvent être cataloguées de droite ou de gauche, comme l’idée, avancée par un groupe de travail autour de Hervé Gaymard, de créer une fondation de la « mondialisation solidaire » financée par la privatisation de certaines grandes entreprises publiques et des donations défiscalisées. Cette fondation s’occuperait d’une politique de développement digne de ce nom : rachat de la dette des pays les plus endettés que les institutions financières internationales ne peuvent annuler sans se mettre en difficulté financière, rachat des brevets des médicaments essentiels aux pays en développement aux laboratoires pharmaceutiques, financement de la recherche sur les maladies orphelines qui atteignent en premier lieu ces pays non solvables, financement de projets en matière d’éducation et financement du micro-crédit aux très petites entreprises. Voilà qui est simple, faisable, immédiatement efficace : avec ce type de projet, la France, au-delà de l’incantation, pourrait parler à nouveau de son exception et du caractère universel de son message.

Justice, bien commun, parler vrai, pour reprendre les mots de Marc-Aurèle qui définissent les vertus et la tâche du politique – et c’est pour les avoir oubliés et cédé à l’étouffement des communautés que l’Empire romain a fini par s’effondrer… La question posée aux politiques est une question de bonne foi. Le suffrage universel devrait être l’un des derniers lieux de magie de notre monde moderne : pourquoi des millions de personnes se déplacent-elles pour donner leur voix à tel ou tel ? c’est un présent extraordinaire : il s’agit non d’un acte à sens unique, mais d’un échange, qui repose sur la bonne foi réciproque des acteurs. Cicéron, dans les Devoirs encore, l’appelle la fides, qui est à la fois le contrat que se passent les individus entre eux et le respect de ce contrat, sans lequel aucune action commune et, partant, aucune vie en société, ne sont envisageables. Le personnage politique se doit donc d’être exemplaire, non pas dans sa vie privée, mais dans sa vie publique.
« Les magistratures à moi confiées jusqu’à présent par le peuple romain, je les ai exercées en me croyant comme lié à votre égard par toutes sortes de devoirs sacrés ! nommé questeur, j’ai tenu cette charge non pour un don, mais surtout pour une dette et un dépôt. […] Pour ces travaux et ces soucis, voici les avantages qui me sont conférés : un droit de priorité pour le vote dans le sénat, la toge prétexte, la chaise curule, le droit d’avoir mon image pour transmettre mon souvenir à la postérité ».
Cela peut faire sourire : des avantages presque exclusivement symboliques et non matériels, voilà qui ne paraît guère adapté à notre monde moderne. Mais réfléchissons à cette conception de la politique comme un sacerdoce. Les termes de ce « contrat » bilatéral sont clairs : la République ne se donne qu’en dépôt à un particulier, qui doit, une fois ses obligations remplies, lui rendre des comptes. L’homme politique ne peut avoir qu’une moralité supérieure à la moyenne, parce que le pouvoir symbolique qui lui est conféré est d’essence encore quasi magique.
Les politiques caressent parfois l’idée de créer un gouvernement tellement parfait qu’il resterait au pouvoir ad vitam aeternam. Or, ces équipes de rêve n’ont qu’un temps. Paradoxalement, la démocratie impose que les électeurs soient mécontents du gouvernement en place – c’est ce le principe de l’alternance. Le pouvoir, s’il ne corrompt pas forcément, épuise rapidement (et de plus en plus vite à mesure que la technicité du métier augmente) les facultés créatrices de ses détenteurs. Un séjour dans l’opposition, cure de vitalité, les revivifie.
Ni la gauche, ni la droite, ne représentent le progrès ni le conservatisme, qui irriguent les deux camps : ou plutôt, elles sont tantôt progressistes, tantôt dans le camp de l’immobilisme, selon qu’elles sont ou non au pouvoir depuis quelques années. Dans les mois qui viennent, et alors que la conjoncture s’assombrit, la bataille de l’emploi démontrera qu’il y a une différence de nature entre la gauche et la droite – entre une gauche qui veut obliger les entreprises à garder leurs employés, fût-ce au prix le plus lourd pour tous, et une droite qui, en renouvelant le lien de confiance entre les entreprises et l’État, entend créer les conditions économiques de la reprise.
Alors, in cauda venenum, si l’on veut savoir quelle est la configuration probable de 2002, qu’il suffise de rappeler que le Parti socialiste et ses partis frères ont occupé l’Élysée ou Matignon, voire les deux à la fois, dix-huit ans sur les vingt qui nous séparent de l’élection de François Mitterrand : 18 sur 20, c’est une note qui fait rêver, sauf en politique…