Sous la gauche

Sous la gauche

Hervé Gaymard

C’est entendu. La gauche domine, irréfutablement. Je suis donc dominé. Et il paraît qu’on peut même s’en accommoder. On pourra trouver cette attaque hardie ou paradoxale. Je ne suis ni un philosophe, ni un historien des idées, mais un homme politique engagé dans l’action et dans la Cité. Je ne suis pas un réprouvé, ni un exilé de l’intérieur. J’aime mon pays, la France, pour ses défauts autant que pour ses qualités. Et j’ai suffisamment voyagé, vécu et aimé d’autres cieux, pour ne pas trouver ailleurs l’herbe forcément plus verte. Les lignes qui vont suivre n’exhalent donc aucune rancœur. J’ai simplement tenté d’esquisser quelques réflexions en toute liberté et en toute subjectivité sur notre paysage politique. Elles sont certes nourries par le climat intellectuel dans lequel un homme de ma génération a baigné, mais il ne s’agit pas de s’y complaire. Le propos est de construire. Car il est grand temps.
Qu’on le fasse remonter à la Réforme, à la Révolution française ou à l’affaire Dreyfus, que l’on souligne ou non ses éclipses dans notre histoire politique et parlementaire, qu’on le veuille ou non, le clivage gauche/droite opère encore dans la France contemporaine, même si je ne peux résister à la nécessité de citer Bernanos : « Il est d’usage, pour essayer de distinguer entre eux les imbéciles, de les classer en imbéciles de droite et en imbéciles de gauche » . On connaît la célèbre réflexion d’Alain qui soutient que la récusation du clivage gauche/droite ne peut venir que d’hommes de droite. C’est l’évidence même car la source de ce clivage, la sémantique, ainsi que la charge affective qui l’accompagnent, ont eu pour effet, depuis un siècle, de désigner par le mot « gauche » les gens bien, amis de l’homme et du progrès universel, et par le mot « droite » les obscurantistes, les réactionnaires, présumés fascistes. Peu importe en réalité que, quand on regarde dans le détail l’affaire Dreyfus, la postérité des dreyfusards, les origines du fascisme, la Collaboration, sans parler de l’immense mensonge rouge, l’image d’Épinal se craquèle rudement, il n’en demeure pas moins que, sur le plan idéologique, la domination intellectuelle et culturelle de ce qu’on appelle la gauche est massive et indubitable. Comme le note Louis Dumont : « Concluons donc que l’idéologie de gauche a été et est prédominante comme telle, c’est-à-dire au niveau idéologique » .

Une idéologie de l’intention

Cette pression idéologique de la gauche est d’autant plus forte, que, depuis le combisme né de l’affaire Dreyfus, elle dispose d’une masse de manœuvre très puissante, les intellectuels de gauche , qui ont un rôle bien plus important que les hommes et les formations politiques. Véritable pouvoir spirituel, qui distribue l’éloge et le blâme, ils ont prouvé leurs immenses qualités pour le combat politique et idéologique :
-  ils ont la capacité de se métamorphoser au fil des décennies et de s’adapter au terrain idéologique en forgeant de nouveaux concepts : l’anticléricalisme, l’anticapitalisme, l’antifascisme, l’antiracisme, l’anti-mondialisme, etc. ;
-  ils savent désigner l’adversaire, appliquant en cela le précepte de Carl Schmitt qui leur fait pourtant horreur , et ils savent même au besoin créer un adversaire mythique, comme on l’a vu depuis le début des années 1980 avec un antiracisme et un antifascisme de confection ;
-  ils ont une maîtrise consommée de la sémantique : ainsi, ce qui reste de staliniens dans la Russie contemporaine est qualifié de « forces de droite » ou de « fascistes » ! Beau tour de passe-passe !
-  ils sont en général assez sûrs d’eux, à l’instar de Simone de Beauvoir : « La vérité est une et l’erreur multiple. Ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme » ;
-  ils savent faire oublier leurs erreurs et leurs compromissions, y compris avec les utopies les plus meurtrières du siècle écoulé ;
-  ils sont parvenus à accréditer l’idée qu’il existe une sorte d’évolutionnisme politique, qui consiste à dire en gros qu’on ne peut être par définition que de gauche puisqu’elle est lumière et la droite obscurité pour reprendre l’éclairante expression de Jack Lang en 1981 , et que si, d’aventure, on n’est pas de gauche, c’est soit que on ne l’est pas encore la rédemption devant advenir , soit que l’on est durablement aliéné et l’on vous plaindra beaucoup.
Tout repose en réalité sur une morale de l’intention. Par définition, la gauche est bonne et généreuse, elle veut le bonheur des hommes et l’amitié entre les peuples, elle est du côté des humiliés et des offensés, contre les puissants. Par définition, et sans bénéfice d’inventaire. Et si d’aventure, la réalité n’est pas conforme au projet et à l’ambition, peu importe, puisque c’est l’intention qui compte. Cela va même plus loin : celui qui n’a jamais cru à l’utopie meurtrière et qui, à ce titre, a le plus souvent été diabolisé et rejeté dans les ténèbres de l’obscurantisme , doit avoir de la compassion pour celui dont on dira qu’il a été trompé, et non pas qu’il s’est trompé, même s’il disposait des mêmes moyens d’information et d’analyse. À tous les coups, la gauche joue donc gagnant.
C’est la raison pour laquelle beaucoup d’hommes qui ne sont pas ou plus de gauche refusent l’étiquette de droite . Cela peut être parfois par manque de courage. Mais cela peut être aussi le résultat d’une démarche essentiellement pragmatique : pourquoi accepter de porter une casaque qui a été initialement désignée et diabolisée par l’adversaire politique ? Pourquoi tomber dans le panneau ? Puisque la droite est fondamentalement dominée , pourquoi ne ruserait-elle pas avec le puissant comme le font tous les dominés, qui n’ont le plus souvent à court terme que la ressource de retourner les armes de l’adversaire ? Alors, pour la droite, la seule question est-elle de choisir entre deux postures : « disons que nous sommes de droite sans complexes, et tout sera résolu », (comme le disent certains dirigeants de l’opposition actuelle) ou « ne prononçons pas le mot droite, et faisons du Tony Blair à la française » comme l’ambitionne François Bayrou ? Je ne le pense pas. Persister dans ce faux dilemme, c’est accepter le piège et cela conduit tout droit à une impasse intellectuelle et politique.

Un clivage nécessaire, mais à revisiter

Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui, et pour les années qui viennent, le débat continue de se poser dans les mêmes termes. J’ai l’intuition, en effet, que nous sommes dans un « nœud » au sens de Soljénitsyne, dans une recomposition des alternatives après un siècle de bruit et de fureur. Il est évidemment très difficile de prévoir ce qu’il adviendra, d’autant que le mouvement des idées est à la fois ressac et forces profondes, mais je voudrais risquer quelques observations.
Je pense tout d’abord qu’il faut des clivages dans une démocratie. Bien sûr, de tout temps, il y a eu récusation de cette nécessité, qui s’exprime aujourd’hui à deux niveaux très différents. Elle est d’abord le fait de beaucoup de nos compatriotes – et là, c’est le député qui l’observe qui sont las des jeux et des oppositions stériles, des combats de coqs télévisés, qui au surplus masquent de fausses oppositions, et qui ne voient plus ce qui distingue les uns des autres. Ensuite, au niveau idéologique, elle est le fait de la tyrannie du consensus, du « politiquement correct », qui a avalé et émondé tous les débats et les aspérités. En réalité, il n’est rien de plus menteur que le consensus. Il ne faut pas ignorer les problèmes et penser les régler par la sémantique (du style « ce n’est pas l’insécurité qui monte, mais le sentiment d’insécurité », nuance…). Il faut les poser, et sans pour autant sombrer dans le manichéisme et la guerre civile froide, il faut les trancher sous le contrôle vigilant des électeurs. Il faut donc débattre, ce qu’on ne fait plus en France depuis des lustres, il faut une majorité, une opposition, une gauche et une droite, quel que soit le nom qu’on leur donnera si l’on estime que ces mots ont épuisé leur contenu. La démocratie meurt à petit feu quand l’autruche met le tête dans le sable. Essayons-nous à passer les troupes en revue.

Les atouts précaires de la gauche

La gauche ne tient plus que par des béquilles, encore solides certes, mais qui ne pourront plus la porter encore longtemps.
Elle gardera certes durablement une force intrinsèque, c’est sa posture et sa culture d’opposition, même quand elle exerce le pouvoir. La déclaration du porte-parole du Parti socialiste est de ce point de vue très éclairante, quand il regrette que son parti n’ait pas été en tant que tel co-organisateur des manifestations à l’occasion du G8 de Gênes, alors que beaucoup des dirigeants actuels du monde développé appartiennent à l’Internationale Socialiste. De même, les difficultés de la sécurité sociale seraient encore dues au plan Juppé, alors qu’Alain Juppé n’est plus Premier ministre depuis près de quatre ans et demi. Il faut toujours dans une société que quelqu’un exerce la « fonction tribunitienne ». C’est l’apanage de la gauche, et c’est sa force. Mais cette force même peut devenir une faiblesse dans la société globalisée, car le grand écart peut être intenable entre une gauche gestionnaire, élitiste, mondialisée, libérale-libertaire et une gauche de protestation, anarchiste et catholique, révolutionnaire et pacifiste, qui reste dans son refus du monde pour lui préférer l’utopie. Les tiraillements que l’on peut observer dans la gauche plurielle, entre les socialistes, d’une part, et les chevènementistes, les écologistes et les communistes – conglomérat composite , d’autre part, ne relèvent pas seulement de la chronique politicienne, mais sont le symptôme de fractures plus profondes. Et il n’est pas sûr que le trotskisme laïcisé de Lionel Jospin, malgré son évident savoir-faire, suffise à la réduire durablement.
L’autre atout de la gauche, c’est « l’illusion lyrique », pour reprendre l’expression de Malraux. C’est la mythologie ouvriériste du petit peuple, si charmante et si française parisienne plutôt, mais du Paris du XIXe siècle au moins autant artisan qu’ouvrier , c’est la Commune, Le temps des cerises, Marya la blonde, le chourineur, « ces hommes aux grands cœurs, qu’on ne voyait que lui au milieu des chemises », c’est Paris ma rose, immortalisée par Reggiani, c’est la formidable Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France de Prévert, cette noblesse du petit peuple en face des puissants. Le problème de la gauche, c’est que cette illusion lyrique, charmante, poétique, intégrée désormais à notre tempérament national, est fanée. Elle n’a pas d’incarnation contemporaine. Elle a bien essayé de créer des emblèmes : le « jeune », mais les meneurs de 1986 ont vieilli, siègent au Conseil économique et social, à l’Assemblée nationale, même au Sénat ; le « sans-papiers », mais convenons que cela ne fait pas rêver, malgré la jet-set à l’église Saint-Bernard ; le « josébové », mais on sent bien la fabrication derrière des aspirations qu’il ne faut certes pas négliger, qui témoignent du désarroi de la société contemporaine. Pour résumer, le drame de la gauche c’est qu’il n’y a plus beaucoup d’ouvriers, et que la majorité d’entre eux votent à droite. Depuis Mai 1968, la gauche a su formidablement jouer d’une apparente dépolitisation pour privilégier les faits culturels et de société – Jack Lang en est la traduction politique , mais peut-être ne s’agit-il que d’une victoire à la Pyrrhus, car sur ce terreau-là, on ne construit rien de durable : pas d’incarnation, pas de mythe mobilisateur, pas de nostalgie créatrice. On est passé du Temps des Cerises aux Particules élémentaires. C’est dire.
C’est peut-être là que je vois le principal problème de la gauche, d’abord parce qu’elle est la gauche, c’est-à-dire d’abord idéologie. Elle a certes connu depuis des siècles, et quelle que soit la date de naissance qu’on lui reconnaîtra , des métamorphoses successives, dont la plus récente expression, le marxisme, stalinien ou vulgarisé, a été et demeure, malgré ou grâce à l’effondrement de l’Union soviétique, la plus marquante. On assiste certes, depuis dix ans, à une très intéressante réorientation idéologique, que Jean-François Revel a très bien analysée dans La grande parade, qui consiste, en gros, à faire prendre des vessies pour des lanternes. Mais c’est un répit de court terme, et la gauche me semble aujourd’hui en panne d’idées, en panne d’idéologie. Elle sait certes suivre avec beaucoup de talent le chemin de la plus grande pente, mais si elle persiste dans cette voie, elle ne sera irrémédiablement plus la gauche. Il ne suffit pas de dire « oui à l’économie de marché, non à la société de marché », de faire le PACS plus les stock options, de faire de l’incantation sur la taxe Tobin et sur les sans-papiers, et de dénoncer une droite fantasmatique, pour construire durablement. Elle se trompe si elle pense que flatter les dérives communautaristes suffira à masquer ses carences. Cela, quelques esprits lucides de la gauche le savent bien, et c’est pourquoi leur silence s’entend de façon aussi poignante…

Les révisions déchirantes de la droite

Quant à la droite, et peu importe comment elle se désigne, elle doit être lucide sur ce qu’elle est, tordre le cou aux fausses alternatives, et s’affirmer en définissant clairement ce qu’elle veut incarner. De ce triple point de vue, la tâche est immense et sans doute salutaire, et dépasse ô combien les échéances électorales de 2002, qui pourront être une première étape mais rien n’est moins sûr, car si l’on meurt lentement en politique, on construit tout aussi lentement. La lucidité doit la conduire à trois révisions déchirantes.
La première est que la droite n’a pas vocation à exercer le pouvoir dans notre pays, comme le montre notre histoire politique depuis le début de la IIIe République. L’immense majorité de l’électorat de droite, impressionnée par l’exceptionnelle durée de la séquence 1958-1981 qui agrège d’ailleurs des moments politiques très différents , a en effet le sentiment que par nature le droite doit exercer le pouvoir et que, si le contraire advient, cela tient à la débilité de ses dirigeants, ainsi qu’à la division. Ponctuellement, cela a pu certes se vérifier , mais retenons que depuis que notre pays vote librement, la droite n’a été au pouvoir que le quart ou le tiers du temps . Dans l’histoire contemporaine de la France, la droite au pouvoir est l’exception et non la règle. La France contemporaine est un pays de gauche , fondamentalement. Cessons donc de considérer que ses victoires électorales seraient autant de prises de la Bastille !
La seconde révision qui en découle, c’est que quand la droite gagne les élections, ce n’est pas elle seule qui les gagne, mais avec le centre , certes toujours difficile à saisir et peu structuré idéologiquement, mais qui traduit un affectif et une posture indubitables, consubstantiels à notre culture politique, et grâce aux déçus de la gauche , qui restent de gauche, mais qui pensent que la droite et les « centre » réaliseront mieux leurs aspirations qu’une gauche politique débilitée.
On en vient naturellement à la troisième révision : sur les plans politique et idéologique, la droite n’existe pas en tant que telle, à la différence de la gauche, diverse certes, qui a connu nombre de métamorphoses, mais qui demeure soudée par des réflexes politiques (pas d’ennemi à gauche) et par une idéologie qui allie la posture d’opposition, le ressentiment, et l’utopie. Dans un négatif à peu près parfait, la droite refuse l’esprit de système, ne croit pas à l’idéologie, refuse en quelque sorte l’idée même de politique, pour défendre l’autonomie et l’irréductibilité de la personne humaine, dans une conception sceptique du monde, où l’idée même d’espérance est voilée par le sentiment tragique de la vie. C’est ce qui explique que beaucoup de tentatives de construire une doctrine alternative se sont révélées vaines ou dérisoires . Le seul moment contemporain, où a pu prévaloir un système cohérent de lecture du monde et de la société, a été le moment gaulliste – d’ailleurs fort bref, l’espace d’un septennat , et qui d’ailleurs n’a jamais voulu s’assumer comme tel, comme en témoigne cette envolée fort éclairante de Malraux : « Au Capital, nous n’avons jamais voulu opposer une théorie gaulliste, mais l’Appel du 18 juin ! ». On ne saurait mieux dire que les hommes et les circonstances priment sur l’idéologie. Sans le savoir, c’est peut-être la première fois que Malraux se définissait en creux comme un homme de droite…

Une nouvelle position pour la droite

Est-ce à dire que la situation de la droite est désespérée, et qu’elle serait condamnée à l’opposition ou à la domination par la gauche, incapable d’opposer autre chose que la présumée bonne gestion à l’illusion lyrique, bref conduite à en rester à Poincaré ou à Pinay, devant la figure mythique de Jaurès, veillé par la Justice ? Je ne le pense pas. Mais il lui faudra beaucoup d’énergie, de courage et de clarté, car maintenant, il faut construire.
Il lui faut d’abord avoir le courage d’être elle-même. Il faut refuser la position de dominé. Ne pas tolérer les procès d’intention, ne pas accepter de se laisser insulter, comme l’a fait à plusieurs reprises Lionel Jospin à l’Assemblée nationale, explicitement ou subliminalement, en l’assimilant aux esclavagistes, aux anti-dreyfusards, aux collaborateurs ou aux tortionnaires. Ce terrorisme intellectuel est insupportable. Il faut calmement et fermement le refuser. La domination doit d’abord cesser dans les esprits.
Il faut ensuite refuser de se laisser enfermer dans de faux débats qui, d’ailleurs, notamment pour les deux premiers, se posent peut-être avec une acuité encore plus grande à la gauche.
Il y a d’abord la question du libéralisme, essentielle, mais toujours mal posée. En gros, la droite ne serait pas la droite, car elle refuserait d’assumer la posture libérale en économie, que l’on traduit immédiatement comme étant le « libéralisme sauvage », seule solution alternative à l’étatisme. Les termes du débat semblent pourtant parfaitement clairs. Le mode de gestion libéral de l’économie est le moins mauvais, car l’application des dogmes économiques n’a jamais enrichi les plus pauvres. Favoriser l’initiative et l’esprit d’entreprise n’est pas contradictoire avec la mise en place de mécanismes efficients de solidarité. Cela en est même une condition, car on ne peut pas redistribuer de la richesse avant qu’elle ne soit créée. Mais l’indispensable libéralisme économique ne résume pas toute la société, et c’est pourquoi le « libéralisme intégral », comme le « nationalisme intégral » naguère, me semble être une réponse doctrinaire, c’est-à-dire fausse et incomplète. Il faut être libéral sans être « libéraliste ».
Il y a ensuite la question de la Nation. Depuis « la guerre civile froide » de la querelle de la Communauté européenne de défense en 1954, on n’aurait d’autre choix que l’eurôlatrie béate ou l’europhobie crépusculaire. Refusons ces choix réducteurs. Nous ne sommes plus en 1954, ni en 1957, ni même en 1992 lors du débat sur le traité de Maastricht. La construction européenne, indispensable, patiente, inédite, ne peut se faire en éludant la Nation. Chacun le sait bien, y compris ceux qui font profession d’eurôlatrie, seule distinction politique qu’ils pensent avoir trouvée sur le marché politique intérieur, puisqu’ils se nourrissent mutuellement de leur opposition stérile avec les europhobes. Disons avec force que nous ne voulons plus être prisonniers de cette fausse alternative. Disons tout simplement que la Nation est une idée neuve qui vivra sans le carcan de l’État. Elle sera la pierre d’angle d’une construction européenne ambitieuse que nous avons l’impérieuse nécessité de réussir. Les années qui nous séparent du rendez-vous européen de 2004 sont donc capitales et doivent être mises à profit pour élaborer des propositions, comme l’a fait Jacques Chirac dans son discours du Bundestag, qui témoigneront que nous avons décidé d’être des acteurs de l’histoire et non ses sujets.
Il y a ensuite la question du traitement de ce que l’on appelle « les sujets de société », qui posent aux politiques des problèmes inédits. Jusqu’aux dernières décennies, la plupart de ces sujets ne se posaient pas c’était avant les découvertes scientifiques , ou bien étaient traités hors de la sphère politique, par la morale laïque ou la morale chrétienne qui se rejoignaient d’ailleurs sur bien des points. Aujourd’hui, ils envahissent le champ politique et médiatique, dans une rare confusion, puisque sont mêlées des considérations morales et éthiques, les incertitudes inhérentes à la logique des découvertes scientifiques, et des questions qui devraient relever de la pure sphère privée (comme tout ce qui touche à la sexualité). Dans ce champ nouveau, paradoxal, complexe, contradictoire, qui touche au cœur même de la personne humaine, la gauche et le droite ont une posture très différente.
La gauche ne s’est pas beaucoup foulée. Elle a repris et actualisé les bonnes vieilles recettes, appliquant à ces questions la grille de lecture du XVIIIe siècle, la liberté contre l’obscurantisme. Dès lors, il est interdit d’interdire, il est même interdit de poser des questions, car si vous les posez, vous serez disqualifié par la bonne vieille méthode du discrédit de l’adversaire, présumé obscurantiste, réactionnaire ou tenant d’un ordre moral, dont on peine d’ailleurs à trouver les manifestations dans les sociétés occidentales contemporaines. Si vous vous inquiétez des dérives eugéniques de certaines pratiques scientifiques, vous êtes catalogués dans le clan des fâcheux, alors qu’il nous semble qu’à Nuremberg en 1945 on avait jugé cela aussi. Si le tri et l’expérimentation des embryons humains vous posent question, vous êtes fustigés, car vous vous opposeriez ainsi à la recherche médicale, et donc à la découverte de traitements contre des maladies incurables ; pour un peu vous seriez contre la guérison des malades, et votre responsabilité sera bientôt engagée devant les tribunaux ! Si vous faites observer qu’il est quand même étonnant de laisser déambuler des enfants de douze ans seuls toute la nuit dans nos villes, et qu’il serait peut-être bon de les ramener dans leur famille ou dans un espace protégé, on vous accuse tout bonnement de vouloir les mettre dans un chenil ! Si vous pensez que la sexualité est trop importante pour être publicisée, qu’elle relève du strict comportement individuel, que vous n’avez pas à vous prononcer sur les orientations sexuelles, c’est que vous êtes un adversaire des minorités sexuelles opprimées !
Dans cette absence de débat, si la gauche a choisi la facilité qui va de pair avec la diabolisation et le discrédit de l’adversaire, la droite n’a rien choisi. Certes, certains de ses parlementaires font un travail remarquable, discret et rigoureux. Mais globalement, elle donne l’impression, soit d’éluder le débat, soit de se crisper et de justifier les caricatures dont on l’affuble, soit d’aller dans le sens du vent par crainte d’être « ringarde ». Cette dernière attitude est l’application contemporaine du diagnostic de Péguy posé au début du vingtième siècle.
Sur ces sujets majeurs, il est pourtant possible d’adopter une démarche claire et honnête intellectuellement. Il faut d’abord faire preuve d’une grande humilité et dire que les politiques ne sont pas les seuls en cause, mais également les philosophes, les courants religieux et spirituels, les scientifiques, et tous les citoyens, car la plupart de ces sujets touchent au cœur même de la personne humaine. Il faut ensuite distinguer ce qui ressortit à la sphère privée et au libre arbitre, et ce qui peut relever de la sphère publique, qui est structurée par des valeurs qui fondent une société. Mais ce sera aussi l’honneur des responsables politiques qu’ils se prononcent sur certains sujets, en leur âme et conscience, avec courage et humilité, en refusant toute approche partisane ou grégaire. Ils doivent avoir le courage d’exprimer leur opinion, quelle qu’elle soit, sur des sujets aussi importants que le clonage reproductif, le tri génétique, l’eugénisme, les expérimentations sur les embryons, sans se cacher derrière le paravent, certes estimable, des experts et des « autorités morales », mais qui ne les exonèrent pas de leur parole.
Une fois ces faux débats ramenés à leur exacte dimension importante, mais pas exclusive , il reste à la droite à définir ce qu’elle veut, à bâtir une idée, une vision de l’homme et de la société dans laquelle il vit.
Elle peut très bien d’ailleurs décider, implicitement ou explicitement, de ne pas le faire, car c’est une démarche qui ne lui est pas naturelle. Et j’entends dire d’ici beaucoup de mes amis politiques qui feraient l’effort de me lire, qu’il ne s’agit là que pure divagation ou intellectualisme, et qu’en réalité, pour gagner les élections, il suffit de faire campagne sur l’insécurité, la baisse des impôts et la liberté économique. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que cela suffise, mais ce qui me paraît encore plus important que de gagner les élections est d’être en mesure d’exercer réellement le pouvoir, ce qui n’a été le cas que par intermittence au cours des deux décennies écoulées.
J’ai pourtant la certitude qu’il y a nécessité, avec les citoyens, les philosophes, les écrivains, les artistes, les entrepreneurs, les militants associatifs de bâtir un projet pour l’homme dans ce monde et cette société qui changent. Il nous faut réconcilier le meilleur de deux de nos traditions politiques, la tradition libérale de Benjamin Constant et d’Alexis de Tocqueville, et la tradition républicaine et gaulliste, pour bâtir une société de confiance, dans laquelle le politique ne soit pas subordonné au social, le contenu éclipsé par la procédure, les fins occultées par les moyens, la loi bafouée par les droits, et le risque nié par la prévention. Fondamentalement, la gauche ne fait pas confiance à l’homme mais à un État au surplus de plus en plus défaillant dans ses missions régaliennes. Depuis vingt ans, elle a choisi de flatter le communautarisme contre la liberté des citoyens dans la Nation. Enfin, et par un curieux retournement, c’est désormais elle qui incarne et défend la conservation des droits acquis, des structures, des situations, contre le mouvement et le progrès. Naguère guidée et éclairée par le progrès en marche, elle en est devenue la contemptrice.
Sur toutes ces illusions perdues, ce désenchantement et ce pauvre repli sur soi, il y a quelque chose de simple et grand à entreprendre. Cet immense projet ne se réalisera certes pas en quelques mois, car c’est une ambition de temps long, de reconstruction de la pensée, qui depuis quelques décennies va de défaites en défaites pour déboucher sur l’ère du vide et la société festive, si justement décrite par Philippe Murray. Le désarroi politique que nous déplorons n’en est que le fidèle reflet. Ce formidable travail qui commence à peine nous commençons enfin à voir émerger quelques pousses pleines de promesses dans la littérature et le débat des idées, mais ne les nommons pas car ces constructeurs doivent poursuivre sereinement, sans dévier, leur travail tenace ne trouvera pas immédiatement sa traduction politique. Ce sera l’œuvre d’une génération politique à venir.
Mais la politique c’est aussi le temps court, c’est-à-dire les échéances électorales l’année prochaine, auxquelles l’attaque du 11 septembre dernier va donner un singulier relief. Elles peuvent très bien ne pas être décisives si les principaux candidats n’ont pas le courage ni l’ambition de poser les problèmes tels qu’ils sont et de faire partager aux Français une vision pour la France. Mais j’ai l’intuition que l’homme vivant, humain, non pas démiurge ni démagogue, mais passeur de rive et de temps, capable de prendre les problèmes à bras le corps, avec des femmes et des hommes neufs sera au rendez-vous. C’est le destin de Jacques Chirac.