La gauche aujourd’hui : à voix égales

La gauche aujourd’hui : à voix égales

Jacques Ténier

En 1999, la fortune cumulée des 200 personnes les plus riches du monde s’est élevée à 1 000 milliards de dollars, les ressources des habitants des 48 pays les plus pauvres (580 millions de personnes) à 146 milliards de dollars, soit 250 dollars par personne et par an en moyenne pour ces derniers et 5 milliards de dollars pour les premiers . L’écart de revenu entre les 20 % des personnes habitant respectivement dans les pays les plus riches et les plus pauvres est passé de 30 à 1 en 1960 à 60 à 1 en 1990 et à 74 à 1 en 1997. La part de la richesse des États-Unis détenue par le 1% de la population le plus fortuné est passé de 25% dans les années soixante-dix à 40% dans les années quatre-vingt-dix .
À la lecture de ces chiffres, comment douter de la nécessité d’une action politique à gauche ? Et comment imaginer la conduire dans le seul cadre national ? Pour tenter de définir ce que pourrait être la gauche aujourd’hui, il nous faut à la fois un diagnostic, un principe, des éléments de politique et un horizon. Le diagnostic, c’est la croissance des inégalités, le principe l’égalité, l’instrument privilégié une fiscalité universelle, égale et progressive, l’horizon enfin l’Europe comme espace politique à constituer.

Un diagnostic : la croissance des inégalités

Le diagnostic n’est pas celui de la mondialisation libérale béate que colportaient jusqu’à présent les principaux médias. Mais celui de sa contestation, utile, ne suffit pas. Il nous faut un diagnostic plus complet, non seulement des effets de circulation sans entrave des mouvements de capitaux mais aussi des structures politiques internes et de leurs interactions avec le capitalisme mondial.
À la pesée des intérêts, la vie de neuf habitants de la planète sur dix ne compte pas. Seuls les mieux lotis, en capital financier mais aussi culturel, des pays riches comme des pays pauvres, peuvent espérer compter. Plus que jamais les intérêts commandent, souvent d’ailleurs ceux de l’argent et des États mêlés. Le monde est subjugué par les pouvoirs de l’argent. L’expression en est crue dans la course aux gisements du Congo ou de l’Angola, à peine moins grossière dans la prédation des ressources russes et des crédits étrangers par des clans assurés de « notre » neutralité, à peine plus discrète dans les fortunes constituées sur les marchés financiers et dans les vies abrégées par les décisions économiques.
La mondialisation du capital s’est accélérée de façon inouïe, la décision d’Alcatel en juin 2001 de fermer ses usines européennes l’atteste. Les innovations technologiques y sont pour quelque chose, les décisions politiques aussi. Le phénomène est tout sauf naturel comme les discours nous donneraient souvent à penser ou à ne pas penser. Les États se sont progressivement dessaisi des moyens du contrôle. Ils ont aboli les contrôles des prix, des changes, de la monnaie. Les transactions quotidiennes sur les marchés des devises étaient de l’ordre de 10 à 20 milliards de dollars dans les années soixante et soixante-dix ; elles s’élèvent aujourd’hui à 1 500 milliards de dollars. On ne niera pas qu’il en est résulté une stimulation de l’offre. La France et l’Europe tirent grand avantage de cette croissance des échanges et des investissements. On ne proposera donc pas un retour en arrière dans des prés carrés nationaux mais plutôt un examen attentif de la distribution de tels bénéfices.
La richesse globale augmente, les inégalités aussi. Inégalités de ressources, mais aussi cumulatives, entre hommes et femmes, en matière d’emploi, d’éducation, de justice, de santé, etc. Le constat est évidemment très différent selon les pays, du nord, du sud, les inégalités plutôt moins marquées en Europe qu’ailleurs. N’en tirons pas la conclusion que les instruments de solidarité existants (fiscalité progressive, protection sociale) doivent être affaiblis mais au contraire qu’ils doivent inspirer des réformes dans les pays les plus inégalitaires et des actions internationales (harmonisation fiscale européenne). Il y là un désaccord fondamental avec les réformes dites de « la troisième voie » de Tony Blair mais aussi avec la réforme fiscale de Gerhard Schröder.
En ce début de siècle, quelque chose toutefois a changé par rapport aux années quatre-vingt ou même au début des années quatre-vingt-dix. Qui parlait alors d’inégalités dans l’emballement marchand du « chacun pour soi » ? Aujourd’hui, la Banque mondiale elle-même s’en inquiète . On ne peut dresser tableau plus inégalitaire des conditions de vie que celui du PNUD. Le nivellement annoncé par Tocqueville ne se retrouve que dans l’uniformité des désirs et des programmes télévisés. Dans ce chant universel, riches et pauvres se rejoignent, l’inégalité des conditions est occultée par « l’égalité » des désirs marchands.
La première réaction peut consister à vouloir réduire les inégalités. Un progrès sans doute par rapport à leur ignorance ou à leur négation. Ce discours, en vogue, a le mérite de renvoyer celui sur « l’équité » à son évidence de subterfuge et celui sur l’exclusion à son inspiration charitable. On ne contestera pas la complexité et la diversité des situations qu’évoque le terme d’exclusion. Mais il donne à penser à un phénomène naturel, les « inclus » comme les processus économiques et sociaux de fabrication de l’exclusion sont absents. L’adoption d’une loi contre les exclusions et la création d’un observatoire de la pauvreté ne peuvent donc épuiser une action « à gauche. » On pourrait en revanche créer un observatoire de la richesse qui analyse avec méthode les conditions d’enrichissement des « surqualifiés » sociaux : spéculation immobilière ou financière, évasion fiscale, blanchiment d’argent, etc. Un tel observatoire pourrait être placé auprès des représentations parlementaires aux différents niveaux pertinents de l’action politique : Assemblée nationale, Parlement européen et, dans l’attente de l’élection d’un parlement mondial , Assemblée générale des Nations unies.
Le discours sur les inégalités emporte avec lui d’heureuse manière un besoin de mesure et une prise en compte de la « fabrique » économique et financière des situations. Mais il reste au milieu du gué. C’est toujours un discours de la compassion tenu par des « inclus » éclairés. C’est un discours d’experts en position d’aplomb. Un discours peu politique. C’est une façon de ne pas perdre le monopole ou plutôt l’oligopole de la parole. Ce qu’avait bien vu Cornelius Castoriadis lorsqu’il disait de nos démocraties occidentales qu’elles sont aujourd’hui bien peu émancipatrices et réalisent plutôt un régime d’oligarchie libérale .
On parle en effet aujourd’hui des inégalités. Mais on se garde bien de donner vie au principe d’égalité. C’est que faire vivre l’égalité faire entendre toutes les voix, donner confiance à chacun et ne pas demander confiance pour soi ne peut s’accommoder de la conservation incontestée des petits et des grands pouvoirs. Faire vivre l’égalité, c’est se placer sous le signe de l’imprévision qu’emporte le partage politique de la parole, « l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui », condition du politique comme l’écrit Jacques Rancière . C’est pourtant ici que doit se trouver la gauche selon nous.

Un principe : l’égalité

Notre société nie l’égalité au prétexte de l’incompétence. Nous ne sommes plus au temps des anciens Grecs où l’espace du politique était facilement circonscrit, l’économie étant prise en charge par la sphère domestique (oikos) . L’espace du politique s’est, en apparence, considérablement étendu comme l’attestent les registres d’action des gouvernements. Les frontières entre les différentes sphères se sont brouillées, les interactions entre le politique, l’économie, la science gagnant en intensité. Mais cette contamination du politique par la technicité peut aussi justifier sa subordination à l’expertise voire, comme le soulignait Hannah Arendt, sa disparition dans une gigantesque « administration ménagère » . La parole des hommes savants est valorisée au détriment de celle des citoyens « ordinaires ».
Cette tentation n’est pas anodine car elle contribue à expliquer la disparition du politique. Mais elle n’est pas nouvelle. C’est déjà celle de Platon dans le livre VIII de La République pour qui la politique doit être celle de l’homme « savant » par opposition à l’inconstance de l’homme démocratique. Cornelius Castoriadis a contesté la confusion, selon lui sciemment entretenue, entre les savoirs techniques et les affaires d’intérêt général. Pour celles-ci, comme l’affirme le sophiste Protagoras contre Platon, « n’importe qui parlera et tout le monde l’écoutera parce que là, il n’y a aucune technè particulière, spécifique » . Cette querelle est pour nous centrale. Les inégalités que nous constatons aujourd’hui sont le produit de rapports de domination économique et sociale que corrigent, avec une intensité variable selon les pays, les interventions publiques. Elles ne relèvent pas d’un naturalisme économique. Leurs déterminations fondamentales sont politiques. Les spectaculaires écarts de richesse constatés tiennent certes à des phénomènes de concentration et d’accumulation consubstantiels au capitalisme. Mais ce défaut de partage de richesses renvoie à un défaut de partage de la parole, à une captation de celle-ci, dans les pays non démocratiques, par une nomenklatura politico-financière, à son contrôle, dans les pays démocratiques , par un nombre limité d’experts de la politique et de l’économie et par le truchement des médias. Notre société souffre d’abord d’un défaut d’égalité de la parole, ensuite d’inégalités de revenus et de patrimoines. Le politique disparaît aujourd’hui non seulement dans l’étendue du marché mondial mais aussi dans le cantonnement de la parole du citoyen.
La réaction des quatorze gouvernements de l’Union européenne aux résultats du référendum irlandais sur le traité de Nice on continue comme si de rien n’était dit en fait la même chose que les conditions dans lesquelles le traité a été adopté. L’imprévisibilité du politique dans une sphère non encore constituée l’Europe est tenue à l’écart par les cénacles d’experts. On avait pourtant dit après Maastricht puis Amsterdam que cela ne se produirait plus.
Nous ne contestons pas le besoin d’expertise, en économie, en santé, en diplomatie, etc. Mais cette expertise a tendance à se substituer au jugement politique collectivement élaboré. Il est bon que la décision politique se nourrisse de l’expertise si elle vise à quelque pertinence. Mais on peut redouter la disparition du peuple quand bien même serait établie une relation équilibrée entre le gouvernant et le spécialiste au risque d’une conjuration des savoirs contre le peuple ignorant ou quand serait réalisée la confusion des deux la figure platonicienne du prince philosophe.
La grande querelle entre le marché et le politique ne peut se réduire à un choix entre l’acceptation d’un marché sans entrave et à son organisation par des paroles d’experts. Le but doit être de donner vie au principe politique d’égalité dans un contexte où l’accès à la compréhension est tout sauf également réparti. En tenant à l’écart à la fois la démagogie d’un discours niant le besoin de compréhension et le paternalisme d’un « éclairage » du peuple par ses « princes ». En organisant les conditions politiques de la compréhension de phénomènes économiques et financiers notamment dont les citoyens sont à ce jour plus les objets que les acteurs. En organisant politiquement la diffusion de l’expertise.
La domestication du marché notamment n’aura de sens politique durable que si elle se fait par le détour de l’égalité des citoyens des êtres humains, par-delà les frontières établies de plus en plus et par la compréhension des phénomènes dont ils sont plus à ce jour les objets que les acteurs. Cela passe par une démocratisation de l’expertise et de la décision. Dans leur confrontation respective à la circulation du capital et à la distribution des richesses, des mouvements comme ATTAC ou le réseau d’alerte sur les inégalités (RAI) participent de cette entreprise.
Par rapport au discours sur les inégalités et leur nécessaire réduction, il convient de renverser le propos : poser le principe d’égalité et en tirer toutes les conséquences. En termes de distribution des richesses, via notamment la fiscalité et les relations nord-sud. En termes de distribution de la parole aussi, via des réformes institutionnelles et une projection dans un espace dont la promesse politique pourrait enfin être réalisée : l’Europe.

Un instrument privilégié : la fiscalité

Ce n’est pas un hasard si les démocraties occidentales se sont édifiées sur le vote de l’impôt. Si la gravité des inégalités dans un grand nombre de pays de la planète tient en partie à l’inexistence ou à la grande faiblesse de la fiscalité. On mettra en avant, les institutions internationales en tête, la nécessaire réduction des dépenses publiques, les privatisations, l’ouverture à la concurrence. Tant la concurrence que la privatisation d’activités productives peuvent certes contribuer à une plus grande efficacité de l’économie. Mais il est pour le moins surprenant que si peu d’attention soit accordée à l’existence d’un système fiscal qui permette d’assurer une redistribution des richesses, le financement de biens collectifs et une cohésion de la société. Si la dérégulation a pu libérer des énergies productives, elle a également donné le signal de l’enrichissement sans frein et sans considération pour l’appartenance à un corps social. La cohérence est grande avec les propos de Margaret Thatcher qui disait ne pas connaître la société, seulement des individus.
Dans combien de pays du sud, les considérables inégalités sociales tiennent-elles à l’extraordinaire avidité et à l’égoïsme des classes dirigeantes ? La combinaison d’un accaparement de l’appareil d’État, d’une captation des richesses naturelles, de l’absence d’imposition des revenus et des fortunes, d’une concentration de la fiscalité sur la dépense, c’est-à-dire sur les pauvres, de l’évasion fiscale et du blanchiment d’argent.
La gauche s’est trompé d’objectif en cherchant à faire assurer par l’État la production de biens marchands dont les entreprises privées se chargent avec une efficacité plus grande. Cette reconnaissance ne doit pas emporter le renoncement à toute pensée de l’action publique, de ses objectifs de justice sociale et de ses moyens d’organisation et de redistribution. Il ne s’agit pas de se contenter non plus d’un accord minimum sur l’ordre social le moins inégalitaire comme pourrait nous y conduire l’application des idées de John Rawls . Il s’agit bien d’une fondation politique sur le principe d’égalité dont il nous faut, dans les pays du nord comme dans ceux du sud, tirer toutes les conséquences.
Il convient d’abord de viser à l’égalité d’accès des citoyens aux droits sociaux et aux biens collectifs. L’une des meilleures façons d’y parvenir est d’établir, ainsi que nous sommes censés le faire depuis la Révolution française, l’égalité des citoyens devant l’impôt. Ce n’est pas que la fiscalité soit un instrument exclusif. La réduction du temps de travail, une politique économique permettant la création d’emplois – stables et correctement rémunérés – constituent des moyens décisifs de transformation sociale. À défaut de pouvoir aborder l’ensemble des politiques, nous ne traiterons toutefois ici que de la fiscalité car elle demeure l’instrument privilégié de la correction des effets d’accumulation produits par le marché.
Selon l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, « Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés ». On ne cesse de vouloir nous faire croire que la priorité est à la réduction de l’imposition des revenus les plus élevés afin de ne pas dissuader les cadres dirigeants d’élire domicile en France. Il n’est pas contestable que l’imposition des revenus du travail a crû au cours des décennies passées. Mais on omet de préciser que celle des revenus du capital a fortement baissé. Entre 1980 et 1995, le taux d’imposition moyen en Europe sur le travail salarié est passé de 34,7 à 40,5% alors que le taux relatif aux autres facteurs de production, le capital notamment, est passé de 44,1% à 35,2%.
Encore s’agit-il de l’Europe, le continent dont les systèmes fiscaux, encore disparates, sont dans l’ensemble, les moins éloignés d’un objectif de justice sociale. Dans la majorité des pays de la planète, le capital, non seulement a été affranchi de toute entrave à sa circulation, mais est également dispensé de toute contribution significative au financement des besoins collectifs. On citera comme exemple l’Argentine dont l’actuel marasme économique et le désastre social ne trouveront guère de solution dans une énième réduction de dépenses publiques, déjà insuffisantes, mais plutôt dans la rupture de parité entre le peso et le dollar et dans la fiscalisation des revenus d’une classe dirigeante adepte de l’évasion fiscale.
Dans une économie mondialisée dont la fermeture de ses usines européennes par Alcatel rend compte bruyamment, il paraît vain de continuer à faire de la politique comme si le contrôle des changes existait toujours, comme si les entreprises dépendaient toujours de dotations en capital de l’État, comme si la nation était toujours le cadre pertinent de la structuration du marché. Jürgen Habermas le dit très bien : « La dérégulation politique des marchés à l’échelle de la planète a mis fin à ce dispositif de fermeture politique réussie (nda : l’État-providence). Et c’est un nouveau processus d’ouverture qui, à travers les marchés financiers, a une fois de plus transformé la division internationale du travail » . Pour reprendre ses termes, c’est d’une nouvelle « fermeture » politique dont nous avons besoin aujourd’hui. C’est en se portant à cette échelle continentale ou sous-continentale, « régionale » au sens de régions du monde, que la gauche peut engager à nouveau un mouvement d’émancipation comme elle a pu en conduire au cours des deux siècles passés.
Et la question de la fiscalité est de ce point de vue centrale. Comme les démocraties occidentales et la politique à leur niveau se sont édifiées sur le vote de l’impôt, ces nouvelles collectivités politiques se constitueront, non pas tant par l’adoption d’un texte de répartition des compétences entre elles et leurs États membres, mais par l’emprisonnement (relatif) du capital à cette échelle élargie. Le choix alternatif est en effet la course sans fin à l’allègement de la fiscalité du capital et de ses revenus mais aussi des revenus du travail les plus élevés, ceux des actifs dont la demande sur le marché mondial est forte, au détriment des autres, dont la demande et la mobilité sont faibles. À nous engager sans grand effort de pensée sur cette voie, non seulement nous n’accroîtrons pas la capacité d’action du politique mais nous affaiblirons les solidarités qui existent. La fiscalité doit être égale, universelle et progressive ; elle doit saisir l’ensemble des sources de richesses existantes en veillant à la répartition entre elles du prélèvement.
La mobilité du capital est aujourd’hui telle que ses détenteurs jouent avec facilité des grandes disparités d’imposition selon les pays. Une action doit être conduite d’entrée de jeu au niveau international. C’est la démarche engagée au sein de l’OCDE contre les paradis fiscaux et les pratiques fiscales dites dommageables dont les Bermudes et les Bahamas n’ont pas l’exclusivité. Elle doit être poursuivie en dépit de la nouvelle hostilité des États-Unis. L’action actuellement conduite par la Commission européenne contre les régimes de sous-imposition des bénéfices mis en place pour attirer les sièges des sociétés, en Irlande et au Luxembourg, certes, mais aussi en Belgique et en France, indique une capacité d’action opérationnelle supérieure à cette échelle.
Nous devons nous engager dans la voie d’une harmonisation progressive des fiscalités, non par vers le bas, mais dans le respect des principes d’égalité, d’universalité et de progressivité qui fondent à la fois la collectivité des citoyens et lui donnent les moyens de financer ses actions. Une telle voie aurait le mérite subsidiaire de parler du système fiscal français dans d’autres termes que ceux de la surimposition des cadres dirigeants puisqu’il range la France parmi les pays européens :
-  dont l’imposition progressive est la plus faible, moins de 15 % des prélèvements obligatoires contre 23 % en Allemagne et 25 % en Grande-Bretagne ;
-  dont les revenus des capitaux mobiliers échappent le plus à la taxation : près de 70 % d’entre eux, selon le rapport Ducamin publié en 1992, se soustrayant à la progressivité ;
-  dont l’imposition sur la dépense, inégalitaire, est l’une des plus fortes (le taux de TVA est l’un des plus élevés d’Europe, derrière le Danemark 25 % ) ;
-  dont les petites et moyennes entreprises sont dans l’ensemble plus fortement assujetties à l’impôt sur les sociétés que les grandes. Celles-ci jouent en effet au mieux de toutes les possibilités de déduction, ainsi les groupes relevant du bénéfice mondial dont les déficits de filiales peuvent compenser les excédents.
Il convient de faire converger progressivement les fiscalités nationales non pas pour les aligner vers le bas, ni nécessairement vers le haut, mais pour contribuer à établir progressivement le soubassement politique de l’Union européenne en indiquant les solidarités qui doivent s’exercer à cette échelle et en fixant de façon publique les contributions des différentes sources de richesses. Cette action d’ensemble pourrait comprendre la création d’un impôt ou d’impôts européens (sur les sociétés, sur les émissions de gaz à effet de serre). Elle ne pourra évidemment être conduite que lorsque les décisions en ces matières seront prises à la majorité qualifiée.

Un horizon : l’Europe comme espace politique à constituer

Les présentes formes étatiques sont en partie épuisées. Elles ont dans le passé dit beaucoup de choses. La démocratie moderne y a trouvé son expression, les libertés ont été garanties par la séparation des pouvoirs dont l’actualité française montre qu’elle doit être confirmée , l’égalité consacrée dans la citoyenneté nationale. Elles ont toujours la capacité d’organiser les conditions d’une vie commune dans des domaines cruciaux comme ceux de l’éducation, des équipements collectifs, de la santé. Les projets de loi récemment présentés par le gouvernement de Lionel Jospin concernant les handicapés et les prisonniers devraient ainsi permettre une extension des droits et une amélioration, tardive, des situations. Mais ces formes étatiques ne peuvent plus se dispenser d’une coopération étroite entre elles et se trouvent même impuissantes à organiser le marché et à lui fixer des orientations qui contrarient le cours naturel des choses qui n’est autre que « la catastrophe » selon le terme de Walter Benjamin.
Il nous faut nous porter, du point de vue politique, à l’échelle d’une action pertinente dans l’actuelle économie marchande. On peut penser qu’il s’agit d’entrée de jeu de l’échelle mondiale comme l’illustrent les formes actuelles de la contestation de la mondialisation libérale. Les propositions alternatives telles qu’elles ont été formulées notamment lors du forum social mondial à Porto Alegre sont très utiles. Il nous semble pourtant qu’elles ne disposent pas de la même probabilité d’application effective dans la durée et de transformation en profondeur que des actions conduites à une échelle intermédiaire. C’est cette échelle intermédiaire qui nous paraît être celle de l’avenir du politique et en conséquence d’une action à gauche au-delà de la seule contestation.
À quoi ressemblera l’espace politique européen ou, s’ils adviennent, sud-américain et ouest-africain ? À des espaces dont le politique aura été « dénationalisé ». L’Union européenne a ouvert la voie en engageant avec le traité de Maastricht le découplage de la citoyenneté et de la nationalité. Cette dernière est une construction historique dont l’usage a été fort utile pour la construction d’espaces démocratiques au cours des XIXe et XXe siècles. C’est bien à l’intérieur de ces frontières nationales que les droits conquis se sont exercés et que les solidarités ont été organisées.
À l’heure de la circulation instantanée du capital, le politique ne peut toutefois advenir dans une forme nouvelle qu’à la condition de sa « radicalisation », c’est-à-dire de sa plus grande proximité avec son principe fondateur, celui de « l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui ». Il n’y a pas de sens comme le souligne pourtant le traité d’Amsterdam par peur sans doute à ce que la citoyenneté européenne soit subsidiaire des citoyennetés nationales. Cette vision ou plutôt cette absence de vision est une fois encore très peu politique. Elle conçoit l’Europe comme l’empilement d’un étage supplémentaire sur une construction donnée une fois pour toutes.
Il ne s’agit pas tant de donner une constitution à l’Europe pour savoir définitivement « qui fait quoi » que d’agir à cette échelle en vue de l’égal accès des citoyens aux droits sociaux et aux biens collectifs. C’est poser la question des moyens d’action : d’associations de droit européen quelle meilleure célébration de l’anniversaire de la loi du 1er juillet 1901 pourrait-on organiser que de leur donner vie ? , de partis politiques européens ouverts à l’adhésion directe. La cohérence est grande entre le refus d’une citoyenneté européenne de plein exercice et l’impossibilité d’adhérer directement à des mouvements politiques sans passer par les structures existantes au niveau national dont l’immobilité se trouve ainsi confortée.
Mieux que les partis dans leur actuelle forme nationale, ces partis européens à constituer pourraient exprimer et prendre en charge les exigences d’égalité, de démocratisation des institutions, de répartition des richesses, d’amélioration du cadre de vie, d’organisation du progrès économique, social, scientifique. On mesure l’étendue de l’action à conduire au vu de la réalité de la coopération actuelle entre les partis socialistes et sociaux-démocrates comme entre les partis écologistes. Cette action « élargie » n’est en aucune façon exclusive d’un approfondissement de la démocratie dans les villes, les régions et les États constitués. Cela passe, là encore, par une plus grande égalité des citoyens devant l’action politique :
-  par l’interdiction du cumul des mandats, dans l’espace mais aussi dans le temps (pas plus de deux mandats successifs), afin de rompre avec une pratique non seulement patrimoniale mais aussi professionnelle de la politique. Pour exister, celle-ci ne doit pas être conçue comme une profession à vie pour un petit nombre mais comme un engagement à durée déterminée pour le plus grand nombre ;
-  par l’adoption d’un statut de l’élu qui ouvre aux actifs non fonctionnaires l’égale possibilité de cette action politique de durée déterminée ;
-  par l’affaiblissement des pouvoirs personnels dans la direction des collectivités territoriales, la scission étant réalisée entre l’assemblée délibérante et l’organe exécutif, la première investissant et contrôlant effectivement celui-ci ;
-  par l’application du principe de subsidiarité dans les relations entre les régions et l’État comme entre celui-ci et l’Union européenne ;
-  par la substitution au Sénat, dont la représentation qu’il assure des citoyens est fort inégalitaire, d’une chambre des régions ;
-  par la reconnaissance du Premier ministre, investi par l’Assemblée nationale, comme chef de l’exécutif et la banalisation sur le mode européen de la fonction présidentielle.
La gauche, sauf à se renier, doit à nouveau ouvrir le chantier des réformes institutionnelles qui fassent d’une France européenne une république moins hiérarchique où le militantisme, non seulement associatif mais aussi politique, soit le fait du plus grand nombre.

Être de gauche aujourd’hui, ce serait penser et agir à ces différentes échelles, locale, régionale, nationale, continentale, mondiale, dans le sens de l’égalité et de la liberté de tous. Ce serait se donner les moyens, notamment au niveau continental, de cette action de structuration des marchés et d’organisation des solidarités. Ce serait revendiquer les droits pour d’autres que soi, à l’inverse trop souvent de partis et de syndicats obnubilés par « les droits acquis » de leurs mandants. Ce serait venir en appui des hommes et des femmes qui luttent pour la liberté et la démocratie, que ce soit au Maghreb, en Afrique noire, en Palestine ou en Chine. Ce serait subordonner les intérêts de l’argent et des États mêlés à cette exigence universelle d’émancipation.