La gauche contre le statu quo

La gauche contre le statu quo

Erich Fröschl

Toute réflexion sur un projet pour la gauche de demain doit avoir pour base une analyse des principales tendances au changement de la société contemporaine. Quatre développements nous semblent pertinents dans ce contexte :
- la transformation toujours plus rapide de la société industrielle telle que nous la connaissions, plus homogène et transparente par son mode de production, en une société de plus en plus marquée par la production de connaissances et de services, fortement fragmentée et individualisée ;
- la progressive mise en réseau internationale de la production, des transferts de capitaux et de l’information sous le signe de la mondialisation, et la suprématie simultanée des États-Unis – seuls survivants de la course au pouvoir des superpuissances – dans le système économique et politique mondial ;
- la contre-révolution économique qui prend la forme d’une idéologie capitaliste brutale radicalement tournée vers le marché, assortie de doctrines nationalistes et social-darwinistes de l’État et de la société ;
- la faillite des systèmes communistes d’Europe orientale et le discrédit dans lequel tombent, au moins temporairement, des projets de société alternatifs.
La stabilité relative et la prévisibilité du développement économique et politique, qui ont marqué la deuxième moitié du XXe siècle, appartiennent au passé. L’inégalité sociale croissante et la précarité, caractéristiques des crises de croissance de systèmes économiques capitalistes, leur ont succédé. S’y ajoute une situation d’instabilité politique pour un nombre plus grand d’hommes et de femmes dans les pays industrialisés développés, et encore plus en Europe orientale et dans une grande partie du tiers-monde.
Dans cette situation économique et sociale volatile sinon explosive, le grand mérite de la gauche en Europe est d’avoir réussi ces dernières vingt années, dans des configurations gouvernementales fluctuantes, à contenir à peu près les forces destructives montantes des fondamentalistes asociaux du « shareholder-capitalisme », par des mesures politiques, fussent-elles imparfaites, prises au niveau des États et de la Communauté européenne. Les filets de sécurité collectifs, créés et développés dans la foulée de la crise économique mondiale des années trente du siècle passé, afin de faire face au chômage de masse et à l’extrémisme politique autoritaire, ont jusqu’ici, malgré leur affaiblissement, voire leur démontage, passagers, empêché l’anarchie du marché, le chômage de masse et la dégradation sociale d’atteindre un niveau tel qu’il entraînerait de larges fractions de la population vers de nouvelles situations de la misère, sous couvert de pseudo-solutions autoritaires.

Le shareholder-capitalisme présente la réalité à l’envers

Mais il n’a pas été possible jusqu’ici d’opposer à la contre-révolution économique du shareholder-capitalisme mondialisé un modèle offensif d’impact égal, susceptible de stopper ceux qui, au détriment des classes inférieures et moyennes, s’enrichissent grâce aux mécanismes d’une prétendue « nouvelle économie » et qui, au fond, ne sont que des profiteurs tout à fait « vieux jeu ». Nous assistons à présent à ce phénomène sous le label cynique du « plus de liberté et plus d’individualisme ». En fait, il s’agit uniquement de la plus grande liberté et des chances d’épanouissement personnel des riches et des superriches, que la masse des laissés-pour-compte admire et vénère comme les symboles du succès. L’impact des idéologues de l’actionnariat est tel que, dans une réalité mise à l’envers de manière grotesque, les petites gens, les chômeurs, les retraités auxquels l’État social garantit un minimum de sécurité d’existence et une chance infime de réaliser quelques-uns de leurs projets, se voient dénoncer comme « parasites sociaux » par une minorité de grands entrepreneurs-propriétaires et de détenteurs de capitaux qui, moyennant des licenciements de masse, le dumping des salaires, le parasitisme fiscal international et la spéculation, entraînent une partie des petites gens et des couches moyennes dans une situation de précarité de plus en plus poussée.
La gauche doit se poser la question de savoir si, devant les crises de croissance capitalistes, elle peut se contenter de remplir la fonction d’atelier de réparation d’un système épuisé, sauf à se voir présenter, à intervalles réguliers, la note pour des mesures impopulaires – sous forme d’absentéisme électoral et d’électorat flottant d’une partie des populations mécontentes. Sinon, saura-t-elle discréditer économiquement, politiquement et moralement les idéologues et les profiteurs du shareholder-fondamentalisme, de sorte qu’ils cesseront d’être des figures d’identification et pourront être relayés par des dirigeants issus d’un entrepreneuriat socialement responsable, combinant les atouts indéniables de l’économie concurrentielle et du marché avec les avantages incontestables de la protection par l’État social, pour faire émerger une nouvelle idéologie phare ?

Angleterre, Allemagne, France – des expressions possibles d’une politique de gauche dans un corset serré

En analysant l’expérience gouvernementale du New Labour au Royaume-Uni, de la coalition rouge-vert en Allemagne et de la gauche plurielle en France, on se rend compte que, du point de vue macro-économique, les critères de Maastricht sont le cadre de référence de toutes ces expériences et qu’ils signifient l’abandon de modèles économiques keynésiens et l’adhésion aux principes de l’économie néolibérale de l’offre. Ces principes dominent à présent toutes les institutions de la gouvernance mondiale : FMI, Banque mondiale, OMC, OCDE, etc. Ils reflètent en même temps la domination ininterrompue des États-Unis dans le système économique mondial. Il en découle un amenuisement des possibilités d’action politique au niveau des États. Des éléments de la tradition des État-nations et de cultures politiques différentes peuvent néanmoins survivre, en ce sens que les politiques économique et sociale des trois pays mentionnés se distinguent si l’on considère certaines de leurs priorités.
Le gouvernement de New Labour en Grande-Bretagne est le plus fidèle au paradigme de l’économie de marché. Au moins pendant son premier mandat, entre 1997 et 2001, sa politique économique et sociale était le prolongement de la ligne post-thatchérienne. En même temps, il a combattu le chômage grâce aux programmes « Welfare to Work », étroitement liés à la responsabilité personnelle de chacun et entraînant des sanctions financières pour ceux qui n’y ont pas recours. Vers le milieu de la législature, les excédents budgétaires ont aussi commencé à être affectés, par des investissements dans les ressources humaines, à l’assainissement au moins partiel des systèmes éducatif, sanitaire et infrastructurel, tombés en ruines sous Margaret Thatcher. Cependant, vu l’effet à long terme de destruction de ces secteurs opérée par la Dame de Fer, les résultats de cet effort ont été à peine perceptibles. Par conséquent, dans sa seconde campagne électorale, le Labour a tenu à annoncer surtout des actions en faveur des infrastructures, dans les domaines de l’éducation, de la santé, des retraites et des transports – et a gagné les élections. Toutefois, pour rester crédible et se maintenir au pouvoir pendant une troisième période, le New Labour doit désormais tenir ses promesses électorales. Reste à voir comment, vu les privatisations annoncées de ces secteurs, il pourra le faire.
En Allemagne, le succès électoral de la SPD en 1999 était le résultat d’une campagne centrée sur une politique de l’emploi active et la réduction du chômage, sur une plus grande justice sociale et la modernisation de la société (éducation, recherche, libéralisme culturel). Après une première année où le gouvernement cherchait l’orientation à donner à sa politique et à la suite de l’abandon d’une politique économique et fiscale radicale, opposée aux dogmes néolibéraux (démission d’Oskar Lafontaine), la coalition rouge-vert a connu des succès partiels de sa politique de l’emploi. Des mesures fiscales en faveur des revenus faibles ont relancé le pouvoir d’achat et la demande intérieure ; en même temps, des aides à l’investissement ont été accordées aux entreprises. Une réforme des retraites a été introduite, suivie d’une détérioration des prestations, tout comme il a été essayé de maîtriser les problèmes résultant de la disparité économique et sociale intra-allemande, à la suite de « l’élargissement à l’est » de l’Allemagne. Vu la situation désastreuse d’une CDU déchirée par la corruption, la coalition rouge-vert pourra de nouveau se maintenir au pouvoir après les prochaines élections ; cette fois-ci, son électorat se montrera toutefois moins enthousiaste et moins tolérant à son égard.
Si, en Allemagne, le fédéralisme et la co-gestion entre patronat et salariat ont une influence décisive sur la politique du gouvernement, le système français est nettement plus centralisé. Ceci – au moins vu de l’extérieur – permet à chaque gouvernement de donner une note personnelle à sa politique, ce qui est plus facile lorsque le Président de la République et le gouvernement sont de même tendance que dans une situation de cohabitation. La réduction du temps de travail, les « emplois jeunes » et des réformes des systèmes éducatif, social et de santé – des adaptations nécessaires à un monde du travail qui a changé et à la nouvelle structure financière – sont les piliers de la voie française, qui est la plus nettement attachée aux traditions centrales de la social-démocratie. Dans le domaine des entreprises publiques, une évolution non dogmatique et pragmatique, avec de nouvelles privatisations, a été retenue. Reste à voir si la gauche plurielle pourra se maintenir au pouvoir en 2002. Le succès dépendra de la cohésion et de la vigueur mobilisatrice de la gauche française et aurait une grande signification, parce qu’il pourra prouver que la voie du New Labour, défendue parfois avec ferveur messianique, n’est pas universellement valable et n’est qu’une des formes de la gauche moderne.

L’abstentionnisme d’un électorat de laissés-pour-compte de la modernisation affaiblit la gauche

Toutefois, la gauche française a en commun avec le New Labour et la SPD un abstentionnisme croissant et un déficit de mobilisation de son électorat. Les démocrates de gauche italiens – malgré le succès en matière de consolidation de l’économie et du budget de l’État et de réformes sociales – ont dû faire la même expérience, précédés par les socialistes néerlandais et autrichiens et quelques partis de gauche scandinaves : une partie décisive des déçus et des laissés-pour-compte de la modernisation refuse d’aller aux urnes, faisant ainsi le jeu de la politique néolibérale de la déréglementation dogmatique et du démontage des mécanismes régulateurs de l’État. En dehors de facteurs subjectifs – têtes de liste charismatiques, qualité de la campagne électorale, etc. –, les raisons en sont aussi, entre autres, que, devant les attentes adressées aux partis au pouvoir, la gauche voit s’éroder plus rapidement sa crédibilité, que l’environnement économique ne favorise guère des mécanismes régulateurs des États-nation et que la mise en œuvre de promesses pragmatiques peut s’en trouver entravée. Enfin, la gratitude des électeurs n’est pas une catégorie politique et de longues périodes au gouvernement s’accompagnent de phénomènes d’usure, d’une baisse de la créativité et de la bureaucratie.

Perte de crédibilité de la politique dans les sociétés dérégulées

Mais indépendamment de ces problèmes, l’absentéisme généralement en hausse montre qu’une partie croissante de la population estime que les élections ont de moins en moins d’influence sur l’organisation effective de l’économie et de la société. Ceci correspond en partie à un développement réel : dans les sociétés dérégulées, le pouvoir décisionnel, ayant appartenu à une politique tournée au moins vers un bien public fictif, passe – sur les plans national et international – à des puissances économiques sans légitimation démocratique et apparemment anonymes, d’où un sentiment d’impuissance croissante auprès de nombreux citoyens.
Cependant, devant la décrédibilisation des mécanismes régulateurs démocratiques de la société, le rôle des nombreuses organisations de la « société civile » s’accroît. Elles articulent et défendent des intérêts et des aspirations que, selon nombre de citoyens, la politique ne défend plus, pas visiblement ou pas du tout. Souvent ces organisations, en formulant leurs revendications, font preuve de créativité et d’un grand talent médiatique. Par leur spontanéité, elles entraînent bien des personnes souhaitant s’engager. Leur faiblesse réside souvent dans le manque de continuité de leurs activités, dans le fait qu’elles représentent parfois des intérêts particuliers et dans leur tolérance vis-à-vis des opposants violents qui jettent sur elle un discrédit (cf. les événements de Gênes) et qui, par leurs stratégies d’escalade, rendent délibérément ou inconsciemment service à la droite. Une grande partie de ces organisations de la société civile ont toutefois des intentions louables et une vision critique de la société, et sociaux-démocrates, socialistes, eurocommunistes et verts feraient bien, partout où cela peut sembler utile, de les inviter au dialogue et à la coopération, sans pour autant aspirer à les récupérer ; le mouvement de gauche, ses débats et ses actions auraient ainsi une base plus large.
Ceci est également vrai de toutes les expressions d’un libéralisme prêt à admettre les faiblesses du fétichisme dogmatique du marché et qui considèrent la protection sociale des citoyens comme le fondement d’un capitalisme viable. Les traditions libérales dans les domaines culturel, éducatif et juridique jouent un rôle important pour la société, non seulement devant les manifestations absolutistes et fondamentalistes des différentes religions, mais aussi devant les autoritarismes patriarcaux, petit-bourgeois et prolétaires et leurs positions concernant les rapports entre les sexes, les normes éducatives et la place des étrangers dans la société. Toutes les forces libérales qui admettent que la propriété et l’économie de marché ont aussi à remplir des engagements vis-à-vis de la société seront les alliés de la gauche dans une société que la contre-révolution néolibérale a fait virer à droite au point que le danger existe que tous les secteurs ne soient plus gérés qu’en application du critères coût-utilité de l’économie de marché.

Ne pas renoncer à la politique de répartition de l’État

Ceci ne signifie rien d’autre sinon, derrière une façade modernisée, le retour de la dictature de l’économie sur la société et la pérennisation des privilèges des riches et des possédants. La distinction opérée par Lionel Jospin entre économie de marché et société de marché s’avère d’autant plus pertinente dans ce contexte qu’elle marque une « ligne de partage des eaux » entre les visions de gauche et de droite de la société. On conçoit mal par exemple comment, pour pratiquer l’égalité, une société de marché avec la tendance inhérente à produire automatiquement des inégalités, pourrait réussir le tour de force de faire perdre toute vigueur à ses caractéristiques naturelles. La réduction des anciennes et des nouvelles inégalités dans la société reste au cœur de la politique de gauche. Il ne s’agit pas de pratiquer le nivellement, mais d’œuvrer pour que le plus grand nombre de personnes ait des chances égales et pour que l’écart entre les revenus ne soit pas trop grand.
La fonction médiatrice et régulatrice de l’Etat reste importante dans la distribution équitable des gains économiques, opérée par le biais de mesures fiscales et des transferts. Une fiscalité en faveur du facteur de production « travail », des mesures encourageant les investissements en capital réel et, par une progressivité de l’impôt moins douloureuse, l’augmentation des petits et moyens revenus pour relancer la demande, doivent soutenir de manière ciblée la croissance économique. Étant donné la baisse continue de la part relative des salaires dans le revenu national et la hausse parfois excessive des revenus d’activités non salariées et du capital, il est impératif pour la gauche d’œuvrer pour une plus grande équité de répartition. C’est avec beaucoup d’hésitation qu’on s’attaque aux sujets brûlants de la taxation adéquate du capital spéculatif, des fortunes, des successions et de la grande propriété immobilière, parce qu’ils recèlent un danger politique potentiel, à savoir celui d’être exploités de manière démagogique. Mais c’est là une question de justification plausible et de dosage. Personne ne sera réduit à la mendicité par des augmentations mesurées, échelonnées et internationalement concertées. L’esprit de la doctrine sociale chrétienne est aussi que « propriété oblige ». On ne peut se résigner à accepter que le droit du plus fort (économiquement) s’impose dans la société. Une telle attitude correspondrait à la devise de La chauve-souris de Johann Strauss, selon laquelle est « heureux celui qui oublie ce qu’on ne peut plus changer ». La redistribution par la fiscalité doit d’ailleurs intervenir au niveau des États et au niveau international simultanément, pour progressivement réduire à néant les possibilités d’évasion fiscale.

Une réforme de l’État et des institutions adaptée à sa clientèle électorale

La discussion sur les mesures fiscales sera facilitée si elle s’accompagne d’une réforme de l’administration, de l’économie publique et des organismes d’assurance sociale, porteuse de résultats mesurables, transparents pour le citoyen-client et perceptibles dans la vie de tous. La réforme des institutions est, elle aussi, une tâche d’avenir – difficile – de la gauche. Depuis que, dans les années 1880, le conflit pragmatique entre partisans de l’auto-assurance et ceux de l’assistanat d’État s’est décidé en faveur des derniers, la gauche tend vers la solution prioritairement étatique des problèmes de société. À cela s’ajoute que des proportions importantes de l’électorat et des adhérents des partis de gauche occupent des postes dans la fonction publique et semi-publique. Toutefois, la fonction publique, malgré l’amélioration de ses performances et son ouverture sur l’usager, reste bureaucratique et inefficace aux différents niveaux. Les efforts de conviction politique doivent surtout avoir pour but de faire comprendre que la mise en œuvre prompte de réformes garantira dans le long terme la survie et l’acceptation des institutions et infirmera le slogan idéologique fade des conservateurs, du « moins d’État et plus de privé ».

Les partis de gauche : rien ne va plus sans la crédibilité et le feu de la conviction

Un lien étroit existe entre l’acceptation de la gauche par le peuple et la nécessité de faire avancer résolument les processus de transformation entamés au sein de ses partis. Il leur faut ressourcer leurs organisations sur la base du nouveau discours et les préparer aux campagnes électorales par un débat plus poussé sur les contenus et les moyens de la communication de masse et du contact direct « grass root ». L’un des reproches faits aux partis de gauche historiques (notamment aux socialistes et aux eurocommunistes) est de s’être transformés de « mouvement » en « assises ». Conséquemment, de nos jours, la finalité ultime de tout travail réformateur doit être de « retransformer les assises en mouvement ». En ce qui concerne la flexibilité, la vigueur mobilisatrice et la manière de faire passer notre message, nous pouvons prendre pour exemple les initiatives citoyennes et les ONG qui ont appris comment se faire entendre et se voir octroyer temps et espace pour un discours public. Cela tient aussi au fait qu’elles ont des objectifs et des tâches auxquelles elles s’identifient et pour lesquelles les gens acceptent de s’investir. C’est le feu de l’engagement qui se communique au public, qui le rend curieux et le motive à s’investir lui aussi et à s’identifier. Si elle reste purement technocratique et si cette flamme n’est pas constamment entretenue, rien n’ira plus pour la gauche. Là où la flamme risque de s’éteindre, il faut la rallumer.
Toute politique de gauche qui se veut viable doit aussi disposer de concepts phare « émotionnels ». Ce sont pour nous les quatre C : Credibility, Competence, Caring, Compassion – crédibilité, compétence, solidarité pratique et engagement. La gauche doit être, pour le peuple, la principale force réformatrice dans une période de mutations rapides de la société, un mouvement politique économiquement compétent et sûr de lui, sur lequel on puisse compter et qui soit à l’écoute des « petites gens », de leurs soucis existentiels et de leurs aspirations à plus d’équité. Un mouvement qui aille à la rencontre des gens et ne se cache pas derrière des institutions, des lois et des bureaucraties et dont les paroles soient suivies d’actes. Un mouvement qui abolisse aussitôt et de manière conséquente privilèges et corruption en son propre sein, où que ce soit. Qui prouve sa compétence technique tout en s’appropriant et en communiquant l’innovation intellectuelle et culturelle, l’esprit d’ouverture et la générosité. Qui attaque plus que par le passé les idéologies conservatrices et qui accepte les débats de société porteurs de conflits, afin de clarifier sa position. Ainsi, l’électorat comprendra à nouveau quelles sont les valeurs défendues et récusées par la gauche et choisira en connaissance de cause.

Reconquérir le primat du politique sur l’économie

À l’aube du XXIe siècle les chances de la gauche d’humaniser et de démocratiser davantage la société ne sont pas des plus mauvaises, dans toute l’Europe et au-delà. La politique économique pratiquée ces deux dernières décennies par les fondamentalistes « paléolibéraux » du marché a échoué en termes de principe d’organisation de la société. Par le chômage, elle a précarisé des millions d’hommes et de femmes en Europe et dans bien des pays du tiers monde. Elle leur a volé et continue de voler la chance de réaliser leurs projets de vie. Elle a fait s’accroître les contraintes du travail, l’inégalité et l’injustice sociale. Elle compromet la protection sociale et favorise la montée des extrémismes politiques et de la délinquance économique et violente.
Cet échec du conservatisme apparaît de plus en plus clairement. Dans quelques pays, l’électorat a réagi et s’est refusé aux conservateurs. En Italie il a, malheureusement, fait confiance à un méga-fraudeur qui le remerciait aussitôt en introduisant une nouvelle loi décrétant l’impunité du maquillage de bilans.
Les effets idéologiques du dogmatisme néolibéral du marché ne sont pas encore surmontés. Cette idéologie marque toujours des parties considérables de l’économie privée, du discours scientifique et public et des instances décisionnelles nationales et internationales de la politique économique. Il s’impose donc, dans un premier temps, de fragiliser sinon d’évincer, le paradigme néolibéral et de le remplacer par un nouveau policy-mix qui, au-delà de l’ancien keynésianisme, mette en commun les atouts indéniables de l’économie de marché et les nécessités de la protection sociale dans une période de changement économique et social et qui réintroduise le primat du politique sur l’économie. La production économique n’est pas une fin en soi, sauf pour des actionnaires et des spéculateurs qui font leurs profits aux frais de la grande majorité des ouvriers et des employés, toujours en situation salariée ; elle est le fondement nécessaire à la création d’une société de citoyens libres, égaux et capables de réaliser leurs projets de vie.

L’économie dirige – la politique paie la note ?

Il s’agit de mettre fin à « l’économisation » de la politique. On n’acceptera plus que les décisions majeures économiques soient prises au sein de l’économie privée – largement à l’abri du contrôle démocratique – et que la politique et ses responsables en assument les conséquences négatives. L’égalité des armes entre les acteurs politiques et économiques doit être rétablie, pour que la politique puisse reconquérir une marge suffisante de manœuvre.
Il y a un peu plus de 150 ans, le Manifeste communiste a été rédigé et la Révolution de 1848 a eu lieu. Ces événements peuvent nous rappeler que les changements sociaux et politiques se fraient violemment un chemin dès lors que les mutations de la production économique ne s’accompagnent pas de changements de l’organisation du travail, de la répartition du produit du travail et de mesures susceptibles d’amortir les chocs des bouleversements pour les citoyens. Puisque ces expériences sont une fois de plus reniées par les représentants de la bourgeoisie conservatrice qui ne les prend pas au sérieux, la gauche a la tâche historique d’être le chef de file pour modeler l’histoire du début du troisième millénaire. Avec toutes les forces politiques qui – comme Voltaire dans son Candide ne considèrent pas le statu quo comme le « meilleur des mondes possibles », elle devra œuvrer pour que le passage du capitalisme industriel à la société globalisée des connaissances soit socialement compatible et essayer d’obtenir dans cette nouvelle donne économique une plus grande participation des travailleurs aux décisions économiques.

Développer rapidement et efficacement la collaboration de la gauche au niveau européen
La question fondamentale se pose ici de savoir si la gauche réussira à faire progresser – plus rapidement et plus efficacement que par le passé – la coopération européenne bilatérale, multilatérale et au sein des institutions communautaires. Un renforcement du rôle du Parlement européen, une Constitution européenne et l’engagement durable de l’administration communautaire vis-à-vis des valeurs européennes à mettre en œuvre dans les politiques économique et sociale, sont nécessaires pour que l’Europe puisse avoir le poids qui correspond à sa force économique et qui est nécessaire pour affaiblir l’influence du modèle économique et social des États-Unis, le « tout marché ».
Ces dernières années, d’importantes étapes ont été franchies sur ce chemin. La discussion programmatique de la gauche européenne s’apprête à mieux se mettre en réseau et à prendre la forme de débats non dogmatiques sur les différentes formes possibles d’un policy-mix promis au succès, devant de nouvelles données économiques et les évolutions de la société ; tous seront appelés à participer à cette discussion, et personne n’y prétendra détenir les valeurs absolues. En ce qui concerne le Parti socialiste européen, au lieu de s’enliser dans la défense d’intérêts nationaux, il ferait mieux de progresser de la phase des résolutions vers des actions européennes, fondées sur une plus grande coordination et une meilleure coopération.
Avec retard sur les états-majors des groupes transnationaux, les syndicats renforcent eux aussi la coopération européenne, l’échange d’informations et les actions communes et concertées.
Il serait important pour la gauche européenne de motiver une génération de jeunes universitaires et intellectuels critiques à se former pour travailler dans les institutions de l’Union européenne et de la gouvernance globale économique et de leur aplanir le chemin, là où elle en a les moyens politiques, pour les faire accéder à ces usines idéologiques néolibérales, où ils seront appelés à œuvrer à un changement de cap, vers une économie de marché socialement responsable. Que ceci nous semble aujourd’hui être un objectif nécessaire et digne d’être poursuivi, montre combien ont été profonds les effets de la contre-révolution économique et combien est importante la tâche à assumer par la gauche. Toutes les thèses de la « fin de l’histoire » et celles voulant faire croire que la gauche a rempli sa tâche historique et est devenue obsolète, ne sont que de fades plaisanteries.