La gauche au Maroc : défis spécifiques et questions globales

La gauche au Maroc : défis spécifiques et questions globales

Larabi Jaïdi et Ali Bouabid

Actualité du débat sur la gauche au Maghreb

Le Banquet : Dans les pays en développement et, notamment, ceux dans lesquels existe une tradition du socialisme démocratique, quel regard porte-t-on sur le débat sur l’avenir de la gauche ? Et comment une contribution de ces pays pourrait-elle se situer pour en enrichir les termes ?

Larabi Jaïdi et Ali Bouabid : Vu du sud en général, et du Maghreb en particulier, le thème autour duquel vous proposez d’engager un débat pourrait bien a priori paraître incongru. C’est en apparence du moins ainsi que peut se comprendre le peu d’engouement que suscite à ce jour la réflexion qu’il appelle, autant parmi les politiques que dans les milieux intellectuels du Maghreb. En témoigne le caractère insignifiant de la production théorique qui lui est consacrée, ce qui contraste avec cette « ère d’abondance » qui caractérisait la littérature tiers-mondiste post-coloniale.
On peut y voir, non sans raisons, les signes persistants d’un réveil encore difficile succédant au désarroi dans lequel la chute du mur de Berlin avait plongé les milieux de gauche. Il est probable que les révisions déchirantes auxquelles ont été enjoints de se résoudre les plus réfractaires d’entre eux n’ont pas encore produit tous leurs effets. Aussi, et depuis que la perspective révolutionnaire a progressivement cessé de structurer les horizons d’attente, les questions et les mobilisations collectives qui l’ont accompagnées semblent s’être redéployées pour l’essentiel, sur les voies et moyens institutionnels de faire mûrir le projet de démocratisation de la vie politique dans ces pays.
Cette explication de par son caractère général n’épuise toutefois pas à elle seule le sujet. S’y atteler mériterait des développements parallèles et propres à chaque contexte qu’il n’est pas dans notre propos d’expliciter. Tout juste s’agira-t-il de relever deux séries de causes permettant d’esquisser à grands traits ce qui, du point de vue des perceptions des protagonistes, fonde le peu d’attrait que suscite un tel débat. Notamment en éclairant la singularité paradoxale d’une situation qui veut que tout ce qui devrait concourir à souligner la nécessité d’une refondation d’une vision de gauche pour l’avenir opère paradoxalement en sens contraire.
D’abord le rapport au temps, qu’exprime la dimension anxiogène d’un présent qui impose irrésistiblement sa propre logique pour surdéterminer les champs d’intérêt et les attitudes des politiques. Tout se passe comme ci le présent, au sens de la pression du quotidien, pesait de tout son poids pour rendre accessoire, voire dérisoire, toute interrogation sur les finalités collectives et toute tentative de figuration de l’avenir. Le climat d’imprévisibilité politique au Maghreb n’y est pas étranger. En effet, les risques de tensions violentes, nés de l’incapacité à répondre aux attentes pressantes de populations en proie à la misère du quotidien, accentuent davantage cette sensation et disqualifient tout ce qui ne procède pas de cette temporalité. Entre la crispation autoritaire qu’elles justifient en Tunisie, la violence des affrontements qui, au quotidien, secouent une Algérie déchirée, et les incertitudes liées à une transition politique balbutiante au Maroc, ces risques permanents d’instabilité dictent l’ordre du jour en installant la préoccupation sécuritaire au rang de priorité absolue. Le leitmotiv habituellement invoqué est que, sans stabilité politique préalable, rien n’est possible et que, pour y accéder, tout doit être rendu possible ! Tout ce qui ne relève pas directement de cette temporalité de l’urgence est jugé sinon vain du moins peu audible.

La gauche au centre de la transition politique au Maroc

Le deuxième paradoxe a pour scène le seul pays du Maghreb à avoir engagé un processus de libéralisation politique tangible, présenté comme le prélude à une transition vers un régime démocratique. Autrement dit, là où, relativement, l’état des libertés fondamentales (et notamment la liberté de penser) autorise a priori l’éclosion d’un débat sur un projet politique de gauche. Pourtant rien de tel. Et les motifs de ce « désintérêt » condensent à leur manière toute la singularité de la transition politique marocaine. L’originalité du contexte politique dans ce pays tient au fait que ce soit à la gauche, qui a largement inspiré l’amorce de ce processus depuis l’opposition, qu’il incombe depuis mars 1998 d’en asseoir les bases institutionnelles et politiques .
Par-delà les difficultés de la tâche qu’illustre le contraste saisissant entre la démesure des attentes placées dans son arrivée au pouvoir et les contraintes réelles que le gouvernement a eu à affronter sur les plans politique, institutionnel et économique, en démocratie, c’est en dernier ressort à l’épreuve du pouvoir que se mesure et se lit au mieux la dimension politique d’un projet. Du point de vue de son élaboration doctrinale et de sa portée programmatique certes, mais aussi et surtout dans les modalités politiques de sa mise en œuvre. De même que c’est autour de cet identifiant politique majeur que s’organise au préalable la compétition politique en période électorale.
Il se trouve que ce schéma de fonctionnement, somme toute classique dans les démocraties occidentales, opère de manière ambivalente au Maroc. Non pas tant que la gauche ne dispose pas de projet politique à proprement parler. Mais parce que les règles du jeu politico-institutionnelles non démocratiques et les pratiques qu’elles engendrent dans la conduite de l’État ne le constituent pas en enjeu central du débat politique. En effet, et jusqu’à l’arrivée de la gauche aux affaires, le pluralisme politique artificiellement entretenu par le pouvoir et la compétition tronquée à laquelle il a donné lieu, n’ont jamais porté sur l’aptitude des acteurs à présenter et à rassembler autour d’un projet politique distinct. L’accession de la gauche au pouvoir doit d’ailleurs moins au contenu de son programme qu’au crédit qui lui était unanimement concédé : celui d’être la seule force politique susceptible d’engager de manière volontariste les réformes que les Marocains dans leur majorité appelaient de leurs vœux . En témoigne l’enthousiasme qu’a suscité son arrivée au pouvoir et qui a conféré au gouvernement, en forme de « compensation », le supplément de légitimité dont les fraudes qui ont entaché le scrutin législatif l’avaient momentanément amputé.
Surtout, l’atmosphère consensuelle quasi unanimiste qui a marqué les débats et le vote d’investiture du gouvernement par le Parlement laissait deviner, à travers les attitudes des acteurs, que l’enjeu politique réel se situait ailleurs : le « parti de la réforme » serait jugé moins sur le contenu des réformes qu’il se propose de mettre en œuvre que sur son aptitude à susciter et à piloter politiquement le changement souhaité par tous. Il se joue notamment dans la capacité à optimiser les marges d’action d’une constitution qui n’avait jusqu’alors jamais passé l’épreuve d’un exécutif politique . C’est dans l’affirmation et l’exercice effectif, dans la direction de l’État, de l’autorité politique que confère une légitimité dont aucun gouvernement n’a pu jusque-là se réclamer, que la gauche était attendue au départ. Une politique de gauche signifie, d’abord et avant tout, l’inauguration d’une nouvelle ère dans le fonctionnement des institutions, et du même coup, un nouveau rapport à la politique, notamment dans le sens d’une plus grande autonomisation de l’action du gouvernement dans la conduite de la politique de la nation. Une pratique institutionnelle à la fois plus claire et plus souple qui conditionne la lisibilité et la vigueur de l’action réformatrice.
Or, l’expérience de l’alternance a montré comment les contraintes politico-institutionnelles objectives occultent mal les déficiences propres à la conception de l’action des pouvoirs publics que le gouvernement donne à voir. Elle a eu pour effet majeur de porter à son paroxysme la dissociation entre l’autorité et la responsabilité, l’asymétrie dans le périmètre des attributions réelles entre les deux têtes de l’exécutif (le Roi et le Premier ministre) étant inversement proportionnelle à l’asymétrie dans le champs de la responsabilité politique. La pratique institutionnelle lestée des survivances de la culture makhzenienne n’est pas parvenue à organiser, sous forme de compromis dynamique, la coexistence fonctionnelle entre ces deux sources de légitimité. Elle a au contraire organisé l’opacité et la confusion dans le processus de prise de décision et engendré une oscillation permanente entre la paralysie et la politique du plus petit dénominateur commun.
La gauche qui avait sacrifié sur l’autel de l’alternance l’une des revendications constitutives de son identité politique, à savoir une réforme constitutionnelle consacrant une avancée plus significative sur la voie d’une monarchie parlementaire, s’est dans la pratique du pouvoir révélée impuissante à en assurer la maturation préalable, en tirant un meilleur parti de ce qu’autorise la constitution actuelle.
Parallèlement à cette dimension qui renvoie aux modalités du « passage à l’acte », l’expérience illustre le peu de consistance et la vanité d’une option volontariste qui se dissout dans la préparation même de la décision politique. L’incapacité à appréhender de manière satisfaisante les exigences de la politique effective tant au niveau de l’organisation, de la programmation que de la coordination de l’action du gouvernement atteste la persistance de cette idiosyncrasie makhzenienne.
Il n’est guère étonnant que, du point de vue de leur inspiration doctrinale, et à quelques rares exceptions, les chantiers de la réforme ne déclinent que faiblement une véritable identité politique de gauche, qui reste à inventer. Aujourd’hui, l’attachement à un corpus de valeurs et l’affirmation de principes ne suffisent plus, sous peine d’être rangés dans le registre de l’incantation. L’épreuve du pouvoir contraint désormais la gauche à en réévaluer simultanément le sens et la substance, la portée et les lieux d’application et à en énoncer les conditions de possibilité. C’est ainsi que le projet de construction d’une société démocratique gagnera en visibilité.

La gauche peut-elle être libérale ?

Le Banquet : Quel jugement portez-vous sur les orientations théorisées sous le nom de social-libéralisme ?

L.J. et A.B. : Le social-libéralisme, ou ce que recouvrent les différentes contributions intellectuelles qui participent de cette orientation théorique, procède d’une sensibilité qui emprunte à plusieurs univers de pensée qu’il n’est constitutif d’une nouvelle doctrine, formant un tout cohérent aux éléments indissociables. Nous y voyons davantage une invitation à renouveler, à la lumière des expériences les plus récentes de la gauche et des grandes mutations survenues à la fin du siècle dernier, l’interrogation critique sur les voies et moyens de donner une nouvelle traduction opérationnelle aux valeurs traditionnelle de gauche . De ce point de vue, le débat qu’elles alimentent nous paraît essentiel pour asseoir et composer un nouveau projet pour la gauche de demain. D’ailleurs, l’intérêt des approches, des méthodes et des outils d’action qu’elle suggère déborde largement les frontières des seules démocraties occidentales pour nourrir nos propres questions.
Deux éléments de diagnostic récurrents, aussi bien en France que dans les pays anglo-saxons, sous-tendent les analyses auxquelles elles donnent lieu. D’abord, le constat de l’essor de nouvelles formes d’expression de l’individualisme dans les démocraties occidentales, sur un mode différencié et inédit, et dans tous les registres de la vie sociale . S’y ajoute une prise en compte des transformations majeures qui ont affecté le mode de production capitaliste sous l’effet de la mondialisation et des bouleversements technologiques qui l’accompagnent. De ce double constat dont elle détaille les implications et les enjeux, cette orientation théorique offre une clé d’interprétation des tensions qui travaillent la démocratie en Occident et suggère de nouvelles approches, de nouveaux instruments d’intervention qui tentent de raccorder les principes libéraux avec les valeurs du socialisme démocratique. Par là, son apport à la réflexion pour l’action peut se révéler utile.

Le Banquet : Le libéralisme peut-il être, selon vous, une valeur de gauche ? Si oui, à quelles conditions ? Peut-on, concrètement, donner une portée programmatique à la distinction opérée par Lionel Jospin entre « économie de marché » et « société de marché » ?

L.J. et A.B. : Jusqu’à une période encore très récente le libéralisme dans les pays en développement était entendu dans son acception strictement économique. Il renvoyait à la réalité des thérapies néo-libérales d’inspiration reagano-thatchérienne dont les institutions financières internationales se faisaient les apôtres, pour prescrire des cures d’austérité budgétaire à ces pays. Depuis, l’aspiration démocratique de par le monde dans le sillage de l’effondrement du communisme et l’échec des politiques néo-libérales ont contribué à donner un nouvel écho dans les milieux de gauche à certaines relectures de la tradition libérale , riches de significations nouvelles.
Passibles de plusieurs interprétations parfois réductrices, voire caricaturales, il faut y puiser ce qui permet de régénérer ici, de concevoir ailleurs, un projet de construction démocratique qui se lit, et s’éprouve dans sa capacité à porter une ambition sociale. Au rebours de l’utopie d’une société qui s’autorégulerait sans normes ni contraintes, donc sans perspective réformatrice, la culture libérale mérite une réappropriation qui se déploie sur deux plans.
D’abord, le libéralisme est une culture de l’autonomie qui opère sur les plans politique, économique et individuel. De ce point de vue, l’échec du socialisme démocratique dans le monde arabe est indissociable de l’absence d’une culture de l’apprentissage de l’autonomie, comparable à celle à celle qui scande le parcours de la modernité en Occident. Dans des sociétés qui connaissent un mouvement de libéralisation, lequel s’inscrit toutefois dans une conception moniste du corps politique, et qui, au contact de l’Occident, voient l’émergence de processus d’individuation complexes et différenciés, la confrontation à nouveaux frais et l’acclimatation de cette intention demeurent précieuses dans une perspective d’émancipation sociale. Ainsi, l’effervescence et la vitalité du mouvement associatif, la diffusion progressive de la culture des droits de l’homme dans le tissu social demeurent les expressions privilégiées de la dynamique libérale, qu’a connue un pays comme le Maroc ces dernières années. La gauche ne peut rester indifférente à ce potentiel d’émancipation sur lequel elle à vocation à s’appuyer, et à s’attacher à en convertir politiquement les attentes.
Ensuite, au fondement de la politique moderne , le libéralisme politique professe la modération et fonctionne comme un antidote qui nous préserve contre les tentations « absolues » d’un démocratisme radical qui pourrait se retourner en son contraire. De même que la conception de la responsabilité individuelle qu’il déploie ne se comprend que dans la participation de l’individu à l’espace public, dans une interaction toutefois respectueuse de la sphère privée. N’impliquant nul désintérêt, ni désengagement des affaires publiques sur les plans individuel et collectif, le libéralisme consacre certes l’indépendance des espaces public et privé mais n’interdit pas leurs interactions. Il n’est donc pas antinomique avec un exercice effectif du pouvoir politique, qui trouverait à s’accommoder avec l’ambition de maîtrise de l’avenir collectif chère à la tradition socialiste.
S’agissant de la distinction opérée par Lionel Jospin entre « économie de marché » et « société de marché », elle ne nous paraît pas dénuée de pertinence, d’un point de vue non seulement programmatique mais aussi conceptuel. Le passage de l’une à l’autre signale le basculement dans une société où toutes les sphères d’activités sont régies par la seule logique marchande. Dans une vision de gauche, c’est là qu’intervient le politique soit pour en soustraire par la réglementation certaines activités, soit pour instrumentaliser cette logique à des fins d’intérêt général par exemple dans les modes de gestion des entreprises publiques , soit enfin en faisant prévaloir d’autres paramètres de reconnaissance que la seule sanction du marché, en solvabilisant des activités d’utilité sociale (tiers secteur) .

Quelle réduction des inégalités ?

Le Banquet : La thématique de la réduction des inégalités vous paraît-elle, comme elle l’a été sur le plan historique, toujours centrale dans les valeurs de la gauche ? Dans l’affirmative, quelle voie concrète doit-elle emprunter ?

L.J. et A.B. : Le développement des inégalités sociales s’est brusquement accéléré au début des années 1980. Ce renversement de tendance ne saurait se réduire aux seuls effets déstructurants de la mondialisation économique. De nouvelles inégalités apparaissent liées aux nouvelles formes du rapport entre économie et société, aux tensions entre les identités individuelles et collectives et à l’incapacité des institutions à renouveler les liens de solidarité par la redéfinition des compromis sociaux. Il serait impératif, au moment où les sociétés deviennent de plus en plus « injustes » que la question des inégalités soit, encore plus que par le passé, au cœur d’un projet de gauche.
Toutefois, les termes de ce débat se posent différemment en Europe et au Maroc. Au Maroc, le mode privilégié d’inscription des individus dans la structure sociale n’est pas le salariat. Le travail indépendant et les activités informelles constituent le lot de la majorité de la population active. Même si une composante substantielle du salariat vit dans des conditions très précaires qui résultent des formes archaïques de domination patronale, la réponse majeure que notre société doit apporter à la « question sociale » ne se situe pas seulement dans le champ salarial. Il ne s’agit pas d’un risque de fracture sociale à conjurer, mais d’un accès aux besoins essentiels à garantir.
La contrainte du nouvel environnement impose une réflexion dépassionnée, mais urgente, sur ces questions d’inégalités. Comme dans bien d’autres domaines, la réflexion théorique ne fournit aucune solution « clefs en main », aucune recette immédiatement applicable. Au Maroc la problématique est celle de l’évolution de politiques et de systèmes complexes élaborés dans une autre conjoncture. Il faut en comprendre les insuffisances et les effets pervers, s’inspirer lorsque cela est utile de l’expérience de pays étrangers – mais rien n’est directement transposable , et surtout clarifier les objectifs que les systèmes de protection sociale sont censés réaliser. Cette clarification doit anticiper sur une évolution que les contraintes d’ouverture, de démographie, de financement pourraient sinon se charger d’imposer.
Aussi, les termes du contrat social débattus en Europe ne recouvrent pas nos réalités. La réduction du temps de travail n’est pas suffisante à la résorption du sous-emploi : les gains de productivité sont insuffisants pour permettre de travailler moins et de s’enrichir plus, la taille des effectifs employés dans les PME est réduite, les qualifications modestes rendent difficiles la divisibilité des tâches. L’instauration d’un revenu minimum garanti ne permettrait pas de réduire les inégalités de revenus, d’aider au développement du temps partiel, d’inciter à la recherche d’un emploi. En revanche, le développement de l’économie solidaire peut créer simultanément de la richesse, de l’emploi et du lien social. Se fondant sur la pluralité des logiques d’action : marchandes, domestiques, solidaires et civiques, l’apport des entreprises sociales consiste non seulement à créer du travail indépendant et flexible mais aussi à introduire une complémentarité entre les emplois de droit commun et les engagements volontaires.
En ce début de siècle, le Maroc, comme beaucoup d’autres pays en développement, peine à concilier prospérité et cohésion sociale. La cause de ces difficultés réside dans l’ampleur des déficits sociaux accumulés (analphabétisme répandu, échec scolaire, persistance de la pauvreté, système de protection sociale inachevé, faible étendue de la couverture maladie), qui se heurtent à l’impuissance les dispositifs impôts et transferts, réglementation de l’emploi, services d’aide sociale et bien d’autres encore à corriger les déséquilibres sociaux structurels. Ces difficultés sont aggravées par l’atonie de la croissance, la marge réduite de l’ajustement démographique, l’étroitesse de la marge de manœuvre en matière de dépenses publiques.
L’état des écarts sociaux montre que les besoins à financer dépassent les capacités mobilisables par le canal du budget. Aussi, la mise en place d’un dosage judicieux et progressif entre la gratuité des prestations publiques sociales et leur prise en charge par les ménages en fonction de leur niveau de solvabilité s’impose. Il en va de même du redéploiement de certaines dépenses sociales vers des champs prioritaires où se joue largement l’égalité des chances. La rationalisation des dépenses publiques peut être atteinte par la recherche de l’efficacité et du ciblage des actions sociales : maîtrise des coûts de l’effort d’équipement, opportunité de la localisation géographique des interventions, etc. Le principe du ciblage des programmes semble justifié par la nécessité de renforcer la capacité de l’État à mieux identifier les populations vulnérables, les zones de forte fragilité sociale pour décupler l’impact social de son action. Une politique de « discrimination positive » est sans doute nécessaire pour corriger les inégalités, mais aussi pour affecter prioritairement les ressources.
La lutte contre les inégalités impose à la fois la redéfinition des priorités et des urgences, des interventions structurantes qui agiraient dans le long terme sur les itinéraires des individus et le contexte local (politique de population, adéquation entre formation et emploi, couverture médicale, politique de logement). Les aspects institutionnels de la régulation économique et sociale ne sont pas moins importants dans la conduite de cette politique. Cela exige un affinement du pilotage de l’État, une réforme des outils de politique sociale et une implication plus grande d’une société civile naissante.

Un nouveau rôle pour l’État ?

Le Banquet : La gauche s’est aussi en grande partie singularisée par la mise en avant du rôle de l’État. Quel est, selon vous, aujourd’hui ce rôle ? Comment l’État doit-il évoluer ?

L.J. et A.B. : « L’État n’est plus une solution, c’est un problème », déclarait Anthony Giddens . Ces propos qui sonnent le glas du « quantitativisme keynésien » résonnent comme un appel réaliste en faveur d’un « mieux » d’État. Il n’empêche que l’État ne peut être appréhendé sous un angle unique, économique et fonctionnel. L’État n’est pas en effet une simple structure institutionnelle ayant une fonction détachée du substrat socio-politique et culturel. Le rôle de l’État dépasse largement le cadre de ses fonctions et sa survie ne se pose pas en termes purement fonctionnels. L’État est aussi une institution historique et plus encore un rapport social.
L’élargissement des fonctions de l’État est une caractéristique majeure du XXIe siècle. Si, en Europe, il a trouvé sa source dans les reconstructions des après-guerre, les fondements sociaux et politiques de cette évolution dans les pays en développement se résument dans la construction de l’État-nation au lendemain des indépendances. Si, depuis, la délégitimation d’un certain interventionnisme est consubstantielle à l’avènement du nouveau contexte mondial, symétriquement l’émergence de celui-ci s’accompagne de nouvelles sollicitations à son endroit. Aux côtés des demandes traditionnelles, indifférentes aux changements mondiaux, de nouvelles se font jour et découlent de l’extension même de la logique de marché (aides à l’emploi ou demande de protection) ou émanent directement de la mondialisation (mutations technologiques, aide à la recherche et à la formation).
Si l’État paraît aujourd’hui solidement ancré dans l’organisation politique de pays en développement comme le Maroc, c’est aussi parce qu’il a assumé le rôle de promoteur du développement économique, en tant que producteur et diffuseur des rapports marchands en même temps que leur garant. L’économie comme ressource politique a été prise en charge par une administration centralisée. En subordonnant l’économie à la politique, l’État a limité l’autonomie de la société civile et des corps professionnels organisés. Tout en considérant que le soutien de l’initiative privée relève de sa seule volonté, l’accroissement des investissements publics compense les insuffisances du capital privé. Cela a débouché sur la mise en place d’un capital privé assisté, d’un capitalisme d’État fonctionnant sans « classe capitaliste ». L’entrepreneur au sens de Schumpeter est inexistant. La bourgeoisie revendique la caution systématique de l’État, même quand elle réclame son attachement au libéralisme !
Les États du Sud doivent dès lors trouver des substituts sociaux et culturels à ce qui a, pendant deux décennies, légitimé le pouvoir d’État et assuré la cohésion du couple État/nation. Il leur faut gérer le décalage entre les retombées économiques et les retombées culturelles de la mondialisation, chercher de nouveaux symboles mobilisateurs et susceptibles de légitimer son action, protéger la société des effets sociaux pervers de la mondialisation et se soumettre à la rationalité et au réalisme économiques.
Dans ce domaine, les comportements de ces États divergent, mais reflètent un défi commun : se débarrasser du « néo-patrimonialisme », cette forme de gouvernement autocratique dans lequel l’État personnalisé contrôle, par l’accès et la distribution des ressources, plusieurs pans de l’économie et de la société. Détenteur des instruments de coercition et régulateur des moyens de gestion matérielle de la vie sociale, l’État producteur et distributeur satellise les groupes sociaux. Le « secteur public », comme l’ensemble des prestations étatiques dont il ne constitue qu’une dimension, matérialise l’entrecroisement des trois caractéristiques du néo-patrimonialisme : l’étatisation de la société, l’appropriation de la personnalisation de l’État et le clientélisme de la société.
Un nouvel État doit se mettre en place. L’économique doit nécessairement s’émanciper du politique. Les pays du sud semblent connaître une contradiction : ils ne peuvent, en effet, se développer sans le maintien, peut-être même le développement sous de nouvelles formes, d’un secteur public efficient et soustrait à la logique néo-patrimoniale. Définir le périmètre de l’État producteur, c’est savoir quels biens collectifs il faut produire. Or, quel contenu donner à cette notion complexe ? Quelle distinction fait-on entre « secteur public » et « bien collectif » ? Quel lien doit-on établir entre ces concepts et les notions de « bonne gouvernance » et de « subsidiarité », sachant que les instances de représentation des individus concernées devraient être impliquées dans la production des biens collectifs ? Aujourd’hui, au-delà du nécessaire réexamen des biens publics, et par conséquence des dépenses de l’État, il est impossible aussi d’échapper à la reconsidération de questions apparemment élémentaires, comme le rôle de l’administration. Le lien entre politique, bureaucratie et corruption est l’un des thèmes majeurs du réexamen du rôle de l’État. Au total, deux pistes se dessinent. Premièrement, la modernisation de l’État exige une redéfinition des relations de l’économique au politique, une réorganisation des structures de l’appareil étatique et un recentrage de ses fonctions. Deuxièmement, pour assurer ces fonctions, l’État doit apprendre à admettre l’autonomie des acteurs économiques et associer les composantes de la société civile en les considérant moins comme des sujets que comme des partenaires dans la recherche de l’intérêt général.

La mondialisation peut-elle devenir une idée de gauche ?

Le Banquet : Comment la gauche dans un pays comme le Maroc, lié historiquement, culturellement, géographiquement et économiquement à l’Europe appréhende-t-elle la question de la mondialisation ?

L.J. et A.B. : La mondialisation s’impose comme une tendance inéluctable des relations économiques internationales actuelles, qui requiert un ajustement est à la fois global et permanent, une très grande mobilité des comportements et une remise en cause permanente des situations acquises. Dès lors, la question centrale devient : comment combiner ces exigences avec l’aspiration légitime à un niveau suffisant de protection sociale ? Comment se fait-il que la mondialisation nous inquiète au Maroc ? Cette inquiétude tient bien sûr à la fragilité de la situation interne : croissance timide et instable, emplois précaires ou mal rémunérés, chômage massif, fardeau des finances publiques, chocs liés aux transactions commerciales et volatilité des marchés financiers, difficulté de sortie d’un régime de croissance administrée et protégé, déficit d’anticipation et d’esprit entrepreunarial. Cette inquiétude se nourrit à la fois des problèmes de gestion de l’interdépendance internationale et de l’ajustement de l’économies. Devant ces peurs et ces handicaps, comment peut-on conduire un développement économique dans un contexte de sous-industrialisation ? Comment peut-on gérer des relations équilibrées avec nos partenaires (qu’ils soient des pays, des regroupements de pays ou des institutions) ?
Compte tenu de l’importance des enjeux, plusieurs chantiers de réformes sont engagés pour y faire face : gouvernance, moralisation de la vie publique, efficience économique, politique sociale active, etc. Deux objectifs centraux traversent ces chantiers : d’un côté, la consolidation du mouvement de construction d’une économie forte bâtie sur un tissu solide d’entreprises industrielles, d’exploitations agricoles et de sociétés de services et sur le développement des infrastructures denses et efficaces de transports et de communication ; d’un autre côté, une exigence de solidarité distributive qui redresse les inégalités sans pénaliser sur le plan fiscal la production de richesses. Il n’y a pas d’antagonisme fatal entre ces deux logiques. Il est important de résoudre les contradictions apparentes dans des arbitrages propres à notre contexte. Dans tous les cas, une réforme de la méthode d’approche de ces problèmes se met en œuvre. Il s’agit de faire prévaloir un mode de fonctionnement fondé sur la mobilisation optimale des ressources, une réglementation prévenant les abus, une gestion transparente et une évaluation vérifiant le respect des engagements.
La perspective de création à l’horizon 2010 d’une vaste zone de libre-échange euro-méditerranéenne peut offrir un cadre sécurisant aux opérateurs économiques nationaux. L’ampleur des enjeux méditerranéens (économiques, sociaux, culturels, politiques et stratégiques) explique la portée politique du projet euro-mediterranéen. Mais les pays impliqués dans cette grande ambition éprouvent des difficultés à faire avancer de concert les trois piliers du partenariat, politique, économique et social. Le projet tend à se réduire à une dimension libre-échangiste partielle. Certes, le blocage du processus de paix au Proche-Orient, les positions diverses des États membres de l’Union européenne quant à la priorité à accorder à la région entravent la bonne marche du projet dans sa globalité. L’Union européenne ne parvient pas encore à renouveler sa vision globale et ses procédures de coopération économique avec ses partenaires des rives Sud et Est de la Méditerranée. D’une manière générale, elle peine à les convaincre de la pertinence des principes sur lesquels se fondent les conditionnalités de son soutien financier. Dupliquer les critères des organisations financières internationales, c’est admettre que la « pensée unique » a investi le domaine de la coopération bilatérale, et donc renoncer à respecter ce que le partenariat véhicule comme volonté de concertation, de dialogue et de convergence de points de vue.
D’un autre côté, les dynamiques à l’œuvre à l’échelle internationale portent en elles deux irréversibilités : l’une concerne le déplacement du pouvoir économique, de la sphère politique des États à l’intérieur des nations vers les sphères mondiales des institutions internationales et des intérêts privés. L’autre dynamique s’applique au déplacement des lieux de pouvoir de la sphère réelle, matérielle de l’économie vers une sphère virtuelle et immatérielle. En conséquence, l’autonomie de décision se réduit surtout dans les nations de petite dimension. La souveraineté garantie par le droit international est bousculée par l’irruption d’enjeux inédits parce que indivisibles : les défis de l’écologie, les choix de politique économique, l’évolution erratique de la finance, la gestion des biens communs de l’humanité ne sont plus susceptibles d’un traitement exclusivement national. En rationalité comme en éthique, ils appellent une prise en charge globale dans laquelle le principe de responsabilité collective se substitue à celui de souveraineté.
Or, le multilatéralisme qui se déploie sous nos yeux repose encore sur des ambiguïtés qui hypothèquent les transferts de souveraineté ; celle-ci ne saurait être sacrifiée sur l’autel d’une stratégie de cavalier seul. Il serait tout juste un jeu « d’hyperpuissance » où les plus faibles serviront les égoïsmes nationaux des plus forts. Les Nations Unies, les institutions de Bretton Woods et l’OMC ne remplissent que partiellement le rôle de substitut aux pertes de gouvernance nationale. Comment remédier à cette situation ? En appelant à une réforme des instituions internationales qui ne se limiterait pas aux aspects techniques de leur fonctions. En maîtrisant les niveaux pertinents d’articulation des préférences nationales aux normes internationales. En faisant de la région le lieu d’expression d’une souveraineté collective.