Gauche, centre-gauche et Olivier en Italie : quelles perspectives ?

Gauche, centre-gauche et Olivier en Italie : quelles perspectives ?

Luca Einaudi

En 1996, la coalition de l’Olivier avait porté toute la gauche au pouvoir pour la première fois depuis le bref intermède des gouvernements du Comité de Libération nationale de 1944-1947. Il s’agissait pourtant déjà de l’un des plus mauvais scores en voix jamais atteints par la gauche considérée spécifiquement, séparée de ses alliés centristes. Les élections de 2001 se sont soldées par une courte défaite en voix (45,4% pour la Maison des Libertés contre 43,7% pour l’Olivier) mais large en sièges (368 contre 248 plus 11 sièges pour les communistes de PRC). Le retard en voix de l’Olivier (et de ses alliés potentiels) par rapport à la coalition de centre-droit alliée à la Ligue du Nord s’est considérablement réduit en 2001 par rapport à 1996. Berlusconi a gagné en formant une alliance électorale élargie alors que le centre-gauche s’est divisé. Pourtant, ces élections marquent, malgré la bonne tenue de l’Olivier dans son ensemble, un échec historique de dimension encore plus importante pour la gauche. Les Démocrates de Gauche, les socialistes, les verts et les communistes modérés du PdCI, pris conjointement n’ont atteint que 20% des voix, 25% si l’on ajoute les voix des communistes refondateurs de Bertinotti (PRC), alors que, encore en 1987, la gauche gouvernementale (socialistes et sociaux-démocrates) et celle d’opposition (communistes et verts) faisaient ensemble 48% des voix. Les Démocrates de gauche (DS) en particulier ont atteint, avec 16,6% des voix, leur plus mauvais score depuis leur début électoral en 1992.
La gauche italienne s’est divisée et s’est réunie dans les dix dernières années encore plus souvent que dans les phase précédentes de son histoire tourmentée. Cependant, après chaque scission, le nombre d’électeurs chute et le même phénomène se reproduit lorsque plusieurs partis de gauche fusionnent ou concluent une alliance électorale (au centre de l’Olivier, les choses sont un peu différentes). Si la tendance qui a commencé après 1987 (voir tableau) continuait à la même vitesse, en 2017 il n’y aurait plus de gauche en Italie, une extinction improbable mais non impossible étant donné la crise de leadership actuelle. Tel ne peut et ne sera pas le vrai futur de la gauche italienne, mais même le principal candidat à la direction des Démocrates de gauche, Fassino, admet qu’il faut changer ou périr.
Cette chute a commencé sous le double effet de la crise historique de la gauche communiste après 1989 et de celle de la gauche de gouvernement de l’époque (socialistes du PSI et sociaux-démocrates du PSDI), emporté par les scandales de Tangentopoli à partir de 1992. Malgré les succès de 1995-1996, le déclin a repris en raison des querelles sans fin entre partis alliés et n’a été que partiellement compensé par la nouvelle capacité de construire des alliances avec des partis centristes. Ces partis réunis dans le cartel de la Marguerite ont repris du poids en 2001, atteignant de façon tout à fait inattendue 14,5% des voix, en absorbant une partie de l’électorat de gauche ainsi que de son ancienne classe dirigeante. Toutefois, la Marguerite reste à près de 80% composée d’anciens membres de la Démocratie Chrétienne.
Cet article analyse les résultats des gouvernements italiens de centre-gauche, les erreurs politiques et le rôle que l’Olivier doit nécessairement recommencer à jouer au-delà de l’articulation entre le centre et la gauche de la coalition. À un niveau plus général, les politiques italiennes sont comparées dans un contexte européen, en reliant les idéaux de la gauche aux politiques spécifiques en faveur de la modernisation de l’intervention publique dans l’économie devant la globalisation et la peur de la croissance des inégalités et de l’affaiblissement de la protection sociale.

Modernisation, dispersion et amenuisement

Avant de discuter les perspectives de la gauche italienne, il est nécessaire de faire un très bref détour pour parcourir les succès et les déboires électoraux de la gauche dans la période républicaine (à partir de 1946). Le tableau ci-dessous résume les résultats obtenus en 55 ans d’élections par les nombreuses familles politiques de la gauche italienne. Les deux aspects les plus évidents en sont la forte tendance à la dispersion et aux scissions ainsi que l’échec électoral systématique de toutes les agrégations entre partis de gauche, du Front Démocratique Populaire entre socialistes (PSI) et communistes (PCI) en 1948, aux unions entre socialistes (PSI ou SI et SDI) et socio-démocrates (PSDI) ou verts. La tentative d’identifier et de comparer le poids de la gauche en Italie d’une élection à l’autre se heurte constamment à la division entre une gauche d’opposition et une gauche de gouvernement qui a empêché pendant plus de quarante ans de considérer socialistes, socio-démocrates, communistes et verts comme étant du même bord politique. Ces différentes composantes d’une gauche plurielle à l’italienne ne se sont retrouvées toutes ensemble au gouvernement que pour les deux ans et demi du gouvernement Prodi (1996-1998). La composante d’extrême gauche du Parti de la Réfondation Communiste (PRC) a repris le dessus en 1998, en continuité avec la position des groupuscules gauchistes des années 1960, 1970 et 1980, en ramenant le PRC à l’opposition en arrêtant de la même manière l’expérience Prodi, malgré une scission de dernière minute. Contrairement aux attentes, le passage d’un système électoral proportionnel à un système uninominal n’a pas réduit le nombre de partis. Aujourd’hui, à côté des verts, il y a trois partis issus de l’ancien PCI et deux de l’ancien PSI.

L’héritage du gouvernement de l’Olivier

Pour évaluer pleinement les raisons de l’échec électoral du 13 mai 2001, on ne peut se limiter à rappeler que le Pôle des Libertés uni à la Ligue avait déjà largement devancé l’Olivier en 1996 et que seule la division de la droite avait alors permis cette victoire. L’arithmétique électorale ne peut à elle seule expliquer les échecs politiques. Après six ans et demi de gouvernement (Dini 1995-1996, Prodi 1996-1998, D’Alema 1998-2000 et Amato 2000-2001), les dirigeants de l’Olivier étaient convaincus de pouvoir mettre à leur actif des résultats excellents en termes d’assainissement financier, de réformes structurelles et de modernisation du système économique. Il est nécessaire d’en faire un examen critique.
L’assainissement financier de l’économie avait été quasiment complet avec la chute du déficit budgétaire de 7,6% du PIB en 1995 à 1,5% en 2000 et une réduction constante du rapport dette/PIB. À la réduction de l’inflation dans la première partie du mandat avait suivi la deuxième phase de la politique économique de l’Olivier, avec la baisse du taux de chômage (de 11,9% à 9,9% en 1999-2001), grâce à la création de 1 350 000 emplois sur cinq ans, bien plus que le million promis par Berlusconi en 1994. Ces résultats avaient permis à l’Italie de participer à l’euro dès son lancement en 1999, contre toute attente, et de ne plus introduire des mesures d’austérité supplémentaire et de commencer à réduire la pression fiscale sans risques de dérapages financiers. Pourtant, l’inévitable assainissement financier s’est accompagné en l’Italie de la plus faible croissance économique de l’Union européenne et n’a permis que de modestes actions redistributives. La pauvreté en particulier n’a pas régressé sous les gouvernements de l’Olivier. Le léger dérapage des comptes publics en 2001 pour financer des mesures de réduction des impôts et de soutien aux familles en vue des élections a été utilisé par le centre-droit pour essayer de démolir la réputation de compétence financière de la gauche et de créer des espaces de dépense supplémentaires une fois au gouvernement.
La réforme du marché du travail a été longuement discutée, sans pourtant s’accompagner de réformes d’ensemble. Le gouvernement a introduit des éléments de flexibilité, avec les contrats de travail à temps partiel ou limité ou l’introduction de services de travail temporaire, sans arriver à remettre de l’ordre dans le système des amortisseurs sociaux (indemnité de chômage, caisse d’indemnisation et d’aide à l’intégration pour le chômage technique temporaire, subventions et soutien à la mobilité). Le niveau de protection à accorder aux travailleurs en opposition à la flexibilité prônée par ceux qui veulent fournir des opportunités de changement et d’entrée dans le marché du travail pour les exclus (jeunes, femmes, sud de l’Italie) divise même les Démocrates de Gauche. Massimo D’Alema a incarné l’option modernisatrice devant Cofferati, lui-même membre des Démocrates de gauche et secrétaire général du principal syndicat italien, la CGIL, que D’Alema a accusé d’être conservateur, en créant un conflit qui a sûrement pesé sur les mauvais résultats des Démocrates de gauche.
La modernisation du système économique a été menée en créant des autorités indépendantes de régulation du marché et en privatisant l’ensemble du système bancaire public et la plupart des grandes entreprises publiques, en poursuivant la libéralisation des marchés pour ne pas permettre la reconstitution de monopoles prédateurs privés. Pourtant, bien que l’Italie ait réalisé le plus massif programme de privatisations de l’OCDE et que le degré de libéralisation dans plusieurs secteurs soit supérieur à celui réalisé en France et en Allemagne, les avantages attendus en termes de compétition et de réduction des prix pour les consommateurs et d’élargissement des acteurs productifs et financiers n’a été que partiellement atteint. Les banques se sont élargies par fusions successives mais restent largement contrôlées par des fondations dont les dirigeants sont nommés en fonction de critères politiques. Les entreprises traditionnelles des grandes familles ont pris le contrôle des entreprises privatisées et le risque de transformer des monopoles publics en quasi-monopoles privés devient de plus en plus concret. Les privatisations sont devenues le plus souvent de simples instruments financiers pour réduire plus rapidement le rapport dette publique/PIB.
La modernisation de l’administration publique, avec la réforme de la gouvernance, la simplification administrative, l’ouverture de services unifiés et simplifiés pour suivre l’activité des entreprises et la diffusion de l’autocertification dans les actes publics a été importante. Le public ne semble pourtant pas avoir encore pris la mesure des changements, qui tardent à arriver jusqu’aux guichets.
Le maintien du service public et de la cohésion sociale a été assuré par le centre-gauche grâce à une concertation systématique avec les partenaires sociaux, en assurant le maintien du niveau de prestation sanitaire nationale publique. Deux réformes des retraites ont été réalisées, en 1995 et 1997, pour faire face au vieillissement de la population et à la dénatalité. L’âge de la retraite a été repoussé de cinq ans, les conditions sont devenues moins généreuses, le niveau des prestations étant davantage corrélé aux contributions. Ces réformes garantissent la stabilité financière à long terme de la sécurité sociale et la stabilité d’ici à 2050 de la dépense pour les retraites en pourcentage du PIB. Là aussi, il s’agit d’une réforme de gauche, concertée et consensuelle et qui assure le maintien d’un système viable à long terme.
Une remise au centre de la construction européenne et des relations internationales a été recherchée par la participation à l’euro, la nomination de Prodi à la présidence de la Commission européenne, une politique d’ouverture d’avant-garde vers des pays à ramener à la démocratie et aux rapports internationaux comme la Libye et l’Iran, et la participation à la stabilisation des Balkans avec le contingent de maintien de la paix le plus important dans la région.
Deux problèmes clé, séparés dans les faits mais réunis aux yeux de l’opinion publique par les discours des droites européennes, sont restés les points faibles de la gauche italienne et, dans une moindre mesure, de beaucoup d’autres gouvernements européens de gauche. Le sentiment d’insécurité et la peur de l’immigration frappent une population vieillissante et qui a peur du changement et des menaces de la globalisation. L’augmentation de la criminalité souvent ne se retrouve pas dans les statistiques officielles, qui montrent au contraire une baisse, récente et limitée, mais qui évolue en parallèle avec la baisse du chômage. C’est donc largement un problème de perception, auquel certains gouvernements de gauche ont répondu par une politique relativement dure, même si l’Olivier n’a pas fait ce choix. L’immigration en Italie est un phénomène qui n’a pris de l’ampleur que dans la dernière décennie et qui demeure de dimension limitée par rapport au reste de l’Europe. La peur de l’autre, de la compétition pour le travail et de l’illégalité, d’un côté, s’oppose de façon schizophrénique avec le respect des droits de l’homme, la solidarité diffuse dans la société italienne et le besoin de main-d’œuvre de l’Italie du centre-nord, de l’autre. Il reste que l’attitude favorable à l’immigration est aujourd’hui l’une des caractéristiques identitaires plus fortes des électeurs de gauche. L’Olivier a essayé de contrôler les flux sans parvenir à convaincre l’opinion qu’une politique de quotas de travailleurs immigrés et d’intégration raisonnable, associée à un système d’accords internationaux contre l’immigration clandestine, pouvait permettre de maîtriser le phénomène.

Les erreurs politiques

Mais au-delà des résultats de l’action gouvernementale au sens strict, l’échec de l’Olivier a été surtout le résultat des divisions entre partis et entre leaders. Les combats des chefs, auxquels se sont livrés les dirigeants politiques de la coalition, ont ralenti, puis interrompu l’action de Prodi et quasiment paralysé celle de D’Alema. La rivalité entre D’Alema et Veltroni au sein du PDS-DS, celle entre D’Alema et Prodi sur la transformation de la coalition en parti unifié, les querelles des Démocrates de Prodi avec les centristes comme Cossiga ou Marini sur le projet du centre-gauche, ou des socialistes de Boselli qui refusaient qu’un ancien communiste comme D’Alema soit leader de la coalition, ont eu un effet dévastateur sur l’opinion publique, comparable à celui du Congrès de Rennes de 1991 pour le PS francais. Sous le gouvernement D’Alema, les réunions des leaders de la majorité alignaient douze chefs de partis en désaccord permanent. Les querelles personnelles et politiques se sont soldées d’ailleurs par l’abandon de l’Olivier de la part de cinq partis, coup sur coup (les communistes du PRC en 1998, les centristes du CDU et de l’UDR de Cossiga, provenant de la droite, en 1999, le parti de l’ancien juge de Mani Pulite Di Pietro en 2000 et le Parti Républicain de La Malfa en 2001). Ces échecs de la stratégie de construction des alliances ont ressoudé les partis survivants mais ont coûté très cher en voix et en sièges, car l’unité enfin atteinte avec Amato Président du Conseil et Rutelli candidat gardait une apparence de trêve électorale et Bertinotti et Di Pietro, en se présentant seuls, ont recueilli inutilement 9% des voix.
Le rapport avec Berlusconi n’a pas été caractérisé par l’intransigeance morale et politique que la multitude de procès, les conflits d’intérêts et sa prédominance médiatique (ses trois télévisions) exigeaient. La gauche a longuement négocié avec lui alors qu’il était affaibli par la défaite de 1996 et par les difficultés financières de ses entreprises (légitimation par la Commission bicamérale pour la réécriture de la Constitution) et a remis au centre de l’attention les incompatibilités de Berlusconi avec la fonction de Premier ministre seulement à la veille des élections, après qu’il est redevenu le plus fort et que toute attaque à son encontre apparaît dictée uniquement par la crainte de perdre les élections. De même, se concentrer sur l’assainissement financier et renvoyer la distribution du dividende social aux derniers mois avant l’élection n’était pas crédible et les bénéfices de l’opération ne sont arrivés que lorsqu’une partie de l’électorat avait déjà viré à droite. Le calendrier des réformes aurait dû être mieux maîtrisé pour produire des résultats avec une bonne année d’avance sur les élections.
L’incapacité de communiquer sur les résultats de l’action gouvernementale a été une des causes de la défaite, parallèlement au rôle des télévisions de Berlusconi. Il faut aussi se rendre à l’idée que la mauvaise gestion de l’économie est une raison suffisante pour perdre une élection, mais que le contraire n’est pas nécessairement vrai : une économie prospère n’est pas une condition suffisante pour la réélection d’un gouvernement de gauche (Gore et Rutelli).
Enfin, les raisons structurelles du retour de Berlusconi ne sont pas à sous-évaluer : historiquement, l’électorat italien ne bouge que de façon fort limitée et n’a jamais donné une majorité absolue de voix à la gauche dans toute son histoire (cf. tableau). La victoire de 1996 était due à la division de l’électorat de centre-droit entre Ligue et Pôle. Les raisons de cette tendance sont souvent citées : un électorat essentiellement centriste, qui regarde surtout à droite, sans vouloir réellement y aller. L’individualisme anarchique répandu dans la société italienne, doublé d’un « familisme amoral », qui privilégie l’intérêt particulier et de la famille sur l’intérêt général, détermine un refus massif de subir individuellement des règles que l’on apprécie pour les autres. Le centre-droit incarne le désir populiste de se libérer de toute contrainte et de toute complication, des impôts et de l’intervention publique ainsi que le refus de subir les limitations de vitesse sur l’autoroute, de parking dans le centre des villes, ou les restrictions aux constructions pour respecter l’environnement.

La gauche, le centre-gauche et l’Olivier : quelle architecture de partis ?

Y a-t-il encore de l’espace pour une gauche autonome en Italie ? Les dimensions de l’échec de la gauche, considérée de façon isolée, par rapport à 1996 doivent conduire à une réflexion sérieuse. En fait, il serait inconcevable en Italie de penser une gauche autosuffisante, coupée d’un électorat qui souvent se sent de centre-gauche mais refuse une affiliation partisane particulière, et des formations politiques du centre tournées vers la gauche. La coalition de l’Olivier reste la seule réponse possible en Italie. Le projet de transformer la Marguerite de coalition de quatre partis centristes en entité unique à l’intérieur de l’Olivier se développe sous l’impulsion de Rutelli grâce à son bon résultat électoral et la gauche se doit d’encourager ce projet et d’y collaborer.
Amato et D’Alema ont proposé de créer un parti unique de la gauche, parallèlement à la Marguerite, en unifiant les Démocrates de gauche, les socialistes du SDI, les communistes modérés du PdCI et les Verts. La gauche des Démocrates de gauche même semble favorable à une fédération de partis de la gauche, sans remettre en cause les DS eux-mêmes, et quelques ouvertures viennent du SDI et du PdCI alors que les Verts tiennent à leur irréductible différence. Cette union serait cependant la troisième phase de la transformation du PCI entamée en 1989, avec la naissance du PDS en 1991 et des DS en 1997. Ce chantier infini a pourtant confirmé le problème de l’identité de la gauche et de la direction du parti. De plus, l’union des appareils politiques ne se transforme pas en augmentation des soutiens, comme d’innombrables précédents l’ont illustré, depuis la défaite du Front Démocratique en 1948 et jusqu’à l’échec des listes écolo-socialistes de 2001. Plus que sur l’agrégation des reliques des anciennes traditions politiques, le renouveau de la gauche reposera sur des programmes concrets et réalistes, à l’intérieur de la famille socialiste européenne et avec une direction qui maintienne une ligne cohérente et crédible, capable d’élargir les alliances vers des partis qui n’appartiennent pas à l’Olivier et de recommencer à attirer les jeunes qui, en Italie comme dans le reste de l’Europe, désertent les partis traditionnels.
De même, en l’état actuel et de manière prospective, la forte identité des partis et, plus simplement, des différentes fractions de l’électorat italien, ne permet pas d’imaginer une réduction de toute la coalition au parti unique de l’Olivier, gauche et centre confondus, perspective que Prodi a longtemps voulu caresser. Cela dit, la force de l’Olivier tient à sa capacité de s’attacher des militants et des électeurs qui se sentent de centre-gauche, qui aspirent à une Italie plus juste et plus normale, sans vouloir adhérer aux partis qui composent l’Olivier, ni même voter pour eux. Leur nombre est croissant et, en 2001, ils représentaient 3,7% de l’électorat, avec quasiment autant de voix que la Ligue du Nord.
La modernisation du programme de la gauche a été faite par phases successives à partir de 1989 et ne requiert pas une refondation, mais une adaptation et des innovations plus approfondies que le temps passé dans l’opposition offrira. Ce qu’il faut éviter à tout prix c’est le retour en arrière, le recentrage vers les thèmes du passé par une recherche de racines identitaires guidée par la peur de disparaître, sans le courage d’innover. La mission de la gauche est par définition la recherche du changement pour assurer un monde meilleur. Il faut approfondir le lien avec la social-démocratie européenne en évitant un dérapage vers un simple libéralisme de gauche, progressiste sur les questions de société mais trop libéral en économie, en renonçant à toute protection des droits et des intérêts des plus faibles, sur le marché du travail et dans l’État-providence

Quel modèle théorique pour guider l’action de la gauche ?

Le clivage gauche-droite a été dénoncé comme étant vide de contenu dès la naissance du concept. Son dépassement a été régulièrement annoncé, souvent associé à la fin des idéologies. Pourtant, cette différence fondamentale persiste, même après l’éclipse des objectifs révolutionnaires. Le retour au gouvernement de la gauche en Occident entre 1996 et 1998, sous plusieurs formes, avec l’Olivier, la réélection de Clinton, le New Labour, la gauche plurielle et le Neue Mitte de la SPD, témoigne de la recherche d’une gestion de gauche de la globalisation et des changements à apporter à l’État-providence, que la gauche peut réaliser de façon plus consensuelle et en offrant plus de garanties aux plus faibles. C’est dans les moments de changement politique que la substance de cette différence émerge à nouveau : les premiers choix des gouvernements Bush et Berlusconi en faveur des projets de défense spatiale, d’élimination de formes de protection de l’environnement, d’abolition de l’impôt sur les successions, en témoignent.
Les axes principaux de la dichotomie entre droite et gauche font référence avant tout à l’attitude envers l’inégalité, comme Norberto Bobbio le relevait . La droite considère que les hommes sont non seulement foncièrement différents mais que l’inégalité entre eux qui émerge dans la société par les mécanismes de marché, même cristallisés par les différents acquis de plusieurs générations, est moralement juste et économiquement efficace. La gauche au contraire se nourrit du sentiment que les différences doivent être respectées mais que de fortes inégalités ne sont ni justes ni économiquement efficaces. L’inégalité est largement l’effet du hasard, de l’héritage et de processus sociaux qui ont peu en commun avec les capacités ou les efforts individuels. La présence de fortes inégalités entre composantes d’une même société ou entre différents pays n’est pas non plus économiquement efficace, car la cohésion sociale en souffre, les talents et les énergies de ceux qui n’ont pas suffisamment accès à une bonne éducation et au marché du travail sur la base d’une égalité des chances n’émergent pas et sont gâchés par un manque d’opportunités. La gauche recherche plutôt l’intérêt général que l’intérêt particulier, défend le peuple contre les élites, l’égalité contre l’inégalité, privilégie l’action collective par rapport à l’action individuelle. Naturellement, ces principes n’ont pas toujours une application pratique linéaire et l’interprétation même du concept d’égalité a évolué fortement au cours du vingtième siècle. Il ne s’agit plus de chercher un égalitarisme absolu, qui ne peut être atteint même en renonçant à la liberté et qui opprimerait les énergies créatrices, pas plus que de revenir à une société rigidement hiérarchisée. Les principes à défendre sont ceux de l’équité, de la justice, de l’accès égal aux opportunités mais aussi de la solidarité sociale envers les plus faibles. La base de tout est la lutte contre l’exclusion et la fracture sociale, sans qu’il faille rechercher systématiquement l’intervention de l’État ni le contrôle des entreprises.
La liberté est nécessairement le deuxième axe philosophique de l’action de la gauche d’aujourd’hui comme de demain. Il ne s’agit pas seulement d’un cadre politique démocratique mais aussi de la liberté d’entreprendre dans une économie de marché, du respect des droits des individus par l’État et par toutes les composantes de la société. Il s’agit d’une liberté exercée dans le respect de règles, car la liberté déliée de tout contrepoids et de toute limite n’est rien d’autre que la loi du plus fort.
La tentation est de conclure par la trilogie des valeurs fondamentales à la française, en citant la fraternité, mais ce concept peut être exprimé de façon plus large, par la recherche de la cohésion sociale, la solidarité, le refus du racisme, de la xénophobie et de l’exclusion sociale.
L’application et la transformation de principes nécessairement généraux en politiques spécifiques rendent compte des différentes versions ou nuances de la gauche actuelle. Le débat de ces dernières années a opposé plusieurs visions de la social-démocratie, de la troisième voie ou du socialisme à la française . Il ne faut pourtant pas se faire piéger par un nominalisme trop poussé. Il est futile d’essayer de placer sur une échelle mesurant la proximité plutôt avec le centre ou avec la gauche les différentes versions nationales de la social-démocratie européenne. Depuis 1945, les partis socialistes ont toujours pratiqué une politique de troisième voie entre les vieux dogmes socialistes du XIXe siècle et des éléments de libéralisme. Il peut y avoir des envolées rhétoriques plus ou moins fortes, en fonction des traditions et des situations nationales et des positions morales des leaders du moment, mais les politiques de fond sont essentiellement communes. Si la troisième voie de Blair et Giddens a déplu en Europe continentale, c’est aussi en raison de sa prétention d’être entièrement originale et d’une référence excessive au rôle conjoncturel de la nouvelle économie. L’accent mis sur la formation, l’adaptabilité, l’innovation et les opportunités est juste mais doit tenir compte du fait que la grande majorité des citoyens est encore liée à une vieille économie, avec moins d’opportunités et plus d’incertitudes. Au fil des années et des révisions, tous les partis du PSE ont laissé de côté le marxisme, la lutte de classe et la croyance que l’extension continue du rôle de l’État réduirait toutes les difficultés économiques et tous les conflits de répartition. Une limite au rôle de l’État et à l’interventionnisme existe bien : elle ne résulte pas seulement de la globalisation et du progrès technologique, mais aussi des évolutions démographiques et sociales communes à toute l’Europe. Le dilemme de la gauche actuelle est de transformer l’État-providence sans créer une peur accrue de l’insécurité et sans aliéner son électorat traditionnel. La peur du chômage, de la perte de la valeur des retraites et des avantages sociaux, de la réduction de la couverture contre la maladie sont des défis aussi importants que la réforme des institutions qui ont contribué à réaliser, après 1945, la lutte contre les cinq fléaux géants identifiés par Beveridge dans son célèbre rapport . Une politique de gauche doit accélérer un processus de réformes en lui faisant succéder des périodes de pauses, afin de laisser métaboliser les changements et répondre à la crainte sociale par la construction de systèmes de protection suffisamment rassurants.
Les politiques économiques que la gauche devra poursuivre seront en continuité avec l’action de ces dernières années. Le rôle économique de l’État devra rester en faveur des faibles et du plus grand nombre. La discipline budgétaire restera la condition nécessaire pour toutes les autres politiques, car des déficits croissants, l’accumulation de la dette publique, un service de la dette et des taux d’intérêts élevés finissent par frapper en dernier ressort les groupes plus faibles, par la réduction des services publics et l’augmentation des impôts qui en résultent. Le même argument vaut pour la système de soins, de prestations sociales et de retraites, car des bases financières solides sont indispensables pour les protéger contre les tentatives de dépècement, de privatisation partielle et de réduction des niveaux de protection.
Les politiques de privatisation doivent être liées plus fortement à la lutte contre les monopoles, car sans cela les avantages attendus disparaissent avec la formation d’oligopoles et l’augmentation des prix et les privatisations perdent tout caractère progressiste. Avant de penser à privatiser services publics locaux et chemins de fer, la gauche devra vérifier si les avantages en termes de réduction des prix à la consommation, d’efficacité, de transparence et de concurrence peuvent être effectivement atteints.
La gauche doit tendre vers l’égalisation des chances de départ de tous les citoyens, par la qualité de l’éducation et la formation, y compris par des programmes de lifelong learning, même devant un progrès technique qu’il faut continuer à soutenir tout en activant des politiques pour combattre le digital divide . La diminution des inégalités de fortune de départ doit rester un objectif à poursuivre avec des instruments comme l’impôt sur les grandes fortunes et les droits de succession, sans renoncer à intervenir sur les résultats de la compétition entre individus, en maintenant le rôle redistributif de l’impôt.
L’objectif du plein et bon emploi est nécessairement central et ne peut se réaliser que par une combinaison de croissance soutenue et de réformes structurelles qui rendent plus flexible le marché du travail sans introduire de précarisation et de fossé entre les anciens travailleurs dont les droits sont assurés et les nouveaux arrivés dont les droits sont limités par les réformes plus récentes. La concertation tripartite entre l’État, les employeurs et les syndicats est la condition pour que ces changements soient accomplis avec le plus grand consensus possible et sans traumatismes. Une administration publique réformée et plus qualifiée est une autre condition nécessaire pour gérer une politique active de l’emploi.
Le soutien plus fort et explicite aux familles avec enfants est une urgence en particulier pour l’Italie qui, avec une natalité de 1,2 enfant par femme, se doit d’adopter une politique nataliste sans complexes (crèches, aides aux femmes qui travaillent, aménagement du temps de travail et de vie), sans se laisser décourager par les réminiscences historiques des politiques natalistes mussoliniennes. L’avortement reste un argument à ne pas porter sur le devant de la scène, car il divise plus qu’il ne rassemble, mais aussi un droit à défendre.
La gauche doit être toujours du côté des droits et de l’innovation en matière sociale, soutenir la recherche scientifique (encore une fois à l’intérieur de règles définies), l’usage de drogues légères à fins médicales, les nouvelles formes de famille, réaffirmer le droit à la simplicité administrative et à la transparence de l’information, s’engager pour les droits de l’homme ainsi que pour ceux du citoyen par rapport à l’État.
La protection de l’environnement reste une priorité, indépendamment de la présence de partis écologistes dans les coalitions de gauche, et leur présence doit être appréciée comme élément stimulant et non comme frein. Les préoccupations écologistes doivent faire partie de la politique industrielle et de l’énergie comme de celle des transports et des grands travaux dès la phase de conception, indépendamment du succès international des accords comme celui de Kyoto.
La construction européenne est un choix structurel de modernisation pour l’Italie et doit être poursuivie. Elle est cependant incompatible avec un fédéralisme intérieur (dévolution du pouvoir aux régions) trop poussé. L’État central resterait désarmé et privé d’instruments, sans capacité d’initiative par rapport à l’Union européenne et sans possibilité de coordination des régions et de maintien de services sociaux homogènes sur le territoire national. Les projets actuels de fédéralisation de la Constitution italienne représentent un risque s’ils ne se fondent pas sur une subsidiarité accompagnée de forts liens qui permettent une solidarité effective des régions plus riches avec le Mezzogiorno.
La globalisation reste un phénomène essentiellement positif, qui se manifeste par l’internationalisation des échanges commerciaux et l’ouverture vers l’extérieur. La refuser en tant que telle serait une régression. Il faut en accepter la direction générale tout en développant des règles et en définissant les limites aux mécanismes de marché, en intégrant les exclus de la globalisation et en freinant l’augmentation de l’inégalité à l’intérieur des pays et entre pays. Il faudra :
1. créer des systèmes de sauvegarde par rapport aux effets plus déstabilisants des mouvements internationaux des capitaux, tels que la taxe Tobin, qui sert à ralentir les mouvements spéculatifs, mais qui requiert une application généralisée par tous les principaux pays pour être efficace ;
2. instituer des clauses commerciales internationales qui permettent de sauvegarder les particularités nationales dans des secteurs délicats comme « l’alimentation de niche » (produits traditionnels à implantation locale) et la culture, tout en sauvegardant le système d’arbitrage et de sanctions internationales de l’OMC, sans lequel le libre-échange subirait de sérieuses atteintes. Il faudrait ainsi attribuer des privilèges commerciaux asymétriques en faveur des pays plus pauvres ;
3. définir une politique plus ouverte de mouvement des personnes et d’immigration, en remplaçant les politiques d’immigration zéro par des ouvertures réglementées ;
4. mettre en place une gouvernance globale plus démocratique : un G7-G15 au lieu d’un G7-G8 inclurait les représentants des pays en développement, sans empêcher les réunions plus restreintes.
Les réactions aux attaques terroristes internationales portent un coup à l’internationalisation de l’économie, mais pourraient faciliter l’adoption de mesures correctives en modifiant l’attitude des États-Unis. Il faut toutefois être conscient que ces mesures auraient des résultats importants mais n’élimineraient pas les défauts des marchés internationaux. Le G8 de Gènes nous rappelle que la lutte pour les grandes causes a toujours su mobiliser les jeunes et la gauche à vocation gouvernementale n’arrive pas à trouver de grands thèmes comparables, ni à ramener une génération entière à l’action collective et à la politique. La mobilisation pour la défense de l’État-providence a besoin d’une menace immédiate (crédible seulement quand la droite est au pouvoir), la défense de la paix ne se déroule plus sur notre sol et, à l’étranger, elle exige des méthodes trop ambiguës pour être acceptée par de jeunes enthousiastes (guerre du Kossovo, ingérence humanitaire). Le combat pour la justice et contre les inégalités nourrit plus facilement l’imagination et les émotions par la contestation de la globalisation que par des réformes technocratiques. Il ne faudra pas lier le futur développement de la gauche à la contestation extrême, qui a faibli d’elle-même après le 11 septembre, mais écouter sans se faire guider par le désir de révolte.

Quel avenir pour la gauche italienne ?

L’avenir de la gauche italienne se joue autour de cinq défis principaux :
1. rester à l’intérieur de la gauche européenne, c’est-à-dire du socialisme démocratique, sans se faire emporter à la suite de la défaite électorale dans une dérive gauchiste, dans le style du Labour Party de Foot en 1979-1983 ;
2. sceller l’alliance structurelle avec les centristes en relançant l’Olivier, en ramenant Di Pietro dans la coalition, sans perdre contact avec le peuple de gauche et en cherchant des alliances tactiques avec Refondation Communiste, sans lesquelles l’Olivier n’a jamais eu les voix suffisantes pour obtenir une majorité ;
3. ne pas tout miser sur des opérations de fusion entre partis de gauche, mais éviter à tout prix les divisions et les querelles de personnes. L’époque des partis politiques n’est pas achevée, car la démocratie sans partis se transforme en république des notables ou en régime placé sous l’emprise d’un leader charismatique aux pouvoirs illimités ;
4. se préparer à de longs débats sur les contenus en gardant le cap sur les droits civils, la modernisation et la croissance économique, l’écologie, mais aussi et surtout sur les questions de redistribution, ce qui passe par la protection des services publics ;
5. rechercher des instruments de communication alternatifs devant la domination des télévisions publiques et privées contrôlées par Berlusconi.