Le dilemme progressiste : Observations sur les politiques de changement et la crise de confiance

Le dilemme progressiste : Observations sur les politiques de changement et la crise de confiance

Werner A. Perger

Le sommet des gouvernements dits progressistes à Stockholm n’a pas consisté à discourir sur les diverses nuances de progressisme représentées – de la Pologne à la France, de la Grèce à la Grande-Bretagne. Un tel débat n’est apparemment pas nécessaire pour les « modernisateurs », comme aiment à se nommer eux-mêmes les « progressistes » de centre-droit. Effectivement, quel intérêt y aurait-il à accroître les différences, même si celles-ci ne sont pas aussi minces que les collègues de gouvernement le prétendent ? Les leaders, leurs conseillers et porte-parole ont besoin d’une plate-forme progressiste commune, surtout maintenant, où la cause progressiste est sur le point d’être testée sur le continent européen à la faveur d’une série d’échéances décisives, parmi lesquelles les élections en France et en Allemagne, dans les « États modèles » comme aux Pays-Bas et en Suède, dans les nouvelles démocraties que sont la Pologne et la République tchèque (cette dernière ne faisant pas encore partie du club des progressistes). Une polémique sur les définitions ne serait sûrement d’aucune aide à la cause progressiste. Pour les stratèges de la « gauche au pouvoir », redéfinir au fond le progressisme n’est pas d’actualité.
Ils ont peut-être raison. Ou bien un débat de fond sur le pouvoir nucléaire serait-il l’ultime paradigme pour définir qui est de gauche, qui est progressiste et qui ne l’est pas ? Ou un débat sur la légalisation de la consommation de cannabis ? Sur la stratégie adéquate pour se confronter aux critiques de la globalisation (et des gouvernements progressistes « proches du marché ») ? La rationalité de la taxe Tobin en tant que partie intégrante d’une stratégie politique destinée à reprendre un certain contrôle sur les marchés financiers ? Ou alors le pour et le contre de l’Union monétaire européenne ?

La gauche au gouvernement : l’unité avant les différences

De toute évidence, il y a des distinctions culturelles et en tout cas des différences rhétoriques au sein de la famille progressiste. Après tout – pour paraphraser la fameuse remarque de George Orwell sur l’égalité entre égaux, dans son célèbre livre The Animal Farm – tout le monde est conscient que certains progressistes sont plus progressistes que d’autres – et qu’ils en sont fiers. Ou du moins, ils croient l’être. S’agissant des partis, certains sont visiblement plus progressistes au sein de leur gouvernement progressiste, même quand le Premier ministre est chef du parti. Ceci crée des tensions et des crispations. Les fruits de l’arbre populiste de gauche sont peut-être sucrés, mais rarement sains. Je crains qu’un régime sans fruit du tout ne le soit pas non plus.
Aussi plurielle que soit la gauche au pouvoir, il lui est plus facile de trouver un terrain commun que l’Internationale socialiste, organisation de type ONU, ou même que le Parti socialiste européen. Car la gauche au pouvoir ou les modernisateurs de centre-gauche, comme on pourrait les appeler, ont une chose en commun, la philosophie pragmatique du club de Stockholm : la question est de gouverner. Ne pas gouverner – que ce soit par idéologie ou parce que vous êtes en opposition – fait aussi la différence. Comme les hôtes suédois du sommet progressiste l’ont écrit dans un article préparatoire cette année : « Une société qui ne peut garantir l’égalité des droits et des chances pour tous – quel que soit le contexte – risque de se scinder de l’intérieur ». Et c’est cela le progressisme : une politique active et préoccupée par la cohésion de la société démocratique, malgré ses diversités conflictuelles. Comme l’écrit un auteur allemand, la communauté et son bien-être seront pour le XXIe siècle l’équivalent du problème des classes et de la lutte des classes des siècles antérieurs.
Ce domaine commun, si j’ai bien compris les exigences de ce club exclusif de gouvernements progressistes, c’est la détermination à préserver l’idée d’État-providence (« le modèle social européen », comme on l’appelle souvent avec fierté) à un moment où des transformations économiques et socio-politiques accélérées défient justement ce système traditionnel de solidarité collective. Pour préserver les systèmes sociaux ou leurs promesses, là où les normes de sécurité sociale doivent encore être établies et mises en œuvre, le changement est absolument inévitable. Il ne s’agit pas de débattre du fait que le système doit être réformé pour le rendre compatible et compétitif au sein des marchés et de l’environnement économique général. La question est de savoir quel doit être le degré de radicalité du changement. De quels instruments a-t-on besoin ? Et aussi : jusqu’où peut-on aller avant de franchir la limite où une réforme du système induirait sa destruction ? À quelle vitesse appliquer la réforme ? Comment réagiront ceux qui seront touchés par les conséquences d’une telle réforme avant de pouvoir profiter de ses résultats positifs à long terme : les pauvres, les faibles, les handicapés, tous les bénéficiaires traditionnels des aides sociales, les « dépendants », comme on les appelle parfois ? Ils n’ont aucune idée du tableau macro-économique général, mais ils subissent en premier le moindre déplacement de la politique sociale, que ce soit de simples coupes budgétaires, une nouvelle philosophie (« droits et responsabilités ») ou, surtout, une nouvelle approche du travail et du social. Ils risquent d’être mécontents et de s’opposer à un tel changement. Pourtant, ce sont eux qui constituaient autrefois le noyau des électeurs des partis progressistes. Comment les inclure dans ce nouveau progressisme ? Voilà ce qu’est le dilemme progressiste.

Le progressisme entre changement nécessaire et mécontentement inévitable

D’après les recherches effectuées dans la plupart des pays et par presque tous les partis ou gouvernements représentés au club progressiste, nous savons que l’accélération du changement a un effet énorme sur les habitants de nos pays. En Allemagne, un analyste a intitulé les années 1980 et une bonne partie des années 1990 « décade de la peur », moment où la vieille économie et le modèle social traditionnel sont apparus comme plus ou moins inadaptés à l’avenir. À l’époque, on avait discuté du cas hollandais et de la crise du modèle scandinave et observé les efforts de déconstruction – et leur succès – de l’ère Thatcher. Il est clair que ce ne fut pas une période de gouvernement progressiste actif. Mais cela a sans nul doute changé notre société.
Depuis, le paysage politique a évolué. Politiquement parlant, les années qui sont suivi la seconde moitié des années 1990 ont été marquées par des succès électoraux progressistes dans de nombreux pays. Et pas seulement en Europe. Mais c’est surtout là que la donne a profondément changé. Avec la renaissance du concept de gouvernement actif – c’est-à-dire un gouvernement prêt à toucher à des explosifs politiques tels que les retraites, le marché du travail et la sécurité sociale – et avec la réapparition de l’idée d’une société juste, le conflit entre les réformateurs et leurs électeurs est devenu inévitable. À cette époque de transformations accélérées, amorcées par des forces que l’on ne peut tenir pour responsables, ni pénaliser dans une élection, un surcroît de changement pourrait faire déborder le vase, et ce d’autant plus qu’il est amené par votre propre gouvernement progressiste. Et vous sauriez à qui adresser vos plaintes. Vu la situation politique actuelle, il suffit d’observer les partis progressistes au pouvoir un peu partout en Europe : prenons les Hollandais impatients, les Grecs en colère, les Allemands mécontents. La relation entre les progressistes et le peuple (y compris les militants des partis progressistes) s’est modifiée. L’ancienne lune de miel progressiste paraît bien loin.

La société a peur

À titre d’illustration du dilemme progressiste, voici deux conclusions concernant l’opinion du public à propos de l’avenir de nos sociétés sous les auspices de l’accélération du changement technologique et social. L’une d’elles résulte d’un sondage effectué l’an passé par le célèbre Institut allemand Allensbach et publié dans le quotidien conservateur allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung (18 août 2000). L’autre, datant du printemps dernier, conduit par une plus petite unité, mais tout aussi professionnelle (Institut für Zielgruppenkommunikation Becker und Wind) pour la fondation Friedrich-Ebert (dépend du SPD), est fondé sur une série d’entretiens individuels intensifs et de discussions de groupes ciblées, concentrées sur ce qui pourrait bien être le sujet clé des sociétés européennes : « Sécurité et changement ».
Les deux études montrent une dichotomie intéressante. D’une part, il y a une vraie confiance dans les bénéfices du progrès technologique et scientifique, surtout dans le domaine de la santé. « Le climat de l’époque », écrit l’auteur de l’étude Allensbach, « est caractérisé par un pragmatisme sobre et un joyeux fatalisme ». Pour les modernisateurs, surtout ceux qui ne demandent qu’à poursuivre leurs travaux sur les gènes du maïs et de l’homme, c’est une bonne nouvelle.
Mais voici la mauvaise nouvelle : les deux recherches nous parlent de perspectives peu encourageantes quant aux effets du changement sur nos vies privées et sur la cohésion de nos sociétés. Quand on leur demande quel type de société ils entrevoient pour l’an 2010, la grande majorité des Allemands s’attendent à une dissolution du tissu social, à un malaise social accru, à un égocentrisme grandissant, au matérialisme, à plus de tensions et d’insécurité, à un plus grand fossé entre pauvres et riches. On n’a pas posé aux sondés et aux membres du groupe de discussion de questions sur l’avenir après une autre décennie de changement accéléré. Ils ont parlé du changement et de la sécurité aujourd’hui. Les techniciens de l’information – du secteur de la communication , les hommes d’affaires haut placés – ce qu’on appelle les « hauts potentiels » – et les ouvriers des vieilles industries ou la mère célibataire qui travaille ont le même sentiment : la solidarité faiblit dans notre société, l’égoïsme s’accroît, la loi du « coup de coude » prévaut dans les comportements, sur les lieux de travail et dans la société, l’État-providence est en recul et la polarisation des riches et des pauvres se généralise. « Comment élever mon enfant ? », demande un parent. « Dois-je lui apprendre à être une personne compatissante avec un sens de la solidarité ou à s’occuper de ses affaires et à jouer des coudes ? »
Pour les auteurs de l’étude, le phénomène le plus intéressant réside dans le fait que les deux groupes ont la même perception d’une menace imminente pour la cohésion sociale et se sentent personnellement affectés – les vainqueurs potentiels du changement autant que les perdants probables. Les vainqueurs craignent naturellement pour la qualité de leur vie – ils n’ont pas envie de vivre derrière des barbelés dans des zones sécurisées –, les perdants craignent pour leur existence. C’est peut-être là que se situe l’authentique coalition entre le « nouveau centre » et le vieil (l’ancien ?) électeur de base de la social-démocratie.

La défiance politique, obstacle au changement

Une autre question intéressante émerge des deux études : qu’est-ce que les citoyens attendent des hommes politiques et de la politique ? (C’est une étude sur les citoyens allemands, mais y a-t-il une différence énorme avec les Suédois, les Polonais, les Hollandais, les Britanniques, les Français, les Grecs ou les Néo-Zélandais ?) La réponse ne surprend pas : le niveau de confiance est très bas. Pour 70% des gens, c’est le progrès technologique et économique qui décidera de l’avenir. Seules 30% des personnes interrogées sont prêtes à croire à l’influence du politique. On pourrait estimer que ce n’est pas négligeable comparé à ce que les citoyens pensent de leur propre importance en politique : un maigre pourcentage de 15% croient à une certaine influence de ce qu’ils pensent ou veulent. Je ne compte pas ! Ce type de perception de soi ne suffit pas pour construire une société civile active. Les déclarations du groupe de recherche ciblé recueillies dans les entretiens et les discussions ne sont pas davantage encourageantes. Pour exemple, cet échantillon de déclarations : « Vous voulez la sécurité dans le changement ? Devenez homme politique ! » Et bien entendu : « La politique nationale est définie par les grandes firmes internationales. Elles décident de ce qui doit être fait ».
Les auteurs de cette étude en font le résumé suivant : il semblerait que la politique et les hommes politiques se soient dissociés du processus de changement. Leur compétence en matière de changement est quasiment nulle – et par là même la confiance en la capacité de décision politique des dirigeants disparaît. Les gouvernements de centre-gauche en Europe ont beau s’étiqueter « champions du changement » – terme utilisé par le Premier ministre Blair –, le message n’est apparemment pas passé auprès du public européen.
Pourquoi ? Les récentes années de gouvernement progressiste peuvent être considérées comme un succès dans la plupart des pays, avec une croissance continue, une embauche accrue, des budgets en excédent et la possibilité d’investissements dans les services publics, particulièrement l’éducation, la santé et la sécurité sociale. Pourtant, on assiste presque partout à un désintérêt, à une apathie, voire à un mécontentement ou à des protestations. Ce phénomène trouve visiblement ses origines dans la colère à propos de la globalisation et de ses conséquences sur les économies et les sociétés nationales. La protestation ou la déception, qui ne s’expriment pas par des manifestations ou de la violence dans les rues, mais par le retrait et l’apathie, pourraient se révéler à la longue plus dangereuses pour la démocratie que les manifestations radicales et violentes contre la globalisation et la réaction quelque peu impuissante des autorités, voire leur réaction policière excessive, comme on l’a vu à Seattle, Prague, Göteborg et récemment à Gènes, en Italie (pas au Zimbabwe ou en Biélorussie). Les problèmes qu’ont apparemment les « agents du changement » pour susciter la confiance du public et la volonté de prendre part au processus politique pourraient finalement se révéler l’obstacle décisif fondamental au projet progressiste.
Je me souviens de la première phase de ce nouveau débat sur la réforme, les nouvelles idées et l’hypothèse plausible que notre avenir post-idéologique se situerait « par-delà la gauche et la droite » (Anthony Giddens). À cette époque, juste après avoir quitté l’administration Clinton, Robert Reich avait publié un article plutôt bienveillant à l’égard de l’approche ultra pragmatique des New Democrats et du New Labour concernant les réformes sociales. Dans ce texte, R. Reich avertissait les modernisateurs que leur ligne politique, bien que raisonnable et correctement argumentée, ne serait pas populaire auprès du public. « La Troisième Voie n’est pas un mouvement de masse », écrivait-il en insistant sur les conséquences dangereuses de l’attitude élitiste de certains modernisateurs.
Quelque temps plus tard, je suis tombé par hasard sur une appréciation similaire dans un magazine britannique, un article intéressant de Matthew Taylor de l’Institute for Public Policy Research (IPPR), comité d’experts progressistes londonien. Publié presque un an avant les élections, il avait visiblement pour objectif de mettre amicalement en garde les modernisateurs du New Labour contre un certain détachement et, pire encore, une certaine arrogance. Selon Taylor, dans le monde nouveau de la politique post-idéologique, cette impression, quoique non méritée, pourrait suffire à conduire à une défaite ultra rapide.
Cela ne s’est pas produit en Grande-Bretagne. Mais dans des conditions continentales, le résultat des élections britanniques aurait été loin d’un raz-de-marée électoral. Dans les capitales européennes – avec le système de la proportionnelle –, les stratèges progressistes sont parfaitement conscients des implications politiques du mécontentement populaire et de la crise de confiance.

L’oubli du peuple

On serait en droit de se demander si les « nouveaux progressistes » ne seraient pas trop confiants ou trop sûrs d’eux, convaincus que leur mission de modernisation s’explique d’elle-même et s’ils n’ont pas perdu le contact avec le monde réel de la peur et de la pression. Les dirigeants politiques et leurs conseillers semblent parfois très éloignés et étonnés de la critique et de la résistance, voire agacés. C’est souvent légitime et j’ai tendance à compatir. Mais l’innovation technologique – et la réforme des organisations – ne représentent qu’une partie de la tâche à accomplir. L’innovation sociale est aussi importante. Tout comme le peuple, qui sera responsable du succès de chaque modernisation, que ce soit un projet pilote dans le domaine de la santé ou du multiculturalisme, un nouveau programme éducatif ou la révision de la stratégie politique en matière de lutte contre la drogue. L’autre jour, un expert politique à Amsterdam m’a dit : « Trop de projets naufragés jonchent le sol » – ils avaient été discutés à fond, bien conçus, mal exécutés et totalement ridiculisés. Les idées, c’est bien, mais en paraphrasant un célèbre slogan de campagne de Bill Clinton au sujet de l’application du dilemme progressiste, on pourrait dire : « Et la mise en œuvre, imbécile ! »
Une question se pose : est-ce que le peuple sait ce que les gouvernement progressistes font ? Les stratèges et penseurs politiques au sein de nos gouvernements savent-ils quoi dire aux gens et comment le dire ? Pourquoi est-ce nécessaire ? Ont-ils eux-mêmes une image cohérente, une conception prestigieuse de leur mission ? Y a-t-il une lecture convaincante, non seulement pour les vainqueurs de cette période de transition globale, mais aussi pour ceux qui ne connaîtront pas la réussite malgré tous les programmes de formation et les stages pour l’emploi fondés sur les nouvelles technologies auxquels on les a obligés à participer (ou sinon… !) ?
Les gouvernements progressistes font de gros efforts et connaissent certains succès. L’échange entre les participants du sommet de Stockholm en donne une idée, ainsi que les statistiques de la plupart de nos pays. Mais les esprits éclairés et les auteurs de motions perçoivent-ils que le « gel » auquel les gens font référence dans les interviews, les groupes de discussion ou les sondages d’opinion comme une partie intégrante de leurs expériences quotidiennes est un facteur politique sérieux, susceptible de façonner les comportements à l’égard de la politique ? Ont-ils une stratégie pour ce faire ? Un projet anti-gel ? Ou, comme le conseillait vivement un représentant du parti vert allemand lors d’une récente rencontre avec les stratèges du SPD, un « projet de réchauffement » ?
Les citoyens eux-mêmes pourraient y contribuer. Parfois, l’histoire nous le dit, ce sont les gens ordinaires qui suggèrent de petites idées susceptibles de contribuer aux grandes solutions. Après tout, dans l’un des articles préparatoires grecs pour Stockholm, on pouvait lire : « Gouverner n’est plus l’apanage des seuls gouvernements ». Voilà de la démocratie active et bien comprise. Ne serait-ce pas d’un élargissement cohérent de la démocratie dont nous avons besoin ? Un élargissement de l’intérieur, tout en préparant le processus d’élargissement vers l’extérieur (sans prêter trop d’attention à sa dimension démocratique ?) Cela pourrait-il fonctionner comme ligne directrice pour sortir du dilemme progressiste ?

Misère du journalisme

Voici venu le moment de faire un nota bene. Le dilemme progressiste ne peut être envisagé sans prendre en compte le rôle de plus en plus ambigu des médias dans les affaires publiques. La baisse de qualité du journalisme actuel dans les démocraties occidentales, autant sur le plan culturel que politique, a plusieurs raisons. Mais on ne devrait jamais oublier la raison essentielle du désintérêt souvent amèrement déploré des médias pour les questions politiques complexes et les discours sérieux sur la réforme et le changement : l’économie. Car la détérioration du journalisme analytique est dans une large mesure le résultat d’un processus économique objectif. C’est la conséquence de l’industrialisation des médias, qui ont de moins en moins de rapport avec le discours public, la liberté d’expression, ne parlons pas d’idées éclairées. Cela vient de la perception mouvante du rôle des médias et de l’idée des médias en tant que force démocratique propre, perception qui a changé au sein d’un groupe relativement petit de magnats de la presse, qui cumulent un pouvoir sans précédent. Pour eux, les médias ne sont qu’une entreprise profitable de plus. Dans leur esprit, l’indépendance journalistique et la responsabilité publique de contrôle du pouvoir politique et économique, quel que soient les intérêts des propriétaires, ne fait définitivement pas partie de cette industrie. Au contraire. Il y a une tendance croissante à industrialiser les mass media et à s’en servir pour répondre aux desseins de leurs propriétaires. On assiste à ce phénomène surtout dans les nouvelles démocraties d’Europe de l’Est et sur le territoire de l’ex-Union soviétique. L’une des plus anciennes démocraties d’Europe occidentale en fournit un exemple édifiant : la république italienne gouvernée par le magnat et star des médias, Silvio Berlusconi. La situation des médias dans ce pays montre combien l’interdépendance de l’économie, des intérêts et de la politique est actuellement sous-estimée par les forces progressistes. Pour Freimut Duve, le représentant de l’OSCE pour la liberté de la presse, les discours populistes de droite de l’Autrichien Jörg Haider, avec leur tonalité nettement nazie, sont en fait une menace relativement faible pour la démocratie en Europe comparé à la nouvelle situation en Italie et le contrôle plus ou moins total du chef du gouvernement sur la télévision de ce pays. Les gouvernements progressistes ont trop longtemps gardé le silence à ce propos et ne soutiennent même pas symboliquement ceux qui, comme ce représentant de l’OSCE, tentent de sensibiliser le public au sujet de ce cheval de Troie anti-démocratique post-moderne au cœur de l’Union européenne. C’est une honte. La nouvelle approche du marché, des affaires et de la finance implique-t-elle d’être favorable à ceux qui sourient gentiment de notre vision démocratique et qui – c’est le moins qu’on puisse dire – se soucient comme d’une guigne de nos valeurs sociales ?
Lord Dahrendorf, qu’on ne peut pas précisément qualifier de « progressiste », mais qui est indubitablement un penseur libéral et un démocrate convaincu, a averti à plusieurs reprises ces deux ou trois dernières années que le XXIe siècle, devant les conséquences sociales de la globalisation, pourrait bien marquer le début d’une ère autoritaire. Bien entendu, elle s’intitulerait encore démocratie – probablement « real-démocratie » ou « démocratie réaliste » ou une appellation de ce genre. Chaque petit pas fait dans cette direction ne sera pas aisément discernable. Mais dans certains cas, cela ne devrait pas se révéler trop difficile. Le contrôle du plus important conglomérat de médias par un chef de gouvernement – indépendamment du personnage ou de ses croyances politiques – constitue indubitablement un pas dans cette direction. Les « nouveaux progressistes » devraient être plus attentifs et – s’ils le sont – trouver un moyen adéquat d’exprimer leur inquiétude. La liberté des médias n’est-elle pas aussi une cause progressiste – même si cela signifie débattre de questions structurelles complexes et remettre en question le pouvoir de certains magnats ? Au bout du compte, cela revient à la question suivante : quel est le degré de progressisme des « nouveaux progressistes » ?

Traduit de l’anglais par Lucie Mollof