Une voix de gauche ? Oui ! Une voie pour la gauche ? Non !

Une voix de gauche ? Oui ! Une voie pour la gauche ? Non !

Gilles Finchelstein

Un trimestre après les élections britanniques et un semestre avant les élections françaises, il faut revenir sur la victoire de Tony Blair.
Il faut, d’une part, en mesurer l’ampleur : jusqu’à présent, les victoires du parti travailliste celles de 1945, de 1964 ou de 1974 , avaient été éphémères ; là, pour la première fois, le parti travailliste emporte un second mandat en conservant, avec 413 sièges sur 659, l’écrasante majorité conquise en 1997. En même temps, comme l’a remarqué Pierre Martin , il s’agit d’une « victoire dans l’indifférence » : la participation électorale continue de s’éroder, avec 69 % de votants, contre 71 % en 1997 et près de 78 % en 1992. L’interprétation de ce phénomène est certes complexe : tient-il à une forme de désaveu rampant de l’électorat populaire ? s’explique-t-il par une démobilisation conjoncturelle liée à la certitude du résultat ? Mais, s’inscrivant dans une tendance plus générale les dernières élections municipales en France, législatives en Italie et référendaires en Irlande ont également toutes été marquées par une progression de l’abstention , il devrait conduire à s’interroger sur les risques d’un alignement des démocraties européennes sur la démocratie américaine. Ou, pour être plus précis, sur ce que la démocratie américaine n’a pas de meilleur, c’est-à-dire, pour reprendre la formule de Daniel Gaxie, une nouvelle forme de « cens caché »…
Au-delà de l’ampleur de cette victoire, il faut en apprécier les effets, en Grande-Bretagne comme en France. Là-bas, Tony Blair a, comme jamais, les mains libres et les conservateurs sont déchirés, à la recherche à la fois d’un chef crédible et d’un positionnement cohérent. Ici, la gauche française se trouve questionnée par les observateurs et placée, par rapport à Tony Blair, devant une alternative simpliste : rendre les armes ou perdre les urnes. Dans ce débat, à vrai dire récurrent , les positions sont maintenant bien arrêtées. Pour les libéraux pour lesquels un bon socialiste est, par définition, un socialiste étranger , la « troisième voie » incarne un horizon radieux. Pour les socialistes, elle représente ce vers quoi la gauche ne doit pas aller une frontière interdite. Pour la gauche radicale, elle symbolise ce vers quoi la gauche est déjà allée un territoire exploré. Totem pour les uns, tabou pour les autres, la « troisième voie » se résume, pour tous, par une formule : le social-libéralisme. Mais après les élections législatives du 7 juin 2001, et, davantage encore, après une campagne centrée sur la rénovation des services publics, deux questions sont aujourd’hui posées : ce social-libéralisme est-il de gauche ? ce social-libéralisme constitue-t-il l’avenir de la gauche française ? Trop souvent instrumentalisé à des fins tactiques, Tony Blair suscite davantage de réflexe que de réflexion. C’est pourtant, je crois, une réponse nuancée qu’il convient d’apporter à ces deux questions : en effet, en face de la gauche radicale, il est nécessaire d’affirmer avec force que Tony Blair est une voix de gauche ; pour autant, en face de la droite libérale, il est possible de montrer que le blairisme n’est pas une voie obligée pour la gauche française.

Tony Blair est une voix de gauche

Cette thèse est parfois contestée. Certains ont vu en lui l’incarnation d’un « thatchérisme à visage humain » ; d’autres, pire encore, le « digne héritier » de Margaret Thatcher armé d’une « machine de guerre contre les valeurs de la gauche » ; les caricaturistes ont rivalisé d’imagination en l’appelant Tory Blair ou Tony Blatcher. Au-delà de son engagement personnel il a adhéré à vingt-quatre ans au parti travailliste et lui est toujours resté fidèle , trois arguments peuvent être invoqués à l’appui de cette thèse : son positionnement idéologique, son bilan gouvernemental, son programme électoral.
- Son positionnement idéologique. Il a été, à l’origine, ambigu : c’est entre voire contre le socialisme et le libéralisme qu’a été définie la « troisième voie » au milieu des années quatre-vingt-dix ; c’est à la place et non à côté de l’Internationale socialiste qu’a été rêvée la « troisième voie » ; c’est comme un modèle universel et non comme une voie britannique qu’elle a été présentée…
Aujourd’hui, cette ambiguïté a été levée. Dans un premier temps, David Miliband, ancien chef de la policy unit du 10, Downing Street, a évoqué « une voie anglaise pour combler le fossé qui s’était créé au cours du siècle entre deux courants de la pensée progressiste en Grande-Bretagne » ; autrement dit, pour réunifier « Lib » et « Lab », les libéraux et les travaillistes. Dans un second temps, Tony Blair lui-même a admis que le travail de refondation intellectuelle du socialisme ne se situe plus « à mi-chemin » entre social-démocratie et libéralisme mais consiste en « un renouvellement de la pensée social-démocrate, fermement ancré dans la tradition politique progressiste et dans les valeurs qui animent la gauche démocratique depuis plus d’un siècle » .
- Son bilan gouvernemental, à bien des égards, peut être revendiqué par la gauche.
Dans le domaine économique, une croissance moyenne de 2,6% depuis 1997 a permis à la Grande-Bretagne de créer un million d’emplois supplémentaires, de faire progresser son taux d’emploi et d’atteindre son taux de chômage le plus bas depuis vingt-cinq ans… le tout en améliorant substantiellement les comptes publics .
Dans le domaine fiscal, les foyers modestes ont bénéficié de la baisse de la première tranche de l’impôt sur le revenu ; les familles ont connu une augmentation des crédits d’impôts ; les chômeurs ont vu la création du working family tax credit qui encourage à la fois la justice sociale et le retour vers l’emploi.
Dans le domaine social, un salaire minimum a été instauré il bénéficie à un million trois cent mille Britanniques , la Charte européenne des droits sociaux a été ratifiée, un programme proche de nos « emplois-jeunes » a été mis en place et financé par une taxe sur les « profits excessifs » des entreprises privatisées par les conservateurs.
Dans le domaine monétaire, l’indépendance accordée à la Banque centrale s’est faite selon un modèle beaucoup moins « orthodoxe » qu’ailleurs : le Gouvernement a conservé la fixation de l’objectif de taux d’inflation et a imposé une transparence et une responsabilité exemplaires. Ainsi, alors que la Banque centrale européenne a arbitrairement arrêté un plafond de 2 % d’inflation sans débat ni argumentation , c’est le gouvernement qui définit une « fourchette » d’inflation laissant à la banque centrale le choix des moyens. Ainsi encore, alors que les travaux de la BCE demeurent excessivement opaques, la Banque d’Angleterre publie-t-elle les « minutes » de ses débats.
Dans le domaine institutionnel, le gouvernement s’est engagé dans la voie de la décentralisation et de la démocratisation, avec l’autonomie accordée au Pays de Galles et à l’Ecosse, avec l’élection du maire de Londres, avec la suppression des pairs héréditaires à la Chambre des Lords, avec l’intégration de la Convention européenne des droits de l’homme dans le droit britannique.
Reste, bien sûr, une question centrale pour la gauche : quel est l’effet de cette politique sur les inégalités ? Un rapport gouvernemental, publié en mars 1999, a montré que « douze millions de personnes, soit près d’un cinquième de la population, vivent dans un état de pauvreté relative et que les inégalités sociales ont augmenté d’un tiers entre 1977 et 1996 ». Il est sans doute encore trop tôt pour mesurer les résultats qui ne peuvent se produire qu’à moyen terme des mesures prises depuis 1997. Mais les premières estimations de l’Office national des statistiques semblent mettre en lumière un nouvel accroissement des inégalités entre 1996/1997 et 2000/2001. Que cette tendance se trouve ou non confirmée, il demeure symptomatique que la question des inégalités occupe une place seulement marginale dans la rhétorique blairiste ou alors réduite à la seule inégalité des chances…
- Son programme électoral, enfin Ambitions for Britain s’est rapidement concentré autour d’un thème la rénovation des services publics et de quelques chiffres de créations d’emplois publics – 6 000 policiers, 10 000 enseignants , 20 000 infirmiers, 10 000 médecins. Les conservateurs ont condamné ces engagements, au motif factuellement exact qu’ils devraient se traduire par une augmentation des dépenses publiques de 4% par an et par une dégradation du solde des comptes publics de 2,5 points de PIB en quatre ans.
Mais les travaillistes ont mesuré à la fois que les usagers ne supportaient plus l’état de délabrement de leurs services publics files d’attentes pour l’hôpital, retards chroniques dans les transports, inefficacité de la formation et que les dépenses publiques étaient peu élevées. Ils ont peut-être également tiré les leçons, d’une part, de l’élection de Ken Livingstone à la mairie de Londres qui s’était faite principalement sur le refus de la privatisation du métro londonien , d’autre part, et surtout, de l’échec de leur première législature qui avait vu, selon une étude de l’Institute for fiscal studies, le montant global de l’investissement public net par rapport au revenu national chuter à son niveau le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale .
Quelle que soit l’explication, les travaillistes ont, en tout cas, compris l’évolution de l’opinion et notamment la demande d’intervention publique que les accidents de chemin de fer, en particulier à Paddington en octobre 1999, et les difficultés du système de santé, mises en évidence lors de l’épidémie de grippe du début de l’année 2000, n’ont fait que renforcer. Ils ont eu raison. Les conservateurs ont fixé comme première priorité des réductions d’impôts importantes dans un pays où les prélèvements obligatoires sont déjà peu élevés. Ils sont apparus décalés et sans crédit dans tous les sens du terme pour remettre sur pied les services publics.
Tony Blair est, donc, une voix de gauche. Il serait même tentant de mettre en lumière une évolution, de son discours politique à son bilan gouvernemental et de son bilan gouvernemental à son programme électoral : la pratique serait plus à gauche que la théorie ; Blair II serait plus à gauche que Blair I . Et, donc, ainsi repositionné, le blairisme serait plus que jamais l’horizon du jospinisme. Cette tentation mène, je crois, à une impasse : le blairisme n’est pas une voie obligée pour la gauche française.

Le blairisme n’est pas une voie pour la gauche française

Disons-le d’emblée : rien ne serait pire, dans ce débat, que de céder aux caricatures. Il faut ainsi reconnaître les mérites de Tony Blair : son charisme personnel, sa netteté de ton, son audace idéologique. Il faut aussi souligner qu’il existe des convergences entre Tony Blair et Lionel Jospin : une exigence identique de modernité priorité aux nouvelles technologies et à la recherche ; objectif du plein emploi , une même volonté politique, une égale maestria tactique. Alors, pourquoi considérer qu’ils sont porteurs de deux projets non pas foncièrement irréductibles mais substantiellement différents ? Parce que, sur des questions importantes, le point d’équilibre est différent de chaque côté de la Manche.
- C’est vrai de l’équilibre entre le marché et le politique. Le New Labour affiche son enthousiasme pour le marché, au point, par exemple, de prôner la flexibilité du marché du travail ou de fixer sans condition et comme objectif prioritaire la « reprise des discussions sur le commerce international » . Les socialistes français reconnaissent, depuis longtemps d’ailleurs, les mérites du marché. Mais ils ne partagent pas l’idée que tous les secteurs de l’activité humaine ont vocation à devenir marchands. Et ils considèrent que, dans les secteurs marchands, il appartient au politique de réguler le marché, c’est-à-dire de fixer des règles.
Concrètement, cette différence de sensibilité pourrait bien réapparaître dans la manière dont Tony Blair va rénover les services publics. Bien des convergences vont sans doute apparaître des deux côtés de la Manche. Ainsi, les budgets établis par Lionel Jospin entre 1997 et 2001 ont-ils témoigné d’une capacité à définir des priorités budgétaires l’éducation, l’emploi, la justice et à s’y tenir dans un contexte de maîtrise globale des dépenses. De la même manière, en Grande-Bretagne, les budgets de la prochaine législature vont permettre un accroissement de l’investissement public dans les domaines de la santé, des transports ou de l’éducation. Mais cette rénovation des services publics va vraisemblablement aussi faire émerger des divergences réelles. La gauche française, notamment sous la houlette de Dominique Strauss-Kahn, a géré avec pragmatisme le secteur public en procédant à la priviatisation, ou à l’ouverture du capital, de grandes entreprises publiques non pour des raisons idéologiques mais parce que cela correspondait à l’intérêt stratégique, sur le plan industriel, de ces entreprises. La gauche britannique va aller au-delà en faisant pénétrer le marché au cœur non pas des entreprises publiques mais des services publics eux-mêmes. À partir d’un slogan « big investment must drive big reform » et d’un acronyme, le « PPP’s » le partenariat entre le public et le privé , il a commencé, par exemple, à mettre en place des contrats entre l’État et des entreprises aux termes desquels les entreprises assureraient non seulement la construction des écoles publiques mais également le recrutement des enseignants et l’ensemble des prestations scolaires.
C’est vrai de l’équilibre entre la nation et l’Europe. Tony Blair a changé le discours sur l’Europe et, dans le domaine de la défense au moins, la pratique traditionnelle de la Grande-Bretagne. Il n’empêche que, sur la plupart des questions économiques, sociales et politiques de ces dernières années, les gouvernements français et britanniques ont défendu des positions différentes. Création du Conseil de l’euro embryon d’un futur gouvernement économique européen , harmonisation de la fiscalité de l’épargne, lutte contre les paradis fiscaux, passage à la majorité qualifiée sur les questions fiscales, directive sur l’information et la consultation des travailleurs, sur tous ces sujets, les progrès réalisés ou les blocages constatés l’ont souvent été en dépit, ou en raison, des réticences britanniques. Lionel Jospin défend une « Europe-puissance », porteuse d’un modèle de civilisation. Tony Blair accepte une « Europe-espace », facteur de développement économique. Il serait stupide et injuste de ne pas souligner l’importance du changement des positions britanniques depuis la défaite des conservateurs ; il serait même nécessaire d’étudier la stratégie subtile de Tony Blair qui, sur de nombreux sujets, a réussi à construire des coalitions souvent bilatérales efficaces. Il n’empêche que le Premier ministre britannique va être confronté dans les prochaines années à deux défis majeurs. Le premier est celui de l’avenir de l’Europe. Depuis le début de l’année 2001, la plupart des chefs d’État et de gouvernement ont apporté leur éclairage sur cette question, à la fois sur le projet politique et sur le schéma institutionnel. Tony Blair, dans un discours un peu ancien, avait fait de même à Varsovie, le 6 octobre 2000. Mais si ses positions ont la force de la cohérence intellectuelle et du pragmatisme politique, elles sont aussi d’un grand classicisme britannique et, de ce fait, ne peuvent se trouver au centre du débat sur l’Europe . Le second défi est celui de l’euro. Désireux de laisser sa trace dans l’histoire, Tony Blair semble déterminé à impulser le mouvement. Mais il doit naviguer entre une opinion toujours majoritairement hostile et un ministre des Finances encore prudent et qui, finalement, a obtenu de faire procéder par le Trésor, et non par des experts indépendants, à l’évaluation des conditions posées par le gouvernement pour passer à la monnaie unique. Tony Blair va donc engager une course contre le temps puisqu’il lui faut non seulement convaincre le peuple britannique mais, qui plus est, rendre ce choix irréversible en réussissant l’introduction des pièces et des billets avant la prochaine législature…
Reste, enfin, pour mesurer si ces divergences sont conjoncturelles ou structurelles non plus à en détailler le contenu mais à en analyser l’origine. Ces divergences tiennent, je crois pour une très grande part, à des spécificités nationales : la France n’est pas la Grande-Bretagne.
Première spécificité : les socialistes français ont exercé longuement le pouvoir depuis 1981 et, s’ils ont été battus en 1993, ce n’est pas par défaut de réalisme mais par excès de conformisme économique ou, pour être juste et complet, par défaut de conformisme… aux règles de la morale ; les travaillistes britanniques ont connu une cure d’opposition de près de vingt ans et, s’ils ont été constamment défaits entre 1979 et 1997, c’est par une dérive gauchisante. Nous n’avons pas la même mémoire politique.
Deuxième spécificité : la France conserve une industrie puissante ; la Grande-Bretagne est devenue une puissance financière le poids du secteur financier dans le PIB est aujourd’hui équivalent à celui du secteur industriel. Nous n’avons pas les mêmes structures productives. Ainsi, l’opposition du gouvernement de Tony Blair à l’harmonisation de la fiscalité de l’épargne ne peut-elle s’expliquer par des raisons idéologiques mais par la seule défense d’intérêts nationaux puissants. Ainsi encore, il serait inconcevable pour des Français et pas seulement pour des socialistes français de définir comme condition à la monnaie unique la défense de la place financière nationale alors que cela n’est pas choquant dans un contexte britannique.
Troisième spécificité : la gauche française est « plurielle », organisée autour d’un mode de scrutin à deux tours ; la gauche britannique est exclusivement travailliste, structurée par un mode de scrutin à un tour qui favorise le bipartisme. Nous n’avons pas les mêmes spectres partidaires et, a priori, ces différences n’ont pas vocation à disparaître : à court terme, si la gauche l’emporte en 2002, la majorité ne sera pas moins mais davantage encore plurielle que depuis 1997 dans la mesure où, par exemple, la composante écologiste serait plus fortement représentée, aux dépens relatif du Parti socialiste ; à moyen terme, rien n’indique que l’épuisement de certaines composantes de la gauche plurielle ne débouche sur le renforcement du parti dominant il y a loin de la bipolarisation au bipartisme…
Quatrième spécificité : le libéralisme économique est, en France, un corps étranger non seulement à la gauche française mais, plus largement, à la culture politique nationale ; il est, en Grande-Bretagne, profondément ancré dans l’histoire du parti travailliste l’ambition de Tony Blair est de reconstituer le front entre « lib » et « lab » rompu au début du XXe siècle. Nous n’avons pas les mêmes histoires idéologiques.
Si le blairisme ne peut donc pas être importé tel quel en France, et ce autant aujourd’hui qu’hier, il est néanmoins possible de tirer quelques leçons des élections britanniques.
La première leçon est une leçon… de prudence dans les pronostics. Au printemps 2000, un an avant les élections, Tony Blair a connu une succession de difficultés, qui ont culminé à l’automne avec un effondrement dans les sondages. Qu’a-t-on pu lire alors ? Qu’il s’agissait d’une « chronique d’un échec annoncé » et que « Tony Blair aura servi à relégitimer des conservateurs hier politiquement moribonds, et rendu plausible le retour au pouvoir d’une droite revancharde et extrémiste » . Que la « magie Blair s’est éteinte au Royaume-Uni » et que « son image médiatique est en ruine » . Que le Premier ministre britannique vient de vivre son « Pearl Harbour » qui « cristallise la fêlure entre Tony Blair et son électorat » . Ces jugements n’émanent pas d’adversaires politiques ; ils ont été formulés par des universitaires ou des observateurs. Il n’est pas inutile de s’y replonger alors même que nous nous trouvons à moins d’un an des élections présidentielles et législatives et que des commentaires aussi définitifs vont se succéder semaines après semaines…
La deuxième leçon concerne l’importance du bilan dans le processus électoral. Chacun mesure qu’il existe en la matière une asymétrie : un mauvais bilan conduit mécaniquement à la défaite ; un bon bilan ne mène pas inéluctablement à la victoire. Mais après la défaite d’Al Gore aux États-Unis, la thèse selon laquelle le bilan n’avait aucune importance a commencé de gagner du terrain. Elle était choquante sur le plan théorique : le principe de la démocratie représentative est consubstantiel à celui de la responsabilité politique ; et la responsabilité politique ne peut s’appuyer que sur des actes, bref sur un bilan. Ce que montre la victoire de Tony Blair, après celle, pour les conservateurs, de José Maria Aznar en Espagne, c’est que cette thèse était également erronée sur le plan politique. Un bon bilan est utile, et même doublement utile : pour le passé c’est-à-dire pour ce qu’il a permis et pour le futur c’est-à-dire pour ce qu’il peut promettre. Un bilan crédibilise un programme.
La troisième leçon a trait à la stratégie de communication. Si Tony Blair a parfois donné le sentiment de privilégier la communication sur la politique, si le rôle excessif des conseillers en communication les fameux spin doctors a souvent été brocardé, il est intéressant de souligner comment le Premier ministre britannique a réussi cet exercice difficile que constitue l’articulation du bilan et du programme. Pour toute majorité, la tentation de s’arc-bouter sur un bilan magnifié est forte mais mortelle. Pour toute opposition, le renvoi sur le bilan « que ne l’avez-vous pas fait avant ? » après l’annonce de toute nouvelle proposition d’une équipe sortante relève presque du réflexe. Les travaillistes ont trouvé une voie une « troisième voie » ? entre ces ceux écueils : ils ont reconnu que sur certains sujets, et notamment sur la rénovation des services publics qu’ils considéraient comme la priorité de la prochaine législature, leur bilan était insuffisant ; ils ont défendu l’idée que, en dépit de ces insuffisances, ils étaient mieux à même de réussir cette rénovation ; ils ont fait des propositions ; et ils ont convaincu. Il est sans doute difficile d’aller très loin dans le parallèle avec la situation française, mais le candidat socialiste, a fortiori s’il s’agit de Lionel Jospin, Premier ministre sortant, aura, lui aussi, à gérer cette articulation entre le bilan et le projet.