La nouvelle social-démocratie, l’État-providence et l’avenir de la gauche en Europe

La nouvelle social-démocratie, l’État-providence et l’avenir de la gauche en Europe

Daniel Wincott

La nouvelle social-démocratie en Europe

La social-démocratie définit et délimite l’avenir de la gauche en Europe. Qu’il soit bienvenu ou malvenu, mon propos est fondé sur cette assertion. Bien que l’on porte une attention considérable aux différences entre gouvernements de gauche en Europe, dans une perspective historique plus longue, ils sont relativement similaires. Il y a évidemment d’importantes variations à travers l’Europe, mais ce sont plutôt des variantes de la social-démocratie que des alternatives de gauche à celle-ci. Ces variantes reflètent des choix stratégiques (voir les approches britanniques et françaises sur la question du temps de travail), mais aussi des différences quant aux problèmes à affronter (la pauvreté enfantine en Grande-Bretagne, le chômage en France) et aux héritages historiques (une politique sociale essentiellement fondée sur la fiscalité en Grande-Bretagne, la sécurité sociale en France). Il y a cependant matière à débat quand il s’agit de savoir si le New Labour est le chef de file du mouvement social-démocrate en Europe, comme l’affirment les défenseurs de la « Troisième Voie », ou s’il s’oriente dans une direction totalement différente. L’approche du New Labour concernant la régulation de l’économie mondiale est particulièrement sujette aux critiques. La critique est peut-être fondée par rapport au programme national, mais les choses sont plus complexes que ne le prétendent les analystes. Certains éléments du New Labour reflètent des aspirations visiblement social-démocrates. La critique la plus pénétrante concerne la clarté et « l’approche stratégique » de son « projet ». Une social-démocratie masquée permet peut-être de faire taire les adversaires potentiels, mais ne peut s’attendre à susciter un soutien sans faille.
La social-démocratie constitue une particularité au sein de la gauche démocratique. Sa signification n’est pas figée dans le temps. À l’origine label des partis marxistes, on a commencé à l’associer après la guerre à une composante de la gauche réformiste qui a connu son apothéose dans les pays nordiques. Sous cette appellation, deux éléments la distinguent de ce qu’on a appelé ailleurs en Europe le « socialisme démocratique ». Premièrement, elle n’aspirait pas à une nationalisation à grande échelle. En Grande-Bretagne et en France, l’engagement de la gauche vis-à-vis des nationalisations a continué à prévaloir, même dans les années 1980. Par la suite, dans ces deux pays (quoique pour des raisons essentiellement historiques), le terme de « social-démocrate » était presque une injure, utilisée par ceux qui se positionnaient comme « la gauche authentique » par rapport à leurs camarades, plus à droite. L’autre raison du déplacement des frontières de la gauche est d’ordre généalogique. Les personnalités qui ont fondé le SDP britannique en 1983 une dissidence du Parti travailliste poursuivaient à la fin des années 1950 et 1960 une politique centriste au sein du Parti travailliste dans le cadre de la campagne pour le socialisme démocratique. Aujourd’hui, que ce soit au New Labour ou au Parti socialiste, le débat tourne autour de la défense ou du renouvellement de la « social-démocratie », objectif que les dirigeants des deux partis auraient écarté comme manquant totalement d’ambition il y a vingt ans à peine.
Deuxièmement, elle a placé l’État-providence au centre de sa vision stratégique. Le développement de l’État-providence est désormais considéré comme un aspect banal de la politique économique de l’après-guerre en Europe, qui a pu prendre diverses formes, comme la gauche démocratique de l’époque. Les sociaux-démocrates ont créé une forme particulière « d’étatisme providentiel ». Ils ont voulu s’assurer que l’État-providence serve des objectifs à la fois économiques et sociaux et entretienne la base électorale de la social-démocratie. Afin d’intégrer le social et l’économique, cette forme d’État-providence devait intervenir activement et rapidement dans le processus de redistribution. D’autres régimes d’État-providence sont restés plus passifs, apportant des compensations aux individus ou aux groupes pour leurs résultats malheureux, plutôt que de les guider ou de reconsidérer le processus productif ou distributif lui-même.
La social-démocratie qui se développe à travers l’Europe est nouvelle, que ce soit sur le plan géographique ou celui de l’ambition politique, mais elle se place dans la continuité de la démocratie sociale et réformiste de l’après-guerre si on la considère du point de vue de la famille de la gauche européenne.
L’évidente nouveauté est que la social-démocratie s’étend au-delà de son centre névralgique nordique et des expériences dans les pays de langue germanique. Les nouveaux sociaux-démocrates européens se sentent cependant engagés vis-à-vis d’une macroéconomie de « l’argent sain », dans la droite ligne de l’orthodoxie anti-inflationniste, ce qui aurait sûrement suscité l’anathème des hommes politiques de gauche en Suède entre 1930 et 1985. Ne serait-ce que sur ce point clé, il y a nettement convergence. L’abandon de la nationalisation en tant qu’élément central de la stratégie de la gauche en Europe est moins remarqué, mais tout aussi significatif historiquement. Si cette manière de définir la nouvelle social-démocratie semble plutôt négative, certains développements en matière de politique sociale peuvent fournir la base d’une nouvelle stratégie social-démocrate positive. Mais le fait de placer l’État-providence au cœur de la nouvelle stratégie social-démocrate ne suffit pas à clore le débat. Sous toutes ses formes, l’État-providence doit faire face à des problèmes et à des dilemmes énormes. Ceux-ci vont de la connaissance de plus en plus individualisée découlant des nouveaux développements de la génétique, à l’héritage historique de comportements publics et de configurations politiques de chaque État-providence et à la relation entre la solidarité nationale potentielle et l’impact de l’intégration européenne.
Bien qu’elle soit adoptée actuellement par les principales figures du gouvernement, la France n’a pas de tradition social-démocrate forte, que ce soit sur un plan politique ou intellectuel. Ainsi, le débat sur la social-démocratie et l’État-providence n’a pas eu grand-chose à dire de l’expérience française. Peu d’efforts ont été faits pour inclure le concept d’État-providence dans la littérature anglo-saxonne alors qu’en France, l’analyse conceptuelle est restée au tout premier plan. Ces quinze dernières années, a eu lieu en France un débat animé, important et distinct sur l’État-providence, abordant la question du risque, de l’assurance et des conceptions mouvantes du « social » et de « l’individuel », particulièrement à la lumière des recherches génétiques.
Mais de tous les ouvrages de Rosanvallon sur l’État-providence, seul La nouvelle question sociale : repenser L’État-providence a été traduit en anglais (et seulement récemment) et, à ma connaissance, L’État-providence de François Ewald ne l’a toujours pas été. Ces débats français n’ont eu pour l’instant que trop peu d’impact ailleurs.
Dans La nouvelle question sociale, Rosanvallon évoque une série de questions importantes que toute stratégie social-démocrate centrée sur le renouvellement de l’État providence devrait prendre en compte. En premier lieu, Rosanvallon soutient avec perspicacité et une certaine provocation que le « voile d’ignorance » rawlsien à l’abri duquel on a élaboré le contrat d’assurance sociale a été « déchiré ». Nous en savons trop sur notre « destinée » individuelle pour être à même de « regrouper » les risques comme nous le faisions autrefois. Deuxièmement, et de façon plus générale, Rosanvallon et d’autres ont identifié une individualisation accrue et mouvante, probablement influencée elle aussi par la recherche génétique. Troisièmement, cette individualisation augmente le risque d’une politique de « victimisation sociale » à l’américaine, dans la mesure où la gauche cherche à utiliser une conception élargie des droits civils en vue de promouvoir ses objectifs sociaux. D’après Rosanvallon, si l’on veut éviter d’en arriver là, la solidarité nationale doit être renouvelée pour servir de base normative à un nouveau contrat social.
Mon analyse s’inspire ici des arguments de Rosanvallon à la lumière d’indices comparables en Europe et tout récemment en Grande-Bretagne. Tout d’abord, il est indispensable de reconsidérer entièrement le débat nature/éducation si l’on veut apprécier les arguments pour ou contre l’État-providence en termes d’assurance, de solidarité et d’efficacité. Il est clair que je n’ai pas la place ici pour une telle analyse, mais même si elle est moins prestigieuse que la recherche génétique, la recherche épidémiologique récente mérite discussion. Elle suggère que l’influence de l’environnement sur le fœtus et le nouveau-né aurait un impact de longue portée sur les trajectoires individuelles (et par là sociales). Cette analyse conforterait l’argument d’efficacité d’une politique d’intervention destinée à améliorer la situation des familles avec de jeunes enfants. Ironiquement, cela pourrait fournir une opportunité à des pays comme la Grande-Bretagne, où une telle politique n’a été que faiblement développée historiquement, par rapport à la France où les antécédents sont meilleurs. L’ironie vient de ce qu’une forte tradition historique en matière de politique familiale devance de nombreuses initiatives nouvelles et peut constituer un héritage débouchant sur l’exigence d’une réforme politiquement sensible. Cette analyse nous amène subrepticement à considérer le glissement de rôles des deux sexes. C’est à mon avis la source d’individualisation la plus profondément enracinée historiquement, avec des implications essentielles sur l’équilibre entre famille et foyer, marché (du travail) et État-providence. Ces changements fournissent l’occasion d’une politique destinée à construire un nouvel accord politique social, similaire en termes de signification historique à celui conclu immédiatement après la Deuxième Guerre mondiale. Si l’on arrive à une nouvelle configuration de la politique sociale dans les années à venir, cela aidera peut-être à structurer la vie sociale et politique des trente prochaines années. Les enjeux politiques sont de taille.
Mais la base politique d’un tel accord est également mouvante. Rosanvallon insiste avec raison sur l’importance de la solidarité nationale en tant que base d’un pacte social renouvelé. Cependant, la relation entre le niveau national – auquel l’initiative de l’État-providence doit d’abord se situer – et le niveau européen requiert une attention certaine .
Historiquement, la « méthode communautaire » d’intégration a plutôt augmenté qu’allégé la pression sur les systèmes sociaux nationaux. On voit se profiler une nouvelle approche de la politique sociale au niveau européen.
Finalement, il faut dégager l’impact du nouvel individualisme né entre autres du changement des rôles et des conséquences de la recherche génétique et scientifique en général – sur la justification des notions d’assurance, de solidarité et d’efficacité de la politique sociale.

Social-démocratie et État-providence

C’est en Suède qu’on assiste à l’apothéose de l’État providentiel social-démocrate. Sa conception universaliste de l’État-providence est intervenue relativement tôt dans le processus de distribution, assurant à une grande partie de la société des avantages sociaux considérables.
L’État a cherché à intégrer l’économique et le social en s’appuyant sur une politique du bien-être comme mécanisme de promotion de l’ajustement structurel de l’économie. On le voit avec la « politique de solidarité salariale » qui a réduit l’éventail des salaires pour que les groupes de travailleurs ayant plus de poids économiquement limitent leurs revendications salariales, tandis que les plus bas salaires étaient substantiellement augmentés. Cela a contribué à la fermeture d’industries marginales, dont la compétitivité reposait sur les bas salaires, pendant que les industries les mieux placées ont profité de la politique de restriction salariale. La politique suédoise active en matière de marché de l’emploi, qui comprenait des dispositions étendues pour la formation continue des chômeurs, est mieux connue. Les tenants de la définition de « citoyenneté sociale » de l’État-providence, pour qui le caractère inconditionnel des avantages sociaux est un corollaire du droit à la citoyenneté et qui admirent le système suédois, feraient bien de se rappeler le côté à la fois brutal et conditionnel de certains de ces avantages.
Ailleurs, les sociaux-démocrates ont souvent cherché à imiter l’exemple d’une politique sociale active intégrant les objectifs économiques et sociaux. La loi de promotion de l’emploi de 1969, par exemple, un des derniers actes de la Grande Coalition, est parfois décrite comme la marque la plus élevée de la social-démocratie allemande, bien que son caractère démocratique se soit largement dilué dans les années 1970.
L’approche social-démocrate contraste avec d’autres modèles de politique sociale. Le « consociationalisme » de l’État hollandais était fondé sur une politique de compromis entre des groupes sociaux ou « piliers » puissamment enracinés . Cela a eu pour effet de prolonger le statu quo, avec des leaders politiques collaborant sur un mode plutôt pragmatique et même « post-idéologique ». Les membres du gouvernement ont plus réagi en titulaires de portefeuilles d’actions qu’en représentants de tendances politiques (dans une bien plus large mesure qu’ailleurs). Ce schéma politique s’est longtemps reflété dans le système social.
Jusque dans les années 1960, l’État n’avait qu’un rôle limité par rapport aux prestations sociales. Traditionnels « piliers » du volontariat, les organisations caritatives fournissaient des services sociaux et un maigre réconfort. Largement discutée durant et après la Deuxième Guerre mondiale, la politique sociale à la Beveridge ne fut jamais mise en œuvre.
Les traditions chrétiennes hollandaises n’étaient pas fondamentalement hostiles aux prestations sociales et diverses tendances au sein des « piliers » chrétiens ont peu à peu sapé l’anti-étatisme. Côté catholique, l’influence d’institutions sociales bénévoles a conduit à la création de services de travail social au sein des universités catholiques. Influencées par la professionnalisation du travail social aux États-Unis, ces « écoles » sont devenues les avocates d’un modèle de travail social au sein duquel l’État aurait une plus grande carte à jouer. Le décor était ainsi planté pour l’une des explosions de dépenses sociales les plus insensées du monde occidental. Vers 1970, les Pays-Bas étaient en tête du classement pour ce qui est des dépenses sociales. Cependant, les inquiétudes catholiques traditionnelles concernant le rôle de l’État conduisirent à un État-providence fondé sur des opérations de transfert. Cela a pris une forme passive, contrairement au souci d’intégration sociale et économique active défendu par les sociaux-démocrates. L’État pouvait dédommager de manière passive les individus pour leurs « handicaps » sans imposer activement sa volonté à la société (même si, bien sûr, une politique sociale « passive » peut avoir un impact énorme sur la société comme en témoigne l’augmentation stupéfiante du nombre de personnes enregistrées comme handicapées aux Pays-Bas durant cette période). L’histoire n’est pas la destinée – depuis, les Hollandais sont à l’avant-garde de la mise en œuvre d’une politique sociale.

Les défis lancés à l’État-providence

Si la politique sociale est essentielle à la (nouvelle) social-démocratie, les sociaux-démocrates font face à de sérieux défis quant au maintien et au renouvellement de l’État-providence. Le message des évangélistes des « écoles de management » de la globalisation est que l’État-providence n’est pas défendable économiquement. Historiquement, pourtant, l’État-providence s’est mieux défendu dans les pays plus ouverts à l’influence de l’économie mondiale, œuvrant pour fournir une sécurité intérieure dans le cadre d’un contrat social, tout en maintenant des frontières nationales relativement ouvertes au commerce international. Les temps ont peut-être changé, mais prétendre que la globalisation rendrait l’État-providence obsolète n’est qu’une vulgaire idéologie néo-libérale. Même si la menace « extérieure » pour l’État-providence est exagérée, d’autres formes de changement social modifient ses paramètres et ses objectifs de manière significative. La liste des dangers est bien connue. Ils vont de l’accroissement des dépenses de santé à des régimes de retraite intenables. Un grand nombre des « problèmes » – mais pas tous que l’État-providence connaît viennent d’un individualisme accru et changeant.
Pour Rosanvallon , les avancées de la génétique nous permettent (et nous forcent peut-être) de réaffirmer nos intérêts individuels, fondés sur une plus grande compréhension des origines physiques de nos individualités. Cette situation ébranle l’État-providence. Dans un État-providence qui repose en principe sur l’assurance sociale, l’ignorance des risques individuels spécifiques est cruciale. Les risques deviennent « sociaux » et sont regroupés au sein d’un ensemble d’assurés donné. Les ressources sont ensuite effectivement transférées à ceux pour qui le risque se réalise. Au fur et à mesure que notre connaissance génétique s’accroît, le regroupement des risques, qui était le fondement de l’assurance sociale, devient de plus en plus problématique. Rosanvallon prétend que, dans le futur, l’assurance sociale devra s’inscrire à la deuxième place, derrière la solidarité sociale. La contribution sociale, symboliquement importante mais de plus en plus aléatoire comme « base » de contribution, sera remplacée par un financement fiscal. D’après Rosanvallon, la nation devra de plus en plus offrir un cadre légitime à la solidarité sociale (idée potentiellement problématique dans le contexte de l’intégration européenne comme nous le verrons).
Dans un État-providence, le droit moral aux avantages sociaux vient d’un contrat (social) qui prévoit la sécurité pour tous, y compris ceux pour qui le risque n’existera jamais. Dans des systèmes fondés sur la solidarité sociale et globalement financés par les impôts, la base morale de la redistribution est la préoccupation à l’égard des faibles et des malheureux (bien que des arguments type « assurance » soient également utilisés dans ces systèmes – y compris en Grande-Bretagne). Dans l’un et l’autre système, on peut adjoindre un argument d’efficacité au fondement moral de la redistribution. En réalité, il me semble que l’efficacité s’avère d’autant plus importante quand les sociaux-démocrates se préoccupent d’activer l’État-providence.
À côté des formes les plus punitives de réglementation du travail, dont le but est tout simplement de rayer les gens de la liste « des bénéficiaires d’avantages », toutes les politiques sociales et d’emploi actives sont fondées sur la supposition qu’elles sont susceptibles d’améliorer l’efficacité du marché de l’emploi (au minimum dans la mesure où l’on engage des travailleurs marginaux). Même si elles sont parfois profondément conservatrices, il serait inexact de mettre les politiques de plein emploi dans la catégorie néo-libérale car elles présupposent que le marché du travail est inefficace. Cela n’épuise pas pour autant la discussion sur l’efficacité de l’État-providence.
Même si les avancées rapides de la génétique méritent une grande attention, les analystes de l’État-providence feraient bien de se pencher aussi sur d’autres domaines de la recherche scientifique.
Alors que certains généticiens défendent le déterminisme génétique, une fois vulgarisés, ces travaux sont souvent abordés comme s’ils résolvaient le vieux débat en faveur de la nature contre l’éducation. Toutefois, si l’on se fonde sur la science, même les principaux défenseurs de l’influence des gènes affirment, par exemple, qu’environ 50% de l’intelligence est héritée, ce qui laisse de la place à l’influence de divers facteurs environnementaux. Même si cela n’affaiblit pas l’argument de Rosanvallon, à savoir que le « déchirement du voile de l’ignorance » ébranle l’État-providence « assurance sociale », cela soulève des questions intéressantes. Pour ceux qui se préoccupent de la réforme de l’État-providence et de l’avenir de la social-démocratie, le problème est de savoir si la politique sociale peut influencer positivement le développement individuel. D’après les récentes recherches épidémiologiques, l’influence de l’environnement sur le développement de l’individu est déterminante . David Barker a découvert, sur la foi de preuves statistiques, que l’environnement expérimenté dans le ventre de la mère et pendant les premières années de la vie avait des conséquences majeures sur la santé ultérieure. Son idée d’origine – « l’hypothèse Barker » est que les individus ayant un poids faible à la naissance ont plus de chance de souffrir de crises cardiaques à l’âge mûr. Par la suite, il a étendu son analyse au poids à la naissance et au développement régulier du nouveau-né (particulièrement la prise de poids durant les deux ou trois premières années de la vie) ainsi qu’à une série de problèmes de santé, depuis les maladies cardiaques jusqu’au taux de suicides. Il insiste sur les excellents résultats concernant les maladies cardiaques en France et suggère qu’ils pourraient résulter en partie de l’accent mis sur le bien-être de la mère et de l’enfant. D’autres prétendent qu’un plus large éventail de conséquences en découlent, comme une éducation réussie ou la propension à commettre des actes criminels. D’après Barker, à la naissance ou juste après, nous sommes effectivement « programmés » ou « bardés » de tendances, et peut-être d’aptitudes, pas (seulement) génétiques, mais résultant aussi de l’environnement. Notons la similitude des métaphores utilisées pour décrire les influences de l’environnement et celles déployées pour parler des gènes facteurs de notre destinée.
L’œuvre de Barker reste épidémiologique – elle traite des relations statistiques au sein des populations. Certains ont évoqué une série de mécanismes causals selon lesquels le développement initial influencerait la santé ultérieure. La qualité de nos gènes – pas en termes de contenu, mais de leur développement in utero – influencerait leur capacité à se diviser sans perdre des informations génétiques précieuses. L’impact de niveaux élevés de stress hormonal maternel sur le développement du fœtus et par conséquent sur la manière dont les synapses de notre cerveau se connectent au début de la vie est également considéré comme potentiellement significatif.
Tous ces facteurs sont influencés par la nutrition dans le ventre de la mère et durant les premiers mois de la vie, mais la santé générale de la mère bien avant la grossesse est aussi importante. La pauvreté, la mauvaise nutrition dans l’utérus et durant la petite enfance sont particulièrement dommageables.
Qu’est-ce que cela signifie en termes de politique sociale ? Au même titre que la lutte contre la pauvreté enfantine, on pourrait discuter de l’efficacité de l’amélioration globale du bien-être des femmes (au moins jusqu’à l’accouchement) et particulièrement des bébés in utero et durant la petite enfance. L’hypothèse Barker se vérifie le mieux s’agissant des maladies cardiaques. Si l’on se concentre sur cette question, on peut dire que le coût résultant de la réduction des maladies cardiaques à l’âge mûr, en ciblant les ressources sur des familles avec de jeunes enfants, pourrait se révéler moindre que le coût découlant du traitement de ces mêmes individus développant des maladies cardiaques. Si l’on considère plus généralement l’influence de l’environnement de l’enfant sur une série de problèmes ultérieurs, l’argument de l’efficacité des politiques de soutien dès ce stade n’en est que renforcé. Cet argument va dans le sens de la focalisation des sociaux-démocrates européens sur des politiques sociales actives, dont la raison d’être est une efficacité accrue qui place l’intervention permettant d’améliorer les conditions de vie au-dessus de la simple compensation des problèmes.
Aussi longtemps que les individus garderont un semblant d’élément « social » dans leur compréhension d’eux-mêmes, ces arguments auront un poids politique.
Concentrer la politique sociale sur les nouveaux-nés et les enfants en bas âge n’est pas sans danger. Il est impossible de cibler les enfants sans que cela ait des répercussions sur les parents, particulièrement les mères. Une politique réactionnaire, préoccupée par le « retour » des femmes à un rôle domestique « traditionnel », pourrait dégénérer en politique sociale disciplinaire, au nom des intérêts de l’enfant. Une telle approche n’est ni désirable, ni susceptible de réussir. Selon les recherches inspirées par l’hypothèse de Barker, ce serait au détriment du développement physique des enfants. D’après ces recherches, le stress maternel est l’un des mécanismes causals les plus significatifs influençant le développement du fœtus. Les preuves de l’impact d’épisodes spécifiques de stress maternel sur le fœtus ne sont pas très claires. L’exposition répétée à des degrés élevés de stress hormonal maternel semblent « charger » le cerveau du bébé, rendant l’enfant et plus tard le bébé plus sujets au stress et donc aux maladies causées par le stress. Cela nous amène à penser que, pour réussir, toute stratégie politique devrait respecter l’autonomie des mères et aller dans le sens d’une compréhension d’elle-même et de ses objectifs.
De la même manière, une stratégie de retour de la femme à un rôle traditionnel aurait à surmonter l’un des changements les plus profonds et significatifs du siècle dans nos sociétés contemporaines occidentales – la transformation des rôles de chaque sexe.

Rôles des sexes, individualisation et avenir de l’État-providence

Ce paragraphe nous ramène à la question de l’individualisation et de ses implications sur l’avenir de l’État-providence. Certaines évolutions dans les rôles des sexes, particulièrement des femmes, constituent probablement la forme la plus significative de l’accroissement du choix individuel et de l’autonomie. Ces trente ou quarante dernières années, le schéma de la vie familiale occidentale s’est profondément modifié. Les femmes peuvent avoir une attitude plus « individuelle » par rapport à la vie.
L’un des aspects les plus notables de ce changement est la modification du pouvoir des femmes au travail. Cela n’a pas engendré l’égalité totale revendiquée par Engels dès l’intégration des femmes dans l’économie. Un très grand nombre de recherches féministes se sont concentrées avec raison sur le travail domestique disproportionné que les femmes continuent de fournir. Mais les termes de la relation entre État, marché et famille ou foyer sont modifiés, ce qui a d’énormes implications pour l’État-providence.
Cela révèle d’abord à quel point l’État-providence dépendait de la famille. Sans exagération, les droits sociaux « universels » offerts aux hommes par la plupart des États-providence d’après-guerre dépendaient de l’apport d’allocations sociales considérables par des femmes non payées travaillant au foyer. Le succès de l’État-providence « passif » se fondait sur la force de règles sociales strictes imposant une famille traditionnelle où l’homme fait bouillir la marmite et la femme est au foyer. En écorchant l’État-providence, qui aurait érodé la « famille », le droit a confondu corrélation et causalité. S’il existe une relation causale, elle est plutôt inversée – c’est la cassure des rôles familiaux traditionnels qui a sapé l’État-providence (passif). L’attirance vers un État-providence « actif » résulte en partie de la tentative d’atteindre des objectifs sociaux quand les normes sociales se sont affaiblies. Il ne faut pas regretter cet affaiblissement des normes, car il est le signe d’un accroissement d’autonomie pour les femmes.
Le deuxième point est lié au premier. Les analyses dominantes en la matière prennent rarement en compte les racines de la « crise de l’État-providence ». Au fur et à mesure que de nouvelles opportunités s’ouvraient pour les femmes, la dépendance de l’État-providence par rapport au travail des femmes aurait dû devenir évidente. Par exemple, la « bombe à retardement » démographique trouve ses racines dans le changement des rôles au sein des sexes. Toutes les sociétés européennes rencontrent ce problème, mais chacune d’elles l’affronte et y répond de manière différente. Les sociétés du sud de l’Europe, où l’idée de la famille est la plus célébrée, l’ont souvent considérée comme acquise. La conséquence ironique est qu’elles doivent faire face à une grave crise démographique, car les femmes doivent effectuer un choix brutal entre famille traditionnelle et nouvelles opportunités. L’État (providence) fournit à cet égard peu d’aide à même de résoudre la quadrature du cercle entre responsabilités professionnelles et familiales. Par contraste, dans les pays nordiques, où l’État-providence rend la combinaison du travail et de la vie familiale plus aisée, les taux de fécondité se sont maintenus.
Le changement de comportement des hommes et des femmes vis-à-vis des enfants constitue un autre problème pour les sociaux-démocrates. Ceux qui choisissent de ne pas en avoir sont dans une position plus forte pour subvenir à leur bien-être social grâce aux assurances privées. De surcroît, ils n’exigent pas toute une série de dispositions coûteuses pour l’État, comme l’éducation des enfants. Aux États-Unis, les couples sans enfants se sont déjà constitués en mouvement politique et social, protestant contre les avantages supplémentaires accordés aux parents (quoique outre-Atlantique, ces avantages soient plus professionnels qu’étatiques) et faisant campagne pour exclure les enfants d’une série d’espaces publics. On voit aisément qu’un tel mouvement risque d’induire une lutte contre le large éventail d’avantages sociaux dont les familles ayant de jeunes enfants bénéficient de façon disproportionnée. Une telle tendance constituerait un pas décisif dans une direction asociale, individualiste et néo-libérale. Bien qu’il soit difficile d’imaginer qu’une politique de ce type puisse avoir une vraie résonance en Europe, cela signifie que la justification de l’État-providence doit être repensée et réaffirmée. On ne peut pas simplement envisager que les priorités sociales héritées continuent de fournir une base convaincante pour la légitimité de l’État-providence.
À cet égard, l’hypothèse Barker avec son argument en faveur de « l’efficacité » de la politique sociale peut nous venir en aide. Si les avantages sociaux pour les mères et les jeunes enfants ont un impact disproportionné, ce problème, hormis son implication morale, signifie que la société dans son ensemble – y compris les individus qui ont choisi de ne pas avoir d’enfants – doit bénéficier d’une meilleure santé, d’une plus grande sociabilité et d’une meilleure éducation en général. Il se peut que les États-Unis soient allés trop loin sur le chemin d’une forme particulière d’individualisme pour que les arguments qui reposent sur le bien-être général d’une société aient un grand poids. En Europe, où les idées sur la société et le « social » exercent encore une influence normative considérable, il devrait être possible de développer sur ces bases un raisonnement en faveur de l’État-providence.
Le New Labour met en œuvre, en rapport avec ces questions, une politique qui va dans le sens du courant général européen. Le mouvement des « sans enfants » a un certain impact en Grande-Bretagne. Toutefois, du « bon départ » (Sure Start) à la stratégie nationale de protection de l’enfance, du crédit d’impôt pour les travailleurs à la réduction des effectifs par classe dans les écoles primaires, le gouvernement New Labour a fait un effort considérable dans le sens de nouvelles politiques d’amélioration de la situation des familles ayant de jeunes enfants. Ces politiques sont mises en œuvre conjointement par le ministère de l’éducation et de l’emploi, le ministère des finances et le ministère de l’intérieur. Elles comprennent des mesures « sélectives » ciblées sur les pauvres (politique fiscale et Sure Start) et des mesures « universelles », dont bénéficient tous les enfants d’une certaine classe d’âge (réduction des effectifs et stratégie nationale de protection de l’enfance). Mais ces politiques ne sont pas aussi connues qu’elles le devraient parce que le gouvernement n’a pas attiré l’attention sur elles. En cherchant à rassurer « l’Angleterre moyenne », le New Labour a masqué en grande partie la redistribution entreprise. Cette stratégie aurait eu un sens à une époque où l’opposition conservatrice semblait déterminée à se rendre inéligible, mais à long terme on peut douter de son bien-fondé. L’électorat ne peut blâmer un gouvernement pour une politique qu’il est parvenu à cacher, mais alors celui-ci peut difficilement revendiquer ses réussites. À moyen terme, un gouvernement qui conduit une politique réussie doit mobiliser les électeurs en sa faveur. Pour réussir, un gouvernement doit institutionnaliser une politique consolidant son soutien électoral.

Europe : « politique sociale active » et avenir de la solidarité nationale

La réforme de l’État-providence ne réussira que si elle se fonde sur la solidarité sociale. Mais c’est la réussite des réformes qui créera et renforcera la solidarité sociale. Aux États-Unis, celle-ci est si faible qu’une politique sociale répondant au mouvement des « sans enfants » serait probablement impossible.
Si un mouvement similaire émergeait en Europe, les sociaux-démocrates auraient une opportunité de mobiliser le soutien en faveur d’une politique sociale pour les familles ayant de jeunes enfants par l’augmentation des prestations sociales générales. Les mêmes arguments prévalent en ce qui concerne les préalables et les conséquences d’une série de réformes sociales. Par exemple, avant même l’impact des découvertes génétiques, la difficulté du maintien au même niveau de l’assurance sociale en France a résulté d’une utilisation accrue des impôts dans le financement des prestations sociales. Avec le glissement vers le « fiscal », la base normative de l’État-providence passe implicitement de la notion de regroupement du risque à celle de solidarité nationale. Mais les perspectives d’utilisation de la solidarité nationale comme base de renouvellement de l’État-providence posent problème, en partie à cause de l’intégration européenne.
Conformément à la « méthode communautaire » traditionnelle de l’intégration, la capacité des pays européens à se servir de leur système fiscal pour financer des politiques sociales d’essence solidaire est de plus en plus limitée, surtout au sein de l’Union monétaire européenne.
De nombreuses politiques européennes créent de fait des régimes libéraux transnationaux, fondés sur des textes qui ont force de loi et tendent à saper l’autonomie de la politique nationale. L’idée n’est pas de dire que l’Union européenne manque globalement de contenu « social ». Mais bien qu’elles ne soient pas orientées vers la « victimisation sociale » remarquée par Rosanvallon aux États-Unis , les réglementations sur l’environnement et le social développées selon la méthode communautaire ont de nombreuses similitudes avec la « réglementation à l’américaine ». Dans un certain sens, elles ouvrent plus la voie à des revendications de droits dans la sphère sociale qu’à de véritables « droits sociaux ». Giandomenico Majone, le plus ardent défenseur de cette analyse, affirme que la Communauté européenne s’engage dans une réglementation sociale et non dans une politique sociale . En soi, cette forme de réglementation peut poursuivre des objectifs valables ; toutefois, si elle n’est pas contrebalancée par une politique sociale vigoureuse, elle risque de déformer la structure globale de la sphère sociale. En d’autres termes, alors que la politique communautaire restreint la capacité des États membres à reconstruire leurs systèmes sociaux sur la base d’une solidarité nationale, l’Union européenne manque à la fois de capacité budgétaire et de fondement social pour un État-providence européen, tout au moins dans un avenir proche. Par voie de conséquence, cela ouvre la possibilité ironique de l’octroi d’un statut ayant force de loi à la Charte des droits fondamentaux de l’Union. Si c’était le cas, cette charte pourrait conduire l’Europe sur la voie d’une politique de victimisation fondée sur le judiciaire, plutôt que vers une conception ferme des droits sociaux de l’Union, à laquelle aspirent la plupart de ses défenseurs de gauche.
Y a-t-il une issue à tout cela ? Bien que la solution soit partielle, le nouvel agenda de réformes élaboré lors du Conseil européen de Lisbonne en 2000 pourrait servir de tremplin à la gauche pour aller de l’avant. La stratégie européenne de l’emploi du début des années 1990, puis le développement de ce qu’on a appelé la « méthode de coordination ouverte » (OMC), furent accueillis à l’origine avec scepticisme au sein de la Commission européenne et par certains acteurs de la gauche, en France et ailleurs. Au fil du temps, l’OMC a été de mieux en mieux reçue. Outre le soutien à des politiques développées sur cette base, la Commission a récemment avalisé le principe général de l’OMC dans son Livre blanc sur la réforme du gouvernement Européen. À gauche, certains ne voient pas moins l’OMC comme un moyen de saper d’importantes traditions nationales fondées sur l’État-providence. Cependant, si l’on considère que l’État-providence exige une réforme, l’OMC pourrait devenir un bon moyen de partager des savoir-faire politiques précis et de créer une convergence légale sur les buts à atteindre en matière de politique sociale. Grâce à l’OMC, le gouvernement britannique travailliste a fini par accepter l’existence et l’importance du « modèle social européen » et le gouvernement français l’exigence d’une modernisation ou d’un renouvellement. De plus, tous les gouvernements européens s’accordent à dire que le renouvellement du modèle social dépend de la mise en œuvre de politiques sociales et du combat contre l’exclusion. Il faut insister sur le fait que le succès de l’OMC dépend d’une volonté politique constante des États membres. On ne peut pas s’en servir pour forcer un État à prendre une direction particulière contre son gré.
L’OMC ne fournit qu’une réponse partielle au dilemme posé par l’intégration européenne à une époque où la réforme du social dépend du renouvellement de la solidarité nationale. Car, pour une bonne part, tout ceci dépend d’une volonté politique constante et de l’enthousiasme des gouvernements. À ce stade précoce de son développement, il serait plus exact de dire que l’OMC ouvre un espace nouveau pour des réformes importantes et non qu’elle les a réalisées. Elle ne peut fournir qu’une partie de la réponse à la question du renouvellement de la solidarité nationale. Au maximum, elle crée un espace au sein duquel les sociaux-démocrates actifs sur le plan de la politique nationale peuvent (ré)générer la solidarité nationale – mais la contribution de l’OMC n’est qu’indirecte. L’OMC offre un support à la politique sociale au sein de l’Union européenne, mais aussi nécessairement à l’extérieur de celle-ci. À ce stade, elle peut faire office de contrepoids pratique et symbolique crucial là où elle est capable de contrebalancer la libéralisation économique et la réglementation sociale individualisée, caractéristiques de la méthode communautaire. Au mieux, l’OMC pourrait contribuer à l’institutionnalisation d’un nouveau pacte sur l’État-providence qui pourrait durer vingt-cinq ou trente ans et soutenir par ricochet la social-démocratie sur la base des schémas de mobilisation sociale et politique induits.

La redéfinition de la gauche est particulièrement importante dans la conjoncture politique actuelle. Selon un sentiment répandu, les systèmes politiques et les accords politiques de l’après-guerre se sont largement épuisés. Bien que cet épuisement soit extrêmement menaçant, il signifie aussi que l’opportunité existe peut-être de créer quelque chose de nouveau. Certaines vieilles certitudes de la gauche ne peuvent plus être défendues –la renégociation de l’attitude de la gauche vis-à-vis du marché en témoigne. Il n’est plus seulement question de savoir comment la gauche s’oriente vers « les temps nouveaux », mais aussi comment elle crée sa vision de l’avenir et quels projets elle développe pour tenter de faire de cette vision une réalité. La possibilité existe toujours d’élaborer un accord politique créant de nouvelles bases pour la solidarité sociale et donc des conditions politiques favorables à la gauche susceptibles de durer 25 ou 30 ans.

Traduit de l’anglais par Lucie Mollof