Le problème de l’identité. La gauche européenne au banc d’essai entre l’échec de la troisième voie et la mondialisation

Le problème de l’identité. La gauche européenne au banc d’essai entre l’échec de la troisième voie et la mondialisation

Massimiliano Panarari

Quel est le chemin à parcourir pour répondre aux contraintes inédites imposées par l’époque actuelle ? Quelle est l’identité du progressisme à l’aube du troisième millénaire ? Comment donner un visage au socialisme et au réformisme en l’an 2000 ? Comment remotiver et quel contenu donner à l’expression « social-démocratie », terme que les principaux partis de la gauche européenne reconnaissent toujours valide et en adéquation idéologique avec l’une des plus grandes familles politiques de la planète, l’Internationale socialiste ? Voici les questions et interrogations auxquelles les forces progressistes de gauche doivent s’affronter quotidiennement et qui débouchent sur une série de difficultés au lendemain de l’épuisement de leur cycle de gouvernement, en premier lieu avec la victoire de George Bush Jr. Deux questions étroitement liées semblent particulièrement difficiles à résoudre : de quelle identité et de quelle théorie l’expérience politique de gauche a-t-elle besoin ? Surtout quand elle continue à gouverner, comme c’est le cas aujourd’hui dans la plupart des pays européens, en s’interrogeant sur la direction à prendre (à l’exception de l’Italie où le centre-droit l’a emporté, malgré l’essai finalement plutôt réussi des dirigeants de l’Olivier).

Le déclin de la « troisième voie »

Third Way, Nouvelle voie (ou troisième voie), Neue Mitte, Progressive Governance, social-libéralisme, réformisme : autant de noms, langages et philosophies non superposables, mais qui ont toutefois donné l’impression de converger dans une direction unitaire, celle de la recherche d’une politique progressiste à même d’affronter les problèmes émergents de sociétés complexes à l’époque de la globalisation et de l’information. Problèmes ordinaires dont les solutions, mais surtout la méthodologie et la pratique multiformes, laissent entrevoir de nombreux points de contact nés du partage des défis à affronter, mais aussi d’un horizon culturel et idéologique commun, celui d’une tradition social-démocrate en quête de nouvelles voies et d’une manière de se réinventer. Comme l’avait sous-titré dans un de ses livres Anthony Giddens, universellement considéré comme le théoricien par excellence de la « troisième voie », l’objectif poursuivi aurait coïncidé dans toutes les expériences en cours avec la « refondation de la social-démocratie » .
Pour les observateurs, la troisième voie se présente sous la forme d’un work in progress essentiellement fondé sur des expériences et des réalisations concrètes, sans avoir atteint à ce stade – et probablement sans plus aucune possibilité de l’atteindre à présent – une ligne théorique ou une philosophie politique univoque et définie. Avec la fin de la présidence de Bill Clinton qui en représentait le moteur essentiel (ce que prouve le fait que l’infortuné candidat démocrate à sa succession, Al Gore, ait tenté de se déplacer vers une position majoritairement libérale et progressiste), cette voie est représentée aujourd’hui essentiellement par le Premier ministre britannique, Tony Blair (vainqueur des dernières élections avec une curieuse plate-forme qui mélangeait des tendances nettement néo-libérales et des appels communautaires en résonance avec le thème de la sécurité dans des villes socialement dévastées après l’ère Thatcher) et par le chancelier allemand, Gerhard Schröder.
Toutefois, il est indéniable que la troisième voie, malgré sa faiblesse théorique évidente et substantielle, a tenté de se poser en pensée et pratique unificatrice de la gauche au pouvoir à la fin des années 1990, bénéficiant d’un consensus, mais sans identité, et conditionnant ainsi de manière significative l’orientation des partis socialistes et de centre-gauche au pouvoir. D’où l’utilité d’une analyse qui mette en lumière les similitudes – à notre avis majoritaires – et les différences présentes dans le langage politique – composante déterminante de l’idéologie – des leaders et des personnalités représentant le progressisme, qui se mesure en cette fin de siècle à l’aune du défi de gouverner les sociétés de la complexité.

Les prémisses

Le premier facteur décisif de concordance entre les parcours des nouvelles social-démocraties naît de l’exigence de trouver un sens et une série de fondements à l’identité progressiste à l’époque de la mondialisation. Surtout après la vague extrêmement violente de conservatisme et d’anti-Welfare State qui avait déferlé dans les années 1980 en provenance du monde anglo-saxon, en vue d’imposer très vite une hégémonie culturelle sur toute la planète globalisée. C’est dans ce contexte que les New Democrats américains et le New Labour anglais ont commencé à déclencher une contre-offensive qui s’est révélée victorieuse, mais de ce fait nécessairement conditionnée par les profondes transformations provoquées par la vague néolibérale aux États-Unis et en Grande-Bretagne au point de les pousser à forger le slogan du Third Way, démonstration éloquente que la situation ne pouvait plus être la même après la Révolution conservatrice et que le paradigme néo-libéral avait pénétré profondément la conscience et le corps de la société anglophone.
Le scénario qui émerge, dans cette phase finale du « siècle court », occupe depuis longtemps les spécialistes à la recherche obstinée d’une définition rendant compte de « l’esprit de l’époque ». La globalisation de la finance et des marchés, la révolution technologique et informatique, ne sont que les manifestations les plus visibles des changements qui ont eu lieu et, surtout, font ressortir des tendances auxquelles il est malaisé d’appliquer les habituelles recettes keynésiennes et social-démocrates. Recettes ou mesures conçues lors d’une phase de l’histoire du capitalisme qui n’envisageait pas encore les phénomènes de circulation transnationale des capitaux, le déferlement de l’économie immatérielle, la délocalisation productive, la désindustrialisation et, dans le même temps, le renforcement d’un secteur de services fortement morcelé avec une résistance désormais enracinée des contribuables (cultivée par le thatchérisme et le reaganisme) contre l’accroissement de la fiscalité. La mondialisation s’accompagne en fait d’une dynamique en apparence contraire, mais en réalité étroitement liée, selon laquelle, à côté d’un « système monde », se renforceraient des liens identitaires et communautaires locaux et régionaux, la plupart du temps en réaction à la création d’un réseau global. Voici ce qu’est la « globalisation », mélange irréversible de mondialisation et de régionalisme, qui n’a pas seulement l’aspect positif d’une juste revendication d’autonomie, mais peut aisément dégénérer en refus de cohabitation au nom de la prolifération de « petites patries » ethniques et nationalistes.
Cet ensemble de phénomènes connus sous une série de dénominations – depuis le terme de « société post-industrialisée et de la connaissance » de Ronald Inglehart à celui de « société post-moderne » de Jean-François Lyotard, de la « société du risque » d’Ulrich Beck à la « modernité réfléchie » de Giddens – n’ont pas seulement amorcé des mutations de caractère économique ou productif, mais ont fini par investir, d’une manière qui n’avait jamais été aussi intense et directe, la sphère existentielle et privée, modifiant radicalement les aspirations concernant la vie et l’idée de réalisation personnelle. Toutes questions que la politique ne peut éviter, ainsi destinée à se convertir en « bio-politique » (ou « politique de la vie » ) effective. Les instances de liberté et d’autonomie, le désir de réalisation de soi, dans un univers économique où le paradigme productif standardisé et de masse tend à disparaître, érodé par les exigences de flexibilité, d’adaptabilité et de créativité accrues du modèle post-fordien, prennent le dessus et la valeur « individu » devient de plus en plus indépassable (dans le sillage de sa promotion lors de la « révolution conservatrice » de la décennie passée). La hiérarchie traditionnelle des classes sociales a été investie d’une mobilité croissante, qui ne réduit pas du tout les inégalités, mais perturbe la classification sur la base de laquelle les forces progressistes avaient l’habitude de tabler et de modeler leur action politique, engendrant de nouveaux faisceaux de marginalisation, élargissant les classes moyennes et accroissant pour finir la fortune des classes supérieures.
L’un des passages les plus compliqués pour la social-démocratie consiste par conséquent, en raison de son histoire et de sa culture, dans l’irruption de la « politique de la vie » sur la vague de ce que Inglehart avait appelé les « valeurs post-matérialistes », qui se sont largement répandues du fait de la globalisation culturelle. Ces valeurs traduisent les préoccupations et les instances liées à la sphère privée et à la qualité de la vie considérées aujourd’hui comme incontournables et assimilables à ce concept – longtemps méconnu de la politique – qui porte le nom de poursuite du « bonheur », donc pas exclusivement public, mais purement personnel.
Cela revient à la défense de l’environnement, à l’écologie, à la reconnaissance de la nébuleuse des droits individuels, de la liberté et des styles de vie considérés depuis longtemps comme « non orthodoxes », le féminisme, l’homosexualité, la famille et la sphère de l’affectivité, les opportunités d’émancipation et la recherche de la satisfaction personnelle dans tous les domaines où c’est possible. Pour la nouvelle social-démocratie, il s’agit d’une thématique centrale pas facile, décidément négligée par le socialisme classique, que la troisième voie s’est effectivement appropriée en cherchant à lui donner une réponse publique. Pour exemple, la préoccupation de Lionel Jospin d’intégrer la bataille de la modernité sociale au socialisme (mise en évidence à l’occasion de l’approbation de la loi sur le PACS ou bien de la proposition de loi sur les vacances parentales pour les pères, etc.), la volonté de réorganiser la société et de redéfinir les services sous le signe d’une conception originale du temps de vie et du travail et celui du « souci » des citoyens, surtout des femmes, notamment exprimé par les gouvernement italiens de l’Olivier (en particulier celui de Massimo D’Alema). Mais aussi l’obsession de la sécurité des communautés de Blair (thème présent dans toutes les social-démocraties au pouvoir et qui mériterait, en réalité, une réflexion plus attentive et innovatrice et moins soumise aux humeurs de l’opinion publique), comme la thématique correspondante de limite des ventes d’armes ou celle de la lutte contre le tabac de la première présidence de Clinton.

Le vocabulaire du « nouveau réformisme » international : que faut-il sauver de la troisième voie pour la gauche de demain ?

En l’absence d’une théorie politique organisée, le vocabulaire et la philosophie du nouveau réformisme inspiré de la troisième voie se sont répandus, pénétrant les discours et la grammaire de la gauche internationale démocrate et modérée. Celle-ci manifeste sans conteste, surtout après avoir eu quelques expériences récentes de gouvernement (ou étant encore au pouvoir), les signes d’une gauche libérale avec l’accent mis sur le deuxième aspect dans le cas anglo-saxon (bien que progressiste, le New Labour ressemble de plus en plus à un parti libéral, transformation qui répond du reste aux ambitions de ses dirigeants) et la conservation d’éléments sociaux-démocrates dans le code génétique des partis continentaux.
Cette évolution a conduit les héritiers du mouvement socialiste à embrasser totalement les principes du libéralisme – progressistes, surtout par référence à leur genèse historique, et inaliénables dans leur capacité à valoriser l’individu – ce qui risque, dans un grand nombre de cas, au vu des programmes de gouvernement des social-démocraties européennes (excepté le cas français), de diminuer l’élan vers la justice sociale et l’émancipation qui reste le fondement de la gauche, dont la différence essentielle avec la droite, comme l’a écrit Norberto Bobbio, consiste en l’aspiration à l’égalité .
Le vocabulaire de la gauche, habituellement peuplé de notions comme égalité, liberté, multiculturalisme, rôle actif des pouvoirs publics, droits civiques et droits de l’homme, lutte contre la pauvreté et l’exclusion, doit actuellement compter avec des émergences et des instances originales qui ne peuvent cependant pas jeter l’ombre sur les catégories précédentes, qui sont les éléments constitutifs de l’identité progressiste, même si celle-ci doit être mise à jour et relancée. La gauche a grandement besoin d’une redéfinition de son identité et de son système de symboles et d’idéaux, d’un « supplément d’âme » comme a dit quelqu’un, sans lequel elle finit par se cacher derrière un rôle d’administrateur à visage humain de politiques économiques néo-libérales et perd tout attrait électoral en dehors de la représentation de ses propres classes de référence, sans réussir d’ailleurs à intercepter les nouvelles en cours de formation. Voici l’authentique problème que la troisième voie n’est pas parvenue à résoudre, bien que partant d’une analyse fondamentalement correcte, en se convertissant en pure gestionnaire de l’état des choses et en montrant une inclination excessive pour le modèle libéral, par lequel elle s’est laissée fasciner outre mesure.
La gauche d’aujourd’hui doit savoir interpréter une politique dénommée par certains théoriciens de la nouvelle orientation comme Beck « générative » et émancipatrice, capable d’offrir à tous les chances de se réaliser et de libérer leurs aspirations personnelles légitimes tout en sauvegardant l’intérêt général. Dans le même temps, les social-démocraties doivent tirer parti de l’énorme dynamisme idéologique qui a constitué leur caractéristique principale au cours du XXe siècle pour prouver la « radicalité » ou le « radicalisme » des politiques, dont s’était emparée la droite anglo-saxonne dans les années 1980, revendiquée à diverses reprises ces dernières années par Blair, Schröder et Jospin, afin de mener à bien un projet de modernisation cohérent capable d’élargir l’égalité (à comprendre, d’après les préceptes de la philosophie politique d’origine analytique, en tant qu’égalité des chances et des conditions de départ). Aujourd’hui, le bilan de l’action gouvernementale – avec encore une fois quelques différences entre la France, d’un côté, et la Grande-Bretagne et l’Allemagne, de l’autre – montre comment la volonté de rationalisation et de modernisation (et ce facteur positif qu’est la promotion des droits individuels, d’ailleurs typique de la vision des démocraties du Nord de l’Europe) a prévalu au détriment de la diffusion et de l’élargissement de la justice sociale.
Les courants d’inspiration de la gauche post-troisième voie peuvent être repérés à travers certains mots clés que nous nous proposons d’identifier et de décrire ici.
Globalisation. C’est le terme distinctif de notre époque, le phénomène fondamental sur la base duquel sont mis à l’épreuve les gouvernements et les forces politiques d’aujourd’hui, qui y voient évidemment un facteur de risque (en premier lieu, le redimensionnement des leviers d’intervention de l’État-nation sur lesquels la social-démocratie a toujours fondé sa confiance), mais surtout (selon le modèle qui a pris sa source dans la troisième voie) générateur d’opportunités à saisir et à valoriser. En un mot, un défi positif auquel on ne peut répondre de manière « réactive » ou régressive, mais dont on doit favoriser les mécanismes car ce n’est qu’en produisant de la richesse que se multiplient les opportunités et la redistribution (le respect de l’équilibre du bilan et la poursuite d’une politique « d’austérité », ou la maîtrise comptable, font partie du patrimoine intériorisé de la gauche au pouvoir). Ce défi est positif en ce sens qu’il inclurait également les potentialités d’une démocratisation plus marquée du capitalisme ; les nouvelles caractéristiques requises par le système productif de l’ère de l’industrie cognitive et numérique pourraient potentiellement conduire à une diminution des hiérarchies, à une plus grande autonomie et une participation accrue des travailleurs aux processus décisionnels et stratégiques qui régissent les entreprises.
L’image presque exclusivement positive de la globalisation répandue par les intellectuels les plus alignés et militants de la troisième voie montre actuellement ses premières fissures. À côté de spécialistes qui expriment depuis longtemps leur pessimisme et leur jugement négatif quant à l’impact de la mondialisation sur l’existence et les personnalités des individus (de Zygmunt Bauman à Richard Sennett, et même Alain Touraine ), on voit apparaître des formes de réflexions nouvelles, même de la part de ceux qui en étaient les plus ardents porte-drapeaux jusqu’à il y a quelques années (il suffit de penser au sociologue président du Brésil, Fernando Henrique Cardoso).
Communauté, société civile et citoyenneté. Le soutien apporté à l’enracinement d’une société civile forte représente une des tâches fondamentales assignées par Blair à l’État et, de la même manière, fournit une des pierres angulaires du « contrat social » que Clinton avait offert à cette mosaïque complexe multiethnique et pluri-religieuse que sont les États-Unis. Cette vision – qui reprend le débat britannique sur la dévolution et la décentralisation (avec une attention spécifique de la gauche en Europe envers le thème des réformes constitutionnelles et institutionnelles) – se révèle ancrée dans le débat culturel qui traverse le monde intellectuel anglo-saxon depuis des décennies, avec des retombées importantes sur la politique : la querelle qui oppose les liberals progressistes (à partir de John Rawls) et néo-libéraux, d’une part, et les communitarians, de l’autre.
Les objets de la dispute sont de nature plurielle, anthropologique (les néo-communautaires rejettent l’image d’un individu atomisé, effectivement autonome au regard du tissu de ses liens culturels, sociaux et familiaux et, par conséquent, acteur rationnel en mesure d’opérer des choix en pleine liberté et solitude), philosophique (le fait de privilégier les règles procédurales et le droit et donc la notion de justice par rapport à celle de « bien commun ») et, surtout, politico-insitutionnelle (la neutralité de l’État, à qui la théorie politique libérale interdit la possibilité d’opter pour l’une des orientations présentes dans la société et, donc, interdit de définir les contours du « bien collectif »). Le sociologue américain Amitai Atzioni, chef de l’école du new communitarianism (qui mélange des apports tirés d’un certain christianisme social, du néo-aristotélisme, du néothomisme en vogue dans les universités américaines, du civic republicanism et du marxisme), a joué un rôle de premier plan dans l’inspiration des fondements du premier programme électoral de Clinton et a exercé une influence indubitable sur l’élaboration du programme de Blair, deux plate-formes politiques dont la partie théorique comporte de nombreux éléments « néo-organicistes ».
Le néo-communautarisme, devenu depuis quelques années « l’idéologie hégémonique » à l’intérieur de la culture progressiste de langue anglaise, a imposé les thèmes de la civicness et de la préservation des tissus conjonctifs qui garantissent la cohésion sociale, au centre de la réflexion de la gauche continentale. Même si celle-ci propose des solutions différentes, elle adhère finalement à cette analyse des problèmes, prouvant ainsi que son horizon conceptuel est devenu totalement et absolument post-marxiste (finissant ainsi par renoncer à penser le lien très fort entre société et économie, considérées dans le sillage de la vision anglo-saxonne comme des entités nettement distinctes et indépendantes). L’ajournement et la révision du « modèle républicain » français, le « patriotisme constitutionnel » allemand et les développements de Jürgen Habermas sur « l’espace public » (qui tient compte plus que toutes les autres de suggestions découlant du marxisme), la discussion italienne sur l’exigence d’une « religion civile » et sur l’actualité d’une forme de néo-républicanisme dominent la culture politique de ces dernières années, mettant en évidence un langage commun, qui se situe entièrement à l’extérieur du socle du socialisme classique, incapable – c’est l’accusation qui revient sans cesse – de comprendre l’importance de la dimension communautaire et la richesse des ferments de la société civile. Le progressisme anglais et américain – conditionné en premier lieu par son origine religieuse spécifique – étend au reste du progressisme occidental son idée de la responsabilité individuelle et collective, de l’obligation personnelle et de l’engagement de chacun au sein des communautés de référence (de la sphère professionnelle à l’affective et à la familiale et jusqu’à la sphère de la nature et de l’environnement), qui a pénétré aussi la culture française où elle se colore de façon cohérente d’une inspiration volontariste et constructiviste. Il s’agit en réalité d’une concession qui voit dans le devoir et la responsabilisation morale de l’individu un antidote possible à l’accroissement d’une des plaies principales (et les plus ressenties par l’électorat) des sociétés contemporaines : le crime ; à quoi la nouvelle social-démocratie, sans oublier bien sûr les motivations sociologiques qui lui sont sous-jacentes et l’exigence de la prévention, a cependant décidé de répondre par un accroissement de mesures d’ordre public et de répression (aussi bien en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis et en France), montrant une convergence discutable et dangereuse avec les politiques conservatrices.

Le crépuscule de « l’exception française »

Dans ce processus de révision du patrimoine conceptuel de la gauche, engagé avec la troisième voie, « l’exception française » connaît un crépuscule lent, mais inexorable selon de nombreux observateurs européens. Toute la société de la République est impliquée dans ce phénomène qui n’épargne pas la gauche de l’État considéré comme le « plus socialiste » du continent. La nation paraît totalement envahie par le cyclone et les mutations de la « nouvelle économie » et montre sans cesse davantage la pénétration rampante, mais au fond irréversible, d’un processus « d’américanisation » (même si c’est dans une bien moindre mesure que pour le reste des pays européens), tandis que sa structure sociale se modifie sensiblement. La gauche au pouvoir ne peut pas ne pas en tenir compte tout en peinant, et c’est compréhensible, à s’inventer une identité qui préserverait la tradition socialiste. On voit donc Jospin proposer une « nouvelle alliance » entre les classes populaires, les classes moyennes et les laissés-pour-compte (les exclus et les marginaux) au nom d’un Parti socialiste qui se voudrait interclasses et placerait tous les individus dans des conditions « d’égalité des chances » (leitmotiv de la pensée démocrate américaine), réglant ainsi ses comptes avec une question sociale totalement inédite pour la capacité de représentation de la social-démocratie classique.
Pour soutenir cette idée renouvelée d’égalité, elle a recours encore à l’État, avec des nouveautés fondamentales qui vont dans la direction de la modernisation néo-libérale ; la puissance publique maintient fièrement son rôle, comme c’est le cas en France, mais change définitivement d’inspiration en se plaçant dans une relation dialectique avec le marché.
« Nous sommes en faveur de l’économie de marché et contre la société de marché » ; cette phrase, prononcée par le Premier ministre français lors d’une réunion de l’université d’été du PS à La Rochelle – et reprise dans le Manifeste 2000 du Parti socialiste européen –, peut effectivement être élevée au rang de synthèse du comportement des forces progressistes actuelles. Le marché est unanimement caractérisé comme le meilleur moyen connu à ce jour de répartition des ressources – preuve que le libéralisme est devenu une valeur constitutive de la gauche modérée au pouvoir – mais ne doit pas être laissé à lui-même. D’après la conception adoptée par la gauche libérale, l’État cesse d’être un agent et un entrepreneur économique direct ; c’est la reconnaissance de la fin de l’ère de l’économie publique, à l’exception de quelques services essentiels et universels (et c’est encore Jospin, héritier de la glorieuse tradition étatique française, qui a insisté sur ce point). Il finit ainsi par endosser les habits d’arbitre et de dispensateur de règles, alors que, dans la vision du socialisme français, dominaient ceux de stratège, d’investisseur, de « facilitateur » (l’État « colbertiste » qui agit comme un metteur en scène attentif de la politique industrielle dans l’intérêt du développement économique national) et, surtout, d’État régalien, détenteur d’une primauté sur les autres acteurs de la vie publique, expression de la culture volontariste qui anime la gauche en France depuis la Révolution de 1789. Et ce, jusqu’à un niveau transnational : vu les limites pesantes de l’État-nation au seuil de la globalisation, le Premier ministre français lance l’idée d’une régulation mondiale, dont la communauté internationale doit se faire le promoteur à travers ses institutions. Il semble possible dès lors de parler du énième accroc d’importance à la tradition française. Rien ne paraît certes plus éloigné de cette plate-forme que ce que l’on pourrait considérer comme un « étatisme suranné » ; au contraire, cela révèle une approche dans laquelle on peut repérer de nombreuses affinités avec l’idée d’État gestionnaire du risque et investisseur social, émergeant des textes de théoriciens de la « nouvelle voie ». Sans oublier que, à côté de l’importance de la fonction de l’État, l’idée de concertation et d’implication des expressions de la société est de plus en plus présente dans la culture du socialisme français, autre innovation notable au sein d’une culture politique fondée sur l’héritage d’une nette méfiance vis-à-vis des corps intermédiaires (descendant directement à maints égards de la loi Le Chapelier de 1791).
Autre élément décisif : Jospin a fait sienne, après un débat significatif, la catégorie du réformisme, elle aussi marquée par une histoire très particulière (aux anathèmes nombreux) à l’intérieur de l’histoire de la théorie politique en France.

La bataille pour la « globalisation des droits de l’homme », avenir de la gauche ?

À la suite de la crise de la troisième voie, qui a désormais perdu une grande partie de son élan, un espace s’est ouvert et le besoin de nouvelles visions, perpétuelle exigence de la gauche, s’est fait jour. Le mouvement anti-globalisation, qu’il conviendrait plutôt d’appeler mouvement pour la « globalisation des droits » ou pour une « globalisation à visage humain », à l’intérieur duquel on trouve en réalité de nombreuses instances contradictoires et pas nécessairement progressistes, semble répondre à une idée de la gauche en tant que force capable de susciter la mobilisation au nom d’espérances et de la réalisation d’une société alternative. Cela correspondant à une vision certainement « romantique » et utopique qui est inscrite dans l’ADN de la gauche et sans laquelle celle-ci risque de mourir ou de s’euthanasier en se convertissant en pure gestionnaire de l’existant, en visage non féroce du néo-libéralisme, à qui confier le « sale travail » dans les moments de récession et de crise économique tout en garantissant au capital multinational et délocalisé la paix sociale qui lui sert à effectuer des licenciements et des restructurations.
Dans le même temps, en particulier en France avec la formule de la troisième gauche, toute une série d’événements montrent comment un environnementalisme politique et un mouvement vert rénovés ont fait leur chemin en se posant en « gauche à la rescousse », même si, comme le notait avec justesse la journaliste italienne Barbara Spinelli, « ils n’ont pas que des réponses de gauche aux problèmes sociaux, économiques, culturels » .
Il suffit de penser au succès renouvelé du candidat green lors des dernières élections présidentielles, le « troisième gêneur », « l’avocat des consommateurs », le radical Ralph Nader, qui s’est infiltré dans l’habituel bipartisme américain, donnant vie à un lien inédit entre sujets et forces sociales. Ou au choix d’un vert ex-radical comme Francesco Rutelli pour prendre la tête de la formation – même s’il en est sorti vaincu – du centre-gauche italien, soutenu par la puissante association du lobby écologique Legambiente. Il suffit de regarder fleurir les listes alternatives et « non alignées » sur les partis traditionnels durant les élections municipales et cantonales de mars 2001 en France (sans parler du succès des Verts dans les grands centres urbains, avec des pourcentages moyens de 14%, jusqu’à 12% à Paris, faisant ainsi des écologistes la deuxième force de la gauche plurielle), mais aussi à Vienne et Milan. Il suffit de réfléchir au succès planétaire des contre-conférences et des manifestations anti-globalisation du « peuple de Seattle », porteur d’un « nouvel internationalisme » qui se transmet par Internet, et sur la propagation par tous les moyens de la rébellion et du boycottage des produits des multinationales (pour ne citer que deux cas, pensons à José Bové, le leader de la Confédération paysanne, et à Naomi Klein, la jeune journaliste canadienne auteur du très célèbre No Logo ).
La notion de « troisième gauche » naît dans le cadre d’une certaine réflexion verte et écologique qui, en accord avec l’éternelle aspiration au tertium datur, dont la politique n’est pas épargnée, se propose de construire un espace politique et culturel capable de briser l’apparente dichotomie insurmontable entre les « deux gauches », l’une à tendance réformiste et l’autre antagoniste et anticapitaliste, se distinguant toutes deux, selon les porte-drapeaux de cette position alternative, par une vision antique qui identifie l’État comme lieu quasi exclusif du politique.
L’intuition d’origine remonte principalement à Daniel Cohn-Bendit, leader charismatique de l’aile libérale libertaire des Verts, qui a rédigé, avec la contribution de Zaki Laïdi, Joël Roman, Christian Brett, Mariette Darrigand, Christian Michel, Jean-Marc Salmon, Michelle Rieu, Guendalina De Sario, le Manifeste pour une troisième gauche verte. Si, à la lumière de ses récents succès politiques, l’autre gauche a l’ambition de s’ériger en modèle pour le progressisme du début de ce millénaire, le Parti socialiste français, concurrent immédiat de la troisième gauche, n’a pas hésité à liquider avec dureté le programme de Cohn-Bendit. Pour reprendre les termes de Henri Weber, responsable culturel du PS et directeur de La Revue socialiste, « ce texte comporte évidemment de nombreuses analyses pertinentes et des propositions judicieuses – même si elles sont relativement banales et plutôt dépassées. Mais il ne tient pas les promesses de son titre. Il ne fonde pas une nouvelle gauche. Il annonce une “troisième gauche” mais ne la définit pas. Une fois qu’on l’a lue, la “troisième gauche verte” reste un objet politique non identifié » . Retournant l’accusation de ses détracteurs, la troisième gauche, qui se veut écologiste, sociale et européenne, reconnaît avec fierté son statut « insaisissable », compris comme une impossibilité à être ramenée de force aux familles existantes de la politique, et proclame sa volonté de reprendre ce qu’il y a eu de bon dans l’expérience de la deuxième gauche anti-totalitaire et humanitaro-personnaliste française. Au-delà du combat politique, le fait de ramener au centre du débat les thèmes typiques de l’écologie politique et le refus de considérer des domaines comme la santé, l’environnement, l’instruction, les libertés individuelles, la vie biologique (menacée par le clonage) et la biodiversité comme des biens quelconques, les soustrayant à la logique de marché et de profit à laquelle nombreux sont ceux qui voudraient les ramener, représentent la frontière sur laquelle la gauche joue sa raison d’être et son avenir en ces temps difficiles. D’ailleurs, même la discussion sur les limites et l’éthique de la science, négligée depuis trop longtemps et laissée à la pensée religieuse et confessionnelle, constitue une des urgences fondamentales pour la réflexion de la gauche laïque, comme le souligne depuis longtemps l’un des plus grands juristes progressistes italiens, Stefano Rodotà (actuellement président de l’autorité pour la sauvegarde de l’intimité) .

Le « paradigme Porto Alegre »

Sous l’angle culturel et sociologique, ce que l’on appelle la troisième gauche, d’une part, et certaines instances du mouvement de contestation contre la globalisation néo-libérale, de l’autre, semblent donc en mesure d’exprimer les besoins de la société occidentale après et au-delà du post-matérialisme et de la phase post-industrielle de la « net-économie » et des technologies de l’information et de représenter la volonté de ne pas se laisser absorber par la globalisation dominante sans possibilité de répliquer. Elle peut donc sûrement mieux faire qu’une gauche simplement social-démocrate ou réformiste, qui ne parvient pas à se repenser à la lumière de la fin du siècle fordien ou tayloriste , ou encore qu’une gauche uniquement « résistante » liée à un passé de certitudes réconfortantes balayées sans pitié par le capitalisme néo-cognitif et ses formes de production immatérielles et hyper-flexibles.
On voit donc s’ouvrir la possibilité de faire une politique progressiste spécifique, apte à changer le cadre habituel de la philosophie politique de la gauche contemporaine. Le nouveau sujet – qui n’est plus acteur de la gauche ou tout au moins, plus seulement – s’identifie au citoyen actif et consommateur, réalisant le passage de la souveraineté politique à ce que l’on pourrait appeler « la souveraineté du consumérisme et de l’activisme civique ». La fin du siècle oblige donc le progressisme à tenir compte d’un combat totalement et radicalement transformé par rapport au dix-neuvième, fondé sur le lien entre consommation, citoyenneté et dynamiques inclusives/exclusives .
Si la gauche du siècle des grandes narrations avait trouvé dans le travail son élément constitutif, celle qui lui succède à l’époque de leur crise et de la « politique faible » doit souligner la position centrale de la consommation, composante essentielle de la citoyenneté et de la démocratie post-moderne ainsi que formidable arme de réorientation des processus de décision économico-productifs. Les États-nations progressivement privés de souveraineté ne s’opposent plus à la force incommensurable des entreprises multinationales, qui franchissent sans problème les frontières territoriales et les juridictions. Ce sont les consommateurs, c’est-à-dire des particuliers ayant effectivement besoin d’être organisés, qui sont capables de passer outre les barrières nationales – surtout par le biais d’Internet – en une sorte de réédition new economy du défi entre David et Goliath. Et ainsi se fait jour une tendance considérable à la personnalisation, fruit indiscutable de la « spectacularisation » de la politique, mais dans un sens et avec une acceptation positifs, de sorte que les parcours et les approches biographiques, les compétences personnelles et la personnalité de l’individu finissent par constituer autant d’atouts et de garanties de transparence de l’homme politique, du leader vis-à-vis de l’opinion publique avec laquelle il établit un rapport direct en s’inspirant des modes de relations immédiates et non hiérarchiques qui structurent la vie au sein du troisième secteur et du monde de l’économie solidaire. Dans le même temps, la forme parti traditionnelle connaît des difficultés en tant que structure organisatrice primaire de la politique. Lui a été en partie substitué le modèle de l’association de niveau national (volontariat et autre) ou local (comité civique, association de quartier et de base). Comme l’écrivait récemment Felipe Gonzàles, la gauche est à la recherche de nouvelles formes de démocratie et d’un paradigme qui la rendrait possible . Et ainsi, telle qu’elle se dessine, avec sa multiplicité de réseaux et de plans d’organisation, on pourrait l’appeler « paradigme Porto Alegre », la ville du Brésil qui a inventé et appliqué le « bilan participatif » et où s’est déroulé le Forum pour l’élaboration d’une pensée alternative à la mondialisation néocapitaliste qui a vu converger le peuple de Seattle au cours de manifestations où se sont croisées certaines formes innovatrices d’organisation politique.
Revitaliser la gauche suffira-t-il ? Qui sait… Il s’agit en tout cas d’impulsions bénéfiques et d’initiatives intéressantes. Nous n’en sommes qu’au début et, pour citer un slogan français bien connu, ce n’est qu’un début, continuons le combat.

Traduit de l’italien par Lucie Mollof