La France devant la crise du politique : normalité ou anomie ?

La France devant la crise du politique : normalité ou anomie ?

Dick Howard

Comprendre la France, c’est comprendre son histoire. Bien que cette histoire soit marquée par des ruptures, des dates qui annoncent des transformations fondamentales, d’un point de vue plus philosophique, elle manifeste une étonnante continuité : elle est organisée autour de la recherche d’une unité nationale. Je ne dis pas que la France ait trouvé cette unité, ni que celle-ci pourrait être un jour enfin réalisée. Ma thèse est d’abord que cette recherche d’une unité et par la suite d’une universalité nationale est ce qui définit cette « exception française » que l’on oppose souvent à l’exception américaine.
Cette première remarque doit être complétée par une seconde observation : cette recherche d’unité est ce qui, en France, définit ce qu’on peut appeler le politique, c’est-à-dire, la matrice au sein de laquelle se mettent en place les délices de ce qu’on décrit comme la vie politique d’un pays. C’est pourquoi la France est le pays politique par excellence ! La vie quotidienne française est comme surdéterminée par le politique. Souligner cette fonction du politique revient à dire que la politique française ne se réduit pas à un simple jeu de forces. Reste à savoir si cette priorité donnée au politique constitue un avantage ou représente un fardeau.
Or, depuis un certain temps — depuis l’élection de Mitterrand en 1981 ? depuis la cohabitation de 1986 ? depuis la chute du Mur ? , cette surdétermination politique s’est affaiblie. La cause de cet affaiblissement pourrait se trouver dans d’autres phénomènes encore, par exemple, dans la globalisation économique. Dès lors que l’État qui en France est plus qu’une institution particulière (le concept de « pouvoir », employé comme synonyme d’État, intraduisible en anglais, exprime cette primauté quasi philosophique de l’État français) ne peut plus par exemple maintenir la valeur de sa monnaie, c’est que cet État déchoit, il devient une simple instance particulière qu’on n’est plus tenu de respecter. Ou encore, si l’État se montre incapable de veiller au bien commun, par exemple lors du scandale du sang contaminé, c’est la même dégradation du politique qui s’ensuit. Enfin, quelle qu’en soit la cause, il semble en résulter une sorte d’anomie (Durkheim n’était pas français pour rien !). Comment évaluer cette anomie ? Sur quoi peut-elle déboucher ?
De cette configuration découle ma dernière thèse. Cette diminution du rôle du politique dans la vie française s’accompagne de la montée des « affaires » qui défrayent la chronique et portent à l’attention du public le rôle croissant du judiciaire. L’autonomie de la magistrature fait craindre ce que les Français ont toujours rejeté : la « république des juges ». Pourtant, rien de plus « normal » dans un pays démocratique que l’autonomie du judiciaire. Pourquoi les Français craignent-ils cette autonomie ? C’est tout simplement qu’elle met en question l’unité qui est le présupposé de la vie politique française — on se souvient, par exemple, de la loi Le Chapelier qui est emblématique de cette logique politique centenaire que je m’emploierai à comprendre ici. C’est pourquoi l’on pourrait penser que ce qui est ressenti comme une sorte d’anomie représente en fait la fin de « l’exception française ». Donc, anomie ou normalité : qu’en est-il en France aujourd’hui ? Je proposerai d’abord quelques hypothèses historiques avant d’en venir à ce que pourrait être la place d’une gauche renouvelée au sein d’une France qui se comprend non plus comme une République démocratique mais plutôt comme une démocratie républicaine.

La Révolution française et la primauté du politique

L’Ancien Régime était déjà obsédé par la représentation de l’unité. L’absolutisme était fondé par et sur la primauté de la Cour, l’élimination de toute autonomie de l’aristocratie et donc de la « société » telle qu’elle était, comme l’avait déjà montré Tocqueville. Il n’est pas nécessaire d’y insister plus longuement.
La Révolution devait donc opposer à l’absolutisme quelque chose d’absolu : le tiers-état de Sieyès, puis les droits de l’homme, firent l’affaire . À y regarder d’un œil de philosophe, cet absolu se représentait aussi comme une sorte d’unité qu’il fallait réaliser ou mettre en œuvre. Cela voulait dire éliminer toute particularité. Déjà en 1790, lors du débat sur le veto (absolu, suspensif, ou aucun), des difficultés cachées par cette structure se manifestaient. Il en résulta la première vague d’exilés de la Révolution. Une autre manifestation de cette difficulté se présenta lors des derniers débats de l’Assemblée constituante qui conduisirent au vote, en 1791, de la loi Le Chapelier. Puis, logiquement, lorsque le Roi fut arrêté à Varennes, la République se présenta comme seule incarnation possible de la volonté générale.
La recherche de l’unité ne s’arrêtait pas ; les Girondins étaient dépeints comme des « fédéralistes », on n’a pas besoin de décrire la centralisation jacobine plus en détail. Il faut noter quand même, avec François Furet entre autres, la capacité géniale d’un Robespierre dont le pouvoir dépendait de son aptitude à se présenter comme l’incarnation de la volonté générale (ou nationale). Deux autres illustrations valent d’être mentionnées : la Constitution jacobine qui devait seulement être mise en œuvre une fois la paix européenne instaurée, c’est-à-dire dans une Europe unifiée sous le pouvoir français ! Puis l’épisode de l’Être suprême qui marquait l’apogée de l’influence de Robespierre et peut-être aussi le début de la fin, car cet Être suprême pouvait être représenté comme séparé de l’unité nationale.
En tout cas, dans cette perspective qui identifie le politique et la recherche d’une unité de la nation, Bronislaw Bazcko a raison de voir en Thermidor non pas le triomphe de la contre-révolution (il n’y avait pas de contre-révolution à l’intérieur du pays), mais la poursuite de la révolution. En effet, Robespierre et les siens pouvaient apparaître comme une faction et donc ils représentaient une menace pour l’unité de la Révolution. Les Thermidoriens étaient des révolutionnaires, des régicides qui se considéraient toujours comme des révolutionnaires. Le Directoire, dont le but était de mettre fin à la révolution, ne voulait pas revenir en arrière ; il n’était pas composé de réactionnaires. Et cela explique la difficulté de ses dirigeants, car pour se maintenir il leur fallait, tout comme les Jacobins, éliminer toute opposition, tout intérêt particulier et toute médiation sociale. Après quelques années, eux aussi ne pouvaient être perçus que comme les représentants d’un intérêt particulier, leur légitimité disparaissant pour faire place à celle de Bonaparte et de l’Empire, dont l’hubris unitaire n’était sans doute pas étrangère à la défaite du projet impérial.
Ce n’en était pas fini avec la recherche d’unité. La monarchie restaurée devait faire face à une révolution en 1830, qui amena au pouvoir les libéraux orléanistes qui, comme les libéraux monarchistes de la première révolution, devaient bientôt se mesurer à une demande républicaine en février 1848, qui s’affronta à son tour à une révolution sociale en juin dont l’échec préparait le retour du neveu de Bonaparte et un nouvel Empire. La vie politique française semble condamnée à se répéter à intervalles réguliers.
Cette histoire appelle trois remarques. En premier lieu, la recherche d’unité animait chaque phase de ces développements. Par exemple, les libéraux — Thierry et Guizot, dont Marx disait qu’il avait appris chez eux l’idée de l’histoire comme lutte des classes — avaient inventé une théorie pour justifier leur engagement. Guizot prétendait que la révolution de 1789 avait créé une nouvelle classe — les capacités — qui devait maintenant prendre le pouvoir. De plus, les théories socialistes allaient se répandre en 1848 pour soutenir l’idée d’une société qui se donne sa propre unité.
Ensuite, quelle est la racine de ces répétitions qui marquent l’histoire française ? La société française réelle était divisée. Pour prétendre réaliser son unité, pour affirmer son universalité, le politique devait faire abstraction de cette société réelle. Du coup, il n’y avait plus de médiations sociales ; la société civile était faible, l’État imposait sa volonté sur cette société plutôt que de négocier avec elle. C’est ce qui explique l’absence de réformes, la répétition des révolutions : en effet, quand l’État est prêt a négocier, la société comprend cette nouvelle ouverture comme une faiblesse et se rend compte qu’elle n’a pas besoin de s’occuper de cet État.
Enfin, que la vie politique française soit née de la révolution contre un Ancien Régime qui se présentait lui aussi comme une unité et une universalité signifie que la distinction de la gauche et de la droite fait abstraction des intérêts sociaux que pourraient représenter ces deux options politiques. Cela explique la faiblesse congénitale des partis politiques français : ils n’ont pas droit de cité car ils représentent des intérêts particuliers, ce qui est par définition illégitime (comme l’étaient les syndicats selon la loi Le Chapelier).
Passons sur les détails historiques qui marquent la création de la Troisième République. Notons seulement que son établissement n’était possible qu’une fois la Commune battue et la « question sociale » éliminée, ce qui illustre de nouveau la représentation unitaire du politique. Deux paradoxes méritent d’être soulevés ici. Ce solipsisme politique contient néanmoins un principe dynamique. Car les droits de l’homme qui représentent aussi à leur façon cet absolu et l’universalité révolutionnaire que l’on avait opposée à la légitimité du monarque sont contradictoires. Il s’agit, d’une part, de droits qui sont censés appartenir à l’homme comme tel ; mais ces droits ne sont réalisés (ou réalisables) qu’à travers l’activité du citoyen. C’est donc l’activité politique qui devient prioritaire, ce qui explique que les Français se considèrent comme républicains plutôt que comme démocrates et que la République est censée incarner la démocratie – ce qui ne va pas de soi quand on pense à l’autonomie du judiciaire, fondée sur l’obligation de défendre les droits individuels contre l’État. Cependant celle-ci a du mal à être acceptée en France. Mais qui sont en réalité ces citoyens-républicains qui doivent réaliser les droits de l’homme ? Comment ces droits sont-ils réalisés ? Ces droits sont fondés sur la Raison ; ils ne décrivent pas ce qui est mais ce qui devrait être. Voilà la porte par laquelle devait entrer l’élite républicaine, une élite dont le travail est d’instaurer l’universalité et, par là, l’unité de tous au sein d’une République qui réalise le bien commun. Une telle élite, évidemment, ne représente pas des intérêts particuliers ; elle ne peut être comprise que comme « service public » un service qui sert l’universalité !

Le rapport du social au politique avant 1989

Comme la gauche française s’est identifiée avec la Révolution, qu’elle voulait enfin réaliser, elle ne rencontra que tardivement la question sociale. La gauche était d’abord républicaine. La démocratie (qui n’est pas identique à la question sociale, mais qui ne peut pas s’en détacher non plus) était, pour elle, ce qui découlerait de la République réalisée. La démocratie était conçue, elle aussi, à partir de l’impératif unitaire qui définit le politique. Mais cette orientation a semblé basculer avec cette autre « révolution » qui amena les socialistes au pouvoir en 1981 qui, selon certains , mit fin enfin à la Révolution de 1789. Deux exemples peuvent servir d’illustration de mon propos. Après une première tentative de réforme du système scolaire tout à fait fidèle au modèle républicaine, le ministre de l’Éducation nationale, Alain Savary, dut abandonner et son poste et sa réforme devant des manifestations de masse. Le ministre qui reprit la réforme éducative (Jean-Pierre Chevènement) proposa alors d’en arriver à 80% des élèves au niveau du baccalauréat, ce qui mettait en question cette élite républicaine dont l’origine symbolique était pourtant l’instituteur de Jules Ferry. Ce changement d’orientation avait peut-être été préparé plus tôt par la politique économique désastreuse (une sorte de keynésianisme dans un seul pays) des socialistes. Il faut se demander pourquoi, en dépit de la fin des « Trente glorieuses » et de la crise pétrolière de 1973, le gouvernement suivit (plus ou moins) la politique qui était à la base du Programme commun ? Autrement dit, pourquoi les socialistes — qui sont pourtant des Français poursuivaient-ils une politique « sociale » ?
Comme toujours en France, il faut revenir à l’histoire. Que la gauche se soit définie par ses choix républicains explique qu’elle ait éprouvé des difficultés à admettre et à évaluer l’existence de divisions sociales. Par exemple en 1848, les républicains se sont divisés entre ceux qui s’attendaient à des améliorations par des mesures parlementaires et ceux qui insistaient pour que l’universalité prenne la forme d’une égalité sociale. Cela explique qu’une certaine gauche ait adopté une vision syndicaliste du politique qui revient à traiter le social comme s’il pouvait lui-même incarner cette unité toujours recherchée. Cette opposition entre l’unité politique et l’égalité sociale allait s’approfondir. Ceux qui privilégiaient la voie parlementaire étaient prêts à accepter des coalitions, des compromis, des améliorations graduelles. Mais des compromis peuvent devenir des compromissions ! Comment prévenir cette accusation, qui serait certainement formulée par ceux qui misent sur l’égalité sociale ? Comment surtout ne pas voir dans ce qu’on désigne aujourd’hui par le terme « exclusion » le signe d’un échec de l’unité et de la non-réalisation de la République ?
Avec l’industrialisation et l’urbanisation est née une classe ouvrière. La question sociale ne pouvait plus être esquivée et des mouvements sociaux se chargèrent de la rappeler aux politiques qui voulaient l’ignorer. Quel comportement pouvait alors adopter la gauche républicaine ? Et quel rapport devait exister entre les mouvements sociaux et les parlementaires ? Le débat dura des décennies avant que le Congrès d’Amiens n’y apporte une solution en 1906. Les syndicats réunis se déclarèrent indépendants des partis politiques. Si cette solution du côté du mouvement social était facile à comprendre, celle qu’allait adopter la gauche républicaine parlementaire était plus compliquée. Quels compromis pouvait-elle légitimer ? À partir de 1889 et la création de la deuxième Internationale Socialiste, la réponse fit appel à l’idéologie marxiste qui était acceptée par tous les socialistes. La difficulté était que tout le monde dès lors s’y référait, ceux qui opposaient les choix effectués comme ceux qui s’y opposaient. Le marxisme devint ainsi une idéologie de légitimation. Sa portée théorique et critique fut par là évacuée.
Voici donc réalisées aussi bien l’autonomie du social (incarné par les syndicats) que celle du politique (représenté par les parlementaires républicains). Mais cette réalisation avait son prix. L’idéologie jouait un rôle croissant du côté des politiques alors que la participation des forces sociales à la vie politique diminuait. L’idéologie remplaçait la théorie, ce qui expliquerait que les Français pouvaient bien citer des phrases des Morceaux choisis de Marx et Engels, mais ils contribuèrent peu au développement de la portée critique de cette théorie. Cette résolution bâtarde du problème identitaire des deux éléments de la gauche explique les choix qui aboutirent à la division de la gauche qui fut consommée au Congrès de Tours en 1920 (bien que la situation soit compliquée par le fait que 1917 pouvait apparaître comme la réalisation de 1789 et que le rêve unitaire fut ainsi renforcé chez les uns comme chez les autres).
Ce bref résumé de l’histoire de la gauche sociale pourrait expliquer le choix « socialiste » surprenant des socialistes lorsqu’ils prirent le pouvoir en 1981. Il permet d’ailleurs aussi de rendre compte des revirements qu’on connut par la suite : la réconciliation de la loi du marché avec la loi républicaine, le déplacement de l’idéal républicain vers l’Europe, la promesse de l’unité enfin réalisée à travers la cohabitation, nouvelle forme d’union nationale – dans le conflit et le compromis permanents – entre la gauche et la droite.
Mais un autre élément doit être ajouté à cette explication, car la victoire de 1981 fut plus celle de François Mitterrand que celle d’une gauche socialiste. Mitterrand avait bien compris les possibilités politiques ouvertes par la Ve République, surtout après le référendum de 1962 qui avait créé un Président élu directement par le peuple et détenant une légitimité nouvelle en même temps que le Parlement était affaibli. Mitterrand, qui n’était pas un socialiste, avait unifié un centre-gauche en 1965, se créant une légitimité grâce aux 45% des voix qu’il avait obtenues au deuxième tour. À partir de là, il put prendre le contrôle du nouveau Parti socialiste à Épinay en 1971. Mais on peut passer sur les détails de cette cuisine politique. Ce que Mitterrand n’a pas compris (ou ne voulait pas comprendre), c’était le changement des relations entre les leaders du Parti et ses simples membres et électeurs. Les leaders incarnaient maintenant le politique comme l’avait incarné le monarque ! Ils ne dépendaient pas de la société, mais ils avaient leur propre existence ; il n’y avait plus de médiation entre le candidat et le public, les appels aux militants faisaient place à un appel à l’opinion publique qu’il fallait d’ailleurs façonner pour la gagner à sa cause.
La nouvelle « démocratie d’opinion » avait d’autres conséquences, que Yves Mény a bien analysées , comme l’indique déjà le titre de son livre. Il ne s’agit pas tant d’enrichissement personnel mais plutôt — au sens proprement français du politique — d’une trahison des fondements mêmes de la République. Le problème que devaient résoudre les politiques était simple : les contributions d’adhérents ne suffisent plus à communiquer avec des électeurs passifs ; en outre, il faut faire appel à des sondages et à des experts en communication, qui devaient être eux aussi bien payés. Ainsi naquirent des « bureaux d’études » affiliés aux partis et qui servaient à financer ceux-ci. Mais ce ne sont pas tant ces abus, qui n’étaient pas de vraies innovations, qui doivent être expliqués ; ce qui est nouveau, c’est que de tels scandales deviennent des « affaires » publiques, ce qui peut aussi bien conduire au cynisme des citoyens qu’à un sursaut civique, les magistrats devenant les restaurateurs des vertus nécessaires au maintien d’une société républicaine.
Pour comprendre cette nouvelle donne, il faut encore une fois revenir à l’histoire. Depuis l’Ancien Régime, l’une des manières de maintenir l’unité politique était le cumul. La centralisation de la vie politique, qui excluait des médiations sociales tout en créant un rapport immédiat entre le citoyen et l’État, rendait nécessaire la création par chaque homme politique de ses propres médiations. Cela fournit une seconde explication de la faiblesse des partis politiques français : ils ne sont que des coalitions de barons provinciaux indépendants dont le pouvoir au niveau national dépend de leur implantation locale. Le cumul marche alors dans deux directions qui se complètent et se renforcent. L’État représente cette universalité qui est incarnée et représentée par le service public. En face de lui se trouvent les multiples atomes qui constituent la société. Le cumul fournit alors une curieuse synthèse – ce qu’ailleurs on appellerait « conflit d’intérêts ». L’homme politique est censé incarner la médiation entre l’État et la société atomisée. D’une part, il représente les préoccupations des simples citoyens au niveau étatique, mettant en rapport ainsi l’intérêt particulier avec le bien commun. D’autre part, à partir de là, cet État peut ainsi légiférer et administrer en connaissance de cause, car le « solipsisme » du politique rencontre maintenant à travers cette médiation, la réalité et les divisions sociales.
Cette synthèse est malheureusement trop belle pour être vraie. D’abord, elle est minée par sa présupposition typiquement française. La préoccupation unitaire a pour résultat que la synthèse sera souvent le fait d’interventions administratives plutôt que politiques. D’autres faiblesses s’ensuivent. Notons-en quatre. D’abord, le service public sera affaibli parce que sa rationalité universaliste est mise en question par la nécessaire prise en considération de cas particuliers. Du coup, les membres de cette élite ne sont plus sûrs ni de leur service à la République ni de la valeur de leurs propres savoirs. Ensuite, l’élu politique n’a plus besoin d’être présent à Paris, car ce qu’il peut y faire dépend en fin de compte de son pouvoir local, qu’il va alors cultiver. Il en résulte en troisième lieu un affaiblissement du Parlement, qui va de pair avec une augmentation du pouvoir exécutif, ce dernier étant renforcé par les technocrates du service public, qui veulent alors se légitimer et augmenter leur propre rôle. Le pouvoir renforcé de l’exécutif explique aussi un phénomène particulier à la France : le « parachutage » d’un homme politique ayant de l’influence à Paris et qui sera préféré à un militant locale implanté de longue date. Enfin, malgré ce renforcement, le service public est démoralisé ; du coup ses membres sont tentés par le pantouflage. Cela peut aboutir à une sorte de complicité entre des gens ayant été formés à la même école, ce qui peut donner lieu à des manquements de contrôle qui produisent des désastres du genre Crédit Lyonnais – ou d’autres plus graves encore.
Voilà comment et pourquoi on voit en France depuis quelque temps non seulement l’émergence d’un cynisme qui fait bon ménage avec l’individualisme égoïste, mais aussi l’enrichissement soudain qui apparut sous la « mitterrandie ». Une sorte d’anomie se fait jour, dont le fondement est la disparition des vieilles valeurs républicaines et politiques qui avaient animé l’histoire française. Cela explique en partie la montée de l’extrême droite, mais aussi l’incapacité de la gauche à penser la globalisation. Le Monde Diplomatique, L’horreur économique et le débat sur « l’exclusion » traduisent ce changement : on se plaint, on se représente comme la victime, on soutient ceux qui souffrent — ce qui est bien et digne, mais ne remplace pas le politique.

Vers un renouvellement de la démocratie ?

La France est en passe de devenir une démocratie républicaine alors qu’elle s’est voulue longtemps une République démocratique. Cette orientation explique aussi la domination d’une culture de gauche qui fut peu critique envers les anciens pays du « socialisme réel ». Quelques signes valent d’être relevés. D’une part, certains penseurs avaient tiré de Mai 68 la conclusion que ces « événements » (comme disent les Français en manque de concepts) démontraient non pas la possibilité mais en fin de compte l’impossibilité d’une révolution dans nos sociétés modernes. C’est à partir de là qu’on est arrivé en France à faire enfin des contributions au développement ou à la critique de la théorie marxiste ! Et ainsi l’on se préparait à la lecture de Soljénitsyne une fois traduit L’archipel du Goulag (le nombre d’exemplaires vendus en France ne s’est rencontré nulle part ailleurs). La critique du totalitarisme en France eut plusieurs effets : elle mettait en question l’orthodoxie idéologique marxiste ; elle commençait aussi à mettre en cause la représentation unitaire qui était au fondement de la représentation française du politique ; elle déboucha sur le débat sur les droits de l’homme et sur les interventions politiques qui s’ensuivirent. Enfin, comme elle était par sa nature une critique philosophique, elle ouvrit la question de la démocratie — non pas de la démocratie comme résolution des énigmes de l’histoire (comme l’aurait dit Marx), mais de la démocratie comme problème, comme défi et comme fondement d’une République qui pourrait échapper au cynisme et à l’anomie. Finalement, en France, la critique du totalitarisme fut aussi une critique de ses propres traditions. Aboutit-elle pour autant à un réexamen de la nature de la démocratie ? Les Français, singulièrement de gauche, sont-ils prêts à comprendre qu’elle constitue un problème avant d’être une réponse aux problèmes sociaux et politiques ?
Cette réflexion sur la démocratie républicaine se prolonge dans le débat sur la culture juridique. Là encore, il faut revenir à l’histoire pour comprendre la France contemporaine. Il existait, du temps de l’Ancien Régime déjà, d’une part, les avocats du Barreau, qui jouissaient d’une autonomie dont le prix était une exclusion des allées du pouvoir, et, d’autre part, des magistrats qui fonctionnaient comme une sorte de supplément au pouvoir exécutif, ce qui leur donnait beaucoup de pouvoir mais peu d’autonomie. Cette structure juridique explique l’absence de gros scandales en France — car tout pouvait être couvert politiquement. Aujourd’hui, la situation est différente. La république « corrompue » ne peut plus cacher les scandales — elle n’en a pas le pouvoir, son propre service public est découragé et le public, devenu cynique, est gourmand d’affaires. S’ouvre l’ère du « petit juge » et de sa collaboration avec le journaliste d’investigation qui profite des fuites provenant de celui-ci alors que les articles de presse créent en retour un climat d’opinion qui empêche le pouvoir de trop tenir en laisse le magistrat.
Certes, la corruption comme le cumul ont toujours existé. Qu’on en fasse une affaire publique est plus nouveau. Il y a plusieurs raisons à cela. On a déjà noté comment la globalisation signifie aux yeux de tous l’affaiblissement de l’État qui ne peut plus prétendre tout unifier. Mais les réussites de ce même État travaillent également contre lui, ainsi par exemple lorsque l’État-providence renforce le besoin d’autonomie individuelle et encourage ceux qui se sentent exclus à réclamer leurs droits. La fin de la Guerre froide fait, d’une part, qu’on n’a plus besoin d’un exécutif fort et indépendant et, d’autre part, que les conflits qui divisent nos sociétés peuvent être l’objet de débats publics qui ne mettent pas en question leur existence. Quoi qu’il en soit, les conflits qui se manifestent dans ces conditions nouvelles requièrent une forme procédurale juste, ce qui nous ramène à la culture juridique.
Que signifient les affaires ? Résultant de la faiblesse de l’État, elles sont aussi la mise en question de la représentation unitaire du politique. Deux réactions pourraient alors se faire jour. Soit l’émergence d’un populisme, sans doute de coloration droitière (mais la réussite du Monde diplomatique est quand même surprenante). Soit une procéduralisation des questions du droit qui sont soulevées par les affaires, ce qui est tout le contraire du populisme. Une telle procéduralisation fondée sur l’autonomie du judiciaire insiste sur le droit d’être différent, sur la légitimité de l’intérêt particulier et celle du conflit social. Un procès représente le contraire d’une procédure administrative : l’administration part d’une règle déjà donnée pour lui subsumer un cas particulier alors que le procès part du particulier pour lui trouver une règle adéquate. Autrement dit, les lois étatiques déterminent l’intérêt général alors que le travail du juge consiste à se demander quels intérêts particuliers peuvent être légitimés, ce qui présuppose que plusieurs peuvent être légitimes . Pour dire les choses nettement, l’intervention du judiciaire peut être interprétée, sur le plan philosophique, comme la production et la légitimation de la différence. Tant que le magistrat n’était que le bras armé de l’État, républicain ou absolutiste, la justice et l’intérêt de l’État étaient identiques, tandis que les droits individuels constituent un problème privé dont la protection n’était possible que dans le cadre d’un État appliquant la loi de manière uniforme. Une société juridique peut devenir de plus en plus querelleuse, mais elle reconnaît le droit à la différence précisément dans la mesure où le droit est fondé sur le présupposé qu’il existe une conception partagée de la justice qui autorise la distribution des droits et la coexistence des différences. Une autorité judiciaire autonome ne peut créer la démocratie, mais une démocratie ne peut pas être maintenue s’il n’existe pas de liberté judiciaire. Ainsi, l’autorité judiciaire devient une institution politique ; pour autant elle n’est pas une institution politisée. La légitimation des différences implique la reconnaissance du statut symbolique de l’unité républicaine. La république n’est pas niée par l’abandon de sa prétention à définir ce qu’est la justice.
Donc, la représentation républicaine d’une vie politique unifiée ne peut plus être maintenue. Que va-t-on faire dans une France où le politique joue un rôle fondamental dans le maintien de la culture quotidienne ? On pourrait répondre que des affaires existent bien dans d’autres pays. Par exemple, l’Amérique a vécu une « affaire » qui les dépasse toutes, celle de l’élection d’un Président par la Cour suprême ! Mais la culture politique américaine est fondée sur la légalité qui fonctionne comme une sorte de légitimité politique. L’Allemagne vit aussi ses affaires : le financement occulte de la CDU et le rôle de l’ex-chancelier Kohl. Mais elle semble les résoudre en réactivant une légitimation plus culturelle que juridique ou politique. La France reste une exception ; la représentation de l’unité est profondément ancrée dans sa vie socioculturelle. Sa délégitimation actuelle est peut-être passagère ; la représentation unitaire pourrait revenir et hanter de nouveau la scène politique. Il faut comprendre cet enracinement historique pour interpréter les phénomènes qui apparaîtront dans la prochaine période.
Quelle est donc la place de la gauche dans une telle démocratie républicaine ? Alors qu’elle pouvait s’identifier avec le projet national poursuivi par une République démocratique, cette gauche nouvelle doit admettre que sa cause est particulière, que ses valeurs ne sont pas des données quasi naturelles et que sa critique de la société existante peut être valable sans pour autant porter un projet d’avenir. S’affirmer au sein d’une démocratie républicaine veut dire affirmer la nécessité d’un débat, du conflit des valeurs, d’une démocratie qui est en elle-même une valeur (alors que la vision républicaine en faisait le résultat de la République enfin réalisée). Une telle démocratie doit constamment se défendre contre la prétention unitaire – une prétention qui peut prendre des formes diverses, du populisme communautaire au libéralisme sauvage, en passant par le rêve technocratique ou la « synthèse » politicienne. Autrement dit, une nouvelle gauche française qui rompt avec la vision historique française du politique doit se comprendre comme un empêcheur de tourner en rond.