Une gauche moderne dans un monde en mutation

Une gauche moderne dans un monde en mutation

Jean-Marie Bockel

Le débat idéologique gauche/droite est aujourd’hui en panne, dans notre pays. Au-delà des explications de ce constat, largement partagé , il faut réaffirmer d’emblée l’importance et l’utilité du débat d’idées et de l’idéologie dans toute société : sans elle, on ne peut redonner un sens à l’action collective ; l’idéologie a par là une utilité sociale puisqu’elle constitue un système symbolique et identitaire d’intégration et de régulation sociale. Quand elle vient à disparaître et quand on enlève aux citoyens les points de repère essentiels qui peuvent donner un sens à leurs propres activités au sein de la société, ils risquent fort d’être tentés soit par les extrêmes politiques et leurs mots d’ordre simplistes, soit par l’indifférence, l’abstention et le repli sur soi.

Un triple défi

La gauche française a une responsabilité devant cet enjeu fondamental. Outre que cette entreprise ne lui est pas facilitée dans une société en pleine mutation par une droite à la recherche de repères , ne permettant pas toujours d’élever le débat et la dialectique démocratique à un niveau digne de ce nom, elle doit faire face aujourd’hui à une triple contradiction qu’elle devra résoudre à la fois pour son propre développement et pour rétablir les conditions optimales d’un débat démocratique dans notre pays.
Certaines enquêtes d’opinion récentes ont pu montrer un mouvement de l’opinion publique française vers des valeurs traditionnellement assimilées et associées à la gauche ; en particulier, on assiste à une montée croissante des valeurs de tolérance et de permissivité, qu’il s’agisse de l’acceptation de la différence ou du refus de la peine de mort . Or, en dépit de cette tendance qui lui est favorable, la gauche française s’est montrée, jusqu’ici, incapable de la canaliser. Un des facteurs expliquant principalement cette incapacité est son éclatement en diverses « tribus » aux contours fluctuants. Ainsi, comme le note John Crowley, « la gauche française est trop fragmentée pour qu’on puisse la considérer comme un acteur politique ou un lieu de production idéologique unique » .
Il lui appartient de relever ce premier défi au plus vite si elle veut continuer à être en phase avec la société et à capter le « capital sympathie » provoqué par l’adhésion aux valeurs qu’elle a traditionnellement défendues. En effet, on a déjà pu voir qu’elle se fasse dépasser sur sa gauche par un candidat… de droite : c’est ainsi que, lors de la campagne présidentielle de 1995, Jacques Chirac a pu être élu (notamment) en défendant des valeurs a priori situées à gauche, en se déclarant le tenant de la lutte contre la « fracture sociale ». De la sorte, il apparaissait plus désireux de réformer la société française dans le contexte de dysfonctionnements du marché que le candidat de gauche lui-même !
La deuxième contradiction que la gauche française doit aujourd’hui gérer est le bouleversement du substrat sociologique de son électorat, lui aussi en pleine diversification. Ainsi, traditionnellement, la gauche avait vocation à rassembler les exclus, les laissés pour compte du système, unis dans une même volonté de réformer ce dernier pour en faire un ensemble répondant aux critères de justice économique et sociale. Or, on a pu noter, depuis le début des années 1990, un certain « embourgeoisement » de l’électorat de gauche et des quartiers jusqu’ici populaires . Bien qu’essentiellement urbain et, plus précisément encore, limité aux grandes villes , ce mouvement n’en est pas moins significatif d’une certaine rupture des partis politiques de gauche et, surtout, du Parti socialiste, avec leurs bases sociologiques traditionnelles – à savoir les classes populaires.
En l’occurrence, le défi à relever est d’empêcher ces dernières de se tourner vers les idéologies extrémistes et, plus précisément, vers les sirènes de l’extrême droite car, comme le rappelle Emmanuel Todd , « sociologiquement, l’électorat du Front national est de gauche » ; une dérive que Michel Winock explique, peut-être de façon sévère et caricaturale, par « la faillite des grands partis de gauche dans le domaine de l’éducation politique » .
Quoi qu’il en soit, c’est un fait que les couches populaires de la société française ne se retrouvent plus toujours dans la politique menée par le gouvernement actuel de « gauche plurielle », lequel « a plus de mal à convaincre les catégories populaires que les couches aisées de la population » . Il découle de ce relatif décalage, sinon une certaine crise d’identité, du moins une interrogation légitime sur ce qu’est une politique « de gauche » (et être de gauche, plus largement) aujourd’hui. C’est là la deuxième contradiction que la gauche française doit aujourd’hui gérer au mieux.
La troisième et dernière n’est, quant à elle, pas propre à la gauche française : elle provient du décalage entre les idéaux de la gauche – réformistes et subversifs par nature, visant à un bouleversement en profondeur de la société – et la pratique prolongée du pouvoir ; en effet, cette dernière a progressivement émoussé cette dimension, la rapprochant de la droite politique et atténuant ses particularités. « Ainsi la gauche au pouvoir tient compte de l’impératif gestionnaire – monétaire notamment – dont la droite voudrait se faire une spécialité. La droite au pouvoir doit répondre à la demande sociale, que la gauche incarne. Il résulte de cette dialectique ces gouvernements “au centre” auxquels nous sommes habitués – avec des variantes – depuis 1983. On entend des discours aux accents différents, mais on n’a pas l’impression que leurs marges de manœuvre leur permettent, aux uns et aux autres, de mettre en œuvre des politiques radicalement opposées » . Ils ne se distinguent plus qu’à la marge ; il en découle, notamment, un nivellement par le bas des débats politiques, lesquels ont tendance à se situer non plus au niveau des idées mais plutôt de la façon d’user du pouvoir, et de l’éthique des gouvernants.
C’est ainsi qu’on a pu observer que le gouvernement de Lionel Jospin avait plus privatisé que Alain Juppé ou que… Margaret Thatcher ! C’est là un défi permanent pour une gauche de gouvernement : comment conserver sa capacité à réformer en profondeur le système en l’adaptant aux nouveaux impératifs sociaux et économiques, tout en en conservant les piliers fondamentaux ?
Pour le moins, ce troisième défi met le doigt sur une certitude : « Le clivage gauche/droite est aujourd’hui le fait, dans une large mesure, d’un héritage » . Si l’on veut renouveler la pensée de gauche, aujourd’hui, nos schémas de pensées et d’actions traditionnels doivent donc être radicalement dépassés et renouvelés. Est-ce que, à ce titre, les modèles développés récemment par les mouvements de gauche dans d’autres pays européens (voire au-delà) pourraient être d’une utilité quelconque pour alimenter la réflexion en cette matière ? En effet, le débat sur le renouvellement des idées de gauche n’est en rien propre à la France, et il ne doit pas être limité à cette dimension strictement nationale .

Y a-t-il un modèle britannique ?

En l’occurrence, des idées et une méthode particulièrement intéressantes de gouvernement ont pu être expérimentées au Royaume-Uni depuis 1997, sous l’égide de Tony Blair. La « Troisième voie » qui a été empruntée depuis lors « a une signification très précise : un renouvellement profond de la social-démocratie autour d’un projet de centre-gauche ». Elle n’implique donc en rien « un abandon des valeurs de la gauche, solidarité, égalité et rôle actif du gouvernement » .
Cette idéologie (mais peut-on vraiment parler d’idéologie, s’agissant d’un mode de gouvernement essentiellement pragmatique, mettant l’accent sur ce qui « marche » plutôt que sur les doctrines politiques ? ) est elle-même inspirée par l’expérience de Bill Clinton et la stratégie dite de « triangulation » définie par ses conseillers politiques. Celle-ci consistait « à se positionner systématiquement au centre sur toutes les questions faisant l’objet d’un vif débat entre libéraux et conservateurs » . Il s’agissait d’établir une rupture avec la « révolution conservatrice » reaganienne, au même titre que la quête d’une troisième voie par Tony Blair s’est inscrite, après 1997, dans une logique de rupture avec l’héritage conservateur thatchérien. Il ne s’agissait pas pour autant de développer une nouvelle révolution et de mener le pays dans une direction radicalement opposée à celle qui avait pu être suivie depuis 1979 : on peut plutôt parler d’une synthèse ; ceci est plus particulièrement net en matière économique, où il s’est agi de s’inscrire dans un cadre capitaliste, tout en prenant soin d’encadrer le marché afin d’éviter les dérives de l’ultra-libéralisme.
À l’arrivée, comme le note justement John Crowley, si l’on regarde ce qui a été fait, Tony Blair a bien mené une politique de gauche : mise en place d’un salaire minimum, allégement de la fiscalité pour les revenus les plus faibles, modification constitutionnelle de la chambre des Lords, effort en faveur des services publics… . Ce faisant, le gouvernement anglais à réussi un élargissement de sa base électorale aux électeurs centristes, tout en ne négligeant pas le terreau traditionnel (et populaire) du Parti travailliste : car « toute élection aujourd’hui doit se gagner au centre, à condition de ne pas négliger totalement les électeurs traditionnels. Cela signifie que les partis sociaux-démocrates en Europe doivent savoir prendre en compte à la fois les intérêts des classes moyennes et ceux de leur électorat de base » . Ainsi, les dernières élections législatives en Grande-Bretagne ont montré que le Parti travailliste conservait « l’essentiel de son implantation populaire, que beaucoup d’autres socialistes pourraient lui envier » … à commencer d’ailleurs par le Parti socialiste français.
Toutefois, on le sait, Lionel Jospin a eu l’occasion de rejeter, à plusieurs reprises, la troisième voie de Tony Blair . Outre que ce rejet apparaît plus théorique que réel , il me semble que cette position ne devrait pas rester figée dans les mois et les années qui viennent. Certes, il ne convient pas d’exporter directement le concept de « troisième voie » en France, où il reste relativement flou , mais de s’interroger sur les leçons que nous pouvons en tirer dans notre pays. Pour ce faire, il convient d’abord de s’émanciper et de prendre quelque recul par rapport à un certain nombre d’étiquettes a priori réductrices ou apparaissant « exportées » et donc peu adaptées au cas français. Il en va de la sorte, on l’a dit, de la troisième voie anglo-saxonne ; mais on peut aussi soutenir qu’il en va ainsi de l’appellation « social-démocrate ». Celle-ci risque de ne pas être comprise par tous, et surtout d’être connotée de manière négative en France, comme l’explique Jacques Julliard ; en l’occurrence, cette expression connaît souvent « une connotation passéiste et presque capitulationniste aux yeux d’une partie de l’électorat », dans la mesure où « l’âge d’or de la social-démocratie est derrière nous » . Il ne nous appartient pas de trancher un tel débat. Contentons-nous de remarquer que les étiquettes sont souvent trompeuses et risquent d’entraîner des débats dilatoires quant à ce qu’elles englobent (ou non), et qu’il vaut donc mieux prendre ses distances à leur égard.

Une nouvelle identité libérale pour la gauche française ?

Concentrons-nous, à présent, sur le contenu plus que sur le contenant. En l’espèce : comment actualiser et revivifier le débat et, surtout, les politiques de gauche aujourd’hui, à la lumière des considérations précédentes ?
L’identité de la gauche française a longtemps résidé (en grande partie en tout cas) dans un rejet inconditionnel du « marché », du « capitalisme », ou encore du « libéralisme » ; le monde a évolué, les idées marxistes (crispées sur ces concepts) ont montré leur caractère pour le moins relatif ; en retour, la gauche doit évoluer quant à l’acceptation de ces concepts fondamentaux : c’est le principal préalable, le verrou à faire sauter, qui permettra les autres évolutions nécessaires à la gauche pour se moderniser.
Pour l’heure, assez largement, « la notion de libéralisme a mauvaise presse en France car elle ne renvoie qu’à son versant économique. Dans cette perspective le néo-libéralisme décline son cortège d’horreurs habituelles. […] Le dogme néo-libéral hayékien servit de pierre angulaire doctrinale sous les présidences de Ronald Reagan et les gouvernements de Margaret Thatcher. Il existe en fait un autre versant au libéralisme économique que les socialistes français – hélas ! – ignorent trop souvent. Il s’agit du libéralisme culturel et politique » . Pourtant, comme le note fort justement John Crowley en écho à ces propos, « les idées libérales ne sont pas des idées de droite. On ne peut pas être profondément conservateur et partisan de l’économie de marché […] ; le marché balaye tout sur son passage : tout ce qui était sacré est profané et tout ce qui était stable est ébranlé. Les conservateurs veulent préserver le stable et le sacré. Ils ne peuvent donc pas endosser le libre marché de façon cohérente » . Il faut être juste : la gauche a récemment commencé à évoluer sur le sujet, comme en témoignent un certain nombre d’interventions du Premier ministre Jospin et sa fameuse distinction entre « économie de marché » et « société de marché » ; plus largement, « le peuple de gauche » a commencé un travail sur soi, en ces matières . Celui-ci devra se poursuivre, sans perdre de vue les idéaux qui font l’identité et le « noyau dur » de la gauche. Quels sont-ils ?
Traditionnellement, une « politique de gauche » pouvait se définir par deux points intangibles : un État fort ; une politique d’aide aux plus défavorisés. Ces deux piliers fondamentaux doivent aujourd’hui être repensés et refondés.
« Disposant de l’une des administrations les plus fortes du monde, la France est handicapée par un État faible et inapte à se réformer. Il n’est pas puissant, il est obèse » . La difficulté vient du fait que sa prééminence est profondément ancrée dans les esprits, de droite comme de gauche d’ailleurs ; et quand Lionel Jospin en vient à affirmer que « l’État ne peut pas tout », il perd plusieurs points dans les sondages ! Où sont les solutions ? Le constat (fort juste par ailleurs) de Christian Blanc doit être affiné : « L’État-nation est devenu trop petit pour résoudre les grands problèmes et trop grand pour résoudre les petits problèmes. Le besoin se fait sentir d’un gouvernement placé au-dessus de la Nation pour traiter de problèmes comme la mondialisation, et davantage de décentralisation pour répondre aux pressions et aux demandes venues d’en bas », étant toutefois entendu que « la Nation demeure nécessaire comme intermédiaire entre l’appartenance régionale et les formes plus larges de gouvernement transnational » . L’articulation entre ces différents niveaux de gouvernance pourrait être assurée par le principe de subsidiarité. Ainsi, les pistes suivantes pourraient être explorées.
D’une part, poursuivre la décentralisation, en appliquant le principe de subsidiarité à l’échelle interne, certaines compétences pouvant être mieux exercées au niveau des régions (notamment), voire à des niveaux infra-régionaux. L’État doit se rapprocher au plus près des préoccupations des citoyens pour mieux répondre à leurs aspirations – en particulier celles visant à une meilleure maîtrise de leur destin. Nous devons répondre à cette demande de démocratie locale, comme nous avions su le faire en 1982. Notre propos n’est pas de remettre en cause l’exercice législatif national dans sa dimension égalitaire et républicaine. Nous devons admettre qu’il existe différentes aspirations entre villes, entre régions, entre départements, dont résultent des politiques locales différentes. Toutefois, la prise en compte de ces aspirations est trop souvent freinée par le déficit de moyens des collectivités territoriales ainsi que par le morcellement institutionnel au niveau local. La relance du processus de décentralisation doit ainsi constituer le premier grand chantier de la gauche française en face d’une droite « restée profondément néo-colbertiste » et centralisatrice .
D’autre part, réformer la machine étatique, et les hommes (ainsi que les femmes) qui la composent, en particulier et surtout ses cadres. Redéfinir le rôle de l’État, c’est d’abord passer au scanner tous les services publics pour redéfinir les services où il doit maintenir sa présence, en améliorant la qualité et l’efficacité. Il faudrait ensuite les distinguer de ceux qui pourraient être autonomisés sous un statut semi-public ou semi-privé pour mieux répondre à leurs objectifs. En effet, « l’État souvent obère la sphère publique au lieu de l’aider et de la laisser s’épanouir ; […] il est plus important de s’assurer que ces institutions délivrent un bien public en accord avec la justice sociale, que de savoir qui les contrôle. Une agence privée peut souvent mieux assurer un service public qu’une structure étatisée » .
Je conserve le plus grand respect à la fonction publique et, en particulier, à la haute fonction publique française que nombre de pays peuvent nous envier. Toutefois, il y a trop de fonctionnaires en France par rapport aux actifs non fonctionnaires. Par ailleurs, ceux-ci sont souvent mal répartis sur le territoire national et ils sont trop nombreux dans les administrations centrales. En ce qui concerne les cadres administratifs, une réforme de leur sélection s’impose. S’il n’est pas forcément question de supprimer l’ENA, il s’agit de la remettre à sa place, en réduisant l’emprise de la haute fonction publique sur la politique et l’économie. Car ce n’est pas la société qui est bloquée, mais le système de production et de reproduction à l’identique de nos élites. Le fait que la fonction publique va voir partir à la retraite, dans les 15-20 années à venir, une grande partie de ses agents va permettre de tels ajustements. Ne manquons pas le coche !
Enfin, la mondialisation et la « marchandisation du monde » (Lionel Jospin) doivent être régulées ; un niveau particulièrement pertinent pour ce faire est l’Europe . Ainsi, si la souveraineté étatique doit être interrogée « par le bas » (décentralisation), il faudra aussi appliquer (comme c’est déjà le cas à l’heure actuelle) le principe de subsidiarité à l’échelle européenne, en le systématisant. C’est, à moyen terme, une fédération d’États-nations qu’il faut à l’Europe, afin d’intervenir efficacement sur le cours néo-libéral de l’économie qui s’impose partout. Il convient de donner un visage à cette Europe, en instaurant un exécutif identifié, et avec un pouvoir législatif à la fois issu des parlements nationaux et du suffrage universel : en effet, on constate un recul de l’idée et de l’identification européennes des Français ; même si le cadre national doit rester la référence identitaire pour chacun des peuples européens, la construction européenne ne pourra se poursuivre utilement tant que ce fossé entre les citoyens européens et ses institutions subsiste voire s’élargit .

Une nouvelle politique de lutte contre les inégalités

La réduction des inégalités les plus flagrantes, quelle qu’elles soient et dès leur origine, est le second pilier sur lequel la gauche française doit poursuivre ses réflexions, et continuer à évoluer. « Être socialiste c’est bâtir une société plus juste. Être socialiste, c’est donc s’efforcer de réduire les inégalités. Non les différences qui relèvent de la diversité individuelle des talents, mais les inégalités qui ont une dimension sociologique. Nous avons vocation à rendre la société moins dure aux faibles et plus exigeante à l’égard des puissants » . Plus largement, notons avec Jacques Julliard que « le fondement de la gauche ancien et toujours actuel, consiste à mettre le progrès au service de la justice. […] Ce progrès qui n’appartient à personne, qui est l’œuvre de la société elle-même, de ses savants, de ses travailleurs, de tout le monde ne doit pas servir exclusivement la richesse, la puissance, mais aussi la justice. Je ne trouve pas de meilleure définition de la gauche. Aujourd’hui encore, c’est à partir de là que la gauche se reconstitue » , et qu’elle doit continuer à le faire, selon plusieurs axes prioritaires.
D’abord, l’éducation est plus que jamais le principal facteur de développement individuel et collectif ; elle doit redevenir le moyen privilégié de l’égalité des chances et de la mobilité sociale quand notre enseignement tend aujourd’hui à favoriser ceux qui disposent des meilleures chances au départ. L’éducation doit s’entendre largement, s’agissant d’une valeur républicaine qui va au-delà des portes de l’école ou de l’université. La formation initiale comme la formation continue restent encore trop souvent élitistes dans notre pays ; un bouleversement culturel doit intervenir ici : le culte des études longues et l’illusion que les plus diplômés sont les plus qualifiés, aboutissent souvent à des impasses, à des coûts humains et sociaux intolérables qu’une politique décomplexée vis-à-vis de l’enseignement professionnel et l’apprentissage doit corriger ; pour que la formation professionnelle ne reste pas le privilège d’une minorité de cadres et de diplômés, une orientation destinée aux moins qualifiés doit être assurée, une clarification et un contrôle des dispositifs de formation réalisés ; enfin, on doit permettre que se multiplient et s’approfondissent des coopérations entre l’éducation et le monde de l’entreprise .
Ensuite, « la pertinence du critère de gauche est liée à l’identification au dominé économique. Je me sens de gauche parce que je pense que la priorité aujourd’hui, dans une phase d’accentuation des tensions, c’est le sentiment de solidarité avec ceux qui souffrent le plus économiquement » . Or, la forte baisse du chômage depuis l’arrivée de la gauche aux responsabilités du pays ne doit pas masquer une autre réalité : trop nombreux sont ceux qui restent encore en marge de la reprise économique. Cette dernière peut même accroître le fossé de l’exclusion. Nous ne pouvons nous satisfaire du paradoxe de la coexistence d’une pénurie de main-d’œuvre et d’un taux de chômage résiduel important. La solution de facilité serait de maintenir ces exclus dans une situation d’assistance et de dépendance. Ce n’est pas faire grand cas de la personne humaine. La gauche doit offrir un avenir à tous et à toutes. Ainsi, au-delà de l’accompagnement personnalisé et responsabilisant des demandeurs d’emploi, les mesures à prendre doivent privilégier l’insertion plutôt que le recours à l’assistance ; elles devront permettre de concilier sécurité et flexibilité comme de développer toutes les formes possibles d’incitation à la reprise d’un emploi, même à temps partiel, par les personnes qui en sont privées. Ainsi, la gauche devra continuer à intégrer le fait que justice économique et sociale ne rime pas avec assistanat mais plutôt avec flexibilité et responsabilité.
Enfin, beaucoup à gauche imaginent trop souvent que c’est en réglant le problème de l’emploi que la délinquance – identifiée uniquement comme la conséquence d’un problème social – baissera. C’est parfois exact. Mais que faire lorsqu’on constate dans certains quartiers que ce ne sont justement pas les plus défavorisés qui vandalisent aux alentours mais d’autres, dont les familles ont tout à fait de quoi vivre correctement ? Ainsi, il n’y a pas de relation nécessaire et automatique entre insécurité et précarité. Au contraire, ce sont bien souvent les plus vulnérables (vieux, jeunes, exclus) qui sont d’abord touchés par le phénomène de l’insécurité. Ce dernier est donc bien aussi un enjeu de justice économique et sociale et doit être approprié et assumé par la gauche. En ce sens, adopter une politique de sécurité ferme, c’est développer une politique de gauche ! Pourtant (et paradoxalement), la gauche française reste particulièrement inhibée en cette matière. En fait, « elle se trouve devant une contradiction, car elle veut une justice plus humaine ; ce qui souvent, aux yeux des gens, signifie qu’elle prend la défense du malfaiteur contre les honnêtes gens. Cette idée fait des ravages au détriment de la gauche, perçue comme trop indulgente à l’égard de la transgression de la loi ». Ainsi, « la gauche doit réaffirmer qu’elle est le parti de la loi et que la loi doit être appliquée. Sinon, les gens iront au Front national au nom d’une certaine idée de la République » .
Je ne peux que faire entièrement miens ces propos de bon sens. Si nous voulons créer les conditions d’une meilleure cohésion sociale dans notre pays, nous devons, au préalable, réaffirmer la force de la règle dans notre société. Le droit doit être respecté par tous et appliqué. La répression, la contrainte, le respect des règles, la discipline, les devoirs, ne sont pas des notions contradictoires avec l’insertion et la prévention. Il faut donc réapprendre à « marcher sur deux pieds », et changer d’attitude par rapport à ceux qui dégradent ou agressent. On doit dorénavant attacher autant d’importance à une simple incivilité qu’à une agression. Car à force de tolérer de petits écarts, on perd tout repère. Toutefois, la sanction devra bien sûr être adaptée au mieux à la faute commise. Car, trop souvent, l’idée de peine est associée à la prison. Or, celle-ci n’est pas toujours la meilleure réponse, notamment pour les mineurs. Plus largement, la gauche devra se dégager des grands discours sur l’insécurité qui, trop souvent, sont détachés de la réalité du vécu des Français et des situations auxquelles bon nombre d’élus locaux ont à faire face.

Revenir au pragmatisme

On l’aura compris à la lecture de ce qui précède : je suis plus un partisan des solutions « qui marchent » en pratique, sur le terrain que de ce que je viens d’appeler les « grands discours ». Pourtant, cette position n’est pas incompatible avec le développement de ce que j’ai appelé, en commençant, une idéologie, c’est-à-dire un corps de pensée cohérent et structuré sur un certain nombre de sujets, touchant (en l’occurrence) aux préoccupations quotidiennes des Français. C’est ce corpus idéologique en phase avec ces dernières qui manque encore aujourd’hui cruellement aux partis de gauche et, notamment, au Parti socialiste.
J’ai acquis la conviction, depuis plusieurs années, que c’est par l’extérieur du Parti qu’il faut forcer le passage pour impulser de nouveau un débat d’idées à l’intérieur. Dans un premier temps, il est nécessaire de construire une armature idéologique en phase avec notre électorat, de la tester par des prises de position publiques et de la nourrir par les réflexions et les réactions qu’elle provoque. C’est ce que nous avons entrepris dans le cadre du club de réflexion « Gauche Moderne », lancé le 19 juin dernier à l’Assemblée nationale . Il est alors envisageable de revenir vers le Parti et de présenter le moment venu un texte solide et réaliste aux militants.
En dernier ressort, il s’agit donc de remettre le Parti et, au-delà, l’ensemble de la gauche française au cœur de la société. C’est là la condition sine qua non pour qu’elle retrouve ses électeurs populaires, parfois tentés par les sirènes de partis extrêmes. Car n’oublions pas la leçon de certains épisodes récents : toute élection se gagne (certes) au centre et à condition de réussir un élargissement à un électorat de classes moyennes ; mais une autre condition tout aussi impérative est de ne pas perdre de vue les intérêts et les aspirations des classes traditionnellement favorables à la gauche. C’est à ce défi que cette dernière devra répondre dans les mois et les années à venir ; la pérennité de sa présence aux affaires est à ce prix.