Comment construire un projet de gauche ? Entretien avec François Hollande

Comment construire un projet de gauche ?

Entretien avec François Hollande

Le Banquet : Par nature, le parti socialiste insiste sur les succès rencontrés dans le gouvernement de Lionel Jospin depuis 1997. Peut-être serait-il néanmoins plus intéressant, voire utile pour l’avenir, de s’interroger sur les échecs de l’expérience conduite depuis 1997, ou du moins sur les regrets qu’il est possible d’exprimer. Il serait d’ailleurs éclairant de comparer ces quelques insuccès avec ceux observés dans des pays proches, notamment Allemagne et Royaume-Uni, dont les gouvernements sont, eux aussi, sociaux-démocrates.

Bilan d’une législature : le succès et quelques manquements

François Hollande : La réussite première du gouvernement depuis 1997 c’est d’avoir réhabilité la volonté en politique, c’est-à-dire d’avoir affirmé, ce qui pouvait paraître hasardeux à cette époque, qu’il n’y avait pas d’évolution inéluctable et préécrite de la situation du chômage, de la construction de l’Europe, ni de voie toute tracée pour la régulation de l’économie, l’évolution des inégalités et l’intervention de l’État. Est-ce à dire que, sur tous ces champs-là, la volonté est allée jusqu’au bout de son ambition ? Il n’est pas certain que, notamment sur l’Europe, nous ayons pu modeler ce continent comme nous l’entendions, ni que sur le chômage nous ayons pu, au-delà des succès incontestables sur le plan quantitatif, connaître toutes les améliorations qualitatives, ni que, sur la réduction des inégalités, nous n’ayons pas été, comme souvent, doublés par le marché, ni que nous ayons réussi à réformer suffisamment les services publics, notamment en matière de justice et de police. Mais il y a eu, à travers un certain nombre de décisions fortes — trente-cinq heures, emplois-jeunes, CMU, APA, PACS, etc. — une véritable rupture par rapport au fatalisme antérieur.
Je citerai toutefois quatre actions inachevées qui se situent pour l’essentiel sur les structures publiques — mais sans doute fallait-il aller vers l’urgence. D’abord, nous n’avons pas pu aller, en raison de la cohabitation, jusqu’au bout de l’intention institutionnelle, c’est-à-dire réviser de manière suffisamment substantielle la Constitution, notamment les rapports entre l’exécutif et le Parlement, le cumul des mandats, la réforme de la justice. Ensuite, sur l’organisation même du territoire, même si nous avons progressé avec les pays et l’intercommunalité, nous n’avons pu mener à bien une véritable réforme des financements locaux. Quant à la sécurité sociale, non pas en tant que mode de protection, mais en tant qu’organisation, nous n’avons pu en raison notamment de l’attitude du MEDEF procéder à la nécessaire redéfinition du paritarisme. Enfin, nous n’avons fait qu’entamer la réforme de l’État, de ses modes d’intervention, de ses formes, de la gestion du personnel. Il eût fallu lancer une grande négociation collective au début de la législature sur le partage entre emploi, salaires, aménagement du temps de travail, retraite et changement des structures mêmes de l’intervention publique. En somme, la gauche a été mobilisée par le contenu de l’action politique et n’a pas pu, faute de temps et en raison des circonstances, modifier la structuration du pouvoir, l’organisation de l’État et notre système de décision publique. Ce sera l’enjeu de la prochaine législature.

Le Banquet : Qu’est-ce qui a péché dans l’analyse, au-delà de la cohabitation, ou qu’est-ce qui n’a pas été entendu ? Après tout, sur la réforme de l’État et de la fonction publique, bien des actions auraient pu être entreprises plus tôt : des diagnostics et des propositions existaient.

F. H. : En 1997, les questions majeures auxquelles il fallait répondre étaient l’emploi, la croissance, le retour à l’équilibre des comptes sociaux. Des réformes sociales (CMU, allocation dépendance…) attendues depuis longtemps ont été accomplies. La gauche devait engager ces réformes rapidement, en référence d’ailleurs à ses manquements d’hier. Sur quoi, en effet, était tombé le gouvernement de Pierre Bérégovoy et, plus largement, qu’est-ce qui caractérisait les incriminations à l’endroit du second septennat de François Mitterrand ? C’étaient l’obsédante question du chômage et le procès fait à la gauche d’avoir abandonné son objet même, sa nature, c’est-à-dire le progrès social et une certaine conception de la morale publique sur laquelle Lionel Jospin a réussi à faire des avancées à travers la parité, la limitation du cumul des mandats et une réforme de la justice importante quoique incomplète. Donc, la gauche, arrivant au pouvoir après une dissolution ratée, rencontrait l’obligation de ne pas faire comme avant et de marquer sa différence avec les promesses non tenues de Jacques Chirac sur la fracture sociale. Aussi, fallait-il d’abord répondre à la question de l’emploi. Mais en 1997, il n’y avait pas de demande — à chaque période correspond un contrat politique comportant ses enjeux prioritaires — d’intervenir sur l’outil lui-même. Si nous avions dit aux Français qu’il fallait prioritairement rénover l’instrument avant d’atteindre l’objectif, nous n’aurions sans doute pas été compris. Ceux-ci n’attendaient pas une grande réforme de la décentralisation comme en 1981 et une modification de la structure étatique reconnaissons même que la réforme du secteur public était l’impensé de la gauche en 1997. Nous avions pensé d’ailleurs réserver ce thème à la préparation du programme pour l’année normale de l’élection qui était prévue en 1998 et c’était le plus difficile à mener dans l’opposition. Nous avions le souvenir des nationalisations de 1981 et 1982, du « ni-ni » de 1988, puis de l’ouverture discrète du capital des entreprises publiques qui a suivi. Nous avons donc bâti en chemin une nouvelle doctrine du secteur public.

Le Banquet : D’ailleurs, la gauche a plus privatisé depuis 1997 qu’au cours des périodes précédentes, y compris sous des gouvernements de droite.

F. H. : Sans doute, mais en fonction d’une logique qui était celle de l’intérêt même des entreprises et donc de leurs salariés. Cette démarche a permis des restructurations industrielles, des alliances internationales et des reconfigurations stratégiques. D’ailleurs, il ne faut pas vivre honteusement ce processus d’ouverture du capital, même s’il faut aujourd’hui en fixer les limites : que voulons-nous garder dans le champ de la puissance publique et que pensons-nous opportun de concéder ou de céder ? À mon sens, il faut garder une présence du secteur public dans notre pays, ce qui ne veut pas dire avec la même organisation. Il n’est pas de loi d’airain conduisant tout ce qui est dans le giron étatique à être transféré au champ marchand. Pour les cinq ans qui viennent, la rénovation des instruments de la régulation publique sera l’une de nos priorités.

Échecs et réussites allemands et britanniques

Le Banquet : Venons-en maintenant à ce qui s’est fait dans d’autres pays, notamment le Royaume-Uni de Tony Blair et l’Allemagne de Gerhard Schröder. Ont-ils mieux conduit certaines réformes que nous ? D’autres aspects de leurs politiques sont-ils en quelque sorte répulsifs pour un homme de gauche français ?

F. H. : En Allemagne, les relations sociales sont traditionnellement mieux organisées qu’en France. Tout en percevant ce que cette réussite doit à l’histoire longue, il conviendrait de s’inspirer de leur conception et de leur pratique du « tripartisme », afin de parvenir à des résultats dont tous les acteurs seraient bénéficiaires. C’est d’ailleurs dans cette voie que le gouvernement de Lionel Jospin s’engage avec l’initiative récente d’un dialogue avec les partenaires sociaux sur la protection sociale, la démocratie sociale et l’emploi. Il est vrai qu’une telle initiative aurait pu venir en début de législature comme en Allemagne. C’est ainsi qu’il a été possible dans ce pays de mieux appréhender que chez nous la réforme des retraites, de parvenir consensuellement à une réforme fiscale qui, en France, est toujours vécue dans le drame et le reniement et, pour les contribuables, rarement dans l’effectivité, ce qui pose un problème pour la parole publique. Nous devons donc faire évoluer notre système de relations sociales autour de la social-démocratie qui reste la référence ultime. En revanche, nous avons fait mieux et plus vite que les Allemands en termes de modernisation de notre économie. Nous avons une structure industrielle mieux adaptée qu’eux à la mondialisation et une économie de services plus dynamique, ce qui explique que le taux de croissance de la France y soit supérieur.
Au Royaume-Uni, Tony Blair, aidé par une droite faible et un thatchérisme peu reluisant, a été capable de mobiliser son pays autour de grandes perspectives alors qu’en France nous éprouvons des difficultés à donner au pays de tels objectifs sur lesquels il puisse se retrouver au-delà des sensibilités politiques. De ce point de vue, l’élection présidentielle de 1995 a été un rendez-vous manqué et nous devons demander à la prochaine de créer cette dynamique de rassemblement. Ces grands enjeux pour les cinq ans qui viennent sont à la fois la réforme de notre administration au sens large, la démocratie sociale, la lutte contre l’insécurité dans le respect de la citoyenneté — nous avons été capables de dépassionner, au cours des cinq dernières années, la question de l’immigration, grâce notamment à l’éclatement et au déclin du Front national et il faut faire la même chose sur la sûreté — et la construction européenne qui a accouché de l’euro, mais s’est révélée incapable d’engendrer des institutions en rapport avec l’ambition qui doit la porter.

L’avenir de la mobilisation

Le Banquet : Vos propos conduisent à aborder deux questions majeures pour l’avenir de la gauche. La première est celle de la mobilisation. Comment retrouver, au-delà du contenu même du projet, pour la gauche et le Parti socialiste en premier lieu, une vigueur mobilisatrice, pour susciter des passions, déclencher des enthousiasmes, sachant que des électeurs ne peuvent pas seulement adhérer à un projet rationnel, encore moins à quelques têtes de chapitre trop générales ? Il est, en effet, loin d’être certain que la gauche ait aujourd’hui la même capacité mobilisatrice que lorsqu’elle était électoralement minoritaire. La seconde question concerne le positionnement de la gauche et du Parti socialiste au sein d’une nouvelle sociologie française, qui reste encore marquée à droite. Comment concilier son devoir d’exprimer les aspirations populaires et sa faculté à rassembler plus largement ?

F. H. : Quels sont d’abord les terrains de mobilisation ? En premier lieu, et nos adversaires nous y conduisent, notre conception de l’État, de la politique, du pouvoir doit être aujourd’hui une ligne de clivage entre la gauche et la droite. Les prochaines élections ne seront pas seulement une bataille de personnes et un affrontement partisan pour la lutte des places ; elles ne mettront pas seulement en cause un enjeu de société — même si toute élection a cette caractéristique, car elle oppose des philosophies différentes et des valeurs distinctes —, mais elles révéleront un rapport différent au pouvoir. Traduiront-elles un sursaut civique presque moral ? Je l’espère. Ce qui a conduit beaucoup de Français à faire confiance à Lionel Jospin en 1995 et en 1997 et qui peut nous permettre de tendre vers la victoire de 2002, c’est que nous voulons en finir avec un État qui se confond avec ses dirigeants, avec un pouvoir qui vit de l’opacité et avec des citoyens qui sont réduits au rôle de soutiens ou de combattants du système public en vigueur.
Le second mode de mobilisation consiste à affirmer la pertinence du combat politique. La plus grande menace pour la gauche c’est la dépolitisation…

Le Banquet : … qui peut venir en premier lieu du sentiment chez les citoyens d’une perte de différenciation non seulement dans les idées, mais aussi dans les actes…

F. H. : Oui, cette dépolitisation vient à la fois de l’indifférenciation des programmes et du sentiment que l’action publique n’a pas de prise sur les destins individuels. À cela s’ajoutent le sentiment que la mondialisation appelle une régulation à cette hauteur et donc disqualifie l’ambition réformatrice nationale, l’illusion que la société civile peut être à elle seule capable de faire contrepoids aux forces du marché et la prétention d’une syndicalisation à l’échelle mondiale de l’anti-mondialisation, sans oublier la permanence des affaires et des scandales qui conduit le citoyen à se méfier de l’engagement. Aussi, pour conjurer ces tentations, il faut remettre du clivage, de l’utopie et du sens politique, d’autant que, sociologiquement, le vieillissement de la population, l’individualisme, le poids des grands media, l’uniformisation culturelle, l’amélioration même de la situation économique, le souci sécuritaire, l’ambition patrimoniale fabriquent une société au sein de laquelle les valeurs de la gauche ne sont pas dominantes. Constatons néanmoins que la gauche a toujours été capable de concilier les aspirations de liberté et les soucis de partage et de solidarité. Ces tendances lourdes de la société, même si elles peuvent donner à certains égards des signes encourageants aux conservateurs, sont compatibles avec un message de gauche, à la condition que la dépolitisation ne gagne pas les couches populaires, que la modernité reste identifiée au mouvement et que les plus jeunes générations ne renvoient pas la gauche et la droite aux oubliettes du XXe siècle.

Le Banquet : Mais ces jeunes générations vont moins vers les urnes ! Vous évoquiez le programme, mais va-t-on vers la bonne direction, en termes de mobilisation, sans évoquer les questions de fond, lorsqu’on lit la première ébauche de celui-ci rédigée par Martine Aubry ? Pour être quelque peu direct, et sans porter d’appréciation sur le fond, on ne voit pas à ce stade ce qui peut dans celui-ci susciter l’enthousiasme et ramener vers la gauche les indécis…

F. H. : La première étape de notre projet est la reconnaissance de la démocratie sociale. Ne sous-estimons pas cette volonté de la gauche de reconnaître le champ de l’autonomie des acteurs. Nous avons baigné dans une culture où l’intérêt général était porté exclusivement par le politique. Aujourd’hui, le fait que le Parti socialiste puisse admettre pour la première fois de manière claire qu’il y a un intérêt général partagé même si demeure une hiérarchie des normes , que les acteurs puissent intervenir, négocier, contracter non pas en concurrence avec le politique mais en complément de celui-ci, me paraît un élément fécond pour notre capacité politique.

Le Banquet : On peut l’accorder sur le fond, mais la communication, c’est autre chose… Peut-être serait-il plus fécond de dessiner un partage clair entre des valeurs dures de la gauche, susceptibles de susciter l’enthousiasme, sans donner non plus dans l’archaïsme, et des valeurs plus molles : après tout, la démocratie sociale, la participation, la parité, la décentralisation, ne sont pas en elles-mêmes susceptibles de déplacer beaucoup de voix de l’abstention ou du vote de droite vers le vote de gauche.

Quatre nouvelles utopies

F. H. : C’est la vocation de la gauche, de définir de nouvelles frontières, de nouvelles ambitions et de nouvelles utopies. J’en vois au moins quatre. La première a trait au champ de l’autonomie et donc de l’épanouissement de l’individu. C’est une constante du parti du mouvement : comment donner plus d’émancipation aux citoyens ? L’épanouissement se définit par la capacité, quels que soient son milieu social ou sa génération, de disposer des moyens de son existence. Cela vaut pour les personnes âgées, notamment avec la montée de la grande dépendance que nous avons prise en compte avec l’institution de l’APA, pour les jeunes, dont le souci d’être autonomes plus tôt se caractérise non par le désir de rupture avec la génération précédente mais par la volonté d’assurer son accomplissement personnel sans soumission, pour les femmes d’être en capacité d’égalité professionnelle, pour certains groupes sociaux — handicapés, personnes affaiblies — de préserver leur dignité. Cette utopie de l’émancipation garde sa vitalité.
La deuxième ambition concerne l’éducation tout au long de la vie, dont on peut donner plusieurs acceptions. L’une, de droite, conduirait à ne concevoir la formation professionnelle que pour rendre les travailleurs plus mobiles et mieux aptes à répondre aux qualifications exigées par l’état de l’économie et pour valoriser le capital humain à son maximum. L’autre, de gauche, qui n’est pas forcément antinomique avec la précédente, apporte une dimension culturelle, de partage du savoir, d’accès aux nouvelles connaissances et aux technologies. Cela suppose que cette éducation puisse être donnée à tous les moments de l’existence. Cette utopie appartient aussi à l’histoire de la gauche qui a toujours milité pour le partage des connaissances et l’épanouissement par l’information.
La troisième frontière à déplacer est relative au devenir du principe d’égalité et nous sommes obligés de revenir là au droit à la santé, au droit aux nouvelles technologies, au droit à la culture et à la question des services publics et de leurs formes.
Enfin, il y a l’enjeu de civilisation du temps libéré. Il ne concerne pas que le temps de travail, qui a connu un mouvement séculaire de réduction, mais aussi le temps libéré par la retraite et par la diminution du temps contraint. Que faisons-nous de ce temps ? Doit-il être un temps marchand ? En partie oui. S’agit-il d’un temps citoyen ? Mais comment ? Quelle est la place de la culture, de l’activité bénévole, de l’entraide, de l’épanouissement personnel ? La gauche doit apporter des réponses nouvelles à ces questions.
Aussi, dans la confrontation qui s’annonce, il s’agira de traiter de manière spécifique les sujets que posent les Français : l’insécurité, la pérennité des retraites, l’avenir du processus de croissance et le retour au plein emploi. Mais aussi de poursuivre les grandes ambitions de la gauche depuis son origine : l’éducation, l’égalité, l’épanouissement personnel et le temps libéré.

Le Banquet : Revenons quelques instants à l’un des sujets durs pour la gauche : la question de l’égalité et des inégalités . Celles-ci demeurent assez fortes et augmentent parfois : inégalités dans l’accès aux soins, au logement, à l’école — ou du moins à une école de qualité —, inégalités devant l’environnement, l’accès aux services publics. Mais elles le sont aussi en matière de revenus et de patrimoine. La gauche peut-elle tenir sur ce sujet un discours audible et fort et en même temps raisonnable ou « réaliste » ?

F. H. : L’aspiration égalitaire en France reste forte et ne s’est pas atténuée, malgré les progrès accomplis. Mais les instruments à notre disposition ont changé. Longtemps nous avons pensé que la socialisation des moyens de production ajoutée à une fiscalité confiscatoire et des services publics fondée sur la gratuité pourraient donner à chacun le droit au bonheur. Le retour vers les expériences scandinaves, mais aussi françaises, a conduit non pas à rejeter tous les mécanismes redistributifs, mais à penser qu’il convient parallèlement d’agir sur les lieux de formation des inégalités c’est-à-dire les territoires, les quartiers difficiles et les zones rurales , sur les formes traditionnelles de services publics réducteurs des inégalités, sur le système de santé et sur le système éducatif, et de comprendre qu’une personnalisation des services liée à une forme de décentralisation de l’action collective est seule efficace dans l’action contre les inégalités. Nous ouvrons ainsi de nouvelles perspectives sur des demandes qui nous sont adressées, notamment en matière de protection de toute nature, puisque ce sont sur les plus fragiles et les démunis que ces contraintes pèsent. Donc, au nom du même objectif, nous sommes amenés à revisiter nos instruments et nos moyens et à agir sur les modes de transmission et d’expression des inégalités.

La sociologie française et l’avenir de la gauche

Le Banquet : Revenons aussi sur la question de la sociologie. Êtes-vous d’accord avec le constat selon lequel la société française reste somme toute assez à droite ? Deuxièmement, comment le Parti socialiste peut-il arriver à tenir ensemble, dans un projet, des aspirations divergentes des groupes sociaux auxquels il s’adresse prioritairement ?

F. H. : La société est profondément contradictoire. Elle est attentive aujourd’hui au thème de la sécurité sous toutes ses formes, y compris sociale, et elle n’aime pas la réforme, d’où qu’elle vienne. En même temps, il existe un mouvement de modernité, de mobilité, d’adaptation qui fait aussi bouger les lignes. Nous sommes dans une tension permanente, en France, depuis des années, et beaucoup de gouvernements n’ont pas été capables d’y résister, entre la revendication de conservations et l’aspiration à plus de liberté et à plus d’autonomie. Cela peut se traduire par un vote de droite quand une sorte de quête libérale, qui n’a jamais été très populaire en France, s’ajoute au conservatisme traditionnel.

Le Banquet : Ce qui constitue d’ailleurs un problème pour la gauche comme pour la droite…

F. H. : C’est en tout cas une réalité. Mais c’est aussi une chance pour la gauche. Elle est la force politique qui parvient à chaque fois à rassurer suffisamment les Français pour qu’ils acceptent le principe de la réforme et du changement. Depuis vingt ans — puisque la gauche n’a un rapport avec le pouvoir que depuis vingt ans —, c’est quand même d’elle que sont venus certains sauts qualitatifs : la décentralisation, la réconciliation des Français avec l’entreprise, les restructurations industrielles, l’ouverture au monde, l’Europe. Mais la gauche ne peut être longtemps aux responsabilités que si elle donne aussi des perspectives à ceux qui se reconnaissent en elle. C’est pourquoi la lutte contre le chômage a été un vecteur de sa crédibilité. Elle doit donc retrouver des champs larges sur le plan sociologique : elle ne peut garder la confiance des Français que si elle est capable de les porter vers un objectif dans lequel le conservatisme des uns n’empêche pas l’ouverture des autres. Cela peut être la rénovation du pacte social. De ce point de vue, les Français feront davantage confiance à la gauche pour la réforme du système de santé, les retraites, l’avenir de l’éducation nationale qu’aux mécanismes prévus dans la refondation sociale du MEDEF qui est aujourd’hui la référence pour la droite ou dans l’hymne à la seule intervention des partenaires sociaux avant toute intervention du politique. C’est pourquoi, dès lors que la gauche est identifiée à une volonté politique, elle peut garder le lien avec les Français. Si, au contraire, elle se laisse emporter par le mouvement de dépolitisation, d’indifférenciation, de banalisation, alors elle perd sa légitimité.

Le Banquet : C’est aussi le problème du passage à l’acte.

F. H. : Tout l’avenir de la gauche est contenu dans celui de la politique. Si la politique perd sa capacité de traitement des problèmes, sa légitimité et sa force de mobilisation civique, alors c’est la gauche qui sera durablement atteinte. C’est pourquoi la droite aujourd’hui n’a rien à craindre de ce mouvement. Ainsi, Jacques Chirac est à la fois un acteur et un bénéficiaire du mouvement de dépolitisation. Il l’a produit par cette espèce d’abaissement de tout ce qui faisait le lustre des institutions de la Ve République, de perte de références, de consensualisme, d’amoindrissement, de médiocratisation des enjeux, et il en est le produit : un candidat pour tout, un président pour rien.

Le Banquet : Certains, à droite, considèrent d’ailleurs que celle-ci n’a pas besoin d’avoir de projet tandis que la gauche a toujours besoin de se justifier par un projet.

F. H. : La droite peut même se satisfaire de sa disparition.

La pluralité : une chance pour la gauche et pour le Parti socialiste

Le Banquet : Nous n’avons pas encore évoqué les rapports entre le Parti socialiste et les autres composantes de la majorité plurielle. Ces rapports ne sont pas toujours faciles, font apparaître des tensions assez fortes, parfois liées au jeu politique lui-même, mais souvent aussi à des différences de projet. À cela s’ajoute le fait que la gauche dite « de gouvernement » est concurrencée par l’extrême gauche et des mouvements de protestation radicale extérieurs au jeu politique classique. N’y a-t-il pas une réflexion à conduire sur le système partisan, voire, quand bien même cela paraîtrait utopique, au système électoral qui a conduit à cette situation ? Au quotidien, mais aussi dans la perspective de l’élaboration d’un projet mobilisateur, ce pluralisme — qui n’épargne pas la droite — n’est-il pas difficile à maîtriser ?

F. H. : N’essayons pas de plaquer sur la réalité française des références qui n’ont jamais eu cours dans notre histoire. Il y a eu des partis forts en France : le Parti radical il y a longtemps, le Parti communiste, la SFIO dans ses belles années, le gaullisme, le MRP pendant une courte période, mais il n’y a jamais eu un grand parti de droite en face d’un grand parti de gauche. Je ne suis pas sûr qu’il faille s’en plaindre, même si ce constat n’a pas été sans inspirer le général de Gaulle dans l’élaboration de la Constitution de la Ve République et sans précipiter les évolutions institutionnelles.

Le Banquet : Et programmatiques.

F. H. : Oui, l’un ne va pas sans l’autre. Pour compenser cet éclatement partisan, les organisations se sont personnalisées et centralisées. Finalement, la gauche plurielle est un atout, y compris pour le Parti socialiste. Cette notation pourrait paraître paradoxale : son premier secrétaire pourrait espérer être à la tête non pas du parti principal, mais du seul parti de la gauche ! Or, dès lors qu’il y a dans la société française une richesse politique qui nous permet de nous prévenir contre les risques de banalisation et de dépolitisation, il faut faire vivre cette diversité. Cela permet d’avoir un projet politique plus riche. La majorité plurielle n’a de sens que si chacune de ses composantes a une identité. Sinon on n’a qu’une agrégation de partis, d’intérêts ou de forces parlementaires. Il faut que ces partis vivent et irriguent la société. Reste la question des forces alternatives et protestataires, qui sont aussi une constante de la gauche française et ne constituent pas un phénomène récent dont on aurait découvert l’intensité lors des dernières élections municipales ou lors de la présidentielle de 1995. Il y a toujours eu une extrême gauche.

Le Banquet : Mais moins médiatisée et avec des scores inférieurs.

F. H. : Certes, mais tel est le jeu de la communication contemporaine et de l’élection présidentielle. Ensuite, ses scores plus importants doivent être relativisés par les résultats, jadis importants, du Parti communiste : lorsqu’il obtenait 15 à 20% des suffrages, cela donnait, pour l’extrême gauche, des scores bien supérieurs. Ensuite, même s’il n’y a pas de vases communicants, le déclin de l’extrême droite a dû aussi se retrouver dans d’autres votes extrêmes et dans l’abstention. Vis-à-vis de l’extrême gauche, nous devons entretenir un dialogue nécessaire avec les forces de la contestation qui ont toujours irrigué en France les partis réformistes et, en même temps, mettre résolument en cause la nature même de l’extrême gauche. Elle a contribué à la dépolitisation puisque, pour elle, il n’y a de combat qu’entre des forces extrêmes qui, par définition, n’accèdent pas au pouvoir et le reste des familles politiques qui, elles, seraient indifférenciées.

Social-démocratie versus social-libéralisme

Le Banquet : Est-il envisageable d’intégrer au sein de la gauche plurielle et notamment du Parti socialiste une partie de ces forces sociales dans ce qui pourrait être une organisation mutatis mutandis sociale-démocrate telle que la connaissent les pays d’Europe du Nord ? Comment être mieux en prise avec les associations, une partie des syndicats, des mouvements militants sur le terrain, y compris dans les milieux immigrés ?

F. H. : À maints égards, sur le plan historique, le socialisme français est loin de la social-démocratie, parce qu’il n’a jamais été lié à une force syndicale, parce qu’il n’a jamais été un parti de masse et qu’il n’a jamais été dominant à gauche, sauf depuis vingt ans. Pourtant, nous sommes en train d’inventer en France une nouvelle social-démocratie, non pas en nouant un lien avec le mouvement syndical qui est, aujourd’hui, plutôt dans une culture de l’émancipation — nous le savons pour la CFDT depuis longtemps, également pour FO, mais c’est également vrai aujourd’hui pour la CGT — mais en acceptant son autonomie. Les formes nouvelles de la social-démocratie française consistent à dialoguer avec l’ensemble de la société. De ce point de vue, son originalité repose moins sur son rapport avec le syndicalisme que sur celui avec le mouvement associatif au sens large, qui est extrêmement divers, qui va des organisations non gouvernementales aux initiatives liées à l’éducation nationale, en passant par les consommateurs, les locataires, etc. C’est aujourd’hui le nouveau défi pour la social-démocratie : est-elle capable d’être le relais de l’opinion comme la social-démocratie l’était au XXe siècle avec le mouvement syndical ou va-t-elle manquer son rendez-vous avec sa propre histoire ? Elle a plusieurs fois hésité sur la nature du lien avec le syndicalisme, et il faudra du temps pour une rencontre réussie, fondée sur l’indépendance et le respect des champs d’intervention. Il n’est pas certain que le parti travailliste britannique ou le SPD allemand vivent aujourd’hui facilement cette situation. Le nouveau défi pour la social-démocratie consiste à construire un lien avec le mouvement organisé au sens large, ce qui peut signifier parfois aller au-delà des réseaux traditionnels on le voit avec les nouvelles formes de contestation ce qui nous permettra aussi de faire la séparation avec le social-libéralisme.
Le social-libéralisme correspond au fait que le pouvoir politique est simplement chargé de l’adaptation de l’économie, sans lien avec la société, si ce n’est avec les électeurs. Il est possible en Grande-Bretagne, puisqu’il n’existe aucune force alternative à gauche au New Labour, très difficile à mener en Allemagne puisque la liaison entre le SPD et le monde salarié reste très étroite et que les sociaux-démocrates allemands sont alliés avec les Verts. Le social-libéralisme ne peut être un avenir pour la gauche, car nous serions à ce moment-là dans l’indifférenciation et la confusion et le piège serait fatal. C’est en ce sens que nos partenaires de la gauche plurielle peuvent concevoir leur rôle historique : ils sont, sans le mesurer toujours, les garants de l’orientation social-démocrate du socialisme français.

Propos recueillis par Nicolas Tenzer