Ne pas se tromper de gauche !

Ne pas se tromper de gauche !

Nicolas Tenzer

Il n’est pas très facile pour la gauche aujourd’hui de se définir : si elle se veut réaliste, on l’accusera d’abandonner ses objectifs de transformation sociale ; si elle entend garder, même sous une forme atténuée et, pour ainsi dire, non virulente, certains éléments de son volontarisme révolutionnaire, il sera facile de faire valoir qu’elle est plus soucieuse du rêve que de la réalité. Quand bien même certains mots d’ordre qui semblaient excessifs finissent par entrer dans les faits, cela prend des décennies et il est un fossé entre l’attitude protestataire et la gestion concrète des affaires publiques. Devant cette situation, la droite elle-même, surtout en France, souffre d’une incapacité à définir sa propre identité, sinon de manière négative ou incantatoire. Elle se dira opposée au volontarisme de la gauche, à son laxisme, à son « vertuisme », à son égalitarisme, quitte à forcer le trait en désignant une gauche qui n’est plus tout à fait celle d’aujourd’hui, sinon à ses franges. Toutefois, elle ne se définira pas positivement, quand bien même certains de ses chevau-légers jouent souvent volontiers du thème de l’ordre et des « vraies valeurs », c’est-à-dire traditionnelles. Après tout, cela est sans doute heureux, la droite classique française étant loin de suivre les thématiques de la moral majority américaine. De même, la gauche est peu crédible quand elle accuse la droite d’être ultralibérale – elle l’est même souvent moins qu’une partie de la gauche, tout simplement parce qu’elle est, dans bien des cas, trop conservatrice pour cela, à l’image de son électorat.
Si la gauche aujourd’hui peine ainsi dans la définition d’une base doctrinale – ce qui n’est pas complètement identique, loin s’en faut, au projet , cela tient peut-être aussi à ce que le politique lui-même a subi – est-ce d’ailleurs une cause ou, partiellement, une conséquence ? – des transformations majeures qui rendent son expression moins aisée. Outre le fait, bien connu, que les citoyens ne se reconnaissent plus dans des idéologies globales, ils ont perdu une certaine forme de naïveté politique et ne donnent plus aussi facilement que jadis leur adhésion. Les projets, programmes et manifestes les rendent spontanément sceptiques ; ils sont plus prompts à critiquer et même à protester qu’à faire leur un projet construit. Ils semblent parfois vouloir continuer à « croire » et tout indique que les attentes, même peu convaincues, à l’endroit de la politique restent fortes. Cependant, cette croyance n’est qu’une forme de feinte et, finalement, leur vote obéira souvent à de tout autres considérations. Mais surtout, leurs espérances comme leurs récriminations à l’endroit de la politique auront comme objet un élément essentiel, quoique très peu traité politiquement : ce qu’on pourrait appeler la « constitution sociale », c’est-à-dire un ensemble de normes et de règles non écrites extérieures le plus souvent au discours politique, notamment la question des classes dirigeantes. Tout se passe comme si ce qui était en cause dans l’acte politique lui-même était le mode de gouvernement, voire le simple fait de l’existence d’un pouvoir, autant social d’ailleurs, au sens de Tocqueville, que strictement politique.
Il n’est dès lors pas certain que la gauche se soit aujourd’hui armée pour répondre à cette question, qui est ni plus ni moins celle de la démocratie. Certes, celle-ci a confusément compris que quelque chose n’allait pas dans le gouvernement de la France, mais elle n’y a pas apporté de réponse complètement adaptée, c’est-à-dire suffisante et crédible. Une partie de celle-ci a gardé quelques reliefs de la tradition autogestionnaire et comprend la revendication démocratique comme un surcroît de rôle des mouvements et des associations qui irriguent la société – et le développement des organisations non gouvernementales donne quelque force à cette thèse ; elle fait fond sur le désir d’autonomie individuelle comme de participation « proche du terrain », comme si, dans l’état actuel de ces groupes, celle-ci pouvait structurer une société démocratique. La droite d’ailleurs lui emboîte souvent le pas, avec une version souvent « notabilisée », au moins de fait, de cette revendication. Une autre partie de celle-ci, sans rejeter d’ailleurs cette tendance de la première, y ajoute une série de réformes ou de propositions relatives par exemple à la parité, à la reconnaissance des particularités, voire des communautés, sur le territoire national, ainsi que des réformes institutionnelles censées accroître la transparence du pouvoir central – ce dont nous serons les derniers à contester la nécessité. La droite comme la gauche, enfin, même si c’est plus récent pour cette dernière, accordent une importance plus grande au rôle normatif, plus ou moins encadré par la puissance publique, des partenaires sociaux.
Or, il est loin d’être évident que ces évolutions soient compréhensibles et surtout susceptibles de susciter sinon l’adhésion, du moins la mobilisation. Ce n’est pas dans ces réformes que réside l’enjeu démocratique. Quelle que soient leur qualité, leur capacité à exprimer des attentes réelles et parfois à répondre à des espérances, la scène démocratique non institutionnelle ne peut remplacer les institutions politiques. Pour faire bref, disons que ce type de discours et de projet est peu susceptible de déplacer des voix – ce qui est pourtant l’objectif essentiel de tout groupe politique , et de faire qu’à nouveau – pour autant que cela ait jamais été un élément déterminant le projet pour la France soit le facteur décisif de vote avant le charisme, la sympathie, un ensemble d’éléments plus psychologiques que rationnels et construits ou l’avantage paradoxal que peut représenter aujourd’hui le flou d’un programme ratissant large et n’inquiétant personne parce que nul ne lui fait crédit . Si la gauche, et notamment le Parti socialiste, entend conjurer ce risque, elle doit réexplorer tout ce qui est susceptible, dans son héritage, de lui redonner une colonne vertébrale et laisser tomber tout ce qui, aujourd’hui, tend à l’éloigner d’une pensée simultanément crédible et structurée.

De l’art de gouverner ou le nouvel apprentissage du pouvoir

La gauche a pu être habitée successivement par deux démons contraires. Le premier, le plus dangereux et parfois criminel, l’a conduit à hypertrophier le pouvoir, à en faire un usage sans mesure ni limite. Au nom d’une légitimité d’ordre idéologique, toute action sur la société était possible ; soutenu par le peuple, le pouvoir ne pouvait mal faire. On accordera que, sauf à désigner quelques staliniens attardés et une partie de l’extrême gauche, la quasi-totalité de la gauche a renoncé à cette vision du gouvernement. En vertu d’une autre tradition, puis par réaction contre les dérives monstrueuses du communisme, une autre partie de la gauche a exploré les voies de la critique du pouvoir, de la démocratie représentative, parfois de l’autogestion. Elle a fait droit à la diversité et à la pluralité non point par concession, mais parce qu’elle y voyait la substance de la démocratie et, plus encore, la traduction du message émancipateur de la gauche – qui est aussi émancipation de la contrainte « hétéronormée » sous toutes ses formes. Cette gauche était ainsi volontiers attachée au régime parlementaire, défiante envers tout présidentialisme, attachée à la décentralisation, soucieuse de créer et de renforcer les contre-pouvoirs quels qu’ils soient, volontiers prompte à prôner en tout négociation, concertation et dialogue. Philosophiquement enfin, elle était désireuse de faire droit à l’altérité et à la différence.
Or, ce qui était un antidote nécessaire à l’hubris d’une partie de la gauche risque de se retourner contre elle pour au moins trois raisons. La première est que, progressivement, la méthode risque de l’emporter sur le fond et la procédure sur ce qui est substantiel, mais sans que la démocratie apparaisse vraiment renforcée (puisque c’est la même couche qui détient le pouvoir). Dès lors, les objectifs sont perdus de vue et le plus important devient l’existence de lieux de concertation. Une partie de la gauche s’est illustrée de manière assez grotesque par la création de commissions et de comités en tous genres, de vastes aréopages où l’on débat mal, où l’on ne décide de rien et auxquels ne participent que des personnalités autoproclamées porte-parole et sans représentativité. Le fonctionnement de l’État en est perturbé, la bureaucratie en sort renforcée et les raisons qui fondent la décision deviennent de plus en plus obscures. Le développement des procédures contractuelles, telles qu’on peut notamment les observer en matière d’aménagement du territoire, traduit une semblable dérive – qui n’est d’ailleurs pas propre à la gauche. Pour le citoyen, le sentiment – assez juste domine que les vraies décisions se prennent ailleurs et qu’il n’y a pas de consultation ni d’expertises contradictoires pour les choses importantes. En même temps, pour ce qui les concerne, ils ont l’impression – et telle est la source majeure de dépolitisation – que le gouvernement n’a plus prise sur la réalité.
La deuxième raison est que cette dérive de la démocratie tend à tuer l’action. C’est d’ailleurs un reproche que la droite tend à adresser assez souvent à la gauche (en oubliant d’ailleurs sa propre gestion des affaires) : vous n’avez pas agi alors que vous pouviez le faire. On admettra que ce reproche touche souvent juste, même si ceux qui le font manquent parfois de crédibilité, et ce d’autant plus que, sur bien des points (réforme de l’État, éducation, protection sociale et retraites, fiscalité), la gauche est politiquement la mieux placée pour conduire des réformes. Le pire, pour un gouvernement de gauche, est de paraître ne pas être suffisamment volontaire, c’est-à-dire de craindre à l’excès (et par un mauvais calcul) les conséquences électorales de ses actes. Aujourd’hui, pourtant, le sentiment d’une peur de décider peut coûter cher électoralement et le reproche est parfois entendu que le politique cède devant une technocratie trop frileuse.
Enfin – et c’est là où la gauche risque d’être le plus fortement atteinte , à force de s’autolimiter, le pouvoir n’apparaît plus crédible dans sa fonction de transformation sociale et politique : se crée comme une dispense d’efficacité qui ne dupe personne, a fortiori lorsque la population a spontanément l’impression que les instruments de commande ne fonctionnent plus. Quitte à forcer le trait, on pourrait dire que la droite est plus facilement excusée de ses échecs, de ses promesses non tenues ou d’annonces sans lendemain, que la gauche. On admettra presque que la droite ne réussisse pas à lutter contre le chômage, tandis que la gauche, si elle met l’emploi au centre de son projet et ne paraît pas connaître de succès sur ce terrain, sera désavouée par son électorat. C’est pourquoi, la gauche, plus encore que la droite, doit être attentive à ce que l’écart entre ses discours, ses intentions et ses actes ne s’accroisse pas. L’incantation chez elle est insupportable : elle est tromperie et hypocrisie. Plus encore, on ne lui pardonne pas d’avoir déçu un espoir : si même la gauche n’a pas changé les choses, qui donc le fera, se demanderont ses électeurs ? On a connu un semblable raisonnement lorsque la corruption a semblé atteindre certains de ses dirigeants. Ainsi donc, on ne pouvait espérer une amélioration du pouvoir ; la gauche n’échappait pas à sa malédiction. Mais le pire était bien que celle-ci avait laissé croire qu’elle pouvait rédimer cette faille originelle. On ne lui pardonna pas le fait d’avoir dû la démasquer.
À cela s’ajoute sans doute une conséquence induite, moins souvent perçue : à force de dire et de faire croire que la question du pouvoir n’est plus l’enjeu au sommet puisqu’on est parfaitement démocratique, on ne corrige pas ce qui reste de travers antidémocratiques au sein de la classe dirigeante. Il est pour le moins stupide que la gauche ait attendu la fin de la législature pour mettre en œuvre une réforme des fonds spéciaux – et encore, à l’occasion d’une « affaire » qui ne semblait pas la concerner directement, mais l’opinion a compris qu’elle en avait bénéficié. Elle avait pourtant la possibilité de mettre fin à cette pratique dès son arrivée au pouvoir . Lionel Jospin, qui avait centré sa campagne et ses premiers pas au gouvernement sur la morale publique, aurait gagné beaucoup à aller jusqu’au bout en ce sens et à ne pas s’arrêter à quelques mesures limitées. Sans doute, parce qu’elles relevaient de l’intendance, le Premier ministre ne s’est-il pas attelé à concevoir d’autres actions dans le détail. Ni dans le fonctionnement des cabinets, ni dans les procédures de nomination des fonctionnaires à la discrétion du gouvernement, ni dans le rôle au sein de l’État des corps les plus puissants de fonctionnaires et des corporatismes ministériels , elle n’a fait preuve d’audace et de transparence, alors même que, en période de cohabitation, elle aurait pu en tirer un grand avantage. Un Jospin offensif sur ce plan comme sur d’autres aurait eu aussi plus de consistance médiatique. Sur le plan institutionnel surtout, la gauche n’a pas su aller jusqu’au bout de ses choix et organiser un débat – ce qu’elle aurait pu faire à l’occasion du référendum sur le quinquennat – sur la configuration future de la direction du pays. Il est heureux que, très récemment, un important dirigeant de gauche se soit prononcé en faveur du régime présidentiel et ait lancé le débat institutionnel d’une manière qui pourra certes toujours être contestée, mais qui restitue à la question du pouvoir sa place centrale dans le débat politique. Mais là aussi, pourquoi avoir attendu, alors que le sujet a été cent fois exploré ? Pourquoi ne pas avoir exposé, dès l’abord, une conception du pouvoir qui montrait que la gauche souhaitait la transparence et la responsabilité, mais aussi la latitude d’action, ce qui aurait permis de donner corps et force au débat sur le quinquennat ? Pourquoi le Premier ministre et le Partis socialiste ont-ils été si timorés ? Pourquoi avoir craint de donner l’impression que la gauche s’intéressait aussi au pouvoir ? Pourquoi enfin avoir, de manière si contournée, critiqué la cohabitation sans proposer officiellement une solution à ses maux ?
On ne peut s’empêcher de penser qu’il est à ce caractère velléitaire de la gauche à la fois des causes idéologiques et des raisons d’organisation. Sur le plan idéologique, la gauche éprouve sans doute de grandes difficultés à concevoir l’importance des questions de pouvoir : elle y accorde une attention constante sur un plan interne au Parti et, après avoir cru aux lois, elle a accordé plus d’importance aux institutions. Dès lors, elle attache du prix à tout ce qui paraît développer la démocratie : la décentralisation fut ainsi de son fait, alors que c’était traditionnellement une idée de droite. Pour autant, elle rechigne à limiter ce que la prolifération des multiples démocraties peut avoir d’anti-démocratique – même si elle a réussi à déplacer les centres de pouvoir des communes vers des structures plus larges. Elle craint le développement du pouvoir exécutif – et cela remonte à Mendès France et au Mitterrand du Coup d’État permanent. En même temps, s’interdisant de traiter cet objet très spécifique qui touche à la question du Prince – et qu’est-ce qu’un Prince de gauche ? , elle s’interdit d’aller jusqu’au bout de la question du contrôle. Pourtant, même les propositions socialistes sur les limitations à apporter aux privilèges du chef de l’exécutif auraient eu plus de poids si elle ne s’était pas dispensée d’en traiter de manière positive. Mais peut-être aussi, certains s’accommodent-ils très bien de la situation actuelle et d’une transparence très relative de la prise de décision.
Les raisons d’organisation ne sont pas moins graves et l’on peut se demander ce qui, ici, est symptôme et conséquence et ce qui est cause. Pourquoi le gouvernement de gauche ne s’est-il pas donné complètement les moyens de gouverner et d’aller jusqu’au bout de la décision ? Pourquoi aussi, sur le plan des idées, ne s’est-il pas mis en ordre de bataille ? Pourquoi n’a-t-il pas réorganisé le fonctionnement même du pouvoir, en faisant semblant de se contenter de structures de décision – c’est-à-dire de préparation des arbitrages, de conseil, de mise en œuvre, de prospective – que lui avaient léguées les gouvernements précédents ? Pourquoi la gauche au pouvoir, autrement dit, ne s’est-elle pas employée à créer des organes où puissent se définir des stratégies – et cela vaut pour les institutions, pour l’Europe, pour la politique étrangère, pour l’ensemble des questions de société, l’éducation, etc. ? On écrit souvent qu’un parti au pouvoir n’en ressent en général pas la nécessité. Admettons, mais l’explication est faible. On pourrait aussi remarquer que tous les gouvernants, un moment donné, estiment être capables de penser sur tout mieux que tout le monde. Ce serait polémique. On évoquera enfin la possibilité que celui qui gouverne n’aime pas trop soumettre au débat les questions sur lesquelles il se sent moins fort et entend donc conserver un certain secret de la décision plutôt que d’être entraîné sur des voies qu’il ne maîtrise pas. Cela serait humain. Mais il est peut-être une autre raison, plus profonde : la grande difficulté pour la gauche aujourd’hui est précisément de gouverner alors qu’elle n’a pas un cadre conceptuel et doctrinal incontestable auquel rattacher ses actes. Certes, elle prend des décisions, conformes à son programme – sur la réduction du temps de travail, les emplois-jeunes, etc. Mais alors qu’aucun gouvernement depuis longtemps n’a paru aussi longtemps avoir une assise si solide, le Parti socialiste risque de perdre parce qu’il n’a pas su agir suffisamment ni avoir entrepris de penser son action. Dès lors, le citoyen en ressort avec l’impression d’une certaine mollesse, d’un manque de résolution, d’une indécision en même temps que d’un flou de l’intention. Or, ce qui, à droite, est un avantage – quand elle est mesurée, sociale et volontaire, européenne et nationale, affichant des valeurs de solidarité et libérale, elle est sur une position gagnante car elle ne fait plus peur , devient à gauche un handicap.
Comment dès lors redonner corps à une doctrine de gauche ? Oserons-nous rappeler cette règle simple que, pour gagner un électorat, il est trois moyens, qui ne sont pas nécessairement exclusifs les uns des autres : soit le séduire – c’est le charisme, qui repose aujourd’hui grandement sur le leadership , soit lui montrer que, de manière certaine, c’est son intérêt, soit lui démontrer que le vote contraire serait à coup sûr préjudiciable. Dans les circonstances actuelles, le dernier ressort paraît incertain – Jacques Chirac ne fait plus peur , le deuxième difficile – en raison du scepticisme déjà évoqué envers tout projet et de la mauvaise perception de toute mesure électoraliste de dernière minute. Reste donc surtout le premier, qui doit aussi s’alimenter, quant au fond, d’une position plus structurée.

Où placer l’égalité ? Pour une nouvelle philosophie de la concurrence

On ne redira pas ici que, en tout premier lieu, il est indispensable que la gauche soit ferme sur l’égalité, qui est sa vertu cardinale. Mais l’égalité n’est pas aujourd’hui ce que l’on croit ou plutôt les instruments pour y parvenir n’ont rien à voir avec ce qu’elle concevait traditionnellement. Il convient donc que la gauche rompe à la fois avec ses réticences envers la concurrence et avec une certaine forme de conservatisme inavoué.
Pour dire les choses clairement, aujourd’hui, l’introduction la plus large possible du principe de concurrence – dans l’économie, dans l’administration et la fonction publique, à l’école, dans les milieux de l’université et de la recherche, dans le gouvernement, d’une certaine façon, conçu au sens large (et cela doit inclure les collectivités locales) – va dans le sens d’une égalité accrue . En revanche, tout ce qui constitue des trajectoires obligées, des monopoles, des rentes de situation, des décisions prises sans information ni transparence, contribue à renforcer les situations acquises, les positions dominantes et les phénomènes de clientèles. S’il y a une grande vertu du progressisme, c’est qu’il oblige chacun à se mettre en question et à se mesurer avec son voisin et que le juge de paix qui tranche les conflits et attribue places, positions et richesses est impartial. Et ce « libéralisme de gauche » ne va pas à l’encontre de la redistribution. Non seulement il y incite, mais il tend à légitimer la distribution de biens supplémentaires aux plus défavorisés et il la rend plus efficace. On pourra même dire que l’efficacité est son objectif principal – et celle-ci inclut la solidarité et la justice comme traductions de ce qu’elle est. Évidemment, c’est par là que se pose la question de la rénovation des services publics dans leur ensemble, dont la qualité, qui devra être mesurée et jugée de manière indépendante, est un facteur déterminant de l’égalité concrète des citoyens.
On pourrait naturellement donner cent exemples d’application de ce principe. L’école à elle seule en fournit plusieurs. Ce qui est conforme au principe d’égalité est le résultat, non le moyen. Ce qui correspond à un progrès est la diffusion des connaissances et des savoirs pour le plus grand nombre, non l’accès à des connaissances dévalorisées. Le plus décisif aussi pour le brassage social d’un groupe est que chacun ait la possibilité d’accéder au plus haut niveau possible d’éducation et, corollairement, aux positions de direction de la société, non de procéder à une translation vers le haut des niveaux apparents sans modification des hiérarchies et sans apport cognitif nouveau. On l’aura compris, une grande partie de la gauche a fait fausse route sur l’école, pour des raisons qui, aujourd’hui encore, me paraissent incompréhensibles tant elles me semblent trahir sa vocation originelle. Une partie de celle-ci a non seulement inversé les valeurs – ce qui était démocratique, elle l’a dévalorisé en le qualifiant d’élitiste , mais elle a agi avec un mépris assez indigne – on se souvient de ces bons esprits qui raillaient le « chœur des pleureuses » dès que quelqu’un, soucieux généralement des enfants défavorisés et non des plus riches, quasiment toujours marqué à gauche, s’inquiétait du niveau de l’école. Personnellement, je me rappelle Alain Savary, pourtant un honnête homme, affirmer à propos d’un constat dramatique sur la progression de l’illettrisme : « il ne faut pas exagérer ». Il est piquant d’avoir dû attendre Jack Lang pour que s’esquisse un retour aux savoirs fondamentaux et que l’objectif de diffusion du savoir et de la culture de l’école soit réaffirmé. Il est aussi heureux que Jean-Luc Mélenchon – enfin ! – ait reconnu l’aberration du « collège unique » (mis en place par la droite), dont les résultats ont été catastrophiques surtout pour les enfants les moins doués et d’origine modeste ou étrangère .
On pourrait multiplier les exemples : les conséquences de l’université de masse en termes de sélection occulte et d’illusion pour les plus défavorisés, les déboires des délocalisations universitaires (dénoncées par la Cour des comptes et dont la gauche n’est certainement pas la seule responsable), les conséquences de la carte scolaire en termes de ségrégation dans les collèges et de stigmatisation sociale, l’absence de volontarisme en matière de mixité sociale des établissements. Assez curieusement, tout se passe comme si les pouvoirs publics, gauche et droite confondus, s’étaient entendus pour laisser se détériorer la plus grande partie du système éducatif, allant jusqu’à casser les instruments de mesure, refusant toute concurrence en son sein entre établissements, au motif qu’une minorité s’en sortirait toujours, d’abord en recourant aux bonnes écoles privées (pour le primaire et le secondaire) et aux quelques bons établissements publics, ensuite en envoyant leurs enfants dans les grandes écoles (dont sont de toute manière issues la quasi-totalité de ceux qui prennent des décisions et qui n’ont jamais fréquenté les universités). Une opération vérité sur le système éducatif, reliée aux objectifs d’émancipation que doit porter la gauche, s’impose aujourd’hui.
On peut continuer en évoquant la situation des professeurs d’université et des chercheurs. Quel objectif doit poursuivre la France ? D’abord, en ce domaine comme dans d’autres, un objectif de puissance . Cela signifie concrètement bénéficier des meilleurs enseignants et chercheurs tant nationaux qu’étrangers – parce que nous aurons su les attirer. L’égalité en ce domaine, c’est l’égalité de talent. Elle seule doit compter dans l’octroi d’une situation ou d’une position. Une évaluation internationale qui déterminerait la nomination, la promotion, voire la rémunération, des enseignants du supérieur et des chercheurs et l’affectation des outils de recherche, me paraîtrait plus conforme à la justice et au principe d’égalité que le système actuel dont l’opacité est certaine et les garanties aléatoires. On devrait d’ailleurs établir cette règle – qui vaut aussi pour la nomination aux emplois supérieurs de la fonction publique et qui pourrait bien s’appliquer aux dirigeants du secteur privé – que, plus la fonction est importante, plus l’information impartiale doit être prise en compte pour y accéder. La concurrence est bien ainsi la première condition non seulement de l’égalité, mais aussi du souci d’égalité. Après tout, si certains dirigeants de gauche ou certains conseillers ont perdu cette ligne, c’est peut-être aussi qu’ils avaient tout à y perdre ou qu’ils craignaient trop que leur position soit moins assurée.
De proche en proche se dessine aussi un effet vertueux de la concurrence sur l’égalité. À partir du moment où les services publics marchent mieux (ce à quoi concourent des recrutements davantage fondés sur le talent et une sélection des meilleurs effectifs), ils peuvent mieux remplir leur fonction. Et chacun sait que la vertu essentielle d’un service public est de corriger, par un accès égal à tous (ce qui peut signifier gratuit pour les plus pauvres et payant pour d’autres, y compris d’ailleurs pour l’école), les inégalités. Quand l’école se délite (ou la médecine publique), les plus riches n’en sont guère pénalisés ; les plus pauvres n’ont pas le choix. Il y aurait là tout un thème à explorer pour la gauche, et ce d’autant plus que l’instrument fiscal a montré ses limites en termes de correction des inégalités comme en termes d’acceptabilité. Il faut être capable de donner plus, de distribuer davantage, ce qui signifie aussi financer différemment. Mais cela peut également vouloir dire, au sein même du secteur public, permettre le développement d’une concurrence entre le public et le privé. Rien ne s’y oppose à partir du moment où elle se déroule sur la base d’un cahier des charges précis – et cela peut vouloir dire aussi, s’il y a financement public, que le secteur privé prenne la responsabilité, de manière égale au secteur public, de porter une partie du fardeau (on peut penser là au rôle que devrait jouer l’école privée en matière d’intégration des populations « difficiles » à partir du moment où elle bénéficie de ressources publiques).
Si le principe d’égalité est si important, c’est qu’à la fois il offre un cadre directeur, une sorte de cap vers lequel se diriger, et qu’il confère une grande liberté. L’essentiel est le résultat, non le moyen. À un moment où l’on discute à perte de vue sur la « refondation sociale », il me semble que le principe d’égalité peut donner l’occasion d’une application concrète. Premièrement, aucun accord social ne doit pouvoir déroger à l’égalité de deux personnes placées dans une situation identique (d’avantages, de contraintes, de droits). Ensuite, il existe un « ordre public social » qui constitue un palier qui ne saurait être remis en cause. Enfin, puisqu’on incite à la négociation, il existe une co-responsabilité pour laquelle l’État doit veiller à ce qu’elle soit effective (ce qui peut vouloir dire, notamment, que lorsqu’un risque existe, par exemple de chômage, il n’est pas tronçonné artificiellement, en particulier entre assurance et solidarité, mais pris en charge globalement ). Pour le reste, la liberté peut être entière, pour autant que les négociateurs soient capables de faire la preuve de leur qualité de mandataires. Si cette conception de l’égalité peut paraître relativement révolutionnaire, elle implique aussi d’autres changements philosophiques de la gauche.

Organiser la générosité

La générosité est une « valeur » politique de gauche, même si, en termes moraux, elle concerne autant des personnes de gauche que de droite. La question pour la gauche est l’organisation collective de cette générosité qui ne peut être réduite à une attitude individuelle, à un regard ou à une attitude compassionnelle indépendamment de choix lourds en termes de politique économique et sociale – ce qu’elle a parfois oublié par un surinvestissement sur la morale au détriment du projet . La question majeure, dans cette perspective, est celle du rôle de l’État et de l’évaluation de son efficacité dans les grandes politiques sociales.
On touche là naturellement à l’ensemble des actions en matière d’emploi, d’insertion, de protection sociale, où les préoccupations sont simultanément de mettre en place des instruments d’action et de respecter les équilibres économiques qui font que toute politique sociale est intrinsèquement limitée par les ressources publiques et par ses effets potentiellement désincitatifs. Mais plus encore, se pose la question de l’autonomie des acteurs et de la décentralisation. Aujourd’hui, la décentralisation contribue en partie à renforcer les inégalités, sans pour autant offrir à des institutions qui ne sont pas intégralement responsables, ni financièrement, ni surtout politiquement, des marges de manœuvre suffisantes. Dans son action, le gouvernement se heurte aux égoïsmes locaux, que ce soit en matière de logement, d’équipements collectifs et – cela va de pair – d’inégalités de ressources, notamment en termes de fiscalité et de dotations compensatoires.
Un autre exemple est offert par les débats croisés et potentiellement dangereux, en tant qu’ils laissent la tentation de procéder à une assimilation, sur la sécurité et sur l’immigration. La gauche a trop longtemps semblé adopter une position trop peu ferme et lucide sur les questions de sécurité – malgré une conversion récente – et un manque de générosité et parfois d’humanité dans le traitement de l’immigration. On peut pourtant estimer que, si elle avait été moins tardive et hésitante dans l’appréhension du phénomène de délinquance, elle aurait eu de meilleurs arguments pour être moins restrictive sur l’immigration – Alain Juppé ayant adopté une position plus ouverte que la gauche sur ce sujet . Le pire aujourd’hui serait que la gauche devienne ultra sécuritaire, quitte à mettre sous le boisseau les considérations liées aux libertés publiques, mais sans que cela se traduise, pour des raisons d’organisation et d’efficacité, par une amélioration effective de la sécurité.
En somme, la gauche peut d’autant mieux avoir une attitude ouverte sur la société – comme elle l’a montré avec le PACS – qu’elle donnera tout son poids à l’État dans le maintien de la base du consensus républicain. Si elle donne l’impression qu’elle ne maîtrise plus rien – ni la décentralisation, ni les « incivilités », ni les principes et les savoirs fondamentaux que doit inculquer l’école –, elle connaîtra de plus en plus de difficultés à avoir une attitude ouverte. Elle pourra alors être tentée, par affolement ou par opportunisme électoral, comme elle l’a montré à propos des « sans-papiers », par un raidissement sur lequel joue la gauche « réactionnaire ». Or, elle doit rester culturellement ouverte, à la fois parce que cela correspond aux valeurs d’une société moderne et démocratique et parce que, intellectuellement, c’est la seule manière pour elle d’évoluer. Mais le libéralisme qu’elle doit prodiguer dans tous les domaines ne signifie pas un abandon de ce qui constitue le fondement du vivre-ensemble. Elle peut être attentive à la culture contemporaine sans laisser s’éroder l’enseignement classique ; elle peut être ferme sur les transgressions à l’ordre public sans adopter le tout répressif ; elle peut vouloir approfondir la décentralisation en déléguant de nouveaux pouvoirs et espaces de liberté à certaines collectivités – notamment les régions – sans accepter que celle-ci se fasse dans un contexte de plus en plus inégalitaire.

L’adieu à l’utopie

On aimerait aussi en sorte que la gauche dise adieu à l’utopie, ce qui signifie plusieurs choses. D’abord, elle doit être lucide sur les conséquences de ce qu’elle crée. La réduction du temps de travail a été ainsi l’une de ses grandes mesures, dont il est d’ailleurs vraisemblable qu’elle s’accompagnera à terme par plus de travail ou, en tout cas, un travail plus intensif, car davantage mesuré et contrôlé. Encore convient-il qu’elle apprécie les limites du temps libéré. Celui-ci existera de fait. Mais comment va-t-il être utilisé ? À quelles conditions pourra-t-il se traduire par un progrès individuel ? Il ne s’agit évidemment pas à l’État de régenter ce temps libéré – ce qui serait une sinistre ironie. Mais nul pouvoir progressiste ne peut être indifférent aux conditions culturelles et sociales, mais aussi économiques, qui le rendront bienfaisant. On quitte là le domaine de l’utopie et de l’auto-organisation spontanée (encore moins naturelle) pour celui des mesures concrètes. Tel est le champ immense de la reconquête culturelle et éducative du pays.
L’écologie a été une autre utopie de la gauche. Heureusement, elle est en partie devenue une réalité dans les comportements et dans les préoccupations. Il convient toutefois de comprendre – et cela ne vaut pas qu’à l’échelle internationale – qu’une écologie réalisée suppose une série de dispositions qui relèvent de la contrainte et de la coercition. Soyons nets : la France n’est pas encore allée assez loin en matière de lutte contre la pollution automobile ni de protection des eaux. L’écologie réalisée ne relève pas de l’utopie, mais du volontarisme. Il sera facile de dire aux Verts : « Un peu moins de discours et de commissions, un peu plus d’action ». Mais c’est au Parti socialiste qu’il appartient de traduire en actes la priorité pour l’environnement – ce qui suppose notamment de rendre le lobby public de l’Équipement moins puissant qu’il ne l’est.
Le problème de la gauche est qu’elle ne peut plus faire rêver, qu’elle ne peut plus présenter de visage idyllique de la société de demain à l’instar du jeune Marx de L’idéologie allemande, mais qu’au contraire elle est attendue sur le passage à l’acte. Car c’est bien ce que demandent les électeurs : sur l’environnement, sur l’école, sur les inégalités en matière d’accès aux soins, sur le logement, qu’avez-vous fait ? Et la gauche, pas plus que n’importe quelle autre force politique, ne pourra prétendre contenter tout le monde. Cela signifie qu’elle devra faire des choix, c’est-à-dire des sacrifices. Toute politique, d’une certaine manière, est redistributive en ce sens qu’elle prend aux uns pour donner aux autres. La gauche doit assumer les conflits qu’elle provoque, y compris les conflits de répartition. Elle ne pourra éternellement dire qu’elle satisfait à la fois les écologistes et les agriculteurs, les transporteurs routiers et les amoureux de la montagne (et les associations de victimes de la route), etc., ce qui est la meilleure manière de s’aliéner tout le monde et de perdre précisément tout leadership.

Trouver une « position » politique

Si l’on souhaite caractériser ce que pourrait être la position politique de la gauche française, et principalement du Parti socialiste, il ne faut pas se tromper de cible. Sur le fond, il faut bien admettre que sa base politique n’est pas et surtout ne peut pas être très différente de celle du New Labour de Tony Blair et de la SPD de Gerhard Schröder. Aujourd’hui, pour des raisons de tradition historique, mais surtout parce que le Parti socialiste est obligé de composer avec d’autres composantes de la gauche, son discours tend le plus souvent à insister sur les différences et à occulter les convergences. En fait, son problème ne se situe pas là : une mise en avant trop grande des évolutions communes n’aurait peut-être pas un grand impact électoral, ni positif, ni négatif ; en revanche, une réflexion sur ce qui fait le succès de Blair et, malgré des débuts difficiles, le maintien plus que correct de Schröder est pour le moins indispensable, si on la relie aux spécificités politiques de la France.
Aujourd’hui, la comparaison, en termes de mobilisation, n’est sans doute pas à l’avantage de la gauche française. Certes, il est aujourd’hui à cette relative faiblesse des éléments qui lui sont extérieurs : la droite démocratique reste forte en France – peut-être même est-elle sociologiquement et électoralement majoritaire, notamment depuis le déclin électoral, peut-être provisoire, de l’extrême droite alors qu’elle est devenue faible en Allemagne et au Royaume-Uni en raison d’un manque de dirigeants crédibles. Mais surtout la gauche non française sait avec habileté y jouer des valeurs du dynamisme, de l’action et, plus encore, de la fierté nationale, quand bien même Blair comme Schröder sont loin d’être tièdes quand à l’évolution de l’Europe. Même l’attitude très offensive de Blair dans le cadre de l’intervention en Afghanistan et son soutien sans failles à l’action des États-Unis, s’ils peuvent être critiqués outre-Manche par une partie de la classe intellectuelle, sont extrêmement bien perçus par l’opinion et ne paraissent en rien contradictoires avec un engagement à fond dans le camp progressiste. Il reste à savoir pourquoi, en France, indépendamment des exemples cités , cela ne serait pas concevable. Pourquoi la gauche non républicaniste et non souverainiste éprouve-t-elle comme une répulsion à défendre franchement des valeurs de « patriotisme » et de fierté nationale, ce qui lui permettrait d’ailleurs d’être moins frileuse et en retrait sur l’Europe, la mondialisation et la relation transatlantique ?
Le problème tient moins à la gauche qu’à certains mauvais génies français qui font que la classe politique et dirigeante française a l’action difficile. Elle tend toujours à maintenir de subtils équilibres, dont notre diplomatie notamment donne maintes illustrations. Elle se défie à ce point de l’excès qu’elle hésite à s’engager. Elle croit à la vertu du verbe qui déplace les montagnes et méprise l’intendance – ce dont de Gaulle a pu donner quelques exemples. Cela a pu protéger la France contre certaines politiques extrémistes, notamment en matière économique, du côté de la droite. Mais cette attitude constitue également un frein pour toute réforme ambitieuse. Or, sociologiquement, la classe dirigeante de la gauche – et par là il faut entendre plus encore les conseillers que les politiques, même si ces derniers sont d’abord responsables – n’est pas insensible à ce culte de l’équilibre, qui ne relève pas toujours d’une prudence de bon aloi. La gauche a un sérieux problème avec une partie de ses élites dont le cynisme et l’indifférence aux résultats n’ont rien à envier à ceux d’une partie des élites de droite. Répétons-le encore, la droite tire bénéfice de cette attitude, mais la gauche n’a rien à en attendre. Et l’électorat (pas seulement le sien, pour autant qu’il existe encore, mais celui qu’elle pourrait conquérir et qui est fort large), comprend de moins en moins qu’on n’appelle pas un chat un chat. Il refuse qu’on sous-estime les problèmes en même temps qu’il peut accepter des évolutions. Pour paraphraser Nietzsche, il attend des faits et se défie des interprétations qu’en donnent les gouvernants.
Aujourd’hui, la seule position valable pour la gauche socialiste – et elle doit l’affirmer sans trop songer à de subtils équilibres internes à une gauche plurielle qui ne saurait avoir d’avenir durable – est la position réformiste . Mais une telle configuration, qui allie libéralisme économique, acceptation de la concurrence au sein des services publics, décentralisation, reconnaissance accrue de l’autonomie du droit, acceptation de transferts étendus de pouvoirs vers une Europe politiquement plus responsable, n’est acceptable que si l’État n’est pas diminué. Cela signifie bien sûr que l’État garantisse la sûreté, remplisse jusqu’au bout sa mission d’éducation, affirme l’indivisibilité de la République, promeuve en tous domaines la puissance de la France. Mais cela implique aussi que l’État, dans ses rapports avec les collectivités et les acteurs privés, ait les moyens de faire respecter la solidarité et lutte visiblement contre les inégalités. L’État peut être simultanément plus libéral et plus fort, plus transparent et davantage contrôlé et mieux capable d’agir par des leviers plus efficaces.
Si nous ne parvenons pas à construire cette nouvelle posture, si le libéralisme est laissé à la droite (qui ne pourra jamais en explorer les virtualités révolutionnaires et qui est, majoritairement, trop attachée à l’ordre établi pour être libérale), si l’État est laissé aux nationalistes et aux dirigistes, la gauche moderne, mue par une compulsion à l’échec, à la fois aura échoué dans sa tentative de réforme de la société, de l’économie et des institutions et se sera privée, en se contenant d’un ronronnement satisfait et mou, de toute capacité de mobilisation sur des principes plus lisibles, forts et efficaces.