Brèves (15)

Brèves I (à recommander)

Christian ARNSPERGER, Philippe VAN PARIJS, Éthique économique et sociale, La Découverte, coll. « Repères », 2000, 123 pages.

Un excellent petit livre qui constitue l’une des meilleures introductions aux théories de la justice. Extrêmement clair et pédagogique, cet ouvrage permet d’avoir une vision claire des théories utilitaristes et des débats engagés par John Rawls et Amartya Sen. Un chapitre très intéressant sur le marxisme. Deux études de cas très bien exposées sur « les soins de santé peuvent-ils être laissés au marché » et sur l’ouverture des frontières. L’épilogue, qui porte essentiellement sur les débats entre Rawls et Gerald Cohen sur les rapports entre justice et éthique personnelle, est un modèle du genre.


Lucien-Pierre BOUCHARD, Schumpeter. La démocratie désenchantée, Michalon, coll. « Le Bien commun », 2000, 124 pages.

Schumpeter est surtout connu en France comme économiste et sociologue, mais sa pensée politique est méconnue. On sait gré à Bouchard de l’avoir exhumée dans un petit livre précis et documenté qui en montre l’actualité et l’originalité. Auteur réaliste et ennemi des utopies, Schumpeter se révèle un analyse rigoureux du fonctionnement démocratique, dont il ne produit pas pour autant une analyse procédurale. Attentif à la réalité du pouvoir comme aux passions populaires, c’est aussi un théoricien du pluralisme, critique de l’utilitarisme et des mythologies de l’intérêt général. Attentif aux équilibres de la démocratie, il entend mettre en avant les critères du bon gouvernement démocratie, sans produire pour autant des normes absolues. L’auteur montre aussi la riche postérité de l’analyse schumpeterienne outre-Atlantique.


Norbert CAMPAGNA, Thomas Hobbes. L’Ordre et la liberté, Michalon, coll. « Le Bien commun », 2000, 123 pages.

Cet ouvrage est une très utile et précise présentation de Hobbes, fondée sur une utilisation exclusive des sources, qui vise à corriger l’image simpliste qu’on en a trop souvent. Tout l’ouvrage tend à démontrer ce qu’on savait déjà : Hobbes n’est pas seulement le théoricien de la souveraineté et de l’État ; c’est aussi, pour peu qu’on le lise, l’un des précurseurs du libéralisme politique, aussi antilibéral fût-il. Les pouvoirs du Léviathan sont limités par cela même qui les fonde : la protection de la vie et la lutte contre la forme de tyrannie terrible de l’état de nature. Campagna montre bien que, sans qu’il soit théorisé, le droit de résistance est inscrit dans la constitution même du pouvoir. Plus forte que les droits de l’homme est sa nature : nul État oppresseur ne peut franchir l’épreuve de la durée. En un temps où l’on oublie volontiers la question du pouvoir, il est bon d’y revenir, guidé par celui qui en fut le penseur le plus rigoureux. Sachons gré à Campagna de nous y aider.


Françoise CARASSO, Primo Levi. Le parti pris de la clarté, Belin, 1997, 175 pages.

Cette très belle étude sur l’œuvre de l’auteur de Si c’est un homme est placée sous le signe de l’existence de clarté. Ce chimiste écrivain a écrit une œuvre variée, depuis ses récits éternels — La Trêve, Les Naufragés et les Rescapés, mais aussi le plus romanesque Maintenant ou Jamais — jusqu’à ses romans, recueils de nouvelles et articles pour La Stampa. Toute l’œuvre de Levi tend à parvenir à la plus extrême précision, même dans les récits les plus fantasmagoriques, et est mue par l’exigence de dire, même l’indicible qui perdure toujours. Bien sûr, l’auteur décrit longuement l’évolution de la pensée de l’auteur sur son « expérience » fondatrice et cette « honte d’être un homme », en tout cas un survivant, qui est aussi une « honte du monde » ; elle raconte aussi l’impossible dialogue avec les Allemands ; elle se garde bien toutefois d’interpréter son suicide, quels qu’aient été les traces de sa présence dans son œuvre. L’homme devait rester mystérieux à soi et aux autres.


Jean DELUMEAU, Daniel ROCHE (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Larousse, 2000, 535 pages.

Une première version de cet ouvrage avait paru en 1990 ; celle qui est présentée ici est augmentée de trois chapitres inédits. Le plan du livre est divisé en quatre temps qui représentent chacun une période historique (du XIIIe siècle jusqu’à nos jours). Mais derrière ce découpage, c’est une histoire complète qui apparaît, croisant les regards juridiques, religieux, littéraires, moraux, pédagogiques, psychologiques et artistiques. La vie quotidienne, les représentations, les lois et les discours théologiques s’entrechoquent pour créer une image du père en évolution constante et différenciée suivant les milieux sociaux. Les différents auteurs de cet ouvrage passionnant et érudit ont recours aux découvertes historiographiques les plus récentes pour montrer la permanence de la figure paternelle, qui reste un môle de sécurité que Jean Delumeau place en exergue de son propos introductif.


Nicolas DEMORAND & Hugues JALLON (dir.), L’année des débats 2000-2001, La Découverte/France Culture, 2000, 286 pages.

Cet ouvrage, réalisé en partenariat avec l’émission de France Culture « la suite dans les idées » produite par Sylvain Bourmeau, consiste à mettre en perspective certains des débats importants de l’année — de la question corse au Kosovo, du quinquennat aux prisons, des fonds de pension à l’affaire Renaud Camus, des OGM à la querelle scolaire, etc. Les 35 collaborateurs de l’ouvrage ont eu pour souci de les replacer dans leur contexte, de les mettre en perspective et parfois, au passage, de dénoncer approximations, raccourcis, voire malhonnêtetés intellectuelles. Quelques essais « médiatiques » de l’année font aussi l’objet d’une recension. L’ouvrage ne vise évidemment ni l’exhaustivité, ni l’objectivité. Certains chapitres sont aussi — c’est inévitable — plus faibles que d’autres. La conclusion — sous forme d’échanges de courriers électroniques fictifs — est peu convaincante… Un reproche, qu’une édition ultérieure pourrait éviter : les bibliographies en fin de chapitre sont beaucoup trop sommaires, lacunaires et parfois arbitraires.


Christian DUBOIS, Heidegger. Introduction à une lecture, Le Seuil, coll. « Points Essais », 2000, 363 pages.

Voici un ouvrage fort savant qui constitue une bonne approche de la pensée de Heidegger. L’auteur a le mérite de décrypter les multiples facettes d’une œuvre d’abord métaphysique où les énigmes sont nombreuses (comme le montre notamment le dernier chapitre consacré à sa philosophie de Dieu et du sacré). Une centaine de pages sont consacrées à Sein und Zeit, qui constitue la matrice de son œuvre. Les chapitres sur la poésie et sur la science et la technique sont extrêmement pédagogiques. Une limite néanmoins de l’ouvrage : le chapitre sur la politique, après avoir annoncé qu’il aborderait la question des liens entre sa pensée et son adhésion au national-socialisme, et reconnu que « certains textes donnent la nausée » (p. 278), finit par contourner excessivement le problème en déliant l’absence de politique de Heidegger et sa métaphysique, qui peut sans doute, seule, expliquer l’enracinement de son « nazisme » dans sa pensée. Celui-ci ne lui est pas extérieur, mais est bien produit par elle. On saura toutefois gré à l’auteur, explicitement critique sur cet aspect, de mettre le doigt sur un fait fondamental : « La pensée d’une “politique”, en ce qu’elle demanderait qu’on prenne en compte une “pluralité humaine”, reste chez Heidegger impensable » (p. 288, voir aussi pp. 302-303).


Alain FINKIELKRAUT, Le mécontemporain. Péguy, lecteur du monde moderne, Gallimard, coll. « Folio », 1999, 243 pages.

Réédition à signaler de cet ouvrage paru en 1991. Une réhabilitation de ce catholique dreyfusard et socialiste, « intempestif » et contemporain. De très belles et profondes formules, notamment celle-ci dans le chapitre très intéressant où l’auteur démonte l’opposition entre Péguy, d’un côté, Jaurès et surtout Lucien Herr, de l’autre : « Pour Péguy, être révolutionnaire, c’est frapper les ambitions prédictives de la pensée de la même inanité que les espérances religieuses » (p. 174). Ou encore celle-ci : « il professe un socialisme désenchanté ou plutôt il fait du désenchantement le motif premier du socialisme » (p. 198). Ouvrage admiratif certes, mais aussi livre critique : Finkielkraut sait trouver les mots justes et durs pour dénoncer ses aveuglements, ses emportements et ses égarements — à propos des attaques contre Jaurès en 1914 : Péguy « a succombé à son tour […] à ce que Nietzsche, parlant de la fièvre nationaliste qui commençait alors d’embraser l’Europe, a appelé une “crise d’abêtissement” » (p. 207). Une critique acérée d’une certaine modernité qui a rompu avec la philosophie émancipatrice des Humanités.


François FURET, La révolution en débat, Gallimard, coll. « Folio histoire », 1999, 197 pages.

Les six textes qui composent ce recueil ont initialement paru dans Le Débat et présentent une réflexion, à la fois historique et actuelle, de l’auteur de Penser la Révolution française. On y trouve des réflexions à la fois sur la genèse de nos passions politiques et sur la rupture contemporaine avec la tradition et, notamment dans la dernière étude, une mise en perspective des révolutions française et soviétique. La présentation de Mona Ozouf met en perspective la philosophie historique de cet « historie inquiet ».


Jérôme GARCIN, Pour Jean Prévost, Gallimard, 1994, rééd. coll. « Folio », 2000, 206 pages.

Il faut se féliciter de la réédition en poche de ce très beau livre qui avait reçu en 1994 un prix Médicis de l’Essai bien mérité. Jean Prévost, grand résistant mort à quarante-trois ans au pied du Vercors en 1994, avait été un écrivain, un essayiste et un personnage parmi les plus séduisants, originaux et féconds de l’entre-deux-guerres. Normalien docteur ès stendhalisme, révolté raisonnable, amoureux de la vie sans emphase ni extravagance, journaliste souvent lucide, proche du Front populaire, favorable à l’intervention en Espagne, antimunichois, doté d’un humour sur soi à toute épreuve, il sait être profond parce qu’il n’est pas animé d’un esprit de sérieux. Sa clairvoyance sociale est souvent grande. Comme le dit Garcin, « il croit à la compétence, c’est-à-dire à la compétition loyale, pas au pouvoir qui crée les castes ». Et de citer ce libéral, qui sait démasquer les failles d’un libéralisme conservateur : « Ceux qu’on appelle les libéraux ne pensent qu’à créer des élites et à les organisés. […] l’homme supérieur n’a besoin que des droits de tout le monde, des ressources de tout le monde pour dépasser les autres » (p. 52). Ou encore, parlant de son voyage aux États-Unis, Garcin remarque : « Il aime là-bas qu’on juge davantage les actes que les intentions » (p. 57). Cet ami de Saint-Exupéry aurait pu dire des intellectuels, des politiques et de tous ceux qui prétendent incarner ou guider ce que l’auteur du Petit Prince en disait : « Ils sont le pays. Pas moi, je suis du pays » (cité, p. 150).


Pierre GEOLTRAIN (prés.), Aux origines du christianisme, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2000, 601 pages.

Les textes ici présentés, qui avaient d’abord parus dans la revue Le Monde de la Bible et ont été actualisés, sont le fait d’une trentaine de spécialistes. Ils tendent à reconstituer les multiples aspects qui contribuent à expliquer comment le christianisme a été possible et à reconstituer le contexte socioculturel, idéologique et politique de sa naissance. L’ouvrage part du judaïsme du premier siècle et s’arrête à l’expansion du christianisme au quatrième siècle, en passant par saint Paul. L’ensemble des articles sont à la fois précis quant aux faits et argumentés dès qu’il s’agit de discuter des hypothèses. Ils comportent un point précis sur les connaissances les plus récentes et les débats entre historiens, exégètes et archéologues. Un très utile instrument de travail et de réflexion.


Tullio GREGORY, Genèse de la raison classique de Charron à Descartes, PUF, 2000, 366 pages.

Cet ouvrage savant constitue un magistral réexamen des origines de la pensée des Lumières et de l’assomption de la raison qui devait culminer avec le cartésianisme. Les dix chapitres de ce livre original et profond, qui avaient d’abord paru dans des revues confidentielles, essentiellement italiennes, tendent à démontrer que les éléments de « crise de conscience européenne » que Paul Hazard avaient repérés à la fin du XVIIe siècle étaient déjà présent à son début (cf. les trois premiers chapitres sur le libertinisme, où se trouvent exposées les thèses fondamentales de l’ouvrage). Deux autres chapitres sont consacrés à Pierre Charron, dont l’œuvre fondatrice — notamment par sa critique des religions — commence à être redécouverte et quatre à Pierre Gassendi et aux « philosophies corpusculaires » qui, en redécouvrant un atomisme ancien, inspiré notamment de Lucrèce et de l’épicurisme, finirent par opérer une rupture avec le naturalisme de la Renaissance — et avec l’aristotélisme — sans pour autant s’inscrire dans un nouveau mécanisme déterministe. Le dernier chapitre, consacré à Descartes, examine à nouveaux frais la question classique du Dieu trompeur et du malin génie. Un grand ouvrage d’érudition, d’une honnêteté intellectuelle scrupuleuse.


Jean-Claude GRIMAL, Drogue : l’autre mondialisation, Le Seuil, coll. « Le Monde actuel », 2000, 260 pages.

Voici un petit ouvrage important et riche qui couvre l’ensemble des problèmes posés par l’un des phénomènes les plus inquiétants. L’ouvrage commence par une partie historique bien conduite et se poursuit par une analyse du lien entre drogue et sous-développement qui conduit l’auteur à montrer que des pays sont complètement dominés par une économie de la drogue qui entraîne une corruption généralisée et l’avènement d’un narco-pouvoir. Un quatrième chapitre retrace les réseaux et les circuits mondiaux de la drogue avant qu’un cinquième ne mette au jour les procédures de blanchiment — l’auteur signale d’ailleurs les risques que va représenter, de ce point de vue, la mise en place de l’euro. Le dernier chapitre est consacré à la lutte contre la drogue : l’auteur recense l’arsenal disponible dans les différents européens et étudie les débats classiques sur la dépénalisation de l’usage de certaines drogues. Mais la lutte contre la drogue sur le plan national ne peut que rencontrer d’importantes limites devant et la mondialisation du phénomène et la puissance économique, financière et parfois politique des trafiquants : seule une lutte à l’échelle mondiale serait adaptée, mais trop d’États tardent à s’y rallier ou, malgré des déclarations d’intention, à lui accorder les moyens nécessaires.


Jean GRONDIN, Introduction à Hans-Georg Gadamer, Cerf, 1999, 238 pages.

Cette belle étude consacrée au philosophe centenaire constitue une très utile présentation de sa pensée, difficile d’accès, mais dont l’influence ne cesse de croître (sur Habermas et Ricœur notamment). Le père de l’herméneutique moderne — en rupture avec celle de Dilthey et de Schleiermacher — entreprit en effet de mettre en doute la validité de la méthode cartésienne et de proposer une autre méthode, à la fois soucieuse de vérité et consciente de la relativité de tout discours qui tend à l’approcher. L’ouvrage part de son œuvre maîtresse Vérité et méthode, puis analyse l’esthétique de Gadamer et sa philosophie du langage. Y apparaît l’un des derniers métaphysiciens, mais un métaphysicien laïque qui fonde son herméneutique sur la finitude.


Bertrand GUILLARME, Rawls et l’égalité démocratique, PUF, 1999, 314 pages.

Cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat, se propose de confronter les intentions fondatrices de Rawls et ses multiples interprétations qui paraissent souvent, selon l’auteur, dénaturer et surtout affadir ses propositions essentielles. Guillarme explore de manière méticuleuse le projet proprement politique de Rawls et montre que, derrière sa théorie de la justice, revue et corrigée maintes fois, il existe une philosophie de la relation publique entre citoyens et de la pratique politiques qui repose sur une interprétation contractualiste de la démocratie. Il est toutefois dommage que cette analyse savante ne dise quasiment rien du grand absent des théories rawlsiennes : l’État. En rattachant d’une certaine manière la politique démocratique, comme le montre l’auteur, à la reconnaissance mutuelle — ce qui n’est pas si incompatible qu’il le dit avec un individualisme atomistique —, Rawls ne se libère pas complètement du soupçon d’utopisme. En cela, le rawlsisme est peut-être moins politique que ne le dit Guillarme.


Thierry KIRAT, Économie du droit, La Découverte, coll. « Repères », 1999, 123 pages.

Voici un excellent ouvrage qui introduit aux analyses produites par ce que les Anglo-Saxons appellent Law and Economics et dont l’importance ne peut que croître. Pour apprécier la portée et la valeur d’une règle juridique, il importe, en effet, d’apprécier, outre sa cohérence interne et son inscription dans l’ordre juridique, ses effets économiques. Cela vaut pour les régimes de la responsabilité, les règlements des litiges, comme pour ce qu’on appelle la « régulation ». Kirat trace la genèse de cette discipline nouvelle, décrit les principes et les règles d’analyse des phénomènes juridiques à l’aide de celle-ci, pointe le retard français en la matière et montre l’apport concret de l’économie du droit tant pour le travail du législateur que pour l’office du juge. Loin de consister en une application expansionniste des schémas de l’économie au droit, la discipline encore innommée apparaît bien nouvelle et spécifique. On comprend que l’ouvrage se termine par un plaidoyer pour qu’elle fasse l’objet d’un enseignement structuré.


Jocelyne LENGLET-AJCHENBAUM, Yves Marc AJCHENBAUM, Les judaïsmes, Gallimard, coll. « Folio Le Monde actuel », 2000, 318 pages.

Un ouvrage très précis et clair sur l’histoire du judaïsme et ses diverses manifestations aujourd’hui. Des cartes et des encadrés sur des questions précises (depuis la structure de la Bible jusqu’aux Loubavitch, en passant par « judaïsme et hellénisme », la déclaration Balfour, l’acte d’accusation d’Eichmann et la Cacherout) en font un instrument de travail de consultation aisée et d’une lecture agréable. La limite de l’ouvrage est évidemment sa taille. La bibliographie aurait aussi pu être un peu plus étoffée afin de guider le lecteur dans ses souhaits d’approfondissement. Enfin, le chapitre sur le judaïsme laïque, associé exclusivement à la mémoire de la Shoah, pèche par schématisme (pp. 265-267). Cela ne doit toutefois pas dissuader de le faire lire, notamment aux lycéens et aux étudiants.


John Stuart MILL, Auguste Comte et le positivisme, L’Harmattan, 1999, 204 pages.

À l’intérêt intrinsèque du texte s’ajoute la signature du traducteur : Georges Clemenceau, jeune médecin positiviste, influencé par Littré. Cet ouvrage était tombé dans l’oubli alors que cette traduction avait connu cette rééditions entre 1868 et 1903, ce qui montre l’influence du positivisme sur les « intellectuels » de la fin du XIXe siècle. Cet ouvrage n’est certainement pas un éloge sans nuances de la pensée comtienne : à côté d’éléments profonds et novateurs, il sait faire la part des extravagances et des cocasseries de l’auteur du Système. Plus profondément, il critique en Comte l’antilibéral et le conservateur, qui privilégiera toujours l’ordre plutôt que la liberté. Les deux parties du livre de Mill, qui portent respectivement sur le Cours de philosophie positive et sur le Système de Politique Positive, ou Traité de Sociologie, instituant la Religion de l’Humanité, montrent une dégénérescence de la pensée. Pourtant, dans sa folie, Comte met le doigt sur les questions permanentes de toute organisation sociale. Un bel exemple de critique politique, qui éclaire autant la pensé de Mill que du positiviste français. Utile présentation historique de Michel Bourdeau.


Nicolas PIQUÉ & Ghislain WATERLOT, Tolérance et Réforme. Éléments pour une généalogie du concept de tolérance, L’Harmattan, 1999, 205 pages.

Ce très intéressant ouvrage est constitué d’un ensemble de contributions qui visent à explorer comment une pensée de la tolérance a pu éclore sous les auspices de la Réforme. Certes, il serait absurde de prétendre que les grands penseurs réformés, Calvin en premier lieu, aient été « tolérants ». Mais les schémas théologico-politiques de la Réforme — ainsi que son histoire — ont rendu possible une pensée de la tolérance et la formulation de concepts politiques en autorisant le développement. Deux études reviennent ainsi sur le courant monarchomaque, l’un des premiers à théoriser un droit de résistance et à en déduire un nouveau modèle institutionnelle, et sur l’apport de Hugo Grotius dans la théorisation d’une séparation entre le pouvoir et la fonction du souverain. Une dernière étude, assez novatrice, montre les conséquences en termes de pensée politique de la révocation de l’Édit de Nantes.


Krzysztof POMIAN, Sur l’histoire, Gallimard, coll. « Folio histoire », 1999, 410 pages.

Cet ouvrage, composé de neuf articles déjà parus dans des revues diverses (dont quatre dans Le Débat), explore les différentes facettes d’une histoire, qui est d’abord enquête, non-fiction, mais qui reste toujours contestée malgré sa consécration universitaire. Les différents chapitres de ce livre, le plus souvent abstraits et à vocation épistémologique, mais toujours clairs et pédagogiques, tracent à la fois la genèse de cette discipline, ses modalités de constitution comme savoir, voire comme science, et ses transformations progressives. Ils traient aussi de la mémoire, du comparatisme et de la manière dont la question de l’avenir rétroagit sur notre conception de l’histoire. Un très riche panorama des débats actuels, même si l’on aurait attendu quelques analyses plus poussées des rapports entre l’histoire et certaines disciplines voisines (sociologie, anthropologie notamment) et une mise en perspective des débats posés par le structuralisme.


Sébastian ROCHÉ, Jean-Louis Schlegel, La société d’hospitalité, Le Seuil, 2000, 174 pages.

Ce livre porte sur l’un des sujets les plus difficiles de notre temps : l’insécurité. Entre les solutions toutes faites, inspirées par l’idéologie, il y a place pour un discours qui prenne le soin de comprendre. Sébastian Roché, sociologue des incivilités, est interrogé sans faux-fuyants par Jean-Louis Schlegel à partir de thématiques simples reliées à l’insécurité : le rôle de la justice et de la police, la drogue, les bandes, la petite délinquance, les transports en commun, la violence à l’école, les médias, l’immigration, le chômage, etc. Roché répond avec précision, renvoyant à des enquêtes de terrain et des analyses de l’opinion. Les solutions préconisées combinent deux aspects : d’une part, une « tolérance zéro », un respect des règles, un refus de toute excuse, d’autre part, un accès de tous et en tous lieux aux services publics, qui doivent être « hospitaliers », une plus grande démocratie de proximité. Les premières sont la condition de la mixité, qui est impossible sans respect des règles communes ; les secondes sont aussi le préalable à l’acceptation de règles et à une moindre tentation du renfermement dans es « communautés » qui échappent à la loi commune. Reste à savoir comment concrètement mettre ces recommandations en pratique.


Dominique SCHNAPPER (en coll. avec Christian Bachelier), Qu’est-ce que la citoyenneté ?, Gallimard, coll. « Folio actuel », 2000, 320 pages.

Cet ouvrage pédagogique retrace l’histoire, polémique et heurtée, du concept de citoyenneté. Il comporte en annexe de nombreux documents de référence. Le premier chapitre sur la « modernité politique » montre bien comment se sont constituées deux approches de la citoyenneté, l’une à l’anglaise, pluraliste, acceptant les corps et les ordres, l’autre à la française, unitaire. Ces deux conceptions se retrouvent aujourd’hui dans des pratiques différentes de l’intégration. Le chapitre sur les critiques de la citoyenneté est à la fois critique et compréhensif. Les chapitres sur les institutions et les modifications apportées à la conception classique de la citoyenneté par l’individualisme démocratique éclairent les multiples facettes de la prise en compte de la figure du citoyen dans la pratique institutionnelle et politique. Le chapitre sur citoyenneté et nation reprend les thèses, désormais classiques, de Dominique Schnapper et comporte une ouverture sur une citoyenneté européenne encore en gestation. Un manuel bienvenu.


Évelyne SERVERIN, Sociologie du droit, La Découverte, coll. « Repères », 1999, 119 pages.

La sociologie du droit est une discipline aux composantes multiples : analyse de la production normative du droit, inscrite dans un complexe social et culturel, elle est aussi étude de la manière dont le droit agit sur la société. Il existe plusieurs sociologies du droit non seulement en fonction des écoles mais aussi des aires culturelles marquées par des traditions politico-juridiques différentes. Cela explique que la sociologie du droit étudie tant le fonctionnement des tribunaux que la manière dont la décision juridique est reçue et mise en pratique. Remarquablement informé et clair, ce petit ouvrage montre toute l’importance de cette discipline interdisciplinaire sur la compréhension de la norme et sa réception par le corps social. Elle apporte aussi d’intéressants éclairages épistémologiques sur la manière dont certaines branches de la sociologie du droit ont failli à leur tâche par dogmatisme ou idéologie.


Pierre VELTZ, Le nouveau monde industriel, Gallimard, 2000, 230 pages.

Cet ouvrage décrit l’émergence d’un nouveau type de relations et d’attitudes forgées par le travail et son organisation. Comme tel, il a une qualité : une observation rigoureuse de la manière dont évolue le sphère économique et ses effets sur les modes de production, le concept d’efficacité, la division des tâches, la psychologie des salariés, etc. L’auteur recadre ainsi certains débats sur la notion de réseau, l’évolution de la finance, le rôle de la norme, l’impact de la concurrence, les modifications du concept de compétence, le droit du travail, les lieux d’appartenance. Il comporte aussi une limite : dans quelle mesure peut-on inférer d’observations sur le monde industriel (et des services) des modifications plus globales de la société, des représentations des citoyens, de l’articulation entre individu et société, la perception par le sujet de son inclusion dans le monde et la manière dont se tissent les liens sociaux ? On retiendra la leçon particulièrement importante de ce livre : « Une grande partie de la pensée critique a aujourd’hui choisi la voie de l’évitement ou de l’utopie. […] Transformer la société salariale, dans le sens d’une plus grande justice et d’une meilleure protection des plus faibles, paraît à tous égard plus urgent que d’inventer des mondes parallèles » (pp. 15-16).


Catherine WITHOL DE WENDEN, Faut-il ouvrir les frontières ?, Presses de Sciences Po, 1999, 115 pages.

Un très utile et précieux ouvrage pour comprendre les enjeux de l’ouverture des frontières. Loin de tout parti pris idéologique, l’auteur dresse une histoire contrastée de l’ouverture et de la fermeture des frontières et analyse les enjeux contemporains qui résultent de la démographie, de l’évolution du travail et de la mondialisation des économies. Elle fait au passage justice d’un grand nombre d’idées fausses sur l’immigration clandestine, sur l’intégration (qu’une ouverture contrôlée peut favoriser), le co-développement et les mythes de l’immigration zéro (mais aussi de l’absence de contrôle), tout en pointant les contradictions des politiques menées dans le passé. Son analyse ne s’arrête pas au cas français, mais apporte d’indispensables éclairages sur les politiques suivies par nos voisins, en Amérique et en Asie.


Brèves II (à déconseiller)

Régis DEBRAY, L’emprise, Gallimard, 2000, 145 pages.

Il est difficile de dire autre chose de ce livre que ce que la majorité de la presse et des revues en a déjà dit. Plus on montre que Debray pense faux, plus il donne dans le contre-pied le plus systématique de la pensée dominante, au point d’abandonner tout « sens commun » ; que l’on dénonce ses poses de gourou de la médiologie, et il jouera les persécutés (p. 28). Évidemment, Debray a ses disciples et ses soutiens, mais rien ne garantit que l’anti-pensée unique soit de la pensée. Le préambule de l’ouvrage revient sur sa « fameuse » lettre au président de la République, au retour de Serbie. Donnons acte à Debray de chacune de ses précisions de détail ; aucune n’explique sa cécité globale sur le conflit et ne l’exonère de son défaut de sensibilité. Debray est trop intelligent pour ne pas savoir qu’on peut dire des choses qui veulent dire autre chose que ce que chacun des énoncés partiels contient. Reste la suite : la croisade contre Milosevic reliée à celle de la Croix, le parallèle avec l’Inquisition — Debray concède qu’« éliminer n’est plus liquider » (p. 40) ! —, quelques propos généraux sur le journalisme — tout n’est pas faux, mais and so what ? —, Ted Turner et Napoléon (p. 53), la canonisation du Nobel, l’avènement d’un « empire » animé par une religion unique (pp. 102-104), les droits de l’homme comme « raison du plus fort », (pp. 107-109), etc. Bref, une suite de propos, souvent aussi brillants — l’homme a son style, qui en rajoute parfois dans le mélange, quelquefois prétentieux, de style parlé et de mots savants — que décousus, où l’image de l’Église est omniprésente — entre mille : « C’est quand les prêtres purent aller en prison que les journalistes d’Occident en furent exemptés » (p 61). Mais comparaison n’est pas raison ; on peut prendre plaisir aux belles formules, mais y voir surtout une manière de fuir tout débat sérieux. Bref, une rhétorique de la dissimulation qui ferme la discussion. L’esquive la plus séduisante restera toujours de l’esquive.


Jean-Marie GUÉHENNO, L’avenir de la liberté. La démocratie dans la mondialisation, Flammarion, 1999, 222 pages.

Un ouvrage décevant, même s’il n’a rien de scandaleux. L’auteur aborde une série de thèmes qui sont loin d’être inintéressants — transparence et secret, évolution de la politique, devenir de l’État, nouveaux défis de la construction européenne, mutations de l’entreprise —, mais il le fait en des termes si vagues et généraux, pour ainsi dire en apesanteur, qu’il ne parvient pas à convaincre, même lorsque le lecteur est incité à mettre des « certes » dans la marge. Aucun mode d’emploi politique ; les problèmes sont survolés et non traités. Même le grand public auquel est destiné ce livre de vulgarisation ne sortira pas mieux armé et plus intelligent une fois sa lecture achevée.


Philippe LE GUILLOU, Stèles à de Gaulle, Gallimard, 2000, 182 pages.

Une série d’évocations du Général, très littéraires, un « exercice d’admiration », une atmosphère de nostalgie et de tristesse, quelques portraits aussi, parfois cruels et justes — comme celui de Couve de Murville —, une sorte de pèlerinage en somme vers le passé — « pèlerinages à Colombey », ainsi est intitulé le dernier des cinquante-huit « tableaux » ou poèmes en prose qui composent le livre — marqué du sceau de Proust, là où l’on aurait attendu Saint-Simon. Le gaullisme est mort — tel est le message essentiel de ce tombeau. Sur ce point, il importera involontairement notre conviction, mais dans son ensemble il ne nous convainc pas et nous ennuie souvent.