Philosophie et lettres (15)

Philosophie et lettres

Napoléon, Maximes et pensées, choisies et présentées par Honoré de Balzac, Éditions de Fallois, 1999, 140 pages

L’empereur Napoléon n’était pas un homme d’écrit, mais un homme d’action, parfois pour les meilleur et souvent pour le pire. Ce n’était pas non plus un « penseur », mais un stratège qui ne répugnait pas à mettre en forme quelques-uns des principes de son action et même de son comportement privé. C’était un pragmatique, mais aussi un idéaliste, un homme sans scrupules, mais qui n’ignorait pas la souffrance, un idéologue qui détestait les idéologies, un prince qui n’entendait de ne répondre de rien, mais qui voulait justifier ce qu’il avait accompli, un souverain qui voulait graver sa politique dans l’éternité, mais qui, comme l’écrit Balzac dans son introduction, « a eu l’instinct du péril en fait de gouvernement ». En rassemblant des maximes éparses — puisque « Napoléon n’a jamais songé à formuler un corps de doctrine » —, Balzac a justifié par le haut son ambition : « avoir senti l’importance de l’œuvre qui allait en résulter, et qui est à Napoléon ce que l’Évangile est à Jésus-Christ ».
Les Maximes et pensées sont réparties entre quatre parties : la première court jusqu’au 18 Brumaire, la deuxième concerne l’art militaire, la troisième — la plus longue — recouvre la période de l’exercice du pouvoir, la dernière reprend « tout ce qui lui ont dicté l’expérience et le malheur ». Peut-être parce que l’écrit encore Balzac, « il a deux fois, et en deux sens différents, parcouru tout l’état social », la dernière et surtout la première sont les plus captivantes — les plus fortes et les plus originales aussi. La troisième est marquée par le cynisme le plus total et la légitimation de la domination sans partage, et la deuxième intéressera surtout les historiens et les philosophes de la guerre. La première possède des extraordinaires relents révolutionnaires. Qu’on lise bien ceci : « Si l’obéissance est le résultat de l’instinct des masses, la révolte est celui de leur réflexion », ou encore « En révolution l’on oublie tout ». N’y a-t-il pas une sonorité pré-gaullienne dans cette autre sentence : « Toutes les assemblées tendent à faire du souverain un fantôme, et du peuple un esclave » ou dans ce jugement « L’homme le moins libre est l’homme de parti » ? Ne peut-on trouver prémonitoire cette assertion : « Les crimes collectifs n’engagent personne » ? Certains se plairont peut-être à trouver un résumé de l’esprit français dans cette constatation : « En France, on n’admire que l’impossible ». Et même le souverain n’a pas nécessairement tort lorsqu’il constate qu’« on se bat plus pour ses intérêts que pour ses droits ». Sans doute Napoléon n’est-il pas La Rochefoucauld, Chamfort ou Vauvenargues. Il peut même sembler plus plat que Mazarin ou que le cardinal de Retz — mais ces textes ne sont pas vraiment écrits. Il reste pourtant un recueil indispensable à qui étudie les arts du gouvernement.


Hannah ARENDT, Heinrich BLÜCHER, Correspondance 1936-1968, Calmann-Lévy, 1999, 547 pages

Ces lettres échangées entre Hannah Arendt et son second mari constituent l’une des plus belles et des plus passionnantes correspondances qu’il nous soit donné de lire. Non seulement une émotion retenue et une tendresse amoureuse y apparaissent constamment, mais on mesure la portée de ces échanges épistolaires sur la conception même de l’œuvre d’Arendt. La complicité et l’attention y sont constantes et le partage total — qu’il soit esthétique, littéraire ou philosophique. Cette correspondance est aussi la traversée d’un tiers de siècle — l’avant-guerre et la montée du nazisme, les deux premières années de la guerre, la politique américaine, la nouvelle Allemagne, les voyages à Paris, l’évolution du bloc de l’Est. On y croise de grandes figures ou leurs œuvres : Jaspers, Blumenfeld, Broch, Heidegger, Löwith, Jonas entre autres, et l’on y lit la genèse d’Eichmann à Jérusalem.
Quelques notations cruelles, mais qui sonnent juste : « Je ne veux pas voir Sartre et Cie ; ça n’a aucun sens. Ils se terrent dans leurs théories et vivent dans une lune aménagée à la manière hégélienne » (p. 231). De manière plus importante et prémonitoire, cette observation faite à Jérusalem en octobre 1955 : « On e permet de traiter les Arabes qui sont encore là d’une manière qui suffirait à mobiliser le monde entier contre soi. […] Tout le monde a peur de la guerre et tout le monde appelle à la faire. […] Et pour comble de malheur, il y a en plus la terreur intérieure de l’orthodoxie. Et ce qui est surprenant, c’est que personne n’est vraiment contre, si bien que cette bande noire avide de pouvoir devient de plus en plus insolente. […] Ils sont convaincus d’avoir le monde entier contre eux et que ça prouve bien la bêtise du monde ; la morale légale ressemble à ce qui se passe en France. Personne ne prend les lois au sérieux, pas même ceux qui les font » (pp. 378-379). En arrière-fond apparaît toujours la vie riche des universités américaines, havre de réflexion, d’échanges et de travail.
Ces trois cents lettres plongent aussi dans les tréfonds de l’intimité et de la personnalité de chacun — ainsi cette correspondance après la mort de la mère de Hannah. Elles ne sont jamais complaisantes, toujours respectueuses de la singularité — voire de l’étrangeté de l’autre —, toujours aussi avides de compréhension la plus totale possible, puisant dans l’incertitude même de soi le souci d’être pleinement dans ce qu’on fait et dans le monde — avec une possibilité intacte d’enthousiasme et d’émerveillement pour les lieux visités.


Roland RECHT, Le croire et le voir. L’art des cathédrales (XIIe-XVe siècle), Gallimard, 1999, 448 pages, 85 ill. noir et blanc

Histoire de l’art ou histoire des idées ? Cet ouvrage montre qu’il ne saurait y avoir d’antinomie entre les deux, mais qu’au contraire il convient de les tenir ensemble pour comprendre comment l’art lui-même évolue et comment celle-ci modifie la perception et la croyance. À travers une superbe — et très élégamment écrite — histoire des cathédrales, Recht nous montre comment le changement majeur opéré aux XIIe et XIIIe siècles, qui réside dans l’accroissement de la valeur visuelle des œuvres, révélait et allait nourrir un processus de transformation de la place assignée au culte. Pour conduire son investigation, il ne prend pas en compte seulement l’architecture, mais aussi la statuaire, le vitrail, la peinture et l’orfèvrerie. Un dernier chapitre étudie même comment se crée un « marché de l’art » et, plus fondamentalement encore, comment s’instituent une série de règles de travail, liées à des corporations précises, qui encadrent les fonctions et l’art des artisans, comment aussi s’institue une hiérarchie au sommet de laquelle trône le peintre.
Un très important chapitre, intitulé « le visible et l’invisible », met également en lumière les liens entre les pratiques de dévotion et la figuration du religieux. La vénération du saint sacrement, la théorisation par saint Thomas de leur triple symbolisme, allaient ainsi produire une demande de visibilité qui culmina dans la doctrine de saint François, imposant un « témoignage oculaire ». Le culte des reliques fait également l’objet d’un long développement. Ce chapitre se clôt sur une subtile analyse théologique du rapport entre la vue et l’invisible. La très importante analyse des fonctions de l’image sculptée (chapitre 5) évoque aussi le rôle de la cathédrale comme « théâtre de mémoire » et l’articulation entre cette image et la liturgie. Peut-on encore ajouter combien Recht nous permet non seulement de mieux voir les œuvres, sans jamais forcer la compréhension par un déterminisme total qui en feraient des formes idéologiques, mais d’en croiser le système de significations, la beauté irréductible et la fonction sociale ?