Société, sociologie, politique sociale (15)

Société, sociologie, politique sociale

Pierre BOURDIEU, Les structures sociales de l’économie, Le Seuil, 2000, 296 pages

Cet ouvrage est constitué de trois parties distinctes : une importante introduction théorique d’une vingtaine de pages, une longue étude de deux cents pages sur le marché de la maison et un chapitre intitulé « principes d’une anthropologie économique » d’environ 35 pages. S’y ajoute un assez bref post-scriptum sur le passage du champ national au champ international. La partie sur la maison décrit à la fois le rôle de l’État, la position des agents sociaux et économiques ainsi que des pouvoirs locaux, et se termine par une analyse du moment du contrat. Cette partie se clôt sur une invocation de la « misère petite-bourgeoise » qui montre comment l’accession à la propriété s’est souvent traduite par des conditions pratiques de vie dégradées qui, d’une certaine manière, enfermèrent les accédants dans leur classe, rompant ainsi avec toutes les promesses d’émancipation. Autant le dire, le « pavé » est souvent un peu indigeste et les témoignages rapportés souvent lassants. En revanche, l’analyse de la production bureaucratique des politiques de logement est tout à fait intéressante et souvent pertinente.
L’introduction théorique, certes classique pour qui connaît Bourdieu, constitue néanmoins un condensé utile de sa méthode et de ses principes d’analyse. Non seulement l’économie ne peut être dissociée du monde où elle prend place et qui la produit, mais elle doit être comprise comme l’un des éléments d’un « fait social total », selon l’expression de Marcel Mauss. L’économie n’est ainsi que relative à une situation donnée de nos représentations et de nos choix implicites et elle obéit à une histoire. Elle obéit dès lors à une « croyance », qui vise parfois à la production d’une réalité qui correspond aux schémas préalables de connaissance qu’on lui a appliqués. Elle est aussi, toujours selon Bourdieu, une « science d’État », appliquée à « répondre politiquement à des demandes politiques » (p. 22). Cet exposé se poursuit logiquement dans le dernier chapitre de l’ouvrage qui revient longuement sur la structuration du champ économique par les luttes et sur un réexamen de la notion d’habitus, qui explique aussi le comportement de passivité et de manque d’ambition des agents. Rien de ce que dit ainsi Bourdieu n’est sans intérêt pour étudier le fonctionnement concret de l’économie. Il laisse néanmoins la désagréable impression d’un relativisme impénitent qui ne nous permettra pas, en fin de compte, de dire quoi que ce soit de sensé sur l’économie réelle et pourra nous conduire à imaginer des mondes économiques impossibles.