Politique internationale (15)

Politique internationale

Béatrice HIBOU (dir.), La privatisation des États, Karthala, 2000, 398 pages

Les dix articles composant cet ouvrage traitent des aspects multiples d’un phénomène qui prend une dimension générale : la privatisation. La forme qu’elle revêt est cependant multiple : depuis la privatisation de secteurs économiques jusqu’à celle des relations internationales elles-mêmes, en passant par la privatisation de la fonction publique, cette réalité revêt des significations différentes. Elle peut être synonyme de force et de développement comme de faiblesse et de déliquescence, de concurrence accrue dans le cadre d’un marché bien réglé comme de corruption, de lutte contre les nomenklaturas comme de mise en coupe réglée de l’État par des oligarchies proches du pouvoir. Loin de tout esprit de système, les contributions de cet ouvrage riche prennent pour point d’appui des exemples tirés des évolutions de l’Afrique subsaharienne, de l’Asie, du Maghreb et des anciens pays communistes de l’Est.
Les chercheurs français et étrangers qui ont collaboré à cet ouvrage montrent que le mouvement de privatisation doit être conçu à la lumière de l’économie, de la politique comme de la sociologie. Ils n’y voient a priori ni un danger ni une chance : tout dépend à la fois de la société dans laquelle il prend place, de la structure du pouvoir et des élites en place, de l’attitude des acteurs internationaux, privés et publics. Comme le montre Béatrice Hibou dans son chapitre introductif, il convient aussi de comprendre ce mouvement non comme une forme nécessaire d’amoindrissement de l’État, mais comme le signe d’un processus de transformation marqué par la « désinstitutionnalisation ». De même, ce phénomène peut apporter des changements radicaux dans le fonctionnement du pouvoir et de l’économie ou reproduire, voire conforter, les mécanismes anciens de domination, d’alliances ou de direction de l’économie par une couche limitée. Un ouvrage riche et précieux pour comprendre l’évolution de pays en « transition » dont l’avenir n’est pas écrit.


Corinne CUMERLATO et Denis ROUSSEAU, L’île du docteur Castro. La transition confisquée, Stock, 2000, 313 pages

Il fallait que certaines choses soient dites : Castro est l’un des plus féroces dictateurs encore en vie qui a, en quarante ans de pouvoir, appauvri son pays, opprimé la société et préparé à l’île caraïbe un avenir pour le moins incertain. Cynique dans l’usage d’une propagande grossière et surtout dans le mensonge organisé, liquidateur des droits fondamentaux, potentiellement criminel aussi dans les semblants d’ouverture qu’il a, par nécessité, laissé s’instaurer — le dollar du « Satan » américain est devenu, depuis sa légalisation en août 1993, le maître et l’idéal —, entraînant avec lui un développement de la corruption, le Lider Maximo a créé les conditions d’un pourrissement qui s’accélère et risque de provoquer des lendemains tragiques. Un ouvrage lucide donc et sans complaisance, qui décortique pas à pas l’ensemble des mécanismes de la dictature cubaine : le système policier et répressif, l’armée, l’encadrement général de la population par les structures du Parti, les manifestations de masse — dont l’affaire Elián, qui a habilement joué sur la fibre patriotique des Cubains et le jeu tout aussi nauséabond des exilés —, la délation, l’information, le double discours — y compris en matière de religion et d’immigration clandestine qui conduit les forces vives à quitter le pays —, le rationnement généralisé, etc. Le retard économique est lui aussi analysé en détail : les mauvais comptes du tourisme, la pénurie budgétaire, qui peut conduire à brader à l’étranger les biens nationaux, l’archaïsme industriel, le retard d’une agriculture insuffisante pour nourrir la population — alors que l’île est potentiellement un paradis agricole —, la crise énergétique, le développement de l’économie souterraine, etc.
On attendait évidemment les auteurs sur les responsabilités — partielles — des États-Unis dans cette situation. Ils ne l’évacuent pas et reconnaissent leur responsabilité pour le passé — ils ont soutenu et aidé Battista, dictateur mafieux et criminel — et pour le présent — l’embargo, d’ailleurs contourné, puis assoupli, est absurde à la fois économiquement et politiquement, puisqu’il est l’un des arguments les plus forts de Castro sur la scène internationale et l’une des pommes de discorde entre les États-Unis et ses voisins. Le jeu pervers et trouble du lobby anti-castriste à Miami, qui a empêché Bill Clinton de convaincre le Congrès de lever le dispositif de la loi Helms-Burton, est bien démonté et dénoncé : ce n’est certainement pas là que se trouve le meilleur avenir possible de l’île. Le moins qu’on puisse dire est que la diplomatie américaine ne prépare pas la transition.
C’est à celle-ci qu’est consacré le dernier chapitre du livre qui examine six scénarios : la transition organisée par Castro, la révolution de palais, le chaos, le scénario constitutionnel, le pacte de transition et le scénario politico-militaire. C’est ce dernier scénario que les auteurs semblent juger le plus probable, le premier paraissant aujourd’hui exclu. La question est en tout cas de savoir quand elle surviendra, compte tenu de la dégradation profonde d’une partie de la société rongée par une corruption entretenue notamment par le dualisme monétaire. L’hypothèse du putsch paraît aussi peu probable, Castro et les hiérarques du régime ayant créé une terreur suffisante pour l’écarter avec l’exécution du général Ochoa et du lieutenant Izquierdo. Le chaos n’est pas à exclure — ce qu’est a priori en revanche la survie du régime par le biais d’un scénario constitutionnel (les auteurs citent toutefois les noms de successeurs possibles, comme Ricardo Alarcón, Carlos Lage ou d’autres). Quant au pacte de transition, il paraît aujourd’hui difficile à concevoir faute de forces sociales et politiques organisées. Il est prudent de ne rien conclure, mais il importe que les démocraties se tiennent prêtes à aider à une transition qui ne soit pas gérée par les jusqu’au-boutistes des deux camps, car c’est bien la mafia qui pourrait être gagnante.


Boutros BOUTROS-GHALI, Mes années à la maison de verre, Fayard, 1999, 549 pages

Boutros-Ghali a été un secrétaire général des Nations Unies à la fois contesté et admiré, exaspérant par une certaine forme de distance supérieure et respecté pour sa maîtrise des arcanes de la diplomatie internationale, d’un orgueil qui, selon ses détracteurs, pouvait confiner à la vanité et d’une ambition louable pour une organisation aux pouvoirs trop faibles et au discrédit, lié à ses échecs, aggravé par les révélations de l’affaire Waldheim. La tranche de vie ici racontée laissera sans doute les mêmes impressions contrastées : le personnage est parfois horripilant par la certitude qu’il énonce d’avoir vu juste avant et parfois contre tout le monde, vraisemblablement excessif lorsqu’il présente l’histoire de cette période sous le prisme explicatif dominant « les États-Unis et moi » , voire « Madeleine Albright et moi » — le portrait de la représentante permanente, devenue secrétaire d’État, est d’une cruauté ravageuse —, trop amer et blessé lorsqu’il raconte l’épisode du non-renouvellement de son mandat de cinq ans — ce qui était la tradition —, trop pressé enfin de reporter sur d’autres des échecs qui pourraient peut-être lui être attribués. En même temps, l’ouvrage est passionnant, riche en réflexions autant qu’en récits d’événements vécus aux premières loges, traduisant un esprit vif, subtil et parfois retors et constitue à ce titre un document historique majeur. Du Cambodge au Rwanda, de la Somalie en Bosnie, du Mozambique à Haïti, ce sont les crises internationales de cette période qui sont racontées et décryptées, les coulisses des rapports de forces qui sont explorées, des portraits à la serpe des acteurs politiques de nombreux États qui sont dessinés. Le rôle majeur de l’information — et de la manipulation — est aussi très bien décrit, révélation intempestive d’une vérité et désinformation étant l’une et l’autre des instruments diplomatiques.
Ce plaidoyer pro domo est aussi un plaidoyer pour l’ONU, pour sa réforme et pour son efficacité et toute l’ambiguïté de l’organisation et notamment du Conseil de sécurité ressort bien. Les États-Unis, en tant que superpuissance, jouent un rôle spécifique dans l’organisation : sans eux, l’ONU trouve son rôle entravé. Trop en accord avec leurs positions, elle ne peut qu’être accusée. De manière générale, le secrétaire général ne peut être indépendant de la collectivité limitée des États, mais son action ne saurait être la résultante d’un consensus moyen. En matière d’opérations dites de « maintien de la paix », cette ambiguïté ressort bien : non seulement le secrétaire général est tenu par les résolutions du Conseil de sécurité, ce qui est normal, mais son action sur le terrain est toujours encadrée. En effet, l’action opérationnelle réclame une certaine autonomie, condition de la rapidité de l’action ; en même temps, son efficacité est limitée par la nature de la décision qui l’autorise. Encore en amont, bien des retards potentiellement criminels sont dus aux atermoiements, enveloppés dans des conditions improbables, et aux stratégies de puissance que l’ONU ne peut contrecarrer (notamment au Rwanda, cf. pp. 201-204). Des pages riches sont consacrées aussi à la concurrence entre l’ONU et certains grands États ou d’autres organisations, l’OTAN en premier lieu, cette dernière fût-elle mise à disposition de la première et destinée à accompagner une action de l’ONU qui ne peut être offensive (cf. les réflexions sur la double clé, pp. 217-219). Certes, certains propos de l’auteur paraissent trop définitifs — ainsi lorsqu’il affirme que « les États-Unis ne voient guère d’utilité à la diplomatie. La puissance leur suffit. Seuls les faibles comptent sur la diplomatie. […] Pour une puissance impériale, la diplomatie n’est que perte de temps et de prestige, et aussi signe de faiblesse » (p. 305). Dans un autre ordre d’idées, les quelques propos sur la vocation de l’ONU d’être aux côtés des plus peuples les plus déshérités restent assez abstraits et incantatoires dans la bouche de cet aristocrate élégant. Mais le récit du succès — effectif — de la réconciliation nationale obtenue au Mozambique et des avancées obtenues au Cambodge constitue une belle leçon de méthode. Bien sûr, l’histoire racontée ici ne peut être que partielle et, en partie, partiale. On pourra aussi regretter quelques silences — y compris sur certains éléments de la diplomatie française, en Afrique notamment, ou des propos trop distanciés, ainsi sur l’affaire Waldheim (pp. 364-372). Il n’est toutefois pas certain, à la lumière de l’histoire des quatre dernières années, qu’il faille dénier à ces mémoires une certaine prescience.


Gilles DORRONSORO, La révolution afghane. Des communistes aux Tâlebân, Karthala, 2000, 350 pages

La prise de pouvoir par les Tâlebân est l’un des événements récents les plus dramatiques et il paraît défier la raison. Comment imaginer aujourd’hui un État qui sombre dans une telle barbarie ? Devant l’incroyable, il faut d’abord chercher à comprendre. C’est ce que s’est employé de faire Dorronsoro, qui a enquêté en Afghanistan entre 1988 et 1999 dans des conditions qu’on imagine, et qui en a tiré une thèse de doctorat. L’ouvrage n’est toutefois pas uniquement — loin s’en faut — une enquête de terrain, un travail journalistique ou la reprise de témoignages. Il étudie également, grâce au bagage sociologique de son auteur, la sociogenèse de l’État afghan, l’événement fondateur que furent la guerre puis la révolution et l’inscription sociale, religieuse et politique des acteurs, avant de décrire le processus de guérilla qui conduisit à l’émergence d’un nouvel État. L’arrière-plan économique — notamment la drogue, puisque l’Afghanistan est le premier producteur mondial d’opium — n’est jamais omis, non plus que l’inscription des événements dans le contexte international.
L’ouvrage montre bien la spécificité de la révolution afghane, qui ne peut être comparée à l’iranienne, et qui devrait restée limitée à un seul pays. Au-delà de l’ordre moral installé par les Tâlebân, le régime est issu d’un système à ce point complexe sur le plan social, ethnique, voire régional, qu’il est difficile d’imaginer autre chose qu’une sortie lente et progressive d’un complexe politico-religieux sans doute appelé à perdre en virulence à partir du moment où les ulemâ au pouvoir devront transiger pour le conserver et répondre aux exigences minimales d’efficacité que réclame la population. L’ouvrage montre aussi combien les ressources de ce système reposent sur une reconstruction mythologique du passé, une guerre des références — la culture pashtoune contre la culture persane —, des oppositions de « classes » aussi qui recouvrent des oppositions religieuses (ulemâ contre islamistes éduqués plus modernistes). Un ouvrage subtil, intelligent et dont la réflexion est toujours de première main.


George BUSH et Brent SCOWCROFT, A la Maison blanche. 4 ans pour changer le monde, Odile Jacob, 1999, 619 pages

Les quatre années (1989-1992) passées par Bush à la Maison blanche furent majeures dans l’histoire internationale : la dislocation de l’Union soviétique et la chute du Mur de Berlin, la guerre du Golfe et la gestion diplomatique des conséquences du raidissement chinois avec les événements de la place Tienanmen. Ce livre à deux voix — Scowcroft a été conseiller à la sécurité nationale et l’un des plus proches collaborateurs du président — constitue un document d’histoire majeure sur les événements mondiaux et, au-delà, sur le fonctionnement concret de l’exécutif américain. L’importance des relations personnelles dans le fonctionnement de la démocratie est également mise en lumière et l’on côtoie les personnages de Gorbatchev, de Kohl, de Thatcher et de Deng Xiaoping — plus accessoirement de Mitterrand.
Il est certainement difficile d’opérer un décryptage incontestable de ces mémoires singulières, qui évitent le piège de l’autojustification, mais ne replacent pas pour autant la politique menée dans une stratégie à long terme ou une longue interrogation sur la puissance américaine et l’équilibre des nations, comme aurait pu le faire Kissinger, sauf dans la postface où apparaissent des considérations assez générales sur le rôle international des États-Unis, qui confirment l’engagement traditionnel des administrations républicaines dans les affaires mondiales. Nous n’aurons pas non plus de confession d’erreurs — même si le jugement sur Eltsine paraît trop indulgent, quelle qu’ait été, par ailleurs, sa fascination pour un Gorbatchev qui apparaît tour à tour puissant et faible. La seule erreur confessée par Scowcroft concerne la mauvaise appréciation des « nationalisme provinciaux » en ex-Union soviétique. On notera aussi le décalage, certes connu, entre l’acceptation de la réunification allemande, considérée comme inévitable, par le président américain (mais non par Scowcroft), et la crainte qu’elle entraînait chez Mitterrand et Thatcher. La guerre du Golfe, à laquelle sont consacrés de longs chapitres, apportent des éléments d’analyse intéressant sur le détail des opérations américaines. Une grande absente du texte : l’opinion publique américaine — mais il est vrai qu’elle est éloignée des préoccupations de politique internationale — et peu de notations sur les débats politiques internes. Cela ne fait que renforcer l’impression de force et d’autonomie de l’exécutif américain.