Politique et actualité (15)

Politique et actualité

Alain FINKIELKRAUT, Une voix vient de l’autre rive, Gallimard, 2000, 147 pages

Cet ouvrage, dont le titre est une phrase de Levinas, n’est pas une énième réflexion sur la mémoire, mais une méditation sur son mauvais usage et sur ses excès. En effet, « si la mémoire d’Auschwitz […] n’a plus d’ennemi crédible, elle a, maintenant qu’elle règne, souveraine, vénérée, des amis inquiétants qui projettent sur la scène du mal absolu leurs attentes, leurs rêves, leurs combats, et qui pratiquent, en guise de fidélité, la convocation des ombres » (p. 34) — dont l’exemple du Kosovo donne lieu à un chapitre entier (voir aussi une partie du chapitre V). L’exemple de la glorification des camps de concentration nazis par la propagande soviétique en fut un exemple : dans la mémoire communiste, « les Juifs [… furent] effacés […] non par l’oubli, mais par l’obsession de l’hitlérisme » (p. 19). Mais plus encore, la mémoire, pour aller vite, peut jouer comme une dispense de prêter attention au présent, à l’événement dans sa singularité. Et telle serait l’un des effets de la catastrophe que fut le génocide : obliger à une montée vers l’universel, vers une humanité dépolitisée et abstraite, vers une idée anhistorique et a-nationale de l’homme, qui permettrait, au nom de la Shoah, de juger par inférence tout phénomène à sa juridiction. La banalisation du génocide vient aussi du trop plein, de la permanence de sa convocation, de son entrée dans la routine du discours, de l’abolition du distance qui va de pair avec sa connaissance : « L’oxymore du résistant hilare ou de l’antifasciste festif a quelque chose d’insupportable et même de sacrilège. Il n’est pas moins déloyal de s’approprier les morts que de les laisser tomber » (p. 91).
Finkielkraut va loin : critiquant l’ultra-gauche dont Alain Badiou est un représentant exemplaire, il explique qu’elle « politise avec violence la condamnation théologique du particularisme d’Israël et réhabilite avec effusion le malheur juif. […] Déchéance de l’idée juive de peuple ; promotion du Juif en tant que victime de cette idée » (p. 64). Cette dérive réhabilite par comparaison quelques figures : celui de l’étranger, du militant, le Juif devenant une figure non spécifique mais l’idéal-type de réalité multiples. Finkielkraut a manifestement raison lorsqu’il condamne la dérive qui consiste à assimiler à Vichy ou au nazisme tout phénomène, réel ou supposé, d’oppression. On pourrait toutefois percevoir aussi dans l’attitude de l’ultra-gauche essentiellement un refus de l’État et de toute idée de puissance, une critique généralisée du pouvoir, qui, par commodité rhétorique et polémique, prend la forme de l’oppression nazie.
Le chapitre IV, intitulé « |a rédemption pédagogique » a été au centre de polémiques publiques. Finkielkraut y dénonce en des termes sévères le chef de file du courant « pédagogiste » Philippe Meirieu, dont la critique de la notion d’instruction est connue. Que l’effet du pédagogisme sur l’école ait été concrètement désastreux et qu’il ait conduit à un abandon de fait de l’ambition d’émancipation et de la promotion sociale par le savoir, est pour nous évident — et Le Banquet s’est fait souvent le porte-parole d’un recentrage de l’école sur sa mission de diffusion de connaissances. Fallait-il pour autant conclure, comme le fait Finkielkraut, que « le noble souci de guérir la culture de se compromissions ou de ses inclinations conduit ainsi à placer l’universel sous la juridiction exclusive de la rationalité instrumentale ; celle-là même qui a été mobilisée pour les usines de la mort et qui a conféré aux crimes administratifs du XXe siècle leur atypique banalité et leur monstruosité sans pareille » (p. 85) ? En utilisant la rhétorique du « comme si », l’auteur de La défaite de la pensée ne pèche-t-il pas par une inférence qu’il dénonce par ailleurs ? Ne conduit-il pas à accorder au processus un rôle supérieur au fond de la pensée ? L’attaque contre Meirieu est trop indirecte pour que ce dernier ait pu se sentir offensé — et la violence dogmatique des attaques de ce dernier contre ses adversaires est autrement plus rude que les critiques dont il est l’objet. Admettons toutefois que, aussi justifiée soit-elle au fond, la dénonciation de Finkielkraut aurait gagné à ne pas figurer dans ce livre-ci . Il reste que la conclusion du chapitre VI est importante : « Quand l’esprit de la démocratie mobilise le plus horrible des crimes pour dénoncer la culture elle-même comme déni barbare de l’égalité ou de l’altérité, c’est sa propre barbarie qui affleure » (p. 123). Reconnaissons cependant que la barbarie du gestapiste, celle de « l’ennemi » de l’égalité et celle de « l’adversaire » de la culture classique sont littéralement incomparables.
Reste donc une importante réflexion sur la vigilance dont nous devons faire preuve lorsque nous regardons notre histoire et que nous prétendons faire droit à un « devoir de mémoire ». Il est ainsi, comme le conclut Finkielkraut, un usage satisfait de l’histoire, ad majorem hominis gloriam, qui, comme il l’écrit, dans une dénonciation implicite de Luc Ferry, « a besoin du mal absolu pour entretenir la métaphysique de l’Homme-Dieu » (p. 138). Il en est une autre qui préserve au mal — et non à l’événement que fut Auschwitz — une part moins de mystère que de permanence, qu’on ne peut prétendre guérir par une action politique, une pédagogie et une incantation à l’universel.


Thierry LETERRE, La gauche et la peur libérale, Presses de Sciences Po, 2000, 130 pages

La gauche — française — a-t-elle oublié son origine libérale ? Malgré les privatisations, pourquoi le libéralisme de gauche est-il encore un oxymore improbable ? Faut-il voir un conservatisme invétéré dans les distances prises avec le manifeste Blair-Schröder et la « troisième voie » ? Telle est la thèse — de gauche — que défend Leterre. L’illibéralisme de la gauche officielle serait le fruit d’un tropisme français à laquelle la droite n’échappe pas. Même la liberté politique, et pas seulement économique, ne rentrerait que par effraction dans le discours de la gauche. L’intérêt privé est suspect et l’intérêt général — qui couvre souvent des corporatismes au sein de l’État — le masque d’un refus du pluralisme. On pourrait d’ailleurs ajouter, allant plus loin que Leterre, qu’il entrave la conception d’un État fédérateur des intérêts privés dans le cadre d’une politique d’intérêt national, telle que la mettent en œuvre les États libéraux, au premier rang desquels les États-Unis.
Renouer le fil entre la gauche et le libéralisme est pourtant, selon Leterre, une tâche historique. Un héritage oublié doit être réapproprié, comme le rappelle d’ailleurs aussi Monique Canto-Sperber dans la revue Esprit (« Pour le libéralisme libéral », avril 2000), qui annonce une anthologie consacrée à ce thème. Le progressisme est-il vraiment antinomique de la concurrence, alors que celle-ci, en tant qu’elle remet en cause les places acquises par la naissance et l’héritage, participe de l’esprit révolutionnaire ? Cette révolution copernicienne de la gauche ne saurait être cependant contraire à la philosophie de l’égalité qui est congénitalement la sienne. Toute la difficulté consiste à tenir les deux bouts. Plus difficile encore est la conciliation entre un surcroît de libertés et un rôle, moins exclusif mais aussi plus large, de l’État, qui ne passe plus par les éléments classiques d’intervention. Le spécialiste d’Alain qu’est Leterre est trop globalisant quand il appelle à un amenuisement de son rôle : nul pays ne peut se dispenser de marier le droit et la puissance, la démocratie et le pouvoir. Mais il dit l’essentiel : tant qu’elle n’aura pas fait sien le libéralisme, la gauche restera incapable d’énoncer les valeurs qui fondent ses actes. Ajoutons qu’elle ne sera pas capable de mettre en mouvement une société arc-boutée sur ses statuts. De fait, la gauche est plus libérale en politique qu’elle ne le dit, mais sans avoir bâti la doctrine qui sous-tend son action — d’où une schizophrénie persistante. L’intéressant numéro d’avril 2000 de La revue socialiste montre que la mutation est commencée, mais il faudra aller encore plus loin et être capable d’établir sur cette base une doctrine capable de mobiliser.


Marc SADOUN (dir.), La démocratie en France. 1. Idéologies 2. Limites, Paris, Gallimard, 2000, 474 et 544 pages

La démocratie n’est pas un régime simple. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une forme politique, mais aussi un mode d’organisation sociale en perpétuel conflit avec lui-même. La démocratie est, elle-même, même si on l’accepte, un terme polémique, de combat contre d’autres formes de régimes certes, mais aussi contre sa propre stabilisation. On peut certes dégager quelques modèles : ainsi, la démocratie française se distingue des autres par maints traits. Pour autant, elle ne peut être appréhendée que par des lectures multiples qui croisent les idéologies et les actes, les réalisations et les limites. Les dix auteurs de cet ouvrage, universitaires (Pierre Bouretz, Jean Baudouin, Dominique Colas, Jean-François Sirinelli, etc.), appelé à devenir un classique, combinent ces regards croisés où l’on rencontre le monde, le citoyen, la République, le social, le sacré, la famille et quelques ennemis radicaux. Si l’on pourra émettre quelque réserves sur l’article de Geneviève Fraisse sur « les deux gouvernements : la famille et la cité », plus militant que scientifique, l’ouvrage est d’une remarquable tenue. Quasiment dans chaque chapitre, l’histoire y croise la sociologie et la science politique l’anthropologie. L’article de Dominique Colas, intitulé « la citoyenneté au risque de la nationalité », qui constitue une étude historique, juridique et idéologique sur la tension entre ces deux termes : ni la voie d’une « théologie » de la nationalité, ni celle d’une universalité ouverte à laquelle chacun peut participer, ne sont étrangères à la tradition française. On retiendra aussi le très bel article de Marc Lazar consacré au social qui, moins que jamais, ne peut être séparé de la problématique démocratique.
La conclusion brillante de Marc Sadoun constitue un modèle du genre — même s’il ne débouche sur aucune visée prospective claire. C’est bien de la faculté de l’État d’épouser les formes nouvelles d’expressions démocratiques sans perdre sa nature, de sa capacité fédérative et intégratrice dans un schéma moins absolutiste que celui prescrit par l’idéal pré-moderne de la vertu civique, de la sensibilité du pouvoir à une diversité qu’il doit comprendre sans abandonner son unité, que dépend la persistance d’une société politique. Que la démocratie, après cet ouvrage, ne soit pas plus transparente à elle-même ni parvenue à son stade définitif, encore moins un idéal réalisable sous une forme républicaine figée, n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle.