Droit et justice (15)

Droit et justice

Eva JOLY, Notre affaire à tous, Les Arènes, 2000, 253 pages

Cet ouvrage est une autobiographie plus qu’un traité juridique. Son intérêt réside dans l’exposé de l’itinéraire original de cette Norvégienne arrivée en France à l’âge de vingt ans, qui découvre le fonctionnement de la société française avec un regard ingénu et impitoyable, plus que dans des révélations qu’elle ne pouvait s’autoriser à faire. On la voit successivement conseillère juridique d’un hôpital psychiatrique, substitut à Orléans — ce qui vaut des notations toujours actuelles sur le quotidien du travail du juge —, puis à Évry — tribunal surchargé dans une circonscription judiciaire difficile —, jusqu’au moment où la décision d’un procureur général d’annuler arbitrairement toutes les peines en retard la conduise, en 1989, à quarante-six ans, à demander sa mutation. Elle rejoint alors le comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI), dont le secrétariat est assuré par la direction du Trésor, et découvre de nouvelles méthodes de travail, plus efficaces et rapides, et un esprit moins marqué par les intrigues, qui l’impressionnent. Elle en devient secrétaire général adjoint puis, après trois ans, forte de cette expérience, elle parvient à être affectée à Paris aux affaires financières.
C’est à cette seconde phase de sa carrière qu’est consacrée la moitié du livre. On pourra certes retrouver certains détails connus — l’absence d’intérêt de la hiérarchie judiciaire pour les affaires financières lorsqu’elle y est affectée, la vétusté indigne des outils de travail, la débrouille personnelle —, mais il était important de retracer ce qui fut l’une des plus graves incuries gouvernementales : tout se passait, en effet, comme si l’on faisait tout pour que les juges ne puissent pas travailler. Et comment reprocher à Eva Joly sa « guérilla bureaucratique » et parfois médiatique quand on sait quelle indifférence profonde les ministres de la Justice ont eu le plus souvent envers leurs meilleurs serviteurs ? Car la réalité est là : devant les nouvelles réalités et les nouvelles méthodes de la criminalité organisée, qui comportent toujours des aspects financiers, devant l’extension de la corruption au sein des États — autant d’éléments dont Eva Joly rappelle l’évolution —, le seul rempart a souvent été le juge et, sans qu’il trahisse le moins du monde le secret de l’instruction, une certaine médiatisation des affaires est la seule garantie pour qu’elles ne soient pas étouffées, voire une protection pour le juge. Alors, fallait-il écrire ce livre ? Oui, car c’est un témoignage personnel qu’il est important que le grand public connaisse, pour que l’image des juges ne soit pas ternie par les soupçons qu’une partie de la classe politique et économique tente d’instiller. Mais avons quand même une déception : on voudrait aller plus loin, non dans les enquêtes concrètes, que dans la définition d’une autre politique judiciaire qui n’est pas vraiment esquissée. Bref, on attend maintenant un autre livre, moins facile sans doute, mais qui aille plus au fond des choses.


Ferdinando IMPOSIMATO, Un juge en Italie. Pouvoir, corruption, terrorisme. Les dossiers noirs de la Mafia, Éditions de Fallois, 2000, 351 pages

Ce livre se lit d’une traite, avec passion et avec effroi. Imposimato, juge au tribunal de Rome, a été au cœur des enquêtes les plus difficiles qui ont ensanglanté l’Italie : les affaires de la Mafia en général, l’assassinat d’Aldo Moro, les multiples prolongements des actions de la loge P2, la faillite de la Banco Ambrosiano qui a impliqué le Vatican, etc. On y croise les figures des juges Occorsio, Falcone et Borsellino et du général Dalla Chiesa, « exécutés » par Cosa Nostra, du propre frère d’Imposimato, lui aussi assassiné pour dissuader le juge de poursuivre ses enquêtes, de Giulio Andreotti, de multiples politiques ou juges, souvent lâches et corrompus. On y piste aussi les ramifications internationales de la Mafia, aux États-Unis et en Europe. On y apprend beaucoup sur les méthodes de la Mafia, sur ses luttes intestines et meurtrières, sur ses finances et ses réseaux. Cet ouvrage nous livre l’anatomie d’un cauchemar qui, malgré les coups portés grâce à des juges courageux et à la loi sur les repentis, dure encore et s’est internationalisé : le dispositif anti-mafia a été dissous — et notamment le pool de juge anti-mafia démantelé de fait —, certains mafiosi ont été relâchés, la vigilance s’est émoussée. Comment s’étonner dès lors que la conclusion soit si pessimiste : « La Mafia continue à imposer sa loi » ? Comment ne pas prendre au sérieux son constat : « La grande armée mafiosa,, avec son puissant arsenal, occupe toujours les postes névralgiques de la nation ».
Imposimato a dû lui-même abandonner. En 1986, il part pour Vienne et suit en Amérique latine, pour le compte de l’ONU, les tentatives de reconversion des plantations qui servent à la production de drogues. Il y constate sur le terrain les alliances entre les Narcos et les mafias des deux rives de l’Atlantique. Six ans après, il retourne en Italie et est élu au Sénat où il siège jusqu’en 1999 sous l’étiquette du PDS et où il préside la commission anti-Mafia. Puis il se consacre à des activités caritatives. Son sentiment terrible — qui est souvent celui des juges français — est celui de la solitude. Les quelques combats contre la Mafia ont d’abord été le fait d’hommes seuls, résolus, entravés dans leurs enquêtes, souvent dénoncés à la vindicte publique par une presse complice. Que ces hommes disparaissent ou renoncent — comment leur en vouloir ? —, et il ne reste plus rien. Lorsque l’État ne peut compter que sur la vertu de quelques rares serviteurs, il n’est plus totalement l’État.