L’erreur d’aiguillage que signalait Péguy

L’erreur d’aiguillage que signalait Péguy

Jacques Viard

La Creuse et la capitale

« Sur la proposition du citoyen Joseph Gomet, conseiller municipal, rédacteur de L’Indépendant de la Creuse, le Conseil municipal de Boussac à l’unanimité de ses membres présents à la séance du 17 novembre a émis un vote pour élever un monument en l’honneur du grand penseur, du père de la doctrine de la Solidarité humaine et du Socialisme, Pierre Leroux. Pierre Leroux a été un des grands initiateurs du Monde nouveau et, pour se servir de l’expression d’un de ses critiques, “le monde vit aujourd’hui de sa pensée”. Seulement, Pierre Leroux étant mort pauvre, exilé à la suite du coup d’État de l’homme de décembre, les uns et les autres se sont emparés de ses idées. On les a habillées sous des couleurs différentes sans jamais citer son nom. Pierre Leroux est né en avril 1797 à Paris, quai des Grands Augustins, 40. Paris n’a encore rien fait pour un de ses plus illustres enfants, une des gloires les plus pures de ce siècle. »
Les jeunes socialistes de la rue d’Ulm ont lu ces lignes dans le journal de Jaurès, le 2 décembre 1895. Huit ans plus tard, ce monument se dressait à Boussac, dans la Creuse. Mais à ce moment-là quelques adjoints d’enseignement faisaient naître « le guesdisme universitaire » qu’Eric-J. Hobsbawm appelle « l’histoire d’amour des intellectuels français avec le marxisme ». François Furet parlait d’« une illusion », d’une « mythologie », d’une « crédulité qui persistaient » malgré « l’échec absolu du socialisme » . Selon Hobsbawm, c’est le capitalisme qui échoue, malgré l’aide que le socialisme lui a apportée durant la guerre, et ensuite encore, « en l’incitant par peur à se réformer, par la planification économique » . Hobsbawm croit être « loin de Furet », mais quand ils disent « socialisme », ils pensent tous les deux à l’URSS. Pour l’un comme pour l’autre, le socialisme est marxiste, la démocratie libérale est capitaliste ; le marxisme peut donc être vaincu par le capitalisme, mais non pas « remplacé par un humanisme » comme le souhaitait en 1991 le PC d’URSS, ou « remplacé par le socialisme démocratique », que la social-démocratie de la République fédérale d’Allemagne appelait de ses vœux au Congrès de Bad-Godesberg (1959). Chimère par conséquent, le « Bad-Godesberg idéologique » espéré par Max Gallo . Dix ans plus tard, à l’hôtel Matignon, l’entourage de Michel Rocard était forcé de reconnaître que « notre destruction accélérée trouve sa racine dans l’incapacité à réaliser le Bad-Godesberg de la gauche non communiste » .
Ce n’est pas outre-Rhin qu’on pouvait trouver le remède. En disant que « le socialisme démocratique trouve ses racines dans l’éthique chrétienne, dans l’humanisme et dans la philosophie classique », ce Congrès ne définissait pas ces abstractions. En 1959, en Allemagne, aucun historien ne connaissait les bifurcations du chemin qu’avaient suivi les jeunes philosophes allemands. En 1840, ils apprenaient dans le « Conversations-Lexikon » du Brockaus qu’il y a « deux histoires de l’évolution de la conscience humaine, celle de Hegel et celle de Pierre Leroux, et elles ne se référent pas à la même tradition ». Et deux ans plus tard, ils hésitaient entre les solutions énumérées par Lorenz Stein dans Socialismus und Communismus des heutigen Frankreichs. Heine et Moses Hess choisissent Leroux, Marx les abandonne pour suivre Engels qui préférait Feuerbach. Avant de renier le marxisme, à Bonn, et de le sauvegarder, à Paris, il aurait fallu savoir au moins, comme Jaurès et Péguy en 1896, que « les rétrogrades et les réactionnaires de toutes les écoles et de tous les partis s’étaient acharnés à faire disparaître les œuvres de Pierre Leroux » .
En Allemagne, Humanismus et Marxismus masquaient le vide, l’absence de savoir historique. En France, c’est la défaillance de l’historiographie qui obligeait le PS, en 1972, à affirmer comme le PCF que « le marxisme demeure l’apport théorique fondamental ». Cette année-là, le CNRS jugeait Leroux « trop peu scientifique » pour faire l’objet d’une recherche. Aucune de ses œuvres n’avait été rééditée, et il n’avait pour défenseur que David-Owen Evans, un Canadien anglais. Vingt ans plus tard, c’est en devançant les Commissions d’Études littéraires, philosophiques, historiques et politiques que le Bureau national du PS a renoncé aux quintessences germaniques et aux utopies françaises, en décidant de « réhabiliter contre le marxisme le courant de pensée socialiste qui va de Pierre Leroux à Jaurès ». Leroux ? Il n’est pas nommé quatre ans plus tard, dans Le passé d’une illusion, ni Heine, Feuerbach ou Engels, ni aucun de ceux qui ont conduit l’authentique « courant de pensée socialiste » depuis 1830 jusqu’à 1895, et au-delà. En s’inclinant devant Élie Halévy, Boris Souvarine (à partir de 1925), Gaetano Salvemini, Henri Poulaille, Albert Camus, Charles de Gaulle, Furet ne remarquait pas qu’ils admiraient tous le meilleur ami et le plus proche collaborateur de Jaurès, au temps où Jaurès signait pour le monument « en l’honneur du grand Philosophe, de l’ami de l’Humanité, Pierre Leroux ». Et en 1900, en fondant les Cahiers, Péguy donnait une glorieuse postérité au « Parti ouvrier » d’Allemane, à La petite République de Jaurès et Millerand et à La Revue socialiste de Georges Renard.
Comme tel personnage de Vassili Grossman , Furet se dit à la fin de son livre « qu’il lui faudrait réhabiliter les idées et les hommes qu’il a appris à détester, donner raison aux chrétiens, ou aux tolstoïens ». On lui a appris à détester Péguy, chrétien, chauvin et belliciste . Complice de la conspiration du silence, Furet ne parle pas de Lucien Herr. Même désinformation chez Hobsbawm. Dès 1980, dans sa langue, il aurait pu lire dans les new-yorkaises Nineteenth Century French Studies l’article Pierre Leroux redivivus où David-Albert Griffiths signalait le regain d’études sur Leroux en Italie. Regain dû aux efforts d’Angelo Prontera et de ses collègues de Lecce. Ils publiaient là-bas, dès 1984, la traduction du Carrosse de Monsieur Aguado, l’œuvre indispensable et inconnue non encore rééditée. En 1986, à l’issue du colloque sur Les socialismes français, Maurice Agulhon avait en vain demandé aux historiens professionnels de tenir compte de ces travaux franco-italiens. Au colloque de 1990, avec les renforts venus de Prague, de Budapest, de Tokyo, de New-York, du Canada, d’Italie et de France, la mythologie marxiste a été remplacée par la vérité historique : avant que Marx découvre « le génial Leroux » en 1842, « Piotr le Rouquin était vénéré à Saint-Pétersbourg comme un nouveau Christ » ; outre-Atlantique, Orestes Brownson et William Henry Channing « empruntaient à Le Roux (sic) le vocable de l’Humanité » ; et déjà « the chief of the sect of the Humanitarians » était bien connu en Angleterre, tout comme le maître de la « neudemokratische Schule » en Allemagne. Dix ans plus tard, à Londres, « l’Union socialiste » voulait publier L’Europe libre en français, en anglais et en allemand. En disant : « La maison m’appartient, c’est à vous d’en sortir », le marxisme-engelsisme parle comme Tartufe l’Imposteur. En écrivant cela, voici un siècle, Péguy se battait contre une Sorbonne amie de la fraude.
Conséquence directe de ce colloque, la réhabilitation de Pierre Leroux par le PS. Puis, après sept années de réflexion, estimant « qu’il est temps de faire à Leroux toute sa place dans l’histoire de la pensée — et du mouvement socialiste — », la Société d’études jaurésiennes reconnaît la signature de Jaurès sur l’appel pour le monument de Leroux , Mais elle cache encore qu’il s’est joint au comité d’honneur pour « l’ami de l’Humanité, Pierre Leroux », et que l’éloge de Leroux, publié le 2 décembre 1895 dans son journal, était la reproduction littérale de l’article publié par les antimarxistes « allemanistes » dans « Le Parti ouvrier, organe des travailleurs socialistes de France et d’Algérie » des 28-29 novembre 1895 .

Hugo et Engels

« Atheisten und antichristen », nombre de soi-disant marxistes sont d’abord disciples de Feuerbach ou de Fourier. Mais c’est surtout l’auteur des Châtiments et des Misérables qui est cher à la plupart des marxistes français. À Londres, en 1852, Hugo, Herzen, Mazzini et Marx étaient moins connus des proscrits que Leroux, principal théoricien du socialisme international. Ensuite, Herzen, Mazzini et Marx ont pris la première place dans leurs pays respectifs. Mondialement, Hugo a pris celle de Leroux. Après la Commune, le marxisme a tout éclipsé, malgré Jaurès, qui louait Hugo, et qui disait : « Je ne suis pas marxiste ». Dans ses paroles, la foule entendait non pas la voix de Marx mais (Romain Rolland l’a fort bien dit) celle de Hugo. Hugo est le premier écrivain que la grand-mère quarante-huitarde de Léon Blum lui ait fait connaître, avec George Sand et Pierre Leroux . Gide, nullement marxiste, disait en 1935 que « l’œuvre entière de Marx et d’Engels est dictée par une extraordinaire générosité ». Il allait prendre la parole sur la Place Rouge, et il ne voulait pas dire devant Staline : « J’aime Les Misérables ». Ensuite, on a (un peu) lu Marx, en France, mais en retenant surtout Le coup d’État de Louis-Bonaparte. Et en préférant les Châtiments. Et on ne savait pas que Leroux disait à Hugo : « Tu ne connais qu’un deuil, toi ! nous en connaissons plusieurs. As-tu parlé des morts et des transportés de Juin ? »
C’est Hugo qui a servi de modèle à Henri Guillemin dans Le coup d’État du 2 Décembre (1951) et à F. Mitterrand dans Le Coup d’État permanent (1964), et dans Le Coup d’État du 2 Décembre, ouvrage historique qu’il entreprenait parce qu’il était « fasciné », comme le dit Jean Lacouture , « par le prince ouvriériste et cocardier ». Deux épithètes qui conviennent à Hugo, candidat à la succession de ce prince. Et qui n’ont pas écarté de lui ses thuriféraires, Aragon et Henri Guillemin, lequel a « politisé » Sartre. Au point de lui faire dire que « le marxisme est à lui seul la culture ».
Camus croyait réfuter Sartre et Marx en prenant Bakounine pour maître. D’autres choisissaient Proudhon. Deux épigones, deux utilisateurs qui rivalisaient avec le « courant de pensée socialiste qui va de Pierre Leroux à Jaurès ». Comme Marx. Comme Hugo, vocation tardive, qui en 1858 rappelait à Leroux les années de Jersey en lui écrivant : « Un de ces jours trop rares où vous me faisiez l’honneur de dîner chez moi, vous voulûtes bien me demander avec une gracieuse insistance de vous dire quelques vers des Contemplations ». Monarchiste et courtisan superficiellement converti, Hugo avait beaucoup appris en 1853, 1854 et 1855 en écoutant Leroux. Entremêlant de fouriérisme et de blanquisme les formules socialistes, antidatant des pièces de vers, il préparait Les Misérables et sa candidature à la Présidence des États Unis d’Europe. Il s’alliait contre Leroux à Mazzini, Ledru-Rollin et Félix Pyat. Il laissait donc le champ libre à Engels, qui disait à Marx en parlant de Leroux : « Ce type-là est complètement fou ». Il avait pris soin de faire passer Leroux pour un agent de l’Empire, un « mouchard », et dès avril 1853, en le desservant auprès de George Sand et auprès de Hetzel, il lui ôtait toute chance d’être édité, donc de gagner sa vie.
« Ses manuscrits étant refusés par les éditeurs, la misère harcelait sa famille ». Survivant de Juin et de l’exil, Martin Nadaud avait dit cela en 1876 aux rescapés de la Commune, et aux familles des morts et des transportés. Jaurès connaissait ce discours. Quand il parlait de ce que Michelet appelait « notre glorieuse église républico-socialiste », quand Bergson a dit : « l’élite de la France était en exil », quand Péguy a écrit : « Hugo était mauvaisement jaloux », et encore : « On veut nous faire croire que Hugo fut le poète des humbles. Et vraiment il en fut l’exploiteur le plus éhonté. Jamais avant Hugo un bourgeois n’avait aussi impudemment exploité la description de la misère pour se faire du luxe, de la puissance, des rentes et de la table », nombre de lecteurs songeaient à celui des « grands initiateurs du Monde nouveau [qui est] mort pauvre ». Mais le socialisme ne pratique pas le culte de la personnalité, et Péguy ne nomme pas Leroux quand il évoque les victimes de l’historiographie moderne. « Les anciennes censures, l’ostracisme grec, l’exil ancien, l’extermination de la cité, la mise au ban, les pénalités médiévales, féodales, royales, ecclésiastiques, l’excommunication, l’index étaient ou comportaient des sanctions redoutables. Souvent mortelles. Souvent elles étaient capitales. Elles atteignaient peut-être moins sûrement leur effet, sinon leur objet, elles atteignaient beaucoup moins gravement et moins définitivement les libertés intellectuelles que ne les atteint le savant boycottage organisé dans le monde moderne par le monde moderne contre tout ce qui toucherait à la domination du moderne » .
Voici vingt ans, l’excommunication de Leroux était perpétuée en Sorbonne par Pierre Albouy, hugolien et communiste. En publiant des textes occultés, Jean-Pierre Lacassagne a démontré qu’il n’y avait « aucune collusion entre la police impériale et le philosophe » . « Au temps de Louis XIV, écrivait Leroux, il y avait le Masque de Fer, et le Masque de Fer était, dit-on, le véritable héritier, le vrai Louis XIV. Barbès c’est le Masque de Fer du dix-neuvième siècle, né pour faire honte à la tyrannie et pour la détruire un jour. C’est l’antithèse de celui qui se fait appeler l’Empereur ». Leroux est le Masque de Fer. « Le plus haut penseur », selon Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, « le meilleur homme de France » aux yeux de Michelet, était « un mauvais être » à en croire Hugo. Péguy de même, en qui Lucien Herr ne voyait en 1920 que « l’ambition, la ruse et les calculs [d’un] pur homme de lettres, demi-fou lucide, paysan-bohême ». À nouveau, faisons donc pour Péguy ce que le Président de la République a demandé, en 1997, de faire pour Pierre Leroux : « réparer l’injuste méconnaissance de la pensée et de la personnalité de ce républicain intransigeant ».

De Gaulle et Péguy

En septembre 1964, au Centre Péguy d’Orléans, Péguy a été pour la première fois rapproché de Leroux par Jean Gaulmier. Le Président de la République avait choisi le cinquantième anniversaire de la mort de Péguy pour prononcer l’éloge de cet écrivain, comme lui dreyfusard et lieutenant en 1914. Empêché, il confia au ministre de l’Information, Alain Peyrefitte, le soin de faire ce discours en inaugurant ce Centre.
En janvier 1964, A. Peyrefitte avait été stupéfait en écoutant de Gaulle : « Je croyais qu’il refusait d’établir une filiation quelconque avec qui que ce soit. Et voici qu’il s’avoue un maître » . Le 6 septembre, le jeune ministre s’efforçait de remplacer de Gaulle. Mais il ne devinait pas encore « le savant boycottage organisé » par Lucien Herr. L’éloge de Leroux par Clemenceau, qu’admirait de Gaulle, acheva de lui prouver que le dreyfusisme, père du gaullisme, était le fils des « esséniens du monde », les proscrits « républico-socialistes ».
« Une bande d’ânes et de chiens bornés », disaient Marx et Engels, en haine de « leur formule éternelle Liberté Égalité Fraternité ». Pierre Leroux commentait « la sainte devise de nos pères », en s’adressant à « la France hors de la France, la France libre », à Jersey, le 20 janvier 1853. Le 15 novembre 1941, à Brazzaville, le général de Gaulle déclarait : « Nous disons “Liberté, Égalité, Fraternité”, parce que notre volonté est de demeurer fidèles aux principes démocratiques que nos ancêtres ont tirés du génie de notre race et qui sont l’enjeu de cette guerre pour la vie ou la mort ». En 1997, Maurice Schumann m’avait chargé de dire sur la tombe de Pierre Leroux qu’il « approuvait sans réserve » l’affirmation d’une filiation entre la France libre, dont il fut à Londres le porte-parole, et « la France libre » que Leroux comparait au Refuge des proscrits de 1685.

François Mitterrand et « la perte de mémoire collective »

F. Mitterrand disait : « Je ne suis pas marxiste ». Mais en 1972 il fondait un Parti qui affirmait dans son programme de gouvernement : « Le marxisme demeure l’apport fondamental du socialisme ». En 1975, quand il déclara que « l’apport théorique principal qui inspire le socialisme est et demeure le marxisme », il oubliait que c’était Leroux, selon l’Histoire socialiste de Jaurès, qui avait imprégné de socialisme les plus hauts esprits de son temps.
Que voulait dire F. Mitterrand en juillet 1989, quand il souhaitait aux étudiants de Varsovie de retrouver le socialisme de Jaurès en rejetant celui de Lénine ? Pensait-il que le socialisme de Jaurès venait de Fourier et de Proudhon ? Croyait-il, comme Guillemin , que Jaurès était l’annonciateur de Teilhard, ou comme Lucien Goldmann, de Lukacs ? Au contraire, reconnaissait-il la devise de Leroux Solidarité dans le mot Solidarnosc ?
Invétérée durant un siècle et demi puisqu’elle a été instaurée dès 1850, sous le Prince-Président, la censure rend impossible l’histoire du socialisme. Il faudrait d’abord connaître l’association typographique et agricole de Boussac et sa Revue sociale où Leroux a publié en 1847 Le Carrosse de Monsieur Aguado. Les idées de Leroux ont-elles inspiré le mouvement ouvrier et les plus grands penseurs ? Ont-elles été utilisées et dénaturées par Hugo, Proudhon, et Marx ? Ont-elles été remises en honneur par Jaurès et ses amis ? Il est faux de prétendre que Jaurès et ses amis ne lisaient pas Leroux, et que Leroux « était catholique et même très catholique ». Comme en 1902, « l’anticatholicisme prétendu rationaliste » et le culte de la personnalité de Jaurès étaient les premiers principes du soi-disant socialisme aux couleurs de la France.
Une puissance supérieure à celle de l’Élysée impose à la nation cette perte de mémoire, ce reniement du véritable « courant de pensée socialiste ». Leroux citait Charles Perrault décrivant la perte de rivière : « Des fleuves qui viennent à rencontrer un gouffre où ils s’abîment tout à coup, mais qui, après voir coulé sous terre dans l’étendue de quelque province, trouvent enfin une ouverture par où on les voit ressortir avec la même abondance qu’ils y étaient entrés ».

Un fleuve que l’on voit sortir du gouffre

À Jersey, en 1853, deux ans après le gouffre du 2 Décembre, Leroux refusait de croire aux « chimériques révélations » que Hugo essayait de lui faire partager. Hugo était persuadé que dans sa tombe à lui il y aurait non pas un seul réveil, comme dans celle de Jésus, mais de nombreux « rendez-vous donnés à la lumière en 1960, 1980, 2000 ». Quant à Leroux, « ce noble et vaillant travailleur de la pensée qui n’a pas de quoi nourrir ces enfants », il n’était qu’un de ces révolutionnaires qui « passent comme un vent sur la plaine, en faisant moins de bien au genre humain qu’un seul mot écrit par un grand poète ». Hugo ne prévoyait pas les deux résurrections de Leroux.
La seconde s’effectue à présent, en dépit des retardements. La première, en dix années, avait entraîné la réhabilitation de Dreyfus. Regrettant que Leroux ait été « éclipsé par Proudhon, puis par Marx », Jaurès et ses amis de la Revue socialiste voulaient « renouer avec la tradition du socialisme français ». Avec les Communards antimarxistes, qui disaient que sous l’Empire « le prolétariat français décapité depuis 48 de son élite [risquait de] s’enfoncer dans le mutuellisme proudhonien » . Avec George Sand, qui protestait en 1852 : « Vous auriez dû excepter Leroux et son école de votre condamnation » , lorsque Marx, Proudhon, Herzen, Mazzini et Stuart Mill, anciens disciples de Leroux, accusaient les socialistes français d’avoir « perdu la France ». À Londres, cette année-là, George Eliot questionna Leroux sur son conflit avec Proudhon. Elle appréciait Feuerbach, dont Proudhon et Herzen se réclamaient. Ils ne voyaient pas, répondit Leroux, qu’au temps où la grande bibliothèque de l’Humanité était à Alexandrie, les maîtres de Jésus ne se bornaient pas à traduire la Bible en grec.
C’est de cela que parlent une des deux « Pages oubliées », que François Mitterrand a apprécisées en mai 1986, le Discours sur les corporations nouvelles du 15 septembre 1850 et la Préface où Leroux proposait sur le bouddhisme et l’Évangile, une hypothèse jugée ridicule en 1851 par « le petit public » incapable selon Baudelaire d’apprécier ces pages qu’il trouvait « sublimes et touchantes ». En traitant Leroux de petit-bourgeois utopiste, on enseigne maintenant à Paris que « l’alliance entre les ouvriers et les intellectuels, caractéristique du mouvement ouvrier allemand, se dessina en 1848 dans le Manifeste communiste » . Or, Leroux, ouvrier typographe, exaltait dans ce Discours de 1850 « l’invention sublime » dont ses « compagnons » de la Société typographique avaient été les initiateurs « en solidarisant tous les intérêts, […] en arrivant à faire que les mots Liberté, Fraternité, Égalité deviennent une réalité sur la terre ». Cette année-là, le colloque de Manchester confirmait cette synthèse des deux projets de 1848 : la future Confédération syndicale mondiale et la « Constitution démocratique et sociale ».
En disant : « L’association c’est une vieille idée française », en célébrant Jaurès à Carmaux, ville des verriers allemanistes, en proposant dans un parlement bicaméral « une chambre des corporations élue sur une base professionnelle » , de Gaulle n’était pas, comme on le croit, disciple de Tocqueville.
En 1980, l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres a jugé plausible l’hypothèse de Leroux sur le bouddhisme et l’Évangile. Et déjà, Romain Rolland avait appris d’une socialiste allemande ce que Leroux avait expliqué à Georges Eliot. Exilée à Londres en 1852, Malwida von Meysenbug lisait les Cahiers en 1900. Elle disait que « Jésus, simple fils du charpentier de Nazareth, élève des Esséniens, fit entrer dans le monothéisme sémitique la sagesse hindoue ». Traduite en français par Gabriel Monod , cette phrase résumait l’idée de Jaurès : « le socialisme pourra renouveler et approfondir dans l’Humanité la personne du Christ », et l’idée de Péguy :
« Et l’Asie et l’Europe avaient marché pour lui
Il était le seigneur de l’un et l’autre bord
Il allait hériter de tout l’effort humain […] »
Le marxisme fait table rase du passé, comme ses quatre composantes que l’Encyclopédie nouvelle appelait en 1840 « les utopies ou grands rêves, le babouvisme, le fouriérisme, le saint-simonisme et le cabétisme ». Quant au christianisme, il apparaissait seulement « comme la face de Dieu tournée vers l’Europe, la religion adaptée à l’Europe » . Leroux croit que le dialogue des cultures d’Europe, d’Asie et d’Afrique a inauguré l’ère chrétienne, première étape de ce que ses lecteurs allemands et russes appelaient Humanismus et Goumannost. Ainsi s’affirmait dans l’histoire « notre pérennité et notre communion en essence à travers l’Océan des âges » .
À la suite de Fourier, Cabet, Hugo et Marx, le Programme commun nous avait embarqués vers l’Icarie future. En 1991, la croisière a pris fin comme celle du Titanic. Le 6 septembre 1991, le bureau national du PS rendait à Leroux la place usurpée par Marx, et son Premier secrétaire faisait savoir à l’Internationale socialiste que « le Parti socialiste peut être pleinement lui-même ». Fin de l’adultère aliénant que Hobsbawm appelle « une histoire d’amour ». Fin du bluff : en fait, dans les commissions historiques et philosophiques de l’Éducation nationale, le ministre ne trouvait que « le vide en fait de réflexion sur le socialisme » . Le snobisme marxiste avait camouflé ce néant .

Les Cahiers et la Sorbonne

Abonnés en 1900, Charles Andler et Léon Blum se désabonnèrent en 1902 pour suivre Jaurès. En 1913, quand Péguy s’emporta contre le pacifisme de Jaurès, Andler l’approuva. Léon Blum continua à croire avec Herr que la guerre était impossible. Août 1914 aurait dû le détromper, mais il demeura le fidèle « reflet de Herr », qui se donnait raison en refusant de lire Péguy. « Il faut, disait-il en 1920, le laisser dormir dans sa tombe, qui n’est pas celle d’un héros. Les témoignages mêmes de ses fidèles prouvent qu’il s’est fait tuer bêtement, inutilement, par un besoin absurde d’ostentation et de bravade. […] C’est peut-être le seul homme que j’ai assez profondément méprisé pour refuser, si l’occasion s’était offerte, de lui tendre la main qui l’aurait tiré du péril de mort » . Silence de mort religieusement gardé par « ceux de Herr » : « Il n’a jamais fait de mal à Péguy et n’a fait que souffrir des coups qu’il a reçus. Il ne l’a pas même détesté, il était incapable d’un sentiment bas, il a été simplement déçu tout au fond de son être et a cherché à écarter de lui ces souvenirs odieux » .
Herr, Péguy et Jaurès avaient été amenés au dreyfusisme par ceux que Maurras dénonçait comme les meneurs de « la coterie judéo-protestante », Bernard Lazare, Gabriel Monod, Georges Clemenceau, Georges Renard et Eugène Fournière. Ces admirateurs de Leroux restèrent fidèles aux Cahiers lorsque Herr décida Jaurès à soutenir « l’anticatholicisme radical et radical-socialiste, politique, parlementaire, autoritaire, bourgeois, traditionnel, conservateur, démocratique, démagogique, prétendu rationaliste, prétendu libre penseur, gouvernemental, préfectoral, vulgaire, électoral » . La Sorbonne était encore soumise aux ennemis de Leroux, Victor Cousin, Auguste Comte, Renan, Sainte-Beuve, etc. Les Cahiers donnaient « un enseignement supérieur extérieur à la Sorbonne », en résistant aussi (la SFIO refusant de voter le budget de la Défense nationale) aux deux stupides slogans du Manifeste communiste : « Les prolétaires n’ont pas de patrie », et « La religion est l’opium du peuple ».
La Sorbonne a la mémoire courte, quand elle entre dans la voie des aveux en disant qu’« une éclipse de la raison critique a égaré l’Intelligentsia antifasciste, à cause de l’influence du KGB » . Il n’était pas né, le 18 mai 1915, quand Elie Halévy donnait raison à Péguy en écrivant : « La Sorbonne avait tort ». Le KGB n’était pour rien, le 19 juillet 1939, quand « la Ligue des Droits de l’Homme réitéra son projet de paix, de désarmement et de conférence internationale » . L’orateur, qui « représentait éminemment la majorité de l’intelligentsia socialiste », était Victor Basch, président de cette Ligue, président du Rassemblement populaire, vice-président du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, professeur à la Sorbonne, et vieil ami de Herr, de Jaurès et de Blum. Un mois plus tard, les yeux de Blum se sont ouverts, lorsque le Reich allemand et l’URSS ont « délimité leurs sphères d’influence respective en Europe orientale » . « C’est alors, dira-t-il , que j’appris, que je compris tout ». En janvier 1943, il demanda à de Gaulle de construire « un programme de rassemblement national », et le représentant de « ceux des Cahiers » se montra magnanime à l’égard de « ceux de Herr ». Marc Bloch, en 1943, citait Péguy. « L’antipatriotisme » enseigné par le Manifeste communiste et par le Syndicat des Instituteurs lui semblait une des causes de L’étrange défaite et de la catastrophe mondiale qui en était la conséquence. En 1913, il avait approuvé Péguy comme de Gaulle et comme Andler.
Les archives des Cahiers avaient dormi durant un demi-siècle dans les cantines de Péguy avant d’être exhumées. En 1968 la Société d’Études jaurésiennes écrivait : « Grâce aux archives qui viennent d’être rassemblées à Orléans, nous saurons peut-être un jour à quel public appartenaient les abonnés de Péguy et dans quelle mesure ils partageaient ses opinions. Ce serait un très important apport à la connaissance des intellectuels français au début du siècle ». Or, aux Cahiers Jaurès critiquait Marx et Engels. De fait, lequel des deux est le plus vivant, « le socialisme scientifique moderne, c’est-à-dire allemand », ou celui que Pierre Leroux dans Égalité, George Sand dans Consuelo et Michelet dans Le Banquet faisaient venir de Jean Hus . En juillet, dans Prague libérée, une radio disait en français : « Le socialisme de Jan Hus n’est pas mort ! » . L’invasion soviétique eut lieu en août. Vingt-trois ans plus tard, le PC d’URSS renia le marxisme. Le PS fit de même.

Antiautoritaires de 1870, antimarxistes de 1896, antistaliniens de 1936

Péguy ayant été accaparé, après sa mort, par ceux dont il disait : « Les catholiques sont insupportables » et « les curés ne sont pas chrétiens », on a ignoré sa postérité agnostique, pacifiste, fidèle au « communisme anarchiste » de Bernard Lazare, « le patron et l’inspirateur des Cahiers ». En 1896, l’année où il faisait l’éloge de Pierre Leroux, « le premier des dreyfusards » avait été exclu par l’Internationale socialiste, avec les « antimarxistes » Allemane et Pelloutier. Typographe déporté après la Commune, Allemane dirigeait le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire qui, en 1898, décida Jaurès à se joindre aux dreyfusards. Pelloutier, animateur des Bourses du travail, faisait confiance, « pour vaincre l’infamie sociale », à Bernard Lazare et à Lucien Descaves. Descaves, lecteur de Leroux et ami de Péguy, conservait la mémoire de Léodile Champseix (André Léo) et donc de Boussac et des Communards antiautoritaires. Paul Delesalle, autodidacte, syndicaliste, mécanicien de génie devenu libraire, était ami de Bernard Lazare et de Péguy.
Après 1918, les hommes de troupe anciens combattants qui continuaient à donner « l’enseignement supérieur extérieur à la Sorbonne » prirent modèle sur Delesalle et Descaves. C’est à eux qu’Henry Poulaille, fils de charpentier, a dédié en 1930 son Nouvel âge littéraire, où il nommait Leroux, Bernard Lazare et quatorze membres de « l’extraordinaire équipe » rassemblée par Péguy aux Cahiers, avant de dire : « À Giono, nous faisons confiance, entièrement ». Afin d’« être tout à fait dans le ton des Cahiers de la quinzaine, Jean Guéhenno éditait Colline, par Jean Giono, et demandait à Louis Guilloux des souvenirs d’enfance. Trois fils de cordonnier. En 1935, Poulaille signait avec Giono un manifeste antistalinien, et soutenait Salvemini contre les staliniens au Congrès des écrivains révolutionnaires. Poulaille, en juillet 1939, dans Le Peuple, journal de la CGT, écrivait : « Péguy, mystique et réaliste à la fois, était socialiste, au sens des Reclus et des Kropotkine. Ce saint laïque, ce catholique au catholicisme bien à lui, avait gardé son sens socialiste de la vie, des hommes et des faits » . Remontant avant 1913, Boris Souvarine reconnaissait aussi avoir été captivé par Péguy dans sa jeunesse. Fils d’ouvrier, ouvrier, compagnon de Lénine et antistalinien, il avait été ami de Poulaille, de Delesalle et de Descaves. À sa mort en 1984, en l’égalant à Tacite et à Marc Bloch, Emmanuel Le Roy Ladurie a dit que « l’Intelligentsia française aurait évité les erreurs et les farces totalitaires si elle avait écouté la leçon de cet historien autodidacte » . Giono lisait la biographie de Staline par Souvarine. Se rangeant avec Péguy et Poulaille au nombre des « écrivains sortis du peuple et restés peuple », fier de son père « dreyfusard », Giono m’a écrit en 1965 : « J’aime beaucoup Péguy, mais il est évident que Péguy est un bien plus grand écrivain que moi ».
Pour Péguy, le socialisme est « le plus grand mouvement des temps modernes », et pour Charles Andler « la plus grande espérance dont ait vécu le monde ». Allemanistes et amis de Jaurès en décembre 1895 , ils savaient ce que Le Parti ouvrier et La petite République disaient de Leroux et de « ceux qui se sont emparés de ses idées ». En 1913, les yeux de Charles Andler s’étaient ouverts, et il écrivait à Péguy : « Un jour, on s’apercevra que nous sommes restés alliés » . Il mesurait le tort causé à « notre vieil allemanisme » par l’aberration de Lucien Herr. En août 1914 et plus encore après la défaite de Kerenski, les conséquences de cette aberration étaient si graves que l’aveu était impossible. Dans sa Vie de Lucien Herr, Andler lui-même n’osa pas rompre le silence imposé par la SFIO.
Edmond Michelet admirait ensemble de Gaulle et Péguy. Il eut pour ami à Dachau et ensuite pour collaborateur un Juif allemand devenu Français, Joseph Rovan, qui avait connu Giono au Contadour , et qui lui demeure fidèle en 1999, « fier d’avoir été à vingt ans son disciple plutôt que celui de Marx ou de Maurras ». Ainsi se rejoignent les deux postérités de « ceux des Cahiers ». Mais « ceux de Herr » ont eux aussi des successeurs : B.-H. Lévy écrit : « la pensée allemande, c’est-à-dire la culture européenne », et il crie son « dégoût pour tout le socialisme français, Jaurès seul excepté » . Dans sa mémoire, George Sand, Péguy et Giono sont enchaînés au retour à la terre, à Vichy et au maurrasisme. De ces trois auteurs il n’a lu que le nom, à Louis-le-Grand, en khâgne, en 1966, sur les couvertures de « vieux livres hérités d’un oncle normalien » par « les provinciaux méritants, nos petits internes à l’haleine de dortoir et de navet, portant des blouses grises, des pantoufles et des cache-nez ». Que devançaient à tous égards les Parisiens lecteurs des « dadas, surréalistes, structuralistes », de « tous les grands intellectuels des années soixante », Breton, Bataille, Sartre, Heidegger, Foucault, Althusser, Barthes, etc. », et aussi « des pacifistes et compagnons de route » (sauf Giono).
Emmanuel Todd a judicieusement remarqué que « l’antinationisme de l’Idéologie française a précédé et déterminé le pseudo-nationalisme régressif de Jean-Marie Le Pen ». Il écrit cela en condamnant sans appel « les affirmations élitistes des couches privilégiées de la société » . Privilégiées non par la naissance ou la fortune mais par l’enseignement supérieur de ce que Péguy appelait « la fausse culture ». B.-H. Lévy est le contraire d’un autodidacte. Son dégoût n’est qu’une formulation brutale du préjugé le plus scolaire. Jaurès seul excepté, la tradition qui va de Pierre Leroux à George Sand, Michelet et Péguy avait été éliminée par Paul Bénichou dans la revue anticommuniste de Raymond Aron , tout autant que par Guillemin, que Sartre vantait dans Les Temps modernes comme le meilleur historien « marxiste ». Faisant « absolument confiance » à l’élu de Sartre, et aussi à celui de R. Aron, B.-H. Lévy s’accordait avec toutes les autorités reconnues : la Sorbonne a constamment ignoré l’Histoire socialiste de Jaurès, qui en 1905 désignait Leroux comme « l’âme la plus socialiste et le cerveau le plus fécond », et la Revue socialiste, qui demandait en 1904 que George Sand devienne « une autorité, un éducateur pour la France ».