Le retour de l’incertitude : autour d’Ulrich Beck

Le retour de l’incertitude : autour d’Ulrich Beck

Ralf Kissel

« Innombrables sont nos voies et nos demeures incertaines »
Saint-John Perse

Depuis un certain temps, la recherche en sciences sociales se demande si l’État est encore capable de mobiliser la confiance nécessaire pour son action. La conception moderne de la politique, dont la première formulation remonte à Hobbes, est liée à la confiance que les individus — théoriquement présociaux — expriment en optant pour une obéissance politique qui leur garantit la protection devant les risques. Après une première phase pendant laquelle il s’est agi de garantir la survie physique des citoyens, l’État-providence a également pris en charge la question sociale (risques sociaux) et il doit désormais s’occuper des risques écologiques. On peut comprendre l’État moderne comme un système général de réduction d’incertitude. La légitimité du politique moderne est fondée sur le couple élimination du risque/confiance. Ainsi, les interrogations de Beck sont cruciales. Si le politique ne peut plus assumer son rôle, l’obéissance devient fragile. Or, un accord semble se dessiner sur la crise du modèle de régulation tutélaire et hiérarchisée. L’œuvre d’Ulrich Beck nous propose une reformulation du lien entre l’État et la société, à partir de l’idée d’une « deuxième modernité ». Mais au-delà de l’analyse, ses dernières publications proposent un retour en force de la société civile pour « réinventer le politique » .

Le passage à la « deuxième modernité »

Trois postulats sont à la base de la théorisation de Beck. Il y a une rupture entre des sociétés traditionnelles et des sociétés modernes. Le mécanisme de base des sociétés modernes est la rationalité instrumentale. La société moderne industrielle se radicalise et les conséquences de cette radicalisation deviennent ambiguës, voire incontrôlables (l’image du camion fou). Les « maux manufacturés » priment sur les biens voulus. Les effets secondaires latents l’emportent sur la rationalité instrumentale. Il ne nie pas que la capacité de l’humanité d’agir sur elle-même augmente d’une manière considérable dans la modernité — l’historicité au sens de Touraine . Mais le revers de la modernité est peu à peu apparu au cours du siècle dernier. Cette situation n’est plus contrôlable. La société moderne radicalisée est une société post-traditionnelle. Tout ce qui n’est pas justifié par la rationalité instrumentale n’est plus justifiable du tout. La société moderne est par conséquent désenchantée, confrontée à elle-même. La question sociologique classique consistait en la mise en cohérence des structures sociales qui ont tendance à s’autonomiser tout en étant interdépendantes. D’un point de vue politique, il s’agit d’organiser la contingence liée à la radicalisation irréversible de la société moderne, de réinventer le politique.
La radicalisation de la rationalité instrumentale crée des structures non contrôlables par la rationalité instrumentale elle-même. En même temps, la rationalité instrumentale est le seul critère valable de jugement. Il en résulte le désarroi généralisé dans une société à risque. La transformation radicalisante fonctionne comme un réflexe naturel. Le changement est subreptice, invisible et il n’y a pas de délibération controversée puisque l’on ne peut s’opposer à la raison. Il en résulte que : le souhaité + le familier = nouvelle modernité. Par exemple, le développement de la génétique médicale est devenu familier. Les conséquences éthiques, politiques, voire économiques (brevets), sont toutefois énormes. Parler en termes d’externalité quand il s’agit de savoir si l’on permettra politiquement aux parents de choisir la couleur des cheveux, des yeux ou le sexe de l’enfant est un euphémisme radical. Il va d’ailleurs de soi qu’on le permettra puisque rien de plus normal que…
D’un point de vue empirique, une société complètement rationnelle et donc moderne n’a jamais existé puisque l’ordre marchand a présupposé le rôle subordonné de la femme, qui avait assumé le rôle d’épouse et de mère. Toutefois, la rationalité instrumentale (Zweckrationalität) s’exprime dans tous les secteurs de la société. La dynamique transformatrice a une dimension collective et une dimension individuelle. Elle a débouché sur une deuxième modernité qui a mis fin à l’illusion du contrôle linéaire.
L’idée principale de Beck de la radicalisation d’un mécanisme inéluctablement destiné à dominer tous les autres s’exprime par sa conceptualisation du risque. Le risque est une notion qui a vu le jour au moment du passage de la société traditionnelle à la société moderne qui se caractérise par la délocalisation du sacré et la montée de l’abstraction . La modernité implique dans les faits l’institutionnalisation du doute. L’idée du risque naît avec la conscience que des résultats imprévus peuvent résulter de nos activités ou décisions et qu’ils n’expriment pas les intentions secrètes de la nature ou du divin.

Beck et la sociologie classique

Beck s’oppose à des écoles sociologiques fort différentes. D’un côté, il refuse l’approche post-moderniste . Ce qui caractérise la situation actuelle est le fait que la modernité est radicalisée. Des structures changent certes des structures. Mais ces structures sont connues depuis la double révolution démocratique et capitaliste-industrielle. On est entré dans une modernité nouvelle, voire qualitativement « autre », mais on est toujours dans la modernité .
La logique, finalement assez harmonieuse, de la division du travail social présuppose un modèle linéaire du contrôle qui permet d’externaliser vers d’autres sous-systèmes. Or, cette « solution » est largement illusoire parce que cette externalisation n’est plus possible dans un monde où règne l’incertitude. Beck se moque régulièrement du caractère optimiste qui serait à la base des approches classiques elles-mêmes victimes de l’idée moderne du progrès. Or, les durkheimiens, comme des marxistes, et par la suite aussi le socialisme démocratique identifient la société industrielle à la modernité tout court, ce qui les empêche de comprendre les évolutions actuelles et de réagir d’une manière adéquate. Cela explique le même refus qui l’oppose à Habermas. Il le critique puisqu’en dernière instance il n’aurait pas abandonné l’optimisme de la modernité. La fin de la divinité est irréversible. Beck est ici loin du Durkheim moraliste qui sacralise le collectif pour échapper à l’anomie dans des sociétés à solidarité organique. La question consistait traditionnellement à se demander si cette dernière était un supplément fonctionnel nécessaire, comme le pensait Nisbet, ou une évolution naturelle — thèse défendue par Gautier. Pour Beck, cette question n’a pas de sens parce qu’elle repose sur une illusion.
Il s’oppose ouvertement à Max Weber. Le monde moderne est désenchanté par le mouvement vers toujours plus de rationalité instrumentale — thème de la bureaucratie. La médiocrité de la société moderne est inévitable, mais elle ne semble pas dangereuse ou plutôt elle risque d’étouffer l’individu — d’où la nécessité d’introduire du charisme par le démagogue. Cette lecture de Beck et de Giddens les amène à critiquer et à refuser, sur le plan normatif, le modèle unidimensionnel de Weber qui serait lui-même victime de la pensée moderne. Selon Beck, tous les sociologues classiques évacuent le problème de la régulation sociale par une vision unidimensionnelle de l’évolution. Ils mettent tous l’accent sur la capacité de la rationalité instrumentale de trouver des solutions adéquates par des organisations complexes et efficaces, c’est-à-dire la bureaucratie pour Weber et l’État pour Durkheim. En revanche, ils ne voient pas que le monde désenchanté a mobilisé des ressources pré-modernes pour assurer son maintien (notamment la famille traditionnelle). Si le mécanisme de la modernisation radicalisée est juste, la société industrielle l’applique à elle-même et on entre dans une deuxième forme de modernité. Celle-ci n’est pas le résultat d’une crise mais la suite naturelle du mécanisme radicalisateur. La sociologie classique est la sociologie de la société industrielle. Pourquoi penser que cette dernière signifie la fin de l’histoire de l’humanité ? Pour Beck, tous les classiques sont en dernière instance des fonctionnalistes, de Weber et Durkheim jusqu’à Parsons. Il propose d’interroger le modèle du contrôle linéaire et de mettre l’accent sur le caractère ouvert de l’évolution. Il nous semble toutefois que la lecture de la modernité effectuée par Weber est beaucoup plus complexe, comme le montre l’influence de Nietzsche et la référence à la lutte sans fin entre des dieux et des valeurs incompatibles .

L’importance du risque écologique : la fin du contrôle linéaire

Depuis longtemps, des chercheurs ont souligné que la pensée des Lumières, elle-même à l’origine de l’idée du contrôle linéaire, est née d’un contexte religieux où l’on mettait l’accent sur la théologie et l’accomplissement de la grâce divine . On a remplacé une forme de conviction (la loi divine) par une autre (fondée sur nos sens) : l’observation empirique, la science. Dans un premier temps, celui des sous-systèmes, le scientifique dit la « vérité », il « sait ». Il pouvait jouer pendant un certain temps le rôle du magicien du temps moderne. Mais la modernité radicalisée met fin à cette illusion. Comment pouvons-nous justifier une allégeance à la raison au nom de la raison puisque tout savoir est simplement une proposition non falsifiée dont la falsification peut entraîner des conséquences catastrophiques ? La connaissance par des profanes des environnements à risque modernes conduit à la prise de conscience des limites de la compétence spécialisée.
La vache folle pourrait être une invention de Beck. Le sous-système économique dont le seul but est la rentabilité, externalise ses coûts sur le système de santé. Nourrir des bêtes avec la farine utilisée est économiquement souhaitable et paraît normal. L’externalisation échoue complètement puisque nul ne sait rien. Y a-t-il danger ? Faut-il abattre ? Combien de vaches ? Que disent les experts ? Et lesquels ?
Le risque nucléaire et écologique (Tchernobyl) est évidemment au centre de tout le développement. L’effet de serre et le « trou » dans la couche d’ozone ont les mêmes caractéristiques que la vache folle. On ne sait pas s’il y a danger. L’externalisation semble impossible. De l’autre côté, rien de plus normal que d’utiliser sa voiture ou le réfrigérateur. Tout cela ne montre certes pas que les maux manufacturés potentiels l’emportent sur les biens, puisque le risque reste gérable par des mécanismes d’assurances. Or, il y a toujours plus de cas pour lesquels il est devenu impossible de trouver des assureurs, par exemple pour certains transports à haut risque de pétrole par voie maritime ou quelques expérimentations chimiques à conséquences potentielles importantes. À partir du moment où le mécanisme d’assurance n’est plus accepté, les biens se dévalorisent sur le marché même .
Sans vouloir tenter une apologie générale de l’écologie, il convient d’écarter quelques objections méthodologiques que l’on pourrait opposer à l’approche de Beck. Le risque est bien réel, indépendamment de sa construction sociale ou de son acceptation par la communauté. Des déchets radioactifs existent ; des cas de maladie voire de mort à cause de l’amiante et de la pollution atmosphérique existent aussi. En même temps, le risque est irréel jusqu’au moment où il devient visible. C’est la raison pour laquelle on peut toujours traiter les écologistes de rêveurs puisque rien n’est prouvé. Mais cette remarque n’est pas valide parce que la caractéristique d’un risque est justement sa potentialité due à l’incertitude.
Il va de soi que la médiation autour d’un risque, voire la perception d’un risque comme tel est une construction sociale, culturellement influencée et contingente. La problématique de la mise sur agenda est ici pertinente. Tout un champ de recherche s’ouvre pour analyser la représentation par les médias nationaux d’un événement ou d’un non-événement. La question est très complexe puisque des logiques différentes interviennent — avoir la bonne image, l’entretien important, la pression d’un ministre… Toutefois, cela ne dit rien sur l’existence (ou sur l’illusion) du risque mais seulement sur son acceptation. Il s’agit d’un processus dynamique : ce qui semblait aller de soi hier devient un problème aujourd’hui et vice versa.
Peut-on vraiment parler de risque quand il y a externalité involontaire et les risques actuels sont-ils qualitativement différents de ceux connus au début de la modernité ? Premièrement, le caractère volontaire ou involontaire ne dit rien sur la réalité du risque. L’actualité de Beck est évidente comme le montre les débats autour de la responsabilité (pénale) des maires. Même si nous acceptons que la question de savoir si des risques actuels sont qualitativement différents ou non est finalement subjective, des indices nets existent (capacité de destruction potentielle ; impossibilité de trouver un assureur, etc.).

L’individu — condamné à la liberté

L’un des points les plus forts dans l’analyse de Beck est son approche en termes de stock culturel traditionnel qui s’épuise pendant la radicalisation, ce qui fait trembler tout l’édifice social — en termes sartriens, nous sommes condamnés à être libres. Cela concerne tous les domaines de la vie, du risque nucléaire aux relations hommes/femmes. À ce propos, Giddens parle de « life politics » et Beck de l’individualisation des risques sociaux ce qui ne signifie nullement l’égalisation du niveau de vie mais le fait que des grandes structures perçues comme naturelles, comme la nation, la classe, la famille deviennent de plus en plus inapplicables . Rien ne va plus de soi. En d’autres termes, la découverte de soi devient un projet directement lié à la modernité ; par exemple la sociologie néerlandaise a complètement abandonné le concept (sic !) de famille. Il est remplacé par le « ménage librement consenti ». Le désarroi de l’église catholique et des gestionnaires de la sécurité sociale est finalement dû à la même source d’éclatement de la famille traditionnelle ce qui ne veut pas dire de la famille tout court.
L’entrée massive des femmes sur le marché du travail est considérée comme « normale » et souhaitée. Il n’y a pas de raison (sic !) d’empêcher cette évolution puisque le père (potentiel) peut s’occuper de la même façon de l’enfant — au moins à partir d’un certain âge — sans parler de la vaisselle. Or, tout le modèle de la sécurité sociale présuppose implicitement l’idée du « Male bread winner ». Il en résulte qu’un sous-système risque d’éclater puisque le stock culturel prémoderne est épuisé.
L’homme moderne se trouve dans une situation de tension extrême entre l’individualisation — l’obligation de choisir — et la globalisation — la fin du contrôle linéaire. Il est libéré des contraintes de la société industrielle classique mais il doit désormais choisir sa propre biographie. L’État-providence généralisé a rendu un retour à la solidarité mécanique inimaginable . L’individu se définit lui-même ; condamné à la liberté — les droits du Welfare sont en principe des droits individuels —, il bricole sa propre vie. Le résultat est imprévisible et l’évolution reste ouverte. Dans certains cas, on assistera à l’augmentation de la violence conjugale, dans d’autres, à des compromis plus ou moins durables. De toute façon, tout devient négociable. Sous certaines conditions financières, la femme peut choisir de rester à la maison pour s’occuper des enfants. Mais il s’agira bien d’un choix.

Un regard nouveau sur la gouvernabilité

Beck rejoint par ses interrogations le problème de la gouvernabilité des sociétés complexes, sujet qui a déjà sa propre histoire . On peut la résumer, certes schématiquement, par un triangle difficile de la performance auquel le système politique doit faire face. Il doit assumer trois fonctions à la fois — la compétitivité économique, le maintien du lien social et la garantie des libertés publiques. Comme la question est bien théorisée, on se contentera de deux observations.
Premièrement, le système politique est le seul sous-système social qui ne puisse externaliser puisqu’il continue à incarner symboliquement le global, l’unité du corps social. En même temps, il est empiriquement un sous-système social « comme un autre » ce qui veut dire que son intelligence n’est pas supérieure à celle d’autres sous-systèmes. À partir de là, la question de l’évaluation devient cruciale . À cela s’ajoute que le critère d’efficacité au sens de Pareto ne dit absolument rien sur la distribution de la richesse. Il ne garantit théoriquement pas le niveau de subsistance de tous les citoyens, comme le remarque depuis un certain temps Jean-Paul Fitoussi. « Le salaire de certaines catégories de travailleurs, tel qu’il résulte de l’équilibre des marchés, pourrait fort bien s’établir à un niveau inférieur au minimum de subsistance. On serait alors dans le cadre d’un équilibre général concurrentiel sans survie de la population ! »
Historiquement, l’État-providence a créé, par un effet de nivellement dû à la généralisation du salariat, l’archétype de la société sociologiquement démocratique en réunissant pendant une période assez courte de trente ans l’augmentation globale des richesses et l’égalisation relative des niveaux de vie. Le versant capitalistique d’augmentation des richesses continue à fonctionner, mais la société salariale craque de partout sous l’influence décisive de l’augmentation de la productivité globale et de la mondialisation des marchés financiers . Il en résulte qu’un nombre croissant d’individus est tout simplement exclu du processus de production. Ces personnes sont superflues en termes économiques mais non exploitées. L’État a deux possibilités : soit payer directement les entreprises pour qu’elles embauchent ces personnes, procédure à laquelle la France n’échappera pas, soit avoir recours à ce qu’on appelle le « tittytainment ». Les nourrir par le lait maternel de l’État et les abreuver d’amusements multiples, notamment par la télévision pour ne pas déranger la majorité travailleuse . Tout cela est évidemment compatible avec la démocratie majoritaire et met l’accent sur deux faiblesses structurelles du marxisme orthodoxe. D’un côté, penser que toute plus-value doit nécessairement venir du travail humain et, de l’autre, appréhender la classe ouvrière comme sujet révolutionnaire . Le marché n’est en rien un mécanisme juste. Il est tout simplement une forme d’allocation de ressources fondée sur la valeur d’échange. Or, ce mécanisme est le plus performant pour créer la richesse sans laquelle l’État ne peut rien redistribuer ni payer ses agents, les fonctionnaires qui assurent son indépendance .
Le primat de la compétitivité semble donc inattaquable. Le désarroi politique actuel s’explique par un équilibre plus ou moins stable entre la cohésion sociale et les libertés publiques. Il convient de distinguer deux formes de compétitivité. Premièrement, le système politique doit désormais fonctionner selon des critères de la performance . À cela s’ajoute qu’il ne doit pas empêcher l’allocation efficace des ressources par le marché, dogme/vérité de cette fin de siècle, ce qui est plus difficile qu’on le pense .
Une « solution » autoritaire est largement compatible avec la démocratie au sens sociologique, comme le notait déjà Tocqueville. Nous sommes confrontés à la montée d’un fondamentalisme populiste certes minoritaire mais politiquement dangereux puisque des sociétés « savent » très bien que le politique n’est pas capable de remplir les trois fonctions précitées qui se résument en dernière instance à une seule — limiter des risques par voie décisionniste.
La crise des partis politiques dans leur tentative d’organiser l’espace social est d’autant plus accentuée qu’ils se sentent totalement intégrés à l’État au point de l’incarner . Mais n’assiste-t-on pas à l’expression d’une interrogation plus profonde marquée par la déconnexion croissante entre la légitimité électorale et la légitimité due à la capacité de résoudre des problèmes ?

Repenser les clivages sociaux et politiques

Selon Beck, le souhaité et le familier créent une modernité nouvelle. Celle-ci englobe la réflexion ou l’historicité au sens de Touraine. Cette dernière est même au centre de la modernité puisqu’à partir des Lumières et de la science positiviste tout doit être en principe justifiable par la rationalité instrumentale qui est, l’on aura compris, très différente de la prudence raisonnable des écologistes. Mais l’inverse n’est pas vrai. La capacité d’agir sur elle-même qui caractérise la société moderne ne garantit pas une augmentation de la capacité de contrôle. Elle entraîne tout simplement la fin de la divinité (ici Beck et Giddens s’opposent à la « deep ecology » puisque la nature est depuis longtemps socialisée). Il ne s’agit pas de retrouver la forêt vierge, mais de gérer raisonnablement notre comportement à l’égard de la nature et il en résulte la primauté des effets secondaires (des maux manufacturés), tandis que l’ordre politique et économique formel reste inchangé. Le changement n’est décidé par personne au sens politique. Il n’y a pas de crise, pas de révolution, rien.
Du point de l’État, deux stratégies peuvent être envisagées : d’un côté, dissimuler la réalité et maintenir l’illusion de la capacité de gestion — par les médias, des contre-expertises, etc. Cette voie est vouée à l’échec puisque les vieux clivages politiques ne résument plus à eux seuls la réalité sociale et parce que chaque cas qui « sort » augmente la déception des citoyens. De l’autre côté, on peut envisager une réinvention du politique qui prend acte de la fin de la centralité du politique en acceptant la perte du contrôle illusoire sur la société.
Beck dégage trois clivages structurants qui marquent la société post-traditionnelle :
– le clivage intérieur/extérieur : la question de l’étranger ;
– le clivage politique/non politique : la légitimité du champ ;
– le clivage assurance/risque, décrit précédemment.
Le premier clivage fut résolu par le pont créé par le nationalisme entre la rationalisation croissante de l’État et le besoin identitaire. La société actuelle est caractérisée par des processus d’individualisations multiples et souvent contradictoires. Cela signifie une relativisation inévitable des frontières au niveau de la société et au niveau individuel. L’État-nation est inconcevable sans un minimum d’harmonisation à l’intérieur et sans un extérieur bien défini. Dans une situation de risques écologiques transfrontaliers et de marchés financiers globalisés, les deux facteurs sont manifestement ébranlés. Des stéréotypes ne fonctionnent plus puisque tout le monde a maintenant vu un Chinois à la télévision et le nombre des restaurants italiens ne cesse d’augmenter. Les exemples sont loin d’être sans importance puisqu’ils concernent directement notre conception du monde. L’inconnu n’est plus étranger, il est tout simplement inconnu et la communication potentiellement mondiale est une réalité. Il s’ensuit une fragilité croissante de l’identité collective. L’acceptation de la différence réelle mais apaisée ou le refus est à la base du clivage.
L’intégration sociale par l’ennemi commun est un mécanisme fondamental de création d’une identité collective et de légitimation politique des dirigeants ce qui débouche sur le couple militaire/démocratie qui n’a rien de naturel après la chute du communisme. Beck va ici très loin. Il n’y a plus de justification d’une armée nationale. Seule l’ONU peut prétendre à l’usage légitime de la violence. Une démocratie liée à l’armée est une démocratie imparfaite qui a des conséquences directes sur le mécanisme interne de la démocratie, notamment sur des relations hommes/femmes, ce qui conduit au deuxième clivage.
Potentiellement, tout peut devenir politique dans une société post-traditionnelle. De l’autre côté, la constellation politique de la société industrielle devient apolitique. Beck analyse la montée de la question féministe et la déconstruction de la question ouvrière au sens strict.
Nous connaissons une situation de globalisation irréversible, ce qui signifie une intensification des relations sociales planétaires, rapprochant à tel point des endroits éloignés que des événements locaux seront influencés par des faits survenant à des milliers de kilomètres et vice versa. La délocalisation de la perception est objectivement inévitable et le double mouvement de la domination par des gages symboliques abstraits — qui peut avoir une « image » concrète des marchés financiers ? — et de la dépendance des systèmes experts, eux-mêmes désenchantés, perturbent l’individu post-traditionnel qui se voit dans l’obligation de choisir.
Dans cette situation, nous cherchons le politique au mauvais endroit. Il a largement quitté l’arène officielle. Nous sommes entrés dans une phase de la sous-politique, concept qui n’a rien de péjoratif. Vue sous un autre angle, la sous-politique est au centre de la modernisation puisqu’elle est tout simplement le mécanisme subreptice, invisible qui caractérise la radicalisation. Au niveau global, aucune cohérence systémique n’est possible et l’ordre institutionnel reste inchangé. Mais en même temps, la sous-politique est la prise en charge de la société par elle-même sans que cette évolution soit forcément rationnelle. Beck dirait qu’elle serait probablement de toute façon plus rationnelle qu’une décision étatique — il s’agit d’un mécanisme par le bas.
Si le système politique, qui tient sa légitimité de la modernisation orthodoxe, ne saisit pas la transformation naturelle vers une autre modernité, ses mécanismes seront mis à l’écart des vrais débats. Des institutions — parlement, partis, gouvernement — deviennent insignifiantes et elles meurent dans le symbolique sacralisé des simulacres médiatiques.
La crispation actuelle est due à une fausse solution fondamentaliste. On peut, à la suite de Giddens, définir le fondamentalisme comme tentative de défendre des traditions (disparues) par des méthodes traditionnelles (inefficaces). Il est donc voué à l’échec. Le fondamentalisme se trouve dans tous les domaines de la vie sociale, notamment dans la vie quotidienne considérée comme apolitique. Les « Male Bread Winner » réagissent souvent d’une manière brutale pour rétablir l’ordre dans la famille qui n’existe plus. Il en résulte que, concernant des trois clivages, la « solution » contre-moderniste est une tentation très réelle. La contre-modernisation veut éliminer le doute de la vie sociale. Comme l’institutionnalisation du doute est à l’origine de la modernité, cette tentative est radicale, voire extrémiste.

Mobiliser la société civile : organiser la contingence

Il semble que nous soyons dans une impasse. Le politique classique a largement démissionné et le fondamentalisme — la défense de la tradition disparue par des moyens traditionnels — est extrêmement dangereux puisqu’il vise à éliminer le doute.
Beck et Giddens proposent une combinaison de Michael Oakeshott et de liberté radicale. Oakeshott a forgé l’idée de l’association civile qui se différencie de la fausse solution du communautarisme, mais qui tend à gérer l’interdépendance . L’association civile est un processus pendant et par lequel des individus libres apprennent et (se) comprennent ensemble. Elle n’est pas organique, téléologique ou fonctionnelle — danger du fondamentalisme — et elle est fondée sur l’autolimitation dans la médiation réussie. Plus intéressant nous paraît le rapprochement avec le pragmatisme de Richard Rorty. Celui-ci partage avec Beck au moins deux points essentiels. Comme lui, il refuse l’idée d’une tradition divine ou d’une métaphysique essentialiste, tout en détournant la question de la science qu’il conviendrait de poser en termes de solidarité. En mettant l’accent sur la contingence et la question linguistique, il propose un modèle de la société idéalement libérale assez proche de la sous-politique de Beck. De manière significative, Rorty retrouve dans son ouvrage le plus politique à la fois la question de l’État (dans sa forme du New Deal) et de la société civile réformatrice. Il prône alors une application beaucoup plus communautaire, voire protectionniste, que Beck. Cela s’explique par leur environnement culturel et leur expérience historique respectifs . L’approche de Beck suppose que l’État participe au processus sans le diriger, qu’il assure la liberté positive de tous les acteurs et que ceux-ci souhaitent participer à la discussion. Voilà un biais autogestionnaire qui n’a rien d’évident dans une société de Welfare généralisé .
Dans le domaine politique, Beck refuse les tentatives de réintroduction de la solidarité par des liens traditionnels — le travail, l’ethnie, la classe. Il rejette le communautarisme, parce qu’il s’agirait d’un fondamentalisme incompatible avec la liberté radicale. Or, celle-ci est devenue l’horizon indépassable. L’ordre légitime doit être fondé sur le consentement explicite de toutes les personnes concernées par un problème. Par conséquent, il s’oppose vigoureusement à Jonas et à son idée d’un groupe d’experts qui aurait le monopole de l’expertise et qui serait en droit de prendre des décisions « adéquates » sans avoir à en rendre compte devant le citoyen. S’il reprend « l’heuristique de la peur » de Jonas, il refuse ses (fausses) solutions clairement antidémocratiques. Pour échapper au fondamentalisme, il ne voit qu’une seule solution : défendre les valeurs de gauche par des moyens non traditionnels, c’est-à-dire la mobilisation de la société civile avec l’aide de l’État. La réinvention du politique passe par la mobilisation individuelle dans des réseaux sociaux construits en fonction des enjeux.
Rien n’oblige à identifier la politique à l’État et au système politique centralisé qui alloue des ressources d’une manière verticale et hiérarchisée. Si le système politique maintient l’illusion de sa centralité, sa légitimité diminuera inévitablement puisqu’il est incapable de contrôler la société et d’éviter tous les risques potentiels. Le fondamentalisme de l’État tutélaire est mal adapté à une société pluraliste et hétérogène. Beck ne prône toutefois pas le retrait systématique de l’État qui doit garantir que tout le monde ait des choix réels (libertés positives), ce qui signifie que le citoyen peut légitimement demander un logement digne et des ressources suffisantes. Si l’État joue un rôle purement organisateur dans des domaines où un éventail diversifié des personnes concernées (stakeholders) est représenté, il a le monopole de représentation active des groupes faibles — les chômeurs des générations futures .

Plus qu’un spectateur engagé : le savant et la politique

En Allemagne, Ulrich Beck peut être considéré comme un personnage public. Habermas étant tenu pour un philosophe, Beck est sûrement le sociologue le plus connu. Cela s’explique par le succès de l’ouvrage sur la Société du risque publié en 1986 qui a marqué toute une génération de chercheurs en sciences sociales, mais aussi un public plus large.
Avant l’élection législative en 1994, Beck a signé le manifeste souhaitant l’arrivée au pouvoir de la coalition rouge-vert, ce qui ne l’a pas empêché de participer par la suite à la « Commission du futur » mise en place par des gouvernements régionaux conservateurs. Celle-ci a publié deux ouvrages remarqués et reconnus par tous les partis politiques. Il travaille beaucoup avec Giddens, son aîné de six ans, qu’il soutient dans sa tentative d’éloigner Tony Blair des conceptions chrétiennes fondées sur la charité pour le tirer vers la société civile. Beck reste toutefois plus éloigné du débat strictement partisan que Giddens. Cela s’explique par le caractère beaucoup moins bipolaire du débat politique allemand.
Depuis quelques années, Beck dirige sa propre collection dans une maison d’édition reconnue et située à gauche (Édition Zeite Moderne, Suhrkamp). Il y dirige au moins un ouvrage collectif par an (sur la globalisation, le futur du travail, la société multiculturelle). S’il s’agit d’ouvrages sociologiques sérieux, ils visent avant tout à situer les débats intellectuels en vue d’une action politique concrète. Au-delà de cette activité considérable, il intervient régulièrement dans des journaux importants comme Die Zeit, Der Spiegel, Süddeutsche Zeitung.

Le retour de l’incertitude oblige l’individu à choisir. Il s’ensuit que le danger d’un fondamentalisme essayant d’éliminer le doute de la vie sociale est la question politique décisive. Le citoyen informé, libre mais capable de créer par lui-même de la solidarité dans des réseaux multiples avec l’aide d’un État transformé — mais autrement fort —, est la seule solution dans un monde définitivement désenchanté. Le sociologue informé ne peut rester à l’écart puisque son savoir l’oblige à proposer et à prévenir pour participer à la réinvention du politique.