Où vas-tu Japon ?

Où vas-tu Japon ?

Nicolas Tenzer

Le projet de ce numéro avait été décidé bien avant l’arrivée au pouvoir, en décembre 2012, de Shinzo Abe. Son élection, qui coïncidait avec le moment de notre séjour au Japon, n’a fait que rendre plus actuelle encore la nécessité de découvrir les ressorts de la société, de l’économie, de la politique et de la stratégie internationale japonaises. En décidant de construire quasiment toute cette livraison autour de ce pays, nous avions une certitude : le Japon n’était pas mort en termes économiques et d’innovation et il était appelé à rester central dans le jeu géopolitique en Asie. Avant décembre 2012, il est vrai qu’on n’en parlait quasiment plus dans la presse, sinon pour évoquer la catastrophe de Fukushima – les Japonais parlent, en anglais, du 3/11 au même titre que les Américains parlent du 9/11 – et les Japonais, proches en cela des Français, évoquaient eux-mêmes régulièrement leur propre déclin, symbolisé par leur déclassement par la Chine en 2010 du troisième rang des nations en termes de PIB.

Depuis le début de l’année 2013, un changement s’est à l’évidence produit. Non seulement la politique économique a radicalement changé, symbolisée par les Abenomics, dont les journaux nous entretiennent quotidiennement, et la politique internationale a pris un tour plus volontariste, sinon plus martial, mais l’état d’esprit de l’opinion s’est lui aussi radicalement modifié, un optimisme, peut-être excessif, succédant à un pessimisme qui l’était plus encore, y compris chez ceux qui ne partageaient pas les opinions politiques du Parti libéral démocrate au pouvoir. Certes, il demeure de nombreuses incertitudes quant à la réussite de la politique économique volontariste lancée par le Premier ministre et certains économistes continuent de pointer les faiblesses structurelles de l’économie japonaise – notamment son taux d’endettement exceptionnel parmi les nations développées et son déficit budgétaire considérable, sans parler de son vieillissement et de la faiblesse de plusieurs secteurs de l’économie. Beaucoup s’interrogent aussi sur une certaine forme de nationalisme japonais, certaines franges de l’opinion et de la classe politique ayant encore des difficultés à regarder en face les pages noires de l’histoire nippone et adoptant même une attitude « révisionniste ». Enfin, devant une certaine minimisation des conséquences de Fukushima, il faut rappeler que la question de la sécurité des installations nucléaires continue de se poser et l’actualité récente tend à montrer que les suites de cette catastrophe risquent d’être lourdes en termes de pertes humaines. Il reste que l’économie japonaise demeure remarquablement dynamique, toujours capable d’innovation, et que le taux de chômage – tombé en juillet en deçà de 5 % – y est remarquablement faible. Sur le plan international, la montée de la Chine a remis le Japon au centre du jeu géostratégique des puissances mondiales et notamment des États-Unis. La scène politique semble aussi avoir gagné, au moins provisoirement, en stabilité, même si elle n’est pas un modèle de transparence, si les clans y sont toujours puissants et si, de l’aveu même des Japonais, le personnel politique n’y est pas toujours de haut niveau.
Nous avons fait le choix, dans ce numéro – le premier que nous réalisons sur ce pays – de ne faire intervenir que des personnalités japonaises et non des chercheurs ou spécialistes en provenance d’autres pays. Il nous paraissait judicieux non seulement d’écouter des Japonais parler de leur pays, mais aussi de faire entendre des voix qu’on ignore trop souvent dans les autres nations. Ces personnalités appartiennent à des champs variés – économie, politique internationale et de sécurité, sciences politiques, journalistes, anciens responsables politiques – et à des générations diverses : les plus âgés ont, enfants, connu la guerre tandis que d’autres sont trentenaires.

Nous souhaitons aussi remercier chaleureusement tous ceux qui nous ont apporté leur aide dans la préparation de ce numéro. Mon ami, Christian Masset, ambassadeur de France au Japon, et ses collaborateurs m’ont communiqué certains contacts précieux et ouvert des portes lors de mon séjour à Tokyo – sans même mentionner la chaleur de leur accueil. Sébastien Lechevalier, président de la Fondation France-Japon de l’École des hautes études en sciences sociales, m’a aussi, avant mon départ, donné les coordonnées de plusieurs de mes interlocuteurs, judicieusement suggérés. Franck Michelin, jeune historien français en poste au Japon, qui avait déjà écrit un article remarqué dans une précédente livraison du Banquet, m’a aussi apporté un contact de grande valeur et je me suis nourri de sa grande connaissance du pays. Bien sûr, je souhaite remercier tous les contributeurs présents dans ce numéro. Beaucoup ont répondu immédiatement avec générosité à mes sollicitations directes par courrier électronique, m’ont offert leur temps en me recevant à Tokyo, pour l’un d’entre eux à Sapporo, et ont accepté de relire et de revoir le texte de l’entretien qu’ils m’avaient accordé en l’actualisant à la lumière des derniers développements.

Ce numéro se divise en quatre parties – politique, économie, relations internationales et enjeux sociaux. Même si ce découpage n’est pas toujours parfait, puisque plusieurs de nos interlocuteurs abordent ces quatre thématiques au cours de leur entretien, il rend compte des questions majeures que soulève l’avenir du Japon : scène politique sclérosée malgré la plus grande longévité dont devrait bénéficier l’actuel gouvernement Abe à la suite des élections sénatoriales de juillet qu’il a largement remportées, enjeux de la transformation de la société et du compromis social, rôle du Japon dans le nouvel équilibre régional des puissances et durabilité du redémarrage de l’économie.

Incertitudes politiques

La scène politique japonaise reste fortement instable et encore largement régie par des attitudes qui appartiennent, selon des critères normatifs, à une ère pré-moderne. Le jeune et brillant historien et politologue Tôru Yoshida nous montre ainsi que le Japon actuel souffre d’une forme de paralysie politique et que sa scène politique éprouve des difficultés à intégrer les jeunes générations. Il est aussi frappant de voir que la vague nationaliste touche d’abord la jeunesse et non une population âgée nostalgique. Le malaise social, qu’il ne faut pas sous-estimer, se manifeste ainsi par un nationalisme qui est en fait la marque d’une dépolitisation. Il est aussi frappant de voir combien est faible dans le débat politique le rôle des « intellectuels », catégorie presque absente au Japon, le terrain médiatique étant occupé par des « experts ».

C’est sur une crise d’identité qu’insiste Masaru Kohno, professeur de science politique internationalement reconnu. Outre la lassitude des électeurs japonais devant un système électoral obscur, il pointe le signe, souvent méconnu, que représente la percée de l’ORP (Osaka Restoration Party) aux élections de décembre 2012, qui témoigne d’un vote de protestation. Après les années de relative stagnation qui ont suivi la réussite économique de l’après-guerre, le Japon s’interroge de plus en plus sur son modèle économique et social. Cela se voit certes au succès que rencontre la thématique de la décentralisation, mais surtout au regain d’un nationalisme moins idéologique que témoin d’un sentiment de fragilité. La société japonaise continue d’osciller entre un certain individualisme « occidental » et un rejet de celui-ci au service d’une ambition sinon de grandeur du moins d’affirmation de soi et de fierté. Nous devons aussi nous interroger sur la faiblesse des corps intermédiaires au Japon, y compris syndicats, et sur la difficulté à mobiliser des réseaux sociaux pourtant en développement.

L’enjeu majeur que représente la confiance en soi, sur laquelle a parfaitement joué le Premier ministre Shinzo Abe, est au cœur du propos de Hisanori Isomura, ancien patron de la NHK et premier président de la Maison franco-japonaise. Après avoir signalé le décalage entre les élites, le pays réel et un monde politique qui apparaît replié sur lui-même, il explique que cette nouvelle confiance, outre une politique plus engagée sur la scène internationale, repose en large partie sur sa capacité à montrer son apport en termes de civilisation qui empêche de parler de la fin du modèle japonais.

Quel avenir pour l’économie japonaise ?

Si la politique lancée par Shinzo Abe apparaît essentiellement conjoncturelle, maniant les outils que sont le plan de relance, une politique monétaire expansionniste et le cours du yen, il lui faudra aussi, sauf à échouer, s’attaquer à des sujets plus structurels sur lesquels insiste Hiroshi Yoshikawa, professeur d’économie largement consulté par les milieux internationaux. Même si les marges de manœuvre apparaissent relativement limitées en raison du poids des traditions japonaises, il lui faudra s’atteler directement à la question démographique, sans doute en acceptant une plus grande ouverture à l’immigration, ce qui constituerait un certain bouleversement pour la société nippone. Force est d’ailleurs de constater que des mouvements extrémistes continuent à s’en prendre à certains groupes étrangers, notamment coréens. Le Japon devra également miser encore plus que par le passé, en raison d’une concurrence accrue, sur l’innovation et la créativité. Enfin, il lui faudra s’engager massivement dans une politique de réduction du déficit public, y compris en agissant sur les comptes sociaux (baisse notamment des dépenses de sécurité sociale au sens large et recul de l’âge de la retraite).

L’ancien vice-gouverneur de la Banque du Japon, Akinari Horii, est nettement plus optimiste sur les capacités de dynamisme du Japon. Il considère aussi qu’il n’y a pas automaticité du lien entre déclin démographique et déclin économique. La demande reste potentiellement élevée, en raison de l’insatisfaction de nombreux besoins. Par ailleurs, il considère que l’internationalisation croissante des sociétés japonaises est une réalité et constitue un facteur de prospérité économique. Quant à la concurrence du reste de l’Asie, elle est, selon lui, limitée par le caractère complémentaire des entreprises japonaises et des autres. Cette ouverture internationale, il la perçoit d’ailleurs de plus en plus du côté des grandes entreprises et des universités. Il minimise aussi la portée de Fukushima et considère que le nucléaire est un atout pour le Japon, dont il ne peut se passer. Le libéralisme et le libre-échange promus par le gouvernement Abe devraient donner une nouvelle chance au pays.

Tout en étant aussi optimiste, le propos de Naoyuki Haraoka, directeur général de l’un des think tanks majeurs du pays, la Japan Economic Foundation, est légèrement plus nuancé. S’il estime que le Japon reste très bien placé dans la division internationale du travail et devrait bénéficier des traités de libre-échange, il plaide pour plus d’ouverture, tant aux entreprises étrangères qu’aux étudiants d’autres pays, et reconnaît le besoin d’une immigration plus importante, quoique bien régulée. Il suggère d’ailleurs la mise en place d’un programme Erasmus entre les pays d’Asie. Il pense par ailleurs que le pays aurait tout intérêt à diversifier ses approvisionnements en énergie et à réorienter la composition de ses sources énergétiques. Pour lui aussi – le propos paraît sur ce plan consensuel -, c’est l’innovation qui permettra de sortir le pays de la stagnation de ces dernières années.

Le président de l’université Keio, Atsushi Seike, l’une des plus renommées du pays, par ailleurs expert mondialement reconnu sur les problèmes de vieillissement, estime qu’il faut profiter des marges de manœuvre ouvertes par le vieillissement et le déclin démographique. Il insiste en particulier sur la nécessité de passer d’une production de masse à une production beaucoup plus individualisée et réactive à des demandes en constante évolution, ce que permettent le réseau de PME dynamiques et le capital d’expérience accumulé par les séniors. Il plaide aussi en faveur d’une politique d’aide à la famille et à la garde des enfants. Sur les questions d’emploi, il considère toutefois que la sécurité de l’emploi reste prioritaire et fait l’objet d’un consensus général. Il reste qu’il convient de lutter contre le salariat précaire et l’exclusion durable du marché du travail des jeunes qui ne sont pas recrutés dès leurs années d’université.

Pour l’ancien ministre et parlementaire Yuji Tsushima, les défis à relever sont nombreux. Il faut prendre conscience des futurs bouleversements de la politique sociale japonaise, jusqu’ici considérée comme l’une des plus généreuses au monde. Il ne faut pas cacher non plus les difficultés affrontées par les industries électroniques, qui faisaient la fierté et l’assurance du Japon dans la compétition mondiale, et la désindustrialisation provoquée par la tendance des entreprises manufacturières à s’installer dans les pays émergents à bas salaires, où elles paient moins d’impôts. Le Japon dispose toutefois des ressources intellectuelles pour y répondre et l’ouverture internationale du pays grâce au libre-échange sera une bonne nouvelle. Il devra d’ailleurs aussi être possible de trouver un modus vivendi avec la Chine respectant l’intérêt mutuel des deux pays.

Le Japon, nouveau pilier de la sécurité collective en Asie ?

Afin de comprendre la géopolitique asiatique, il est essentiel d’adopter une perspective historique. La position du Japon apparaît ainsi singulière, comme l’explique Nobukatsu Kanehara, qui occupe aujourd’hui une position au cœur du pouvoir japonais, notamment en raison de la spécificité de la construction de l’État-nation japonais au XIXe siècle et du rôle de phare que, pendant l’ère Meiji, il a joué en Asie auprès des pays colonisés. Toutefois, il explique qu’il existe une voie différente de celle d’un nationalisme fourvoyé dans l’obsession de la puissance, voie qui doit selon lui emprunter à la double tradition des Lumières européennes et du bouddhisme. Il reste optimiste à moyen terme sur la démocratisation des pays asiatiques et refuse de dramatiser le développement de la puissance chinoise, qui peut aussi avoir des effets positifs sur la zone. Il estime aussi que l’Europe doit comprendre son rôle dans cette partie du monde, d’autant qu’elle continue d’être un modèle attractif. Sans doute, précise-t-il aussi, le désordre apparent des organisations de coopération en Asie peut-il étonner, mais leur rôle, quoique lent et progressif, a fait avancer les échanges économiques, donc la cause de la paix.
C’est à une nouvelle stratégie de sécurité qu’appelle Narushige Michishita, l’un des experts les mieux reconnus de ce domaine au Japon, même si celle-ci obéit à quelques « fondamentaux ». Selon lui, il faut bien sûr renforcer l’alliance américaine et établir des liens plus denses avec les pays de la région qui se sentent aussi potentiellement menacés par l’explosion des dépenses chinoises d’armement. Il considère que, parallèlement, il faut renforcer le système de défense japonais, qui devrait au moins pouvoir soutenir activement des forces alliées en cas d’agression contre ces dernières. Par ailleurs, il ne pense pas que la réunification des Corée soit vraiment à l’ordre du jour et il s’inquiète de la persistance de sentiments antijaponais et de l’interdépendance croissante entre Séoul et Pékin.
La politique d’aide au développement japonaise a, depuis plus de trente ans, été au cœur de sa stratégie internationale, le Japon apparaissant comme l’un des plus généreux donateurs au monde. Certes, cette stratégie comporte aussi un important volet économique et n’est pas dénuée d’intentions politiques. Ce sont les éléments essentiels de cette politique que rappelle Akihiko Tanaka, président de l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA). Il faut notamment rappeler que le Japon privilégie les relations bilatérales, dont la plus importante est celle qui a permis à la Chine depuis 1979 de recevoir environ 32,1 milliards d’euros en aide publique au développement. Il rappelle aussi que 130 000 étudiants chinois ont été reçus au Japon et que cela devrait contribuer à terme à une relation plus équilibrée entre les deux pays. A. Tanaka souligne que le Japon dispose également d’un programme de volontaires internationaux apprécié en Afrique, où il cherche à coordonner son action avec les nouveaux acteurs, tels la Chine ou même l’Indonésie, en lesquels il voudrait d’abord voir des partenaires. Il faudrait d’ailleurs ajouter que le Japon, comme nous l’avons constaté, dispose d’une capacité remarquable de mobiliser des ressources budgétaires dans des pays qu’il considère comme prioritaires et qu’il sait jouer de ce levier au profit des entreprises japonaises. Par ailleurs, très présent au sein du siège de la Banque asiatique de développement et dans ses délégations dans les pays, il joue un rôle remarquable d’influence dans l’orientation de ses financements. La décision d’amplifier encore son rôle en Afrique, où il est présent depuis longtemps et où il joue aussi un rôle d’influence par le biais de la conférence TICAD qu’il organise régulièrement, devrait aussi lui permettre de jouer un rôle de contrepoids dans les projets chinois, tâche que peu d’autres pays parviennent aujourd’hui à remplir.
L’économie et la politique étrangère sont d’ailleurs étroitement liées, comme y insiste Yukio Okamoto, l’une des personnalités les plus influentes du Japon. Son article constitue un plaidoyer pour l’ouverture de la société japonaise, dont trop de jeunes hésitent à partir à l’étranger, à la différence des jeunes Coréens et Chinois. Il considère aussi que les entreprises coréennes ont développé une stratégie gagnante qui risque de menacer certaines sociétés japonaises. La Corée comme la Chine ne disposent-elles pas désormais d’une main-d’œuvre de qualité ? Le dynamisme économique japonais, qu’il faut retrouver, constitue le préalable de son engagement accru dans le domaine international. Devant la montée des tensions créées par la Chine, Y. Okamoto voit en l’alliance américaine une nécessité absolue. Mais il plaide aussi pour un resserrement des liens, y compris militaires, avec l’Europe. L’arrivée au pouvoir des nouvelles générations, en Chine comme au Japon, permettra selon lui de solder les comptes du passé et de surmonter une certaine paralysie politique.
C’est bien une vision à moyen et long termes qu’il convient d’adopter pour comprendre les enjeux de sécurité et de politique internationale en Asie. L’article de Michito Tsuruoka, l’un des plus brillants chercheurs et praticiens de la nouvelle génération, nous y invite. Il convient sans doute de commencer par relativiser la menace chinoise. Selon lui, la Chine est seulement de retour sur la scène internationale, où elle cherche à retrouver un statut très ancien, et son immensité doit inciter à éviter les comparaisons alarmistes. Le Japon doit affirmer clairement sa vocation mondiale et pas seulement régionale, et ne pas hésiter à s’engager dans des alliances toujours plus étroites non seulement avec les pays de la zone, mais aussi avec les États-Unis et l’Australie. Il doit aussi renforcer l’accroissement de l’interdépendance avec la Chine qui est seule de nature à contrebalancer son agressivité. L’Europe doit, de son côté, comprendre que la situation asiatique exerce une influence sur sa propre sécurité et sa prospérité, ce qui implique une attitude plus ferme, au détriment d’une confortable neutralité. C’est pourquoi M. Tsuruoka voit dans les traités de libre-échange en cours de discussion avec les États-Unis et l’Europe l’occasion de l’affirmation d’une solidarité essentielle. Bien sûr, il faudra attendre de voir ce que sera l’attitude du nouveau pouvoir chinois pour apprécier les chances d’une relation plus pacifiée avec le Japon.
C’est une vision en partie différente que nous offre Megumi Nishikawa, l’un des principaux rédacteurs du Mainichi Shimbun. Pour lui, en effet, il ne faut pas sous-évaluer la persistance d’un antiaméricanisme de droite au Japon, même s’il est différent de celui de la gauche. Il estime aussi qu’il existe un pacifisme assez profond dans le corps social, autant lié à son obsession de la sécurité qu’au souvenir de la Seconde Guerre mondiale. Quant à l’Europe, elle devrait traiter moins légèrement la menace régionale chinoise et montrer moins de complaisance envers Pékin.
C’est aussi en faveur d’une stratégie globale que plaide Shunji Yanaï, ancien diplomate de haut rang. Il ne faut pas oublier notamment, afin de comprendre la spécificité du continent asiatique par rapport à l’Union européenne, que l’Europe ne comporte pas de géant comparable à la Chine. Pour des soucis d’équilibre, le Japon, puissance régionale, doit retourner sur la scène mondiale, ce qui suppose aussi une meilleure situation économique. À l’instar du Premier ministre, il considère que le Japon est en droit de se défendre et de défendre son ou ses alliés éventuels. De ce point de vue, l’article 9 de la Constitution devrait être réinterprété et ne nécessiterait pas une révision.

À la recherche d’un nouveau consensus social

La prospérité économique du Japon et son faible taux de chômage ne doivent pas faire oublier l’ampleur des bouleversements de la société japonaise, y compris culturels, mentaux et dans les modes de vie. Ils ne doivent pas cacher non plus l’existence de larges franges de précarité et les inquiétudes d’une partie de la jeunesse, tentée parfois par un repli nationaliste. Deux articles présentent ici l’évolution du marché du travail et du secteur social.
Ryo Kambayashi observe la grande continuité du système de travail et d’emploi. Il note que le droit du travail japonais, d’un côté, se montre très favorable aux syndicats d’entreprise, qui peuvent avoir une existence légale à partir de deux adhérents, de l’autre, reconnaît la valeur des accords particuliers : ainsi, toute loi peut être contournée si syndicats et patronat s’accordent pour diminuer provisoirement les salaires et réduire ou augmenter la semaine de travail. Cet arrangement peut très bien se faire sur le dos des non-titulaires, qui servent alors de variable d’ajustement. On ne sait pas assez que nombreux sont les jeunes travailleurs célibataires et précaires qui commencent leur vie professionnelle avec un salaire minimum plus bas qu’en France et s’inscrivent dans un système de pauvreté durable. Cela aura aussi d’importantes conséquences sur le système de sécurité sociale, qu’ils n’auront pas pu financer, dans vingt ou trente ans. C’est surtout le secteur des services qui attire ces nouveaux travailleurs pauvres. Il faudrait ainsi revoir le système japonais en privilégiant une meilleure représentativité des syndicats. Une incitation à augmenter les salaires, accompagnée d’un effort de formation, aurait aussi un effet salutaire sur l’économie en augmentant la productivité, très basse dans certains secteurs. Mais il sera difficile de sortir de ce système à deux vitesses, voire plus fragmenté encore, du marché du travail qui accompagne un chômage très bas d’une multiplication des statuts précaires.
Hiroko Ota, ancienne ministre de l’Économie, estime notamment qu’une politique familiale différente est sans doute nécessaire, comme un bouleversement des règles traditionnelles de l’emploi, qui opposent salariés à vie « à l’ancienne » et nouveaux précaires en grand nombre chez les jeunes. Elle se prononce aussi pour l’instauration d’un système de formation professionnelle qui ne soit plus intégré aux entreprises afin de rendre la main-d’œuvre plus flexible. Enfin, le Japon ne pourra pas éviter une diminution des retraites et de la protection médico-sociale et il devra trouver le moyen d’attirer une plus forte part de travailleurs immigrés.
Hirohito Ohno, rédacteur en chef de l’Asahi Shimbun, revient aussi sur la crise de la société japonaise, les difficultés persistantes de l’ouverture du Japon au reste du monde et la perception des étrangers dans une société pour laquelle la nation est aussi une réalité biologique. Il estime qu’il faudra accepter une évolution de la situation des femmes. Il s’inquiète aussi de la baisse des médias de qualité, dans un univers où les messages nuancés sont moins bien entendus, où le risque de la démagogie est permanent. Le Japon n’est, de ce point de vue, pas entièrement une exception.

N. T.