Réarmer la critique

Réarmer la critique

Ève Charrin

À propos du Nouvel esprit du capitalisme, de Luc Boltanski et Ève Chiapello, Gallimard, 1999, 843 pages

Le bruit autour de la parution récente de J6M.com de Jean-Marie Messier et de www.capitalisme.fr d’Alain Minc incite rétrospectivement à (re)découvrir les quelque huit cents pages du Nouvel esprit du capitalisme, de Luc Boltanski et Ève Chiapello, publié à l’automne 1999. Plus austère, plus subtile, moins médiatique, cette somme se caractérise aussi par une lucidité critique qui fait défaut aux deux essais mentionnés. Plus puissante et prospère que jamais, l’économie de marché globalisée suscite en effet depuis la fin des années quatre-vingt-dix une vague d’indignation, un désir d’opposition, voire de résistance. L’émergence d’une figure comme celle de José Bové témoigne à coup sûr d’une nouvelle « demande sociale de pensée critique », selon les termes de Luc Boltanski et Ève Chiapello. Las ! En mettant à part l’ouvrage monumental de ces deux sociologues de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il n’est pas sûr que cette demande soit satisfaite. Le procès de la mondialisation, tel qu’il a pu se tenir par exemple sur le plateau de Bouillon de culture autour de José Bové et de Viviane Forrester dans le rôle des accusateurs et de Philippe Manière dans le rôle de la partie civile, s’est caractérisé par des plaidoiries bruyantes et désordonnées, avant de déboucher sur un non-lieu. Le modèle capitaliste, tel qu’il domine actuellement, permet-il des gains de bien-être, ou est-il synonyme d’inégalités, de précarité et d’exclusion sociale ? Plus véhémentes que rigoureuses, les polémiques actuelles ne proposent guère de réponse, ni même de grille d’analyse cohérente. Aux imprécations des uns font régulièrement écho les apologies des autres (telle La mondialisation heureuse d’Alain Minc ), sans que s’esquisse jamais une discussion argumentée. Le débat n’a pas lieu parce que les deux discours antagonistes ne se rencontrent jamais, faute de terrain commun. Dommage.

Une heureuse exception

La critique marxiste étant hors-jeu depuis vingt ans, il semble que le capitalisme aujourd’hui ne se prête plus au débat public. Apparemment, seuls saisissent vraiment les mécanismes fondamentaux de l’économie de marché ceux qui les actionnent. De ce fait, deux discours coexistent sans s’affronter. Le premier est informé, mais dépourvu de surplomb critique : c’est celui des conjoncturistes de banques, des analystes financiers, des journalistes économiques, des consultants en management auprès des entreprises, voire des patrons de groupes de communication, en un mot des insiders. Le second discours, protestataire, se fonde sur l’indignation suscitée par la montée des inégalités au cours des vingt dernières années en France, et par ses corollaires, la précarisation et l’exclusion. Il se veut évidemment critique, sans toutefois appréhender l’objet même de sa critique, c’est-à-dire le mode de fonctionnement de l’économie de marché. C’est un discours d’outsiders , celui d’un professeur de lettres comme Viviane Forrester ou de l’écrivain Marie Darieussecq (Truisme peut se lire comme un roman anticapitaliste), ou même celui de Pierre Bourdieu, qui dénonce La misère du monde. Or, ces intellectuels, qui traditionnellement animent le débat public et assument la fonction critique, paraissent désarmés devant le capitalisme, peut-être précisément parce qu’ils se situent en dehors. Parce qu’ils ne maîtrisent pas l’économie comme savoir constitué et n’en ont pas l’expérience directe que vit chaque jour un salarié, un chef d’entreprise ou un demandeur d’emploi sur le marché du travail, ils n’entrent pas dans le détail, préfèrent la réprobation à l’analyse. Mais pour critiquer à bon escient, encore faut-il comprendre. Le paysage littéraire récent en apporte la preuve. Des romans comme Extension du domaine de la lutte, de Michel Houellebecq, ou 99 francs, de Frédéric Beigbeder, offrent une vision réellement critique du monde capitaliste, à travers la vie sans espoir d’un cadre et l’univers professionnel d’un jeune publicitaire. Il n’est pas indifférent que leurs auteurs viennent non pas du monde des lettres, mais respectivement de l’informatique et de la publicité, c’est-à-dire du marché. Ce sont des ex-insiders. « Pour détourner un avion il faut monter dedans », affirme Octave, narrateur de 99 francs.
Heureusement, Luc Boltanski et Ève Chiapello échappent à la triste alternative entre l’expertise technique et la dénonciation vertueuse. Leur ouvrage est né « d’un trouble suscité par la coexistence d’une dégradation de la situation économique et sociale d’un nombre croissant de personnes, et d’un capitalisme en pleine expansion profondément réaménagé ». Même en cette année 2000 marquée par le retour à une croissance économique soutenue et par un net reflux du chômage, il est difficile d’ignorer la montée de la précarité dans le monde du travail, et parallèlement les contraintes de profitabilité de plus en plus lourdes que font peser les actionnaires sur les entreprises . Plus curieux encore, « la critique sociale n’a jamais semblé aussi désarmée depuis un siècle que depuis les quinze dernières années ». Que s’est-il donc passé ? Désireux d’éclaircir ce mystère, les deux auteurs mènent une enquête méthodique sur la France depuis la fin des Trente Glorieuses, se livrant à un monumental travail de collecte et de synthèse de données statistiques, d’enquêtes, de travaux de recherche et d’ouvrages de management.

Métamorphoses

Il en ressort que capitalisme s’est métamorphosé depuis trois décennies, périmant à la fois les critiques qui lui étaient adressées et les mécanismes correctifs qui l’encadraient efficacement dans les années 1960-70. En effet, seule une modification profonde des règles du jeu explique le silence ou l’impuissance des intellectuels, partis politiques de gauche et syndicats, vecteurs traditionnels de la critique sociale, en face d’un partage de la valeur ajoutée moins favorable aux salariés et face à la détérioration des conditions de travail d’un grand nombre d’entre eux. Selon les termes de L. Boltanski et E. Chiapello, le capitalisme aurait opéré en trente ans « une série de déplacements », contournant ainsi une critique sociale par ailleurs affaiblie par le discrédit du système communiste et l’exercice du pouvoir par un gouvernement socialiste.
Car tout a changé en trente ans : non seulement les rouages de l’économie française et les mode de gestion des entreprises, mais aussi le système de valeurs qui les sous-tend, les justifie, et dans une certaine mesure les encadre. Il s’agit là de « l’esprit du capitalisme », au sens wébérien du terme, c’est-à-dire de la morale collective qui motive pour chacun l’engagement dans la vie des affaires. Sans ce supplément d’âme, point de salut pour l’économie de marché. En effet « le capitalisme est, à bien des égards, un système absurde », notent avec malice les auteurs dès l’introduction générale. Il ne peut donc s’épanouir qu’en s’enracinant dans une culture préexistante dans laquelle il puise sa légitimité et son éthique. Mais ce terreau de l’économie libérale n’est pas nécessairement le protestantisme puritain auquel pensait Max Weber.
En France, le capitalisme a d’abord prospéré au sein de la société bourgeoise du XIXe siècle, à laquelle il a emprunté sa morale domestique, son sens de la famille (son paternalisme), de l’effort, du devoir et de l’économie. « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne » : le célèbre mot de Guizot montre à quel point les valeurs « bourgeoises » de la Monarchie de Juillet ont constitué un terrain de prédilection pour l’accumulation du profit. Jusqu’aux années 1930, la petite entreprise individuelle ou familiale enracinée dans son milieu local constitue le paradigme de ce premier esprit du capitalisme. La crise, qui fragilise les entrepreneurs indépendants, sape du même coup cet esprit industrieux et patrimonial.
Mais visiblement, le capitalisme a plus d’un tour dans son sac. « Une deuxième caractérisation de l’esprit du capitalisme trouve son plein développement entre les années 1930 et les années 1960. L’accent y est moins mis sur l’entrepreneur individuel que sur l’organisation », c’est-à-dire la grande entreprise industrielle centralisée et bureaucratisée. Son directeur, personnage héroïque distinct du propriétaire-actionnaire de jadis, « cherche avant tout à faire croître sans limite la taille de la firme »,en développant une production de masse reposant sur des économies d’échelle, sur la standardisation des produits, sur l’organisation rationnelle du travail et sur le marketing. Idéalement, l’impartialité des procédures procure aux cadres comme aux ouvriers une libération par rapport à l’allégeance due à la personne du « patron » dans la période précédente. Dans cette configuration, le capitalisme offre une perspective enthousiasmante (le pouvoir planificateur), assortie d’une justification en termes de bien commun (progrès, justice sociale) et renforcée par de fortes garanties en termes de sécurité (emploi à vie, perspectives de carrière, retraite assurée, élévation permanente du niveau de vie, prise en charge confortable de la vie quotidienne de la cantine au centre de vacances).
À l’évidence, ce temps-là est révolu. De nouvelles façons de faire du profit sont apparues, c’est-à-dire de nouvelles façons de gérer les entreprises, de travailler et de concevoir la vie professionnelle.
De fait, les entreprises ont intégré dans leurs modes de gestion les reproches qui lui étaient adressés avec force, notamment en mai 1968, contre la hiérarchie étouffante des « petits chefs », le caractère mécanique et répétitif du travail à la chaîne, la déshumanisation de travailleurs privés de toute autonomie. Contrairement à la critique « sociale », cette critique d’inspiration libertaire ou « artiste » a été entièrement récupérée par le management moderne, qui met aujourd’hui l’accent sur l’autonomie, la créativité, la polyvalence, l’aplatissement de la pyramide hiérarchique pour plus de réactivité face au client. Les objectifs à atteindre ont succédé au commandement, la pression du client a remplacé celle du chef. Rendus responsables au sein de petites unités autonomes, de « cercles de qualité », les ouvriers et employés disposent aujourd’hui d’une marge de manœuvre plus étendue. En contrepartie de ce gain en liberté, ils subissent avec plus de force les impératifs du marché en termes de flux (« zéro stock ») de qualité (« zéro défaut ») et de délais (« juste à temps »). À eux de faire preuve d’initiative, vertu cardinale dans la nouvelle configuration. Le slogan « l’imagination au pouvoir » trouve son aboutissement dans cette exigence propre au capitalisme contemporain. Nouveau paradigme du succès, les start-up des nouvelles technologies de l’information et de la communication tranchent à tous égards avec les grandes entreprises industrielles planifiées qui se posaient en modèle indépassable pour la génération précédente. À la pyramide hiérarchique d’alors a succédé la logique du réseau. Même au sein des grands groupes, la sous-traitance, l’externalisation du plus grand nombre d’activités jugées non stratégiques, l’organisation en « centres de profits » , la production en flux tendus et en petites séries pour une réactivité maximale témoignent d’une mutation par rapport aux conglomérats intégrés des années soixante, dont la force tenait précisément au gigantisme.
Parallèlement, les mécanismes destinés à assurer un partage équitable de la valeur ajoutée sont peu à peu devenus inopérants. Acquis social majeur de l’après-guerre, les conventions collectives ont été contournées par l’embauche de personnels en contrats atypiques, à durée déterminée ou intérimaires, qui ne bénéficient pas des grilles salariales validées par les partenaires sociaux. De même, le recours systématique à l’externalisation et à la sous-traitance a soustrait au droit du travail une partie de la main-d’œuvre des grandes entreprises. Pour les salariés, la succession de missions, de projets et de statuts professionnels a remplacé l’emploi à vie de jadis, son avancement programmé et ses primes d’ancienneté. Ont-ils perdu au change ? Pour l’instant, oui, montrent Luc Boltanski et Ève Chiapello. Ils ont certes gagné en autonomie, mais considérablement perdu en sécurité. Plus excitante, plus ouverte, plus épanouissante pour certains, la vie professionnelle est aussi devenue pour tous plus stressante, plus instable, plus angoissante. « La sécurité fournie par les diplômes est amoindrie, les retraites sont menacées et les carrières ne sont plus assurées ». Peu engageant. Dans ces conditions, l’implication personnelle dans le processus d’accumulation suppose une autre forme de motivation, c’est-à-dire de nouvelles valeurs mobilisatrices, une idéologie adaptée à l’économie mondialisée et aux nouvelles technologies de la communication.

Un « nouvel esprit »

Pour caractériser ce nouvel esprit du capitalisme, actuellement en formation, les auteurs s’appuient sur un corpus de textes de management des années 1990 qu’ils comparent avec celui des années 1960. Originale, cette démarche paraît très convaincante — et même assez ludique pour qui a subi au cours de sa vie professionnelle des tentatives d’acculturation managériale. Rien de plus normatif, en effet, que ces ouvrages destinés à la fois à motiver les cadres et à optimiser l’organisation des entreprises. Dans les années 1990, sont érigées en idéal des entreprises « maigres » travaillant « en réseau » avec une multitude d’intervenants, une organisation du travail en équipes ou « par projets », orientées vers la satisfaction du client, le tout grâce aux « visions » entraînantes de leaders. Sous l’effet de l’ouverture de l’économie française et de l’émergence d’Internet, « le thème de la concurrence et celui du changement permanent et toujours plus rapide des technologies prennent une ampleur sans précédent par rapport aux années 1960 », d’où la nécessité de mettre en place une organisation légère, flexible et inventive, capable de surfer sur toutes les vagues et de s’adapter à toutes les transformations. Pour cela, le nouveau discours managérial n’hésite pas à subvertir le principe hiérarchique, jugé désormais rigide, inadapté, bureaucratique. Charismatique, le manager moderne impulse et coordonne les initiatives de collaborateurs créatifs : il n’a plus à donner d’ordres à des salariés disciplinés. L’aptitude à travailler en équipe, à nouer des liens à la fois chaleureux et fructueux avec des interlocuteurs multiples, à s’adapter à des situations inédites apparaissent bien comme les vertus cardinales du néomanagement. Ce troisième esprit du capitalisme promet à chacun l’épanouissement personnel, puisque toutes les évolutions professionnelles sont désormais possibles, et même requises. En revanche, il demeure lacunaire sous l’angle de la sécurité : il ne propose que la mobilité de projet en projet. Certes, la notion récente d’employabilité offre aux salariés qui sauront entretenir à la fois leurs compétences et leur réseau de contacts la perspective de rejoindre un nouveau projet une fois terminée leur mission. Mince assurance, toutefois. Contrairement au précédent, le nouvel idéal ne promet aux parties prenantes qu’un faible degré de stabilité. L’équilibre entre autonomie et stabilité doit donc être rétabli, mais sur de nouvelles bases qui ne pourront en aucun cas mimer le capitalisme d’hier.

De l’impératif de mobilité à l’exploitation

Pour cause, la mobilité constitue bien l’atout-clé dans le nouveau monde capitaliste. Capitaux, idées, biens, services et hommes y circulent librement . Être mobile confère même un inestimable avantage comparatif. Luc Boltanski et Ève Chiapello construisent autour de cette intuition une démonstration limpide. Pour réarmer la critique, les auteurs reconstruisent le concept d’exploitation autour des différences de mobilité.
Faute d’une grille d’interprétation adaptée au nouveau monde, la critique sociale a en effet cédé la place à des formes d’activisme à mi-chemin de l’humanitaire et du protestataire (des Restaurants du Cœur à Droit au Logement) qui entendent lutter contre l’exclusion. Or, la notion d’exclusion relève davantage de la déploration que de la critique : elle n’est pas opératoire et contribue à brouiller les pistes. « Non seulement l’exclusion, à la différence de l’exploitation, ne profite à personne, de sorte que personne ne peut en être jugé responsable sinon par négligence ou par erreur, mais elle demeure toujours en résonance avec les propriétés négatives attachées à ceux qui en sont victimes ». L’exclusion désigne bien une réalité sociale des années récentes, mais ne permet pas d’aller plus loin, de désigner l’adversaire. Pour cause, « l’exclusion se présente comme un destin, non comme le résultat d’une asymétrie sociale dont certains hommes tireraient profit au détriment d’autres hommes. L’exclusion ignore l’exploitation ».
Or, Luc Boltanski et Ève Chiapello parviennent à renouer le lien causal brisé « entre le bonheur des riches et le malheur des pauvres ». En réalité, l’exclusion est bien la forme spécifique qu’a prise l’exploitation dans le monde en réseau, où la réalisation du profit passe par la mise en réseau des activité et le développement des contacts. Dans ce monde régi par l’impératif de mobilité maximale, les plus forts sont les plus liants, les plus connectés, les plus mobiles ; les plus faibles au contraire sont dépourvus de ces attributs. « Pour prétendre que les petits ont contribué au processus de valorisation, il faut pouvoir montrer qu’ils sont utiles à la confection de liens profitables. Si ce n’est pas le cas, ils sont pauvres en liens — c’est dommage pour eux — mais ils n’apportent rien ». En bonne logique, pour caractériser l’exploitation, il faut montrer que les « petits » contribuent bien à l’enrichissement des « grands », et en même temps que cette contribution n’est pas reconnue à sa juste valeur.
Le pas décisif est franchi avec la réponse suivante : « la contribution spécifique des petits à l’enrichissement dans un monde connexionniste et la source de leur exploitation par les grands réside justement dans ce qui constitue leur faiblesse dans ce cadre, c’est-à-dire dans leur immobilité ». Dans ce monde, les « grands » ne tiennent pas en place. Les « petits », eux, restent en place (dans l’espace géographique, et aussi celui des idées, des contacts, etc.), et de ce fait ils sont relégués aux marges du réseau, où ils risquent l’exclusion. Il y a exploitation précisément parce que « l’immobilité des uns est nécessaire à la mobilité des autres ». De quelle manière ? « En demeurant sur place, les petits y assurent la présence des grands, qui ne peuvent être partout en même temps, et entretiennent pour eux les liens qu’ils ont tissés ». C’est bien la permanence des « petits » qui permet au « grand » de se déplacer. C’est la présence physique d’un employé à toute heure du jour et de la nuit dans un centre d’appel qui me permet, à moi consommateur changeant et mobile, d’obtenir en tout temps et tout lieu l’information ou le service désiré. J’enrichis ainsi une entreprise (dans la banque, les télécommunications, l’informatique…) devenue flexible et réactive, ainsi que son actionnariat exigeant et volatile. CQFD. Il y a pire : « L’inégalité apparaît plus forte encore si on l’envisage dans la durée, en tant que processus cumulatif ». En effet, les « petits » demeurés sur place ne développent pas leur capacité à être mobiles et à établir des liens nouveaux, en d’autres termes leur « employabilité ».
Cette clé ouvre beaucoup de portes. Le pouvoir des marchés financiers, cible habituelle de l’indignation anti-mondialisation, s’inscrit bien dans la logique mobiles/immobiles. Mobiles par excellence, les marchés de capitaux se situent en effet en amont d’une « chaîne d’exploitation en cascade » dans la mesure où ils amènent les entreprises cotées en Bourse ou les États émetteurs de titres de dette publique à devenir, à leur tour, aussi mobiles et flexibles que possible pour conserver de la marge de manœuvre, ce qui déclenche en contrepartie d’autres phénomènes d’exploitation, « chacun étant à l’exception de ceux qui sont situés aux deux bouts de la chaîne à la fois exploiteur et exploité ». Ainsi, le sous-traitant local d’une entreprise multinationale s’efforce de s’adapter aux aléas des commandes de son puissant client en devenant plus réactif, notamment en se dotant d’un volant de personnel flexible, embauché sous contrat précaire, travaillant en flux tendus et en juste à temps, en réduisant les stocks au minimum. C’est précisément pour se délester de ses activités jugées non stratégiques, désormais encombrantes, que le grand groupe les a externalisées à des sous-traitants, et éventuellement délocalisées dans des pays aux coûts de main-d’œuvre réduits. Il peut ainsi se recentrer sur son métier de base afin de devenir l’un des acteurs majeurs sur son créneau à l’échelon international, incontournable de ce fait même pour les investisseurs financiers. Capable de se (re)déployer d’une zone à l’autre, de s’adapter aux évolutions des technologies et à celles de la demande, d’affirmer son leadership mondial, l’entreprise ainsi allégée peut espérer non pas égaler mais compenser en partie l’avantage décisif que confère aux marchés de capitaux leur absolue mobilité. Nous voici à nouveau en amont de la chaîne, où investisseurs et consommateurs dictent leur loi.
Gare aux amalgames, toutefois.« La mobilité de l’exploiteur a pour contrepartie la flexibilité de l’exploité », écrivent Luc Boltanski et Ève Chiapello. L’une est choisie, l’autre subie. Le cadre polyglotte, titulaire d’un diplôme reconnu à l’échelon mondial et bénéficiant d’une expérience aisément transposable d’une entreprise à l’autre (dans la finance et l’informatique, notamment, qui mettent en jeu des langages spécifiques, formalisés, internationaux), tire bénéfice de sa mobilité. Il peut prétendre à une rémunération attractive, et aussi, justement parce que sa mobilité lui confère une réelle force de négociation, à des conditions de travail stables (contrat à durée indéterminé, perspectives de carrière…). Inversement, l’employé qui ne dispose que d’un réseau limité et d’une expérience locale, peu transposable dans un autre secteur, jugé de surcroît « rigide » (inadaptable, immobile, pour des raisons d’âge notamment), se verra imposer des conditions de travail précaires : il constitue en bout de chaîne l’ultime variable d’ajustement. La stabilité est paradoxalement le privilège des plus mobiles. Les rapports de force brouillés par la métamorphose récente du capitalisme sont rendus à nouveau déchiffrables. Dès lors, il devient pensable de les infléchir vers davantage d’équité.

Une critique opératoire

Dans la perspective ouverte par Le nouvel esprit du capitalisme, la critique est en même temps subversive et constructive. Elle est consubstantielle au capitalisme, qui ne cesse d’en incorporer certaines composantes. Ainsi, les modes de gestion actuels ont bel et bien intégré la critique « artiste » anti-hiérarchique formulée en mai 1968 et tout au long des années 1970 : la créativité est effectivement devenue un nouvel atout pour faire du profit. Antérieurement, avec son gigantisme planificateur, le deuxième esprit du capitalisme avait intégré une part de la critique anti-bourgeoise émanant dans les années trente des extrêmes fascistes et communistes. La critique suggère ou impose les mécanismes correctifs susceptibles de rendre le capitalisme plus équitable. Or, dans le monde en réseau, ceux-ci restent encore largement à inventer. Pour l’instant, le concept d’employabilité fait reposer sur les salariés l’essentiel de la responsabilité de l’entretien du « capital humain ». Lourde charge, qui avantage de surcroît les mieux formés, les mieux informés — ceux qui maîtrisent déjà les aptitudes et les réseaux. Pour autant, L. Boltanski et E. Chiapello prennent au sérieux les valeurs qui sous-tendent le nouveau capitalisme. Il ne s’agit pas pour eux d’une « idéologie », au sens marxiste du terme, c’est-à-dire d’un discours édifiant destiné à dissimuler la réalité des rapports de force. Loin de négliger l’exigence de mobilité, ils suggèrent au contraire de l’officialiser par un système d’obligations et de droits incombant aux salariés et aux entreprises. Formalisé, juridiquement encadré, l’impératif d’adaptabilité serait rendu à nouveau compatible avec l’équité, tout en consacrant la mutation du capitalisme. Pour étayer cette conception dynamique de la critique, les auteurs évoquent comme exemple le « contrat d’activité » proposé en 1995 par Jean Boissonnat. Ce contrat envisageait de mettre à la charge des entreprises le financement de périodes longues faisant alterner pour chacun l’emploi salarié, l’emploi indépendant, l’activité bénévole, la formation, le loisir… Il s’agit en effet aujourd’hui d’inventer des dispositifs destinés à éviter l’exclusion consécutive à la fin du contrat de travail, et de mettre en place des mécanismes susceptibles de relier le temps désormais court des projets professionnels à celui, nécessairement long, des projets de vie. Ainsi, l’impératif de mobilité pourrait se concilier avec le désir de stabilité de chacun.
Déjà, des mesures ont été prises, qui visent à rééquilibrer les rapports de forces dans le monde en réseau. L’adoption de l’euro en janvier 1999 visait bien à réduire les mouvements de change entre les États membres de l’union monétaire, à les soustraire (en partie au moins) au pouvoir des marchés financiers, à restaurer leur marge de manœuvre en matière de politique budgétaire — en somme, à contrebalancer un déséquilibre né du différentiel de mobilité entre les États et les opérateurs de marché. La taxe Tobin est également citée, pour les mêmes raisons. Dans un autre registre, les systèmes de certification ISO, qui garantissent le respect de normes de qualité et de normes environnementales (et peut-être un jour de normes sociales) permettent aux entreprises de valoriser auprès de leurs clients leur prise en charge de coûts spécifiques liés à des responsabilités assumées. Là encore, ce mécanisme correspond au nouvel esprit du capitalisme, puisqu’il s’appuie à la fois sur l’indépendance des organismes certificateurs, sur le pouvoir d’arbitrage reconnu au client — et en fin de compte, sur la mobilité du consommateur.
D’où l’ambiguïté de l’ouvrage. La critique ainsi définie vise certes à introduire plus de justice dans les rapports de force, mais par là même elle consolide le capitalisme, puisque les mécanismes correctifs devront nécessairement s’inspirer de son « esprit » pour être efficaces. Encadrer, c’est de manière indissociable limiter et légitimer.
Les auteurs récusent donc à la fois « l’utopie d’un retour à un passé idéalisé, avec ses nationalisations, son économie peu internationalisée, son projet de solidarité sociale, sa planification d’État, ses syndicats parlant haut et fort » et « l’accompagnement enthousiaste des transformations technologiques, économiques et sociales » censées réaliser une société plus libérale et multiplier les possibilités d’épanouissement personnel. De propos délibéré, Luc Boltanski et Ève Chiapello entendent refonder la critique en offrant une description pertinente, donc opératoire, du capitalisme contemporain. De bonnes clés de lectures doivent « renforcer la résistance au fatalisme », en ouvrant des portes sur l’action, ou du moins sur l’horizon d’une action possible. Au lecteur de s’en servir…