Valérie Igounet, historienne des « assassins de la mémoire »

Valérie Igounet, historienne des « assassins de la mémoire »

Robert Redeker

À propos de Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Le Seuil, 692 pages

Le négationnisme — trucage de l’histoire opéré par de faux historiens, des amateurs autoproclamés chercheurs en histoire — est devenu lui-même depuis peu, non sans ambiguïtés, un objet de recherche en histoire. Florent Brayard et Nadine Fresco avaient ouvert la voie. Ces ouvrages cependant, à la différence de celui dont il sera question dans cette chronique, se cantonnaient à un aspect partiel de ce mouvement.
Beaucoup plus ample dans son propos, le livre de Valérie Igounet Histoire du négationnisme en France est promis à devenir l’ouvrage de référence concernant un phénomène dont on préférerait n’avoir point à parler : le négationnisme. Ce courant de falsificateurs de l’histoire, animé par des « assassins de la mémoire » (pour reprendre l’appellation qui leur a été attribuée par Pierre Vidal-Naquet), qui a beaucoup (trop) fait parler de lui dans l’Hexagone depuis une vingtaine d’années, a une histoire, que ce livre, pour la première fois, établit avec précision. Si le négationnisme a pu prospérer dans ce pays plus que dans d’autres, c’est parce que s’y est réalisée une alchimie aussi particulière qu’inattendue, une alchimie cependant qui ne pouvait produire que des idées nauséabondes et non de l’or : la fusion, dans le creuset de la négation d’Auschwitz, d’une certaine ultra-gauche (réduite à quelques dizaines de personnes) et de l’extrême droite, « obscène alliance des contraires » .
Qu’est-ce que le négationnisme ? Voyons dans cette falsification de l’histoire une mutation radicale du révisionnisme, qui en figure la propédeutique. Le révisionnisme se contente de réécrire l’histoire, afin de réhabiliter le régime de Vichy et les idéologies qui le soutenaient, d’atténuer la portée du crime (par exemple en affirmant qu’il est un « détail »), tandis que le négationnisme nie que le régime nazi ait eu des intentions criminelles à l’égard des Juifs d’Europe tout de même qu’il nie que des chambres à gaz aient été utilisées pour mettre en œuvre ce projet criminel. De fait le négationnisme recouvre un double affirmationnisme : affirmer que la Shoah n’a pas eu lieu (que les Juifs ne sont pas morts, énoncé qui continue le crime d’effacement des Juifs perpétré par le nazisme en effaçant même leur mort ) et affirmer que la Shoah constitue un immense mensonge propagé afin de servir les intérêts de l’État d’Israël (ou du judaïsme mondial). La motivation psychologique principale du négationnisme est à chercher dans l’antisémitisme (souvent déguisé sous les oripeaux de l’antisionisme, du propalestianisme ou du tiersmondisme). Sa motivation politique apparaît double : dans le cas du négationnisme d’extrême droite, se manifeste la volonté de blanchir de ses crimes le nazisme afin de rendre celui-ci répétable, tandis que dans le cas du négationnisme d’ultra-gauche il s’agit plutôt d’annuler la spécificité monstrueuse du nazisme en suggérant que n’existe pas de différence de nature entre la démocratie parlementaire bourgeoise et les différentes formes du fascisme (confusionnisme qui suppose une réduction en deux étapes : réduction du nazisme au fascisme, puis réduction du fascisme au capitalisme, dont il devient, au même titre que la démocratie parlementaire, une incarnation historique !).
Valérie Igounet découpe l’histoire du négationnisme en quatre âges successifs : elle repère un premier âge, celui des fondateurs qui prêchaient dans un quasi désert, Bardèche et Rassinier. Le second âge (1967-1978) est celui de l’attente d’un nouveau chef de file, période de gestation. Le troisième âge (1978-1986) est celui dans lequel, au nom de la lutte anti-capitaliste se noue une alliance entre l’ultra-gauche (quelques groupuscules à gauche de l’extrême gauche) et la figure tutélaire que le négationnisme s’est trouvée, Robert Faurisson ; à cette époque, cette idéologie réussit à semer un certain trouble dans les esprits, d’autant plus qu’elle correspond à la montée en puissance d’un parti politique national-populiste aux aspects fascisants qui s’agrège les idées négationnistes, le Front National. Le quatrième âge du négationnisme est celui de la multiplication bigarrée des affaires et des scandales, âge où les faussaires défraient la chronique : affaire Roques, affaire Faurisson, affaire des universitaires lyonnais, affaire Garaudy, affaire de l’abbé Pierre, affaire Autant-Lara et calembours malsains de Jean-Marie Le Pen, entre autres.
Cette histoire de faussaires a donc débuté au jour où les canons de la guerre se sont tus. À ce moment-là, « l’écrivain fasciste » (ainsi qu’il se définit lui-même) Maurice Bardèche décide de reprendre le flambeau de son ami Robert Brasillach, fusillé à la libération. Bardèche, qui se prend pour un nouveau Norton Cru, se range illico du côté des vaincus (les nazis) accusant les vainqueurs de truquer l’histoire au profit des Juifs. Le mouvement est lancé, mais sans doute serait-il demeuré lettre morte si Bardèche n’avait pas croisé Paul Rassinier, ancien déporté, ancien député socialiste, pacifiste et anarchiste, auteur du Mensonge d’Ulysse, qui allait dynamiser le négationnisme. La pensée de Rassinier s’est radicalisée peu à peu, entre 1947 et sa mort (1967), passant du doute sur les chambres à gaz à leur négation pure et simple ; il faut dire que ce personnage médiocre s’est spécialisé dans un balancement entre les deux extrêmes, écrivant à la fois dans le journal fasciste Rivarol et (il eut longtemps sa carte à la Fédération Anarchiste) dans les journaux anarchistes (Le Monde Libertaire entre autres). Ce précurseur du rapprochement entre les deux camps du refus continue la lignée de l’antisémitisme de gauche, présent chez depuis Fourier et Proudhon ; des guesdistes, des blanquistes et d’anciens communards furent, au nom de l’anticapitalisme, antidreyfusards, aux côtés de Barrès, de l’armée, de l’Église et de toute l’intelligentsia protofasciste.
La Guerre des six jours (1967) marque un tournant en offrant au négationnisme un terrain favorable : elle accélère la haine anti-juive en permettant un renversement symbolique de première importance, la substitution du Palestinien au Juif dans le rôle de la victime. Figure charismatique de la reconstruction du fascisme en France, extrémiste néo-nazi pur et dur, participant à la fondation du Front National, théoricien et activiste, François Duprat (qui mourut dans l’explosion de sa voiture entre les deux tours des législatives de 1978) prend le parti de la cause palestinienne, entraînant derrière lui toute la radicalité extrémiste de droite (ce triste sire crée le Rassemblement pour la Libération de la Palestine). À cette époque, Robert Faurisson a commencé à faire parler de lui en publiant dans des revues néo-fascistes, par exemple dans Bizarre, des commentaires trivialisants (dans un esprit de soudards en chambrée ou de troisième mi-temps de rugby), marqués par la saleté d’esprit, le désir de « faire le malin » en montrant que derrière tout ce que les autres admirent il n’y a qu’une machinerie sordide mystificatrice, et la haine de tout ce qui est élevé, sur Rimbaud, Lautréamont et Apollinaire. Pendant ce temps quelques groupuscules d’ultra-gauche (comme La Vieille Taupe de Pierre Guillaume) voient dans les chambres à gaz un mythe contre-révolutionnaire ; ces esprits aussi confus qu’exaltés mélangent allègrement anticapitalisme, antisionisme, antisoviétisme, mythe du complot juif mondial, négationnisme et antisémitisme.
Dès lors, l’heure est venue pour la trouble gloire de Robert Faurisson, cet « Eichmann de papier » . Ce professeur lyonnais domicilié à Vichy joue sur une apparence de scientificité et d’objectivité (appliquant à la Seconde Guerre mondiales ses contestables méthodes littéraires de « démystification »), et même d’apolitisme, pour propager une série de mensonges qu’il tente — histrion déguisé en intellectuel — de populariser par le truchement du scandale. Il obtient (de façon certes peu claire) une préface de Noam Chomsky, de nombreux soutiens à l’ultra-gauche dont celui du chercheur Serge Thion et de Jean-Gabriel Cohn-Bendit (lequel se rétracta en 1981), ainsi que le patronage de l’extrême droite. Il parvient à s’imposer dans les médias. Au lendemain du meurtrier attentat antisémite de la rue Copernic (en octobre 1980), au cours de la manifestation de protestation, l’ultra-gauche (La Guerre Sociale, Le Lutteur de Classe) distribue à 80 000 exemplaire un tract négationniste (au nom de l’antiracisme et de l’antisionisme !). Mais la riposte, parallèlement, s’organise à tel point que l’importante loi Gayssot (1990) institue le négationnisme en délit. La période suivante (que Valérie Igounet fait débuter en 1986) voit la dissémination du négationnisme qui apparaît à travers la multiplication de scandales publics : de multiples affaires montrent que l’université est touchée, que le négationnisme se structure en réseau, que le Front National sert de relais, que les médias peuvent servir de caisse de résonance (affaire de l’Abbé Pierre, affaire Garaudy, procès Papon), que le doute a été semé (ainsi, pendant le procès Barbie, l’un des fondateurs de la Fédération Anarchiste, Maurice Joyeux, salue La Vieille Taupe et exhorte à la lecture de Rassinier).
Le livre de Valérie Igounet se clôt sur un chapitre titré : « Vers un nouveau négationnisme ? ». Aujourd’hui, s’il paraît en France en perte de vitesse, ou en attente d’une nouvelle affaire qui pourrait le relancer, en quête d’une guest star aussi inattendue qu’inédite, le négationnisme est à la recherche d’une nouvelle voie. Il essaie, par le biais d’Internet, de Radio Islam, de s’internationaliser. L’affaire Garaudy lui a permis de s’installer solidement sur la scène arabe. Certains partis régionalistes (substitut émergent à la contestation gauchiste) le reprendront probablement demain, sous une forme ou sous une autre. Le poison s’est, en effet, installé : toute cette histoire a permis de désenclaver l’antisémitisme, d’en disperser le grain là où il ne demander qu’à pousser, d’autant plus que l’air du temps (les Guignols de l’info, X-Files , la science-fiction, « on nous cache tout, on nous dit rien ») s’est converti au scepticisme par rapport à tout ce qui est pris pour « vérité officielle » (comme si le fait d’être officielle empêchait une vérité d’être vraie !). Protéiformes, antisémitisme et négationnisme, sont comme les trains dans le film de Claude Lanzmann Shoah : le temps a beau passer, ils continuent leur chemin, ne cessent de rouler.