Les « nationaux-républicains de gauche » et la construction européenne

Les « nationaux-républicains de gauche » et la construction européenne

Justine Lacroix

La perception de l’Union européenne au sein d’un État membre n’est pas seulement fonction de l’héritage politique de ce dernier. Cette perception peut également, par une sorte de jeu circulaire, contribuer à conférer une force nouvelle à des mouvements de pensée qu’on avait pourtant cru en voie d’extinction. Les débats nés en France lors de la ratification, par voie référendaire, du traité sur l’Union européenne ont ainsi, depuis 1992, favorisé l’émergence d’un courant d’idées qui puise ses sources d’inspiration loin dans la pensée politique du pays : celui du « nationalisme-républicain de gauche » . Un mouvement resté relativement marginal sur l’échiquier politique , mais qui a pris une ampleur inattendue dans le champ intellectuel, où il est illustré, notamment, par les figures de Paul Thibaud, Max Gallo, Emmanuel Todd, Pierre-André Taguieff et Régis Debray.
Le vocable de « nationaux-républicains de gauche » permet de circonscrire leur réflexion dans une triple opposition. Opposition à la « deuxième gauche » démocrate et européiste, qui fut la grande gagnante du tournant de politique économique de 1983, tout d’abord. Opposition au « nationalisme fermé » et agressif des partis de la droite extrême qui contredisent les valeurs de la République, ensuite. Opposition à la droite républicaine, enfin, car quelles que soient les sympathies des nationaux-républicains de gauche pour la conception gaullienne de l’Europe, l’enjeu européen n’a pas, à ce stade, entraîné une restructuration de la vie politique française .
Au-delà de ces trois refus, les « nationaux-républicains de gauche » se signalent positivement par leur attachement à un patrimoine de concepts, doctrines, pratiques et mythes légués pour l’essentiel par la Révolution française et par les débuts de la IIIe République. Patrimoine infléchi sur bien des points, mais qui explique que le « déficit démocratique » de l’Union Européenne revêt, à leurs yeux, une double dimension. Non seulement la « chose européenne » ne peut, par sa nature même, être démocratique, mais la construction européenne a, en outre, pour effet de saper les fondements de l’identité républicaine française.

Quel retour de la nation ?

L’enjeu européen semble avoir été, ces dernières années, le catalyseur d’un réinvestissement, par une fraction grandissante de la gauche française, du concept de « nation » qu’elle avait, depuis la fin du XIXe siècle et les excès du boulangisme, abandonné à la droite , en lui substituant celui, jugé moins agressif, de « patrie ». Le retour en force de la « nation » dans les discours et les écrits de personnalités dites « de gauche » témoigne du moins de leur volonté d’en revenir aux sources du « premier » nationalisme français qui, à la fin du XVIIIe siècle, s’était confondu avec l’idée démocratique. Par là, ils entendent rappeler qu’avant le mot de « République » ou même de « peuple », c’est celui de « nation » qui a inauguré la France moderne, en tant que bénéficiaire du vaste transfert juridique et émotionnel qui fit passer les attributs de la souveraineté et la légitimité de la personne du roi à la collectivité des hommes concernés . Distincte à la fois de l’ethnie et de l’État, cette nation « moderne » se caractérise par le fait qu’elle « intègre les populations en une communauté de citoyens dont l’existence légitime l’action intérieure et extérieure de l’État » .
Des trois critères relevés par Raymond Aron pour définir la nation en tant qu’idéal-type — la participation de tous les gouvernés à l’État sous la double forme de la conscription et du suffrage universel, la coïncidence entre ce vouloir politique et une communauté de culture ; la totale indépendance de l’État vis-à-vis de l’extérieur —, c’est donc le premier qui semble retenu comme spécifique du concept moderne de nation. À première vue, l’approche du fait national par les nationaux-républicains pourrait s’inscrire dans la filiation directe de la conception révolutionnaire de la nation qui, prenant à contre-pied l’étymologie, déracinait les individus et les situait par leur humanité plutôt que par leur naissance.
Cependant, leur conception de la nation s’avère moins artificialiste qu’elle n’y paraît de prime abord dans la mesure où ils intègrent à leur réflexion la lente construction de l’identité nationale par la monarchie et la république, ainsi que les critiques des contre-révolutionnaires et des romantiques contre la radicalité absolue du concept issu de 1789. La cause des Lumières ne peut, selon eux, être exactement superposée à celle de la République. Car cette dernière est « une fille de l’ombre […] de la part nocturne des Lumières, de leur non-dit, de leur non-vu : la croisade, l’enthousiasme, le sacré, la guerre et la passion. La République historique, qui frôle par bien des côtés le Sturm und Drang, s’est faufilée dans les trous noirs de l’Aufklärung » . D’où leur refus de s’inscrire dans l’opposition caricaturale entre la « nation civique » et la « nation ethnique » : nulle ethnie ne peut accéder au statut de « nation » sans aspiration vers l’universel ; nul universel ne peut se concrétiser s’il ne s’ancre dans une histoire et dans une culture singulières. Toutes les nations comprennent à la fois un projet politique, une organisation politique et une adhésion de type communautaire. On voit que les nationaux-républicains s’inspirent ici directement des analyses de Dominique Schnapper pour qui on sait qu’il n’existe qu’un seul concept de nation, dont le modèle « civique » doit être compris comme un idéal régulateur, jamais parfaitement réalisé en pratique.

Unicité de l’appartenance versus patriotisme institutionnel

C’est dire si l’hypothèse, avancée par Jürgen Habermas , d’une dissociation entre l’appartenance historique et culturelle, d’une part, et la participation à une entité politique à visée universelle, d’autre part, relève, pour les nationaux-républicains, d’une vue de l’esprit qui n’est ni réaliste, ni souhaitable. Certes, la démocratie moderne se définit par des principes à prétention universelle. Certes, elle a pour objet d’arracher l’individu à ses appartenances naturelles et particulières pour affirmer radicalement son autonomie. Mais la nation est précisément le seul espace au sein duquel a pu se concrétiser une « forme limitée d’universel », universel qui s’était révélé impossible à réaliser dans le cadre plus large de la chrétienté ou de l’empire . Que les frontières naturelles d’un pays puissent délimiter un périmètre de valeurs idéales scandalise peut-être les tenants de la Raison théorique. Mais « vouloir les conséquences de ce que l’on veut est, hélas, paradoxal » . Si « le Droit est universel, comme l’homme lui-même […], l’Incarnation, elle, est particulière, circonscrite par une langue, une mentalité et des paysages » . On ne peut donc isoler l’idéal républicain du « patriotisme juridique » de sa réalisation nationale. Ce « désossement » est impossible : l’universel démocratique suppose une prise en charge singulière, qui s’appuie sur des capacités de s’identifier, de communiquer, de partager verbalement, capacités qui n’existent pas de fait entre tous les êtres humains . Mieux vaut donc « se contenter, modestement, de vouloir réaliser l’homme universel dans un seul pays ».
Surtout, les partisans d’un « patriotisme constitutionnel » à l’échelle européenne manquent le fait que la seule adhésion intellectuelle aux principes abstraits du suffrage universel et des droits de l’homme ne saurait suffire à stabiliser une démocratie, laquelle doit s’alimenter aux ressources affectives inscrites, dans le cœur des hommes, par l’intériorisation d’une tradition nationale. C’est pourquoi la formulation du concept de nation par Ernest Renan ne se limitait pas, comme Habermas semble l’induire , à son célèbre mot de « plébiscite de tous les jours » mais incluait également « l’invention d’une tradition » fondée sur une mémoire sélective, voire tronquée , sur un « riche legs de souvenirs […], un passé, des grands hommes, de la gloire » . L’homme, rappellent les nationaux-républicains de gauche, est animal de passions autant que de raison. D’où le paradoxe qui constitue la démocratie moderne : elle a beau appartenir à l’ordre du rationnel, elle doit, pour survivre, en appeler à l’ethnicité de la langue, de l’histoire, de la mythologie. Le motif Raison « telle qu’un en autre enfin sa transmission le change » doit « subir une Passion, son contraire, pour pénétrer les coeurs et les gestes, les réflexes et les rêves » . La « démocratie pure » proposée par les adeptes d’une « citoyenneté post-nationale » se révélerait, en réalité, extrêmement fragile car elle ne pourrait mobiliser les émotions liées aux singularités historiques et culturelles.
On touche ici au cœur de l’argumentation des nationaux-républicains, fondée sur l’idée que le politique doit être donateur de sens. Comme chez les révolutionnaires, la sacralisation de la nation répond, chez eux, à l’idée d’un nécessaire transfert de l’ancien système de croyances vers la sphère politique, seul moyen d’assurer la perpétuité et la vitalité des institutions démocratiques. En découplant la référence politique de son ancrage national, c’est la démocratie elle-même qu’on viderait de sa chair : l’appauvrissement du monde commun qui résulterait de cette opération ne pourrait que favoriser l’essor des nationalismes identitaires et répétitifs fondés sur l’exaltation de l’origine plutôt que sur celle d’un destin commun .

L’Europe ou l’impossible espace politique

Destin commun qui, selon eux, fait défaut à l’Europe. Car, si le lien tissé entre nation et démocratie est bien de nature conceptuelle et non pas seulement contingente et historique, il n’y a guère d’espoir de voir se reproduire, à l’échelle européenne, le phénomène de construction nationale qui s’est déployé pendant des siècles dans le cadre des États. Sans aller jusqu’à affirmer, comme le fait Jean-Marc Ferry , que l’universel culturel républicain fut « ethnocidaire », les nationaux-républicains savent que l’institution de la singularité nationale peut difficilement s’opérer sans une certaine forme de violence, interne et externe. Violence à laquelle nul n’imagine aujourd’hui de recourir pour bâtir, aux forceps, une nouvelle nation européenne.
Mais là n’est pas l’essentiel de leur discours : l’Europe ne se muera pas, du moins dans un avenir prévisible, en nation, car l’expérience de près d’un demi-siècle d’intégration a montré que l’unification des sociétés ne suffit nullement à créer une conscience commune. La conception fonctionnelle du politique a, ici, manqué l’essentiel : l’appartenance politique est plus contingente et moins fille de la raison qu’on ne le croit. Comme l’écrivait déjà Renan, « la communauté des intérêts fait les traités de commerce […], un Zollverein n’est pas une patrie » . En dépit de l’interdépendance objective croissante des sociétés européennes, les identifications subjectives, symboliques et politiques, sont restées attachées au niveau national.
Ces arguments sur la difficulté de prolonger l’intégration économique par l’intégration politique rejoignent largement ceux d’Aron , à ceci près que ce dernier n’excluait pas formellement la possibilité qu’émerge une fédération européenne. Une hypothèse interdite, selon les nationaux-républicains, par les origines mêmes du projet européen : « Le fédéralisme américain a été […] une manière de réunir une nation issue d’une culture commune, d’une révolution et d’une guerre d’indépendance vécues ensemble, mais que la politique avait artificiellement dispersée. Rien de tel en Europe » , souligne Thibaud.
Nulle dissociation possible entre l’ordre national et l’ordre démocratique ; nulle nation européenne à l’horizon : aucune « démocratie européenne » n’est donc envisageable en vertu de cette logique conceptuelle, qui se refuse à penser l’existence d’un tiers terme entre la nation et l’empire, et qui autorise seulement le développement d’une coopération souple entre les différentes nations démocratiques d’Europe. C’est pourquoi l’Union européenne souffre moins, pour les nationaux-républicains, d’un déficit démocratique, au sens légal du terme, que d’un déficit de légitimité ou de crédibilité, auquel nul mimétisme institutionnel n’est susceptible de remédier. Pis : la volonté d’injecter davantage de démocratie dans l’équilibre des pouvoirs au sein de l’Union, notamment par l’élection directe des députés européens, n’a fait que masquer le caractère pervers d’un processus qui n’a transféré à Strasbourg que les formes de la démocratie, « comme si la légitimité démocratique relevait du miracle des urnes, renouvelant le mystère de la Sainte Ampoule, par laquelle l’Archevêque de Reims faisait les rois de France » .

L’Europe contre le peuple ?

Considérée en tant qu’organisation distincte des États qui la composent, l’Union européenne ne saurait répondre aux impératifs démocratiques. Mais la dynamique de l’intégration européenne a, en outre, pour conséquence de miner trois des plus importants piliers de l’identité républicaine du pays, à savoir le primat du politique, l’aspiration à l’égalité et le refus de toute transcendance.
Dans un pays où la Révolution française a légué l’idée que le pouvoir politique détient les clés du changement de la société , et où le contrôle de constitutionnalité ne joue un rôle significatif que depuis le début des années 1970, il n’est guère surprenant que le caractère éminemment juridique de l’entreprise européenne fasse l’objet des critiques les plus vives. Plus sûrement encore que les transferts de compétences, la prééminence des arrêts de Cour de justice des Communautés européennes sur les décisions des juges nationaux et la reconnaissance par le Conseil d’État de la primauté des réglementations européennes sur les lois françaises dépossèdent le Parlement de ses prérogatives, souligne Chevènement, indigné que « l’interprétation d’une autorité judiciaire entièrement irresponsable » puisse, « en dernier ressort, faire autorité » . Dans cette dénonciation du « gouvernement des juges » , on reconnaîtra un des grands classiques de la classe politique française, dont une fraction significative ne s’est résignée qu’à contrecœur au « coup d’État juridique » de 1971. Cependant, la primauté du droit communautaire sur les législations nationales n’est, pour les nationaux-républicains, que l’aspect le plus manifeste de la « dynamique dépolitisante » induite par l’entreprise européenne. Sans aller jusqu’à attribuer à l’Union l’entière responsabilité du phénomène d’entropie démocratique qui frappe, selon eux, tous les pays occidentaux, ils craignent que la construction européenne ne contribue puissamment à accentuer le double mouvement qui traverse les démocraties contemporaines : autonomie grandissante des individus, d’une part, et désimplication de la chose publique par éloignement croissant du centre de décision, d’autre part. Tant la dépossession de la souveraineté populaire que l’extension des droits individuels orchestrées, selon eux, par la construction européenne, ne peuvent que renforcer le primat de la liberté « négative » (affranchissement des contraintes) sur la « liberté positive » (auto-accomplissement de l’individu dans un contexte qui le promeut). Du coup, les citoyens forment, de moins en moins, un ensemble susceptible d’exprimer une souveraineté collective : ils ne sont plus des « autorités » prenant part à l’élaboration de la loi, mais de simples « sujets » juridiques que les autorités s’engagent à protéger : des usagers, en somme, plus que des citoyens. Un mouvement qui prend directement à contre-courant la tradition républicaine française, laquelle n’a jamais vraiment admis la grande rupture opérée par l’émancipation moderne vis-à-vis de la tradition classique, rupture mieux acceptée par les Anglo-Saxons .
Et, si la disparition de la nation induite par la logique de Maastricht porte en elle la mort du politique, elle sape également l’aspiration républicaine à l’égalité. Les nationaux-républicains ont ici beau jeu de dénoncer le mépris des attitudes populaires manifesté par les partisans du traité sur l’Union européenne lors de la campagne référendaire de ratification de 1992, les partisans du non « étant assimilés à des êtres incultes, parfois analphabètes » . Plus fondamentalement, ce mépris n’est que la traduction de la dualisation du corps civique français sur l’enjeu européen, phénomène illustré par le fait que l’adhésion au traité a été largement fonction du niveau socioculturel du groupe considéré . Bien que les représentants des classes populaires aient longtemps dénoncé la « démocratie formelle », ce sont les individus issus des milieux les plus modestes qui sont restés les plus attachés à l’idée nationale. Mais ce paradoxe n’est, pour les nationaux-républicains, qu’apparent : si la logique de la représentation politique au niveau national assurait à tous, du moins symboliquement, une forme d’égalité refusée par la vie sociale, la complexité des modes de décision dans le cadre européen ne peut qu’accentuer le retrait de la sphère publique des citoyens les moins instruits et les plus démunis . On pourrait presque, écrit Debray, parler d’un « rétablissement subreptice du suffrage censitaire, celui des firmes et des lobbies, mieux habilités à faire valoir leurs intérêts auprès des décideurs de la Commission ». En sous-main, on verrait ainsi réapparaître « la division entre citoyens actifs et citoyens passifs, propriétaires et indigents, les capacités en haut, la plèbe en bas » .
Mise à l’écart du « peuple » qui permet précisément de rendre compte du troisième effet pervers induit par la construction européenne sur la République : la réintroduction d’une forme de transcendance, qui entend surplomber le débat politique. La logique fonctionnelle dite « de l’engrenage » mise en œuvre par les initiateurs de la construction européenne ne pouvait, à l’évidence, que heurter la sensibilité d’une fraction de la gauche française — gauche sur laquelle l’influence de Saint-Simon et du saint-simonisme a été historiquement « à peu près nulle » . Mais les attaques des nationaux-républicains contre la méthode graduelle suivie par les pères fondateurs de la Communauté portent plus loin que la simple dénonciation, banale, du pouvoir pris par les « experts » dans l’entreprise européenne. Le fonctionnalisme semble être assimilé par eux à une forme de résurgence de ce grand rival de la Révolution que fut le catholicisme. L’affirmation d’une sorte de « sacralité européenne […] interdit le libre examen » , souligne Thibaud. Et il poursuit : « cette prééminence de l’intention sur le consentement effectif […] fait penser à l’autoritarisme d’un directeur de conscience abusif » . Debray, qui dénonce une « communauté mercantile et démocrate-chrétienne, clergé et mafia toujours ensemble » , et surtout Todd, sont encore plus nets : « La construction européenne s’appuie toujours sur certaines traditions ultramontaines du catholicisme, sur sa préférence pour un pouvoir qui vient d’en haut et échappe aux nations et aux peuples » . On en tiendra pour preuve la résurgence, lors du référendum du 20 septembre 1992 sur le traité d’Union européenne, du clivage le plus traditionnel de l’espace français : d’un côté, celui du « non » à Maastricht, une France centrale individualiste, égalitaire et laïque qui, jadis, a fait la Révolution ; de l’autre, celui du « oui », une France périphérique, qui a résisté à la Révolution en s’accrochant à l’Église et à la monarchie . On le voit : la dénonciation de la construction européenne s’alimente nettement ici à un républicanisme de combat, qui tire ses lettres de noblesse du temps où s’affrontaient deux France, et où il fallait que « l’une meure pour que l’autre vive » .

Spécificité française ou républicanisme communautarien ?

À bien des égards, la perception des nationaux-républicains de gauche du déficit démocratique de l’Union européenne est indissociable de leur refus plus général de « la fin de l’exception française » et de leur conviction, plus ou moins consciente, que seul le modèle français est en résonance directe avec l’histoire universelle. Mais si une certaine coïncidence, au cours des deux derniers siècles, de l’histoire nationale française avec les grandes phases de l’humanité fut effectivement un élément essentiel de l’identité politique du pays, force est de constater, avec Pierre Rosanvallon, qu’à présent, « s’agissant de tous les débats qui agitent les sociétés démocratiques, ce n’est plus la France qui est le modèle, mais au contraire, elle passe à côté de ce qui fait problème et en paraît réduite à des solutions archaïques. […] Du même coup, ce sentiment de décalage est compensé par une crispation identitaire extrêmement forte » . Crispation identitaire qui fragilise souvent, en pratique, la distinction conceptuelle tracée entre le « nationalisme ouvert » et le « nationalisme fermé ». Quand Emmanuel Todd écrit que « du point de vue de l’anthropologue, c’est la France périphérique, celle qui ressemble le plus à l’Allemagne, dans ses tréfonds familiaux et religieux, qui a choisi Maastricht » , il s’inscrit peut-être dans une tradition égalitaire et anticléricale. Reste, qu’à discriminer ainsi entre ceux qui sont plus français que d’autres, on court le risque de donner du grain à moudre à tous ceux qui fustigent « l’anti-France ». Un résultat précisément inverse du but poursuivi. Sans toujours céder à ces ambiguïtés, la nostalgie des nationaux-républicains pour ces temps vertueux que furent, à leurs yeux, les débuts de le IIIe République, se signale souvent comme l’illustration la plus flagrante d’un phénomène d’acculturation, qui touche peu ou prou tous les mouvements politiques français, devant les nouvelles formes du politique introduites par la construction européenne.
On aurait tort, cependant, de réduire leur réflexion à cette seule dimension réactive. Considéré à la seule échelle européenne, le mouvement des « nationaux-républicains de gauche » peut sembler n’être qu’une spécificité française . Mais leurs arguments s’inscrivent également dans un débat plus large, qui traverse désormais l’ensemble du monde occidental. Débat qui s’interroge sur le déclin de la démocratie dite « substantielle » ou « républicaine » devant le développement, depuis la dernière guerre, de la démocratie dite « procédurale » . Ici, on ne peut qu’être frappé par l’étroite symétrie entre la critique nationale-républicaine de la construction européenne et celle développée, en Amérique du Nord, par les auteurs dits « communautariens » à l’encontre de la théorie politique libérale . Comme les nationaux-républicains, les communautariens estiment que la seule adhésion à des valeurs abstraites ne peut suffire à fonder une communauté politique. Non pas qu’ils nient la possibilité de principes universels. Mais, et toujours à l’instar des nationaux-républicains, ils font valoir que ceux-ci supposent une prise en charge singulière. Pour se stabiliser, l’identité démocratique requiert aussi, selon l’expression de Michael Walzer, une moralité chaude ou « épaisse » par rapport à seule moralité froide ou « mince » des libéraux . Ce contexte subjectif est la condition nécessaire pour que les individus s’identifient aux droits proclamés et en assument toutes les responsabilités. C’est pourquoi, pour les communautariens, le libéralisme ne peut honorer ses promesses d’émancipation car il néglige le fait que la vraie liberté passe par un sentiment d’appartenance à une communauté et par un engagement civique au sein de celle-ci. « La théorie libérale manque ces loyautés et ces responsabilités dont la force morale réside précisément en cela qu’elles sont indissociables de la compréhension que nous avons de nous-mêmes en tant que membres de telle famille, telle cité, nation ou peuple, en tant qu’héritiers de telle histoire ou citoyens de telle république » .
La similitude de ces critiques témoigne sans doute une convergence croissante entre le modèle politique européen et le modèle fédéral nord-américain, tous deux caractérisés par la répartition du pouvoir entre plusieurs institutions contraintes de collaborer entre elles et par l’existence d’un pouvoir judiciaire fort. Mais elle exprime surtout le sentiment d’une perte, d’une perte très réelle, liée à la fragmentation grandissante de nos sociétés démocratiques. Comme celle des communautariens, la réflexion des nationaux-républicains peine à se constituer en alternative crédible aux mutations contemporaines de la démocratie. Elle n’en recèle pas moins, pour le libéralisme politique en général, et pour la construction européenne en particulier, la vérité d’un avertissement.