Actualités (15)

ACTUALITÉS

La rubrique « actualités » de cette livraison du Banquet est particulièrement nourrie. Si elle ne traite pas de sujets d’égale importance, si elle laisse aux prochains numéros le soin d’aborder de nombreux sujets autrement dramatiques — notamment sur la scène internationale —, si elle présente des éclairages divers, cette rubrique vise, sans toujours proposer des solutions, à revenir à quelques considérations fondamentales. Tous les articles ici présentés posent, chacun à sa manière, des questions d’orientation et de stratégie politiques. Ils dessinent des choix pour le moyen terme, doctrinaux et concrets.
L’article de Nicolas Tenzer tend à dépasser les débats mal ouverts par le référendum du 24 septembre 2000 par une interrogation sur le pouvoir exécutif dans une démocratie moderne. Tout en se prononçant pour un régime de type présidentiel, il demande qu’on s’interroge sur la question de la direction d’un État. Quelle configuration institutionnelle est la mieux à même de répondre au double impératif — dont il est démontré qu’il n’est pas contradictoire — d’une action de l’État mieux assurée sur la durée et d’un contrôle démocratique accru ? Pour répondre à cette question dans le contexte français — car il ne saurait exister de solution valable de manière universelle et intemporelle —, il faut en premier lieu dépasser un certain nombre de mythologies, insufflées notamment par le gaullisme, et qui ont compromis le « passage à l’acte ». La glorification d’un président arbitre et l’apothéose de la concertation permanente ne constituent pas une summa divisio.
La contribution de Justine Lacroix sur « Les « nationaux-républicains de gauche » et la construction européenne » décortique les positions d’un courant de pensée qui, pour être politiquement minoritaire lorsqu’il s’incarne dans des partis, a une influence intellectuelle et électorale significative. Une chose est de montrer que les solutions auxquelles conduisent les analyses de ce courant de pensée sont politiquement un peu courtes et, pour tout dire, inopérantes, une autre est de constater que les questions qu’il pose ne peuvent être balayées. L’« anti-pensée unique » constitue, politiquement, une entreprise sans avenir, car elle ne définit pas sérieusement et de manière réaliste l’organisation concrète à laquelle elle peut aboutir. Cela ne justifie pas pour autant le bon droit de la « pensée unique » et de son réalisme. Mais là aussi, la « troisième voie » reste à concevoir.
C’est pourquoi l’analyse rigoureuse de Mario Dehove des présupposés et des implications du discours important de Joschka Fischer sur l’avenir de l’Europe apporte un éclairage précieux. Il n’y a pas de solution de continuité entre les grands choix idéologiques relatifs à l’Europe et ses modalités concrètes de construction. En particulier, pour comprendre les débats qui, de Schaüble et Lamers à Fischer, structurent la pensée européenne en Allemagne, il faut faire appel à l’histoire longue et à une meilleure appréciation de ce que recouvrent des concepts aussi fréquemment utilisés que mal compris tels « Europe politique » ou « fédéralisme ».
L’article d’Éric Baptiste sur les révolutions en cours dans le secteur des médias, qui promettent de dessiner « un monde culturel sans frontières », témoigne de l’importance concrète de phénomènes qui ont, en très large partie, échappé à toute direction de la part des États et même à toute volonté préétablie. Cela signifie-t-il pour autant qu’aucune action des pouvoirs publics soit possible et souhaitable ? Faut-il seulement « accompagner » des évolutions irrépressibles ? Convient-il au contraire de porter à ces modifications fondamentales un coup d’arrêt au nom de la défense d’une « exception culturelle » ? Éric Baptiste montre qu’au rebours de la passivité comme de l’incantation prétendument volontariste, mais impuissante, les évolutions en cours peuvent constituer une chance pour la France et pour la culture, mais que cela suppose de concevoir une autre philosophie et d’autres instruments de l’action publique.
On ne saurait pour autant s’en sortir en inventant de nouveaux pseudo-concepts, tels celui de « gouvernance », soi-disant adaptés à un monde où les frontières entre le public et le privé, l’intervention et l’incitation, l’action souveraine et l’initiative décentralisée sont plus floues. Jean-Gustave Padioleau montre ainsi que, pour justifier l’impuissance, l’échec ou l’incurie, les idéologues et les prospectivistes au service des pouvoirs, quels qu’ils soient, ont mis en exergue le mot-valise de « gouvernance », dont bien malin sera celui qui pourra en produire une définition rigoureuse. Que certaines élites au pouvoir aient sauté sur le terme en dit long, au choix, sur leur promptitude inculte à accorder quelque crédit au premier marchand de soupe intellectuelle venu, ou sur leur allégresse dans l’instrumentalisation — au sens strict idéologique — de ce qui ne ressemble même pas à une « pensée ». Il fallait donc commencer par la critique. Celle de Padioleau est salutaire : au traditionnel « d’où parles-tu, camarade », il ajoute un « de quoi parles-tu ? », qui devrait nous prémunir contre bien des débordements.
Ce dont des débordements d’une autre nature et naturellement plus inquiétants dont traite Laurent Berthet : ceux que nous connaissons dans une Autriche qui n’a pas effectué son travail de mémoire. La question qu’il pose peut paraître triviale, en tout cas sans solution : ne faut-il pas se risquer à mettre en cause — sur le plan des principes, non de la pratique — le fonctionnement démocratique, tel que l’élection au suffrage universel le caractérise, lorsqu’on constate ses effets concrets dans un pays comme l’Autriche ? En effet, rappelle Berthet, les électeurs autrichiens ont voté en connaissance de cause. Ceux qui ont choisi Haider connaissaient ses idées et les approuvaient. Bien sûr, la conception la plus commune de la démocratie aujourd’hui ne se limite pas au vote, mais intègre des principes fondamentaux, constitutionnellement établis, souvent consacrés au niveau international — même s’il n’est nulle garantie dernière quant à leur respect. Berthet ne l’ignore pas et sait aussi que la démocratie parfaite n’existe pas, ce qui rend nécessaire l’institution de freins et de contre-pouvoirs (y compris et surtout à son expression populaire). La démocratie réglée est l’expression d’une souveraineté populaire limitée et non totale. La source du pouvoir est une chose ; la limitation de ses potentialités dans le cadre de son exercice une autre. Sachant qu’on ne peut remettre en cause le suffrage universel, la question concrète consiste à savoir e qu’il faut faire lorsqu’il conduit à des errements. Cela devient une question pratique, c’est-à-dire d’efficacité, et non une question théorique. Avec sa cohérence iconoclaste, c’est cette question que nous conduit à poser l’article de Berthet.
Le problème de la lutte contre la spéculation financière internationale est tout aussi concret. Pour le résoudre, il ne suffit pas de dénoncer, au nom d’une prétendue vertu, la dictature des marchés financiers ou la mondialisation, ou alors il faut s’en prendre aussi à l’ensemble des biens exportés que nous consommons et aux entreprises dont l’investissement est financé grâce aux capitaux étrangers. En revanche, la spéculation est un mal réel qui gagne à être combattu par des instruments efficaces et non par des slogans. Olivier Ferrand montre ainsi combien le mouvement, qui a pris pour point de ralliement la taxe Tobin, a créé une nouvelle mythologie, qui s’oppose à la fois à la compréhension du fonctionnement des marchés de capitaux et à une action effective contre leurs dérèglements. Le débat politique est ouvert, mais il doit reposer sur une bonne compréhension technique.