Globalisation et inégalités

Globalisation et inégalités

Jean-Michel Severino

Avec l’approfondissement de l’ouverture des économies et des sociétés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a pris un rythme accéléré dans la dernière décennie, les dynamiques sociales nationales sont de plus en plus influencées par des phénomènes mondiaux, au point que certains n’hésitent plus à accuser ces derniers, en particulier la globalisation, de gouverner directement tant le niveau que la structure des revenus intérieurs. L’accroissement des inégalités est en particulier souvent évoqué — y compris chez les « gagnants » de la mondialisation : aux États-Unis, où le débat sur le sujet est vif et fait partie de la campagne électorale présidentielle actuelle comme de la précédente, avec des délicats exercices d’équilibre entre le parti démocrate et les syndicats, un des économistes les plus visibles de l’époque, Paul Krugman, pourtant ouvert à des approches interventionnistes dans l’économie et éloigné des thèses républicaines les plus libérales, a ainsi éprouvé le besoin d’écrire un livre devenu phare La mondialisation n’est pas coupable . Coupable de quoi ? Détruire la société américaine, élargir des inégalités déjà très importantes et entraîner le pays vers le chaos social.
Les débats autour de la mondialisation dépassent largement le problème des inégalités : ils incluent le caractère stable et durable de la croissance induite, la maîtrise des risques systémiques (économiques, environnementaux, sanitaires…), l’identité culturelle et nationale, et de nombreux autres sujets. Mais la question des inégalités est particulièrement importante dans la mesure où elle touche à l’essence de la légitimité de la construction marchande universelle : un système libéral global ne peut en effet se construire et durer que dans la mesure où tous ses participants estiment qu’ils y bénéficient de chances de succès sinon égales du moins raisonnables ou raisonnablement partagées, et où les effets de richesse et de capitalisation n’empêchent pas l’émergence de nouveaux acteurs. Ces questions sont bien évidemment fondamentales dans le cadre des États-nations actuels et ont fondé nombre des débats, voire des révolutions, des siècles passés. Mais la globalisation oblige à revisiter en profondeur ces sujets, à la fois parce que se construit sous nos yeux un nouveau marché dont il importe que le fonctionnement soit en même temps efficace et juste et parce que les modalités de construction de ce nouveau marché interagissent avec les situations nationales — dont bien sûr celles de la France et de l’Europe.
Dans les paragraphes qui suivront, nous ferons donc un bref point sur l’état des inégalités dans le monde et nous analyserons leur dynamique d’un point de vue global, avant de poser les questions de principe que ces évolutions suggèrent. Nous montrerons que l’accroissement interne et international des inégalités auquel nous assistons ne peut être relié de manière univoque à la globalisation, même si celle-ci donne des dimensions nouvelles à un phénomène qui remonte à l’organisation des premières sociétés humaines : la dimension passionnelle du débat sur la globalisation submerge parfois les discours et l‘on passe aisément de la confusion des sentiments à celle des arguments. Nous indiquerons enfin quelques-unes des pistes qui s’ouvrent à la communauté internationale pour maîtriser ces dynamiques inégalitaires, dont la perpétuation peut mettre en cause l’architecture planétaire.

L’élargissement des inégalités internationales et nationales : une histoire complexe et parfois surprenante

Le vingtième siècle restera dans l’histoire celui d’une extraordinaire amélioration universelle des conditions de vie de l’humanité : aussi terrifiante que notre histoire récente puisse paraître, avec ses guerres mondiales et son inouï cortège de souffrances, il est non moins vrai qu’au cours des cinquante dernières années, la pauvreté mondiale a reculé davantage qu’au cours des cinq siècles précédents. Au cours des vingt dernières années, entre trois et quatre milliards d’individus auront connu une amélioration substantielle de leurs conditions de vie, tandis qu’entre 4 et 5 milliards auront eu accès à une éducation de base et à des soins de santé élémentaires. Les pays en développement ont en particulier réalisé dans les trente ans qui viennent de se dérouler — honte aux anciens colonisateurs — des progrès qui avaient demandé un siècle à obtenir pour les pays actuellement développés, et alors même que, sous la période coloniale, les écarts de revenu entre colonisés et colonisateurs n‘avaient cessé de s‘accroître : expansion de l’alphabétisation et de l’enseignement de base, chute rapide des taux de mortalité des nourrissons, des enfants et des femmes, accès à l’eau potable, et, indicateur presque ultime, l‘écart d‘espérance de vie à la naissance entre Nord et Sud s’est réduit de moitié en trente ans, passant de 23 à 11 ans. Si, à l’évidence, l’incidence du Sida en Afrique au Sud du Sahara se fait désormais sentir, elle ne remet pas en cause, du moins encore pour l’instant, ces acquis.
Ces progrès ont-ils bénéficié à tous également ? La réponse est évidemment négative, et, depuis 1960, globalement, les inégalités économiques internationales se sont encore approfondies ; le rythme semble s’accélérer, selon des modalités complexes. Il faut toutefois rappeler que les comparaisons internationales de matière de revenus sont particulièrement fragiles : au problème de qualité et d’homogénéité des données de base, il faut ajouter l’impossibilité actuelle de mesurer précisément les inégalités de patrimoine, ainsi que les transferts dont les populations les plus pauvres bénéficient, en particulier sous forme de services publics, et qui peuvent considérablement modifier la perspective des niveaux de vie. Enfin, les chiffres ne donnent accès qu’aux « inégalités globales », et il est très difficile d’analyser les modifications dans la structure des inégalités (un groupe améliorant sa position, par exemple ; tandis qu’un autre groupe voit la sienne se détériorer), comme dans leur dynamique temporelle ou intergénérationnelle (mobilité sociale et générationnelle) dont l’importance qualitative, politique et morale peuvent être cruciales : un pays inégalitaire, mais socialement mobile, ne se compare en rien à un pays inégalitaire, mais socialement immobile, par exemple : faut-il rappeler que mythe et réalité de la mobilité expliquent l‘acceptation par les Américains d‘un des niveaux d‘inégalité les plus élevés de notre planète ? Il n’existe aucune analyse internationale disponible qui prenne en compte ces différences dimensions. On reste donc souvent contraint de se limiter aux revenus disponibles et aux évolutions globales. C’est sur cette base que les constats suivants sont établis .
Trois lignes de force se dégagent du paysage international. En premier lieu, les pays de l’OCDE semblent converger économiquement, tant en rythme de croissance qu’en niveau absolu, encore que la puissante croissance économique américaine introduise, au moins temporairement, un nouvel écart entre ce pays, l’Europe et le Japon. Le même type de phénomène semble se produire au niveau du développement humain, quand l’on élargit l’analyse du PIB aux données sociales (état de la santé publique, espérance de vie, scolarisation…) : les pays développés améliorent lentement mais sûrement leur niveau de performance humaine. En second lieu, un groupe de pays en développement, réduit en nombre mais très important en volume de population, déplace sa position relative dans l’ordre international : il s’agit de l’Extrême-Orient, qu’il ne faut pas limiter aux quatre dragons, mais dans lequel il faut placer la Chine et la quasi-totalité du Sud-est asiatique et la Corée. Enfin, quatre régions du monde voient leur place et leur performance relatives diminuer : l’Afrique sub-saharienne, une part importante de l’Amérique latine, l’Europe de l’Est et l’ancienne Union soviétique, ainsi que l’essentiel des pays arabes. Dans cette dernière catégorie de pays, on assiste souvent à des diminutions de revenus en valeur absolue et par tête, mais cette régression économique s’accompagne aussi souvent d’une amélioration modeste du « bien-être » social (espérance de vie, nutrition, éducation…), sauf dans les pays de la CEI, où la régression économique s’aggrave d‘une détérioration marquée d‘un grand nombre des statistiques sanitaires et sociales. Plus encore que l’Afrique sub-saharienne, c’est la partie orientale de l’ancien bloc de l’Est qui fait figure de lanterne rouge du développement humain dans la décennie qui s’achève.
Ces évolutions contrastées dessinent un paysage global de plus en plus différencié et inégalitaire. Elles traduisent une polarisation croissante, tant au niveau monétaire, dont on peut penser qu’il reflète aussi des rapports de pouvoir, qu‘au niveau des conditions de vie. Ainsi, sur le plan financier, entre 1960 et 1995, la part des 20% les plus pauvres dans le revenu mondial est tombée de 2,3% à 1,4% et la part des 20% les plus riches est passée de 70% à 80% : l‘écart de revenu entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres est passé de 30/1 à 61/1. Dans le même laps de temps, la proportion des individus habitant des pays dont la croissance est de plus de 5% a plus que doublé (passant de 12 à 27%) mais la proportion de la population mondiale connaissant une croissance négative de revenu a plus que triplé, passant de 5% à 18%. Enfin, l’écart de revenu par habitant entre les pays industrialisés et les pays en développement en tant que groupe a triplé, passant de 5 700 dollars en 1960 à 15 400 en 1993. Dorénavant, les 360 individus les plus riches de la planète détiennent une fortune équivalente au revenu des 45% les plus pauvres de l’humanité. Ces inégalités financières ont des prolongements, quoique moins marqués, en inégalités de qualité de vie : sur les trois décennies passées, les pays « à haut développement humain« , au sens du PNUD, ont amélioré leur performance humaine globale (espérance de vie, santé, éducation) au rythme moyen de 2,7% par an, tandis que les pays les plus pauvres ne se sont améliorés qu’au rythme de 0,9% par an. Les données les plus récentes semblent marquer un accroissement de ces différenciations de rythme : une étude de 1999 de la Banque mondiale indique ainsi que le coefficient de Gini, à l‘échelle mondiale, est passé de 0,63 en 1988 à 0,68 en 1993 (0 représentant l‘égalité parfaite et 1 l‘inégalité absolue). L’amélioration moyenne et même médiane des conditions de vie sur cette planète n’est donc pas contradictoire avec un accroissement des inégalités et même des dégradations pour certains groupes.
Qu’en est-il des inégalités au sein des pays eux-mêmes ? Les données internationales sont souvent peu robustes, mais ce dont nous disposons permet de formuler des hypothèses crédibles : les inégalités de revenu entre habitants d’un même pays varient considérablement et il en est de même pour l’ensemble des indicateurs sociaux. Au même niveau de développement, des pays aux PIB proches connaissent des incidences de la pauvreté et un niveau de performance humaine qui peuvent être profondément différents. Ainsi, dans les pays en développement, l’écart entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres est de 8 (contre 7 dans les pays de l’OCDE, globalement moins inégalitaires). Ce chiffre est de 5 en Asie de l’Est et de 19 en Amérique latine. Ces disparités dans les inégalités ne sont nullement le privilège des pays en développement : le rapport de revenu moyen entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres est ainsi de 8,9 aux États-Unis — recordman de l’inégalité au sein de l’OCDE — contre 7,5 en France, 7,1 au Canada, mais seulement 4,4 en Espagne, 4,6 en Suède et 4,3 au Japon !
Si l’on passe à la dynamique, l’évolution des revenus primaires dans la dernière décennie fournit des motifs de préoccupation. Les chiffres relatifs aux pays en développement sont incertains, mais, pour des raisons fortement différentes, l’Amérique latine et l’Extrême-Orient ont connu dans la dernière décennie une ouverture notable des différences de revenus primaires et de revenus finaux après transferts. Le continent africain voit la pauvreté absolue progresser mais non pas vraiment les inégalités. Dans les pays industrialisés, les trajectoires ont été fortement différenciées jusqu’au début des années 1990 : alors qu’une partie notable du monde anglo-saxon (États-Unis, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande…) voyait les inégalités progresser de manière rapide, les pays latins (France, Italie…) évoluaient en sens inverse, ce qui était particulièrement heureux pour notre pays, dont le point de départ des années 1960 était particulièrement inégalitaire ; les pays d’Europe du Nord (Allemagne, Suède…) connaissaient de leur côté une certaine stabilité, ainsi que le Japon. Les années 1990 semblent voir les pays d’Europe nordique poursuivre sur leur trajectoire, tandis que la France rejoint le groupe des pays où l’éventail des inégalités s’ouvre à nouveau, quoique à un rythme sans comparaison avec ce que continuent à connaître les États-Unis et la Grande Bretagne, qui constituent un cas extrême à l‘intérieur de ce mouvement général. On ne peut donc toujours pas parler sans précaution d’un mouvement universel et univoque d’accroissement des inégalités à l’échelle mondiale, particulièrement en raison de la persistance de différences très importantes dans le niveau des inégalités entre pays de même niveau de revenu moyen et de la résistance de l’Europe nordique. Toutefois, il n‘est pas exclu que même cette dernière région rejoigne le reste du monde, au vu des débats internes et des récentes modifications de la politique fiscale, par exemple en RFA. Il reste enfin que cette ouverture croissante de l’éventail des revenus disponibles dans plusieurs grands pays industrialisés ne remet toutefois toujours pas en cause un constat fondamental : à l’échelle internationale, les inégalités entre pays restent un facteur plus important que les inégalités à l’intérieur des pays pour expliquer les différences de revenu et bien-être de la population mondiale.

Les facteurs d’inégalité internationale : structure des sociétés et dynamique économique

Qu’est-ce qui structure les inégalités, en dynamique et en statique, au niveau international ? Jusque dans les années 1990, la tentation était de répondre en deux temps : les inégalités entre pays sont expliquées par des niveaux de développement différents, et ces derniers renvoient à la fois à des différences entre sociétés et à des mécanismes économiques globaux. Les inégalités à l’intérieur des pays sont expliquées pour leur part par des facteurs locaux et des préférences politiques nationales. La globalisation rend caduque cette approche en deux temps et oblige à faire face simultanément à la grande variété des causes, locales et globales, qui gouvernent la dynamique des inégalités.
Pour la commodité, parlons d’abord des inégalités entre pays, dont on vient de rappeler qu’elles étaient les plus structurantes. Poser ce problème est bien entendu poser la question du développement international dans son ensemble. Les raisons du développement différencié des nations restent un sujet de spéculations et de controverses. Elles renvoient à des phénomènes culturels, à des structures sociales, à l’environnement physique et à la nature des politiques économiques mises en œuvre. Mais la problématique a fortement évolué avec l’accroissement des écarts de développement qui a pris essentiellement place au dix-neuvième siècle entre l’Europe et les États-Unis, d’une part, et le reste du monde, d’autre part. Coexistent dorénavant, d’abord liés par des relations coloniales puis de manière juridiquement autonome, des pays fortement développés et des pays dominés technologiquement, financièrement et économiquement : cette juxtaposition et ce rapport de domination économique définissent la problématique actuelle du développement, d’une manière historiquement profondément originale. Deux questions fondamentales surgissent alors : premièrement, la relation de domination internationale empêche-t-elle les pays en développement d’améliorer leur position relative dans la division internationale du travail — et, pris inversement — la domination économique du tiers-monde est-elle consubstantielle au succès économique des pays développés ? Deuxièmement, la globalisation est elle un facteur accélérateur des inégalités internationales ?
La plupart des économistes du développement répondent désormais négativement au premier jeu de questions. L’essor spectaculaire des « dragons » asiatiques comme de la Chine montre que des groupes de pays peuvent améliorer leur position internationale en termes absolus comme relatifs, tout en ayant un impact positif sur la situation économique des pays développés : ainsi, le solde commercial de ces pays vis-à-vis des pays occidentaux demeure profondément déficitaire, et toutes les études montrent que le bilan net de créations-destructions d’emplois dans les pays de l’OCDE, dû au commerce avec les dragons, est positif. Paul Krugman, dans La mondialisation n’est pas coupable, fait une démonstration brillante de ce point. Si à l’évidence certains groupes sociaux dans les pays développés sont fragilisés par la concurrence des pays à bas salaires, les impacts macro-économiques globaux sont largement favorables à tous les pays, en particulier parce que le commerce international croît à une vitesse supérieure à la croissance économique des pays participants, et ceci même si la part relative des pays développés y décroît. Ainsi, les études les plus pessimistes estiment que la responsabilité des pays en développement dans l’accroissement du chômage dans les pays développés se monte au pire à 10%, en termes bruts, de ce dernier. Il demeure cependant que l’essor d’une nouvelle concurrence vis-à-vis des secteurs riches en main d’œuvre peu qualifiée impose aux pays développés une stratégie économique fondée sur trois piliers : la spécialisation sur des secteurs de technologie plus élevée, la mécanisation et l’automatisation dans les anciens métiers comme le textile et l’automobile, et enfin le développement d’emplois de service, eux-mêmes de plus en plus marqués par l’élévation des qualifications et l’intrusion de l’informatique et des nouvelles technologies de la communication. Toutes ces tendances impliquent un accroissement des qualifications dans les pays développés, qui ne peut être immédiate — et nous verrons plus loin qu’il s’agit là d’un important facteur de différenciation de rémunération interne aux pays industrialisés.
Le rôle de la globalisation dans l’accroissement des inégalités entre pays apparaît pour sa part complexe et contradictoire. S’il est exact que ce phénomène est parallèle à un vaste mouvement d’ouverture économique et commercial, il est également frappant de constater, d’une part, qu’une proportion substantielle de l’humanité a amélioré sa position internationale relative dans la dernière décennie, apportant ainsi la preuve que le rattrapage était possible dans un contexte de globalisation déjà en marche, et, d’autre part, que les pays qui ont le plus amélioré leur position internationale relatives sont ceux qui se sont lancés dans des stratégies d’exportation vers les pays développés. Ouverture internationale ne rime toutefois pas systématiquement avec progrès économique : nombre de petites nations en développement, fortement dépendantes de matières premières, et faisant face à une détérioration de long terme des termes de l’échange, connaissent stagnation voire régression économique. Ce qui compte, ainsi que l’histoire de l’Asie de l’Est le montre, est donc le choix de bonnes spécialisations industrielles et agricoles. Mais même ce constat ne résume pas l’ensemble de la problématique : ainsi, le continent africain, qui représente en fait avec la CEI le seul point de dérive économique de la planète, a vu sa part de marché décroître sur ses exportations traditionnelles, au profit du Sud-est asiatique, qui a ainsi su à la fois améliorer sa performance sur des créneaux médiocrement porteurs et développer sa présence sur des créneaux plus intéressants (électronique, textile, automobile…). Les considérations internes aux pays semblent donc largement prédominantes pour expliquer les écarts de croissance : la situation politique et sociale de l’ancienne Union soviétique et celle du continent africain en particulier représentent le principal facteur explicatif de l’élargissement des inégalités internationales dans la dernière décennie. On peut en fait argumenter que la globalisation, avec les extraordinaires facilités de communication qu’elle apporte, réduit les handicaps structurels posés par la distance aux marchés et donc fournit des opportunités supplémentaires aux pays en développement exportateurs, tandis que l‘apparition de nouvelles technologies procure des outils qui devraient permettre une accélération du développement (en matière d‘éducation, par exemple, avec des possibilités démultipliées d‘accès au savoir). Mais ces constats et jugements valent pour le passé. Seront ils confirmés pour le futur ? Il est exact de mentionner que la manière dont évolue le processus de globalisation commercial pose un certain nombre de problèmes : les failles dans les accords de l’Uruguay round, en premier lieu, continuent à limiter les exportations des pays en développement sur les marché développés, spécialement en ce qui concerne les produits agricoles et le textile, et ralentissent donc certainement l‘amélioration de leur position relative dans le développement international, au moment même où les règles applicables par l’OMC aux pays en développement se durcissent et se résument de plus en plus à des délais, assez brefs, qui leur sont accordés pour converger vers le droit commun de la protection et de la réglementation commerciale : on peut donc légitimement se demander si les pays les plus pauvres auront encore la possibilité de suivre le sentier de croissance emprunté par les pionniers d’Asie de l’est, qui étaient caractérisés par une judicieuse combinaison d’agressivité commerciale à l‘exportation et de contrôle de leurs importations. En second lieu, toute une série de problèmes globaux ont tendance à s’aggraver et à peser de plus en plus sur les pays en développement. C’est le cas de l’instabilité des marchés financiers, qui affecte particulièrement ces derniers. Les défaillances générales des marchés, l’expansion de la criminalité internationale ou l’absence d’accord sur les effets de serre sont, pour leur part, des problèmes pour les pays en développement comme pour les pays développés, mais sont plus difficiles encore à contrôler pour les premiers. Enfin, il y a une grande incertitude de la globalisation sur les effets de pouvoir : la libéralisation économique internationale autorise des flux d’investissement privés du Nord vers le Sud, qui ont été massifs dans les années quatre-vingt-dix avant de se ralentir après la crise asiatique, et qui sont favorables à la croissance. Mais ces flux annoncent également la prise de possession de pans économiques entiers des pays en développement par des entreprises du Nord. S’agit-il là d’un abandon réel de souveraineté économique, ou le phénomène est-il à la fois encore trop marginal et politiquement non significatif ? Il est sans doute encore trop tôt pour le dire, mais cette dimension de l’économie politique de la globalisation mériterait plus de débats. L’ensemble de ces problèmes ne parait toutefois pas dirimant aux pays en développement eux-mêmes, qui adhèrent massivement à l’OMC, et continuent à libéraliser leurs comptes de capital. La perception dans la plupart de ces pays est que la globalisation, si elle élève le niveau d’exigence pesant sur les politiques, et implique notamment des investissements massifs dans le savoir et la technologie, présente plus d’opportunités que de risques, aussi réels que soient ces derniers.
Qu’en est il maintenant des inégalités à l’intérieur des pays ? Ces dernières apparaissent d’abord fixées par des fondamentaux anthropo-géographiques. Mais les évolutions économiques jouent aussi un rôle fondamental que les politiques sont pourtant en mesure de profondément modifier.
L’anthropologie et la géographie sont en effet essentielles. On est d’abord pauvre et contraint de ne disposer que d’une part réduite du revenu national, en raison de la couleur de sa peau, de son sexe, ou de sa marginalité par rapport à des groupes sociaux plus vastes. Où l’on naît et qui l’on est définit avec une rigueur impitoyable sa position dans la société. Dans la majorité des pays du monde, les exclus et les pauvres sont les minorités ethniques, les isolés géographiques et les femmes, bien que ces dernières, et spécialement dans les pays développés, aient vu leur position relative progresser dans la dernière décennie. Il est remarquable de constater, à l’échelle internationale, que les pays les plus égalitaires sont aussi ceux où l’homogénéité ethnique est la plus forte et la population la plus concentrée sur une espace homogène : ainsi, la Corée et le Japon, quasi mono-ethniques et fortement urbanisés. Ainsi les sociétés rurales d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Sociétés développées et pays en développement semblent soumis à la même loi d’airain : « spontanément » (c’est-à-dire en l‘absence de politiques économiques et sociales appropriées), la cohérence ethnique et géographique produisent plus d‘égalité. Ainsi, à des niveaux de revenus certes dissemblables, mais modestes dans les deux cas, la Chine, extraordinairement diverse et dispersée, et où le processus de développement s’enracine dans les provinces côtières, connaît des inégalités sans équivalent au Vietnam voisin, fortement homogène à l’intérieur du groupe rural majoritaire et où pourtant, les populations tribales minoritaires des montagnes sont à la traîne du pays. Les États-Unis, société ethniquement diverse et géographiquement dispersée, sont plus inégalitaires que les pays d’Europe occidentale continentale, beaucoup plus homogènes et denses.
En second lieu, les forces économiques et du marché sont déterminantes pour expliquer les mécaniques inégalitaires. C’est tout d’abord le cas de la croissance, ce dont rend compte « l’hypothèse Kuznets », qui énonce que l’inégalité au sein d’un pays tend d’abord à croître sous l’effet de la croissance économique avant de décroître, sous la forme d’une courbe en « U » renversée. Cette hypothèse, qui est neutre vis-à-vis de la nature de la croissance (autocentrée ou fondée sur les exportations, par exemple) rend assez bien compte de la dispersion générale des inégalités internes dans les pays développés et pays en développement, mais on verra plus loin que cette « tendance » doit être fortement nuancée par d’autres facteurs et, en particulier, suppose un point de départ du développement économique relativement égalitaire qui n’est vérifié que dans un certain nombre de cas, ne serait-ce que pour les raisons que l’on vient de décrire. Les liens entre les premières phases de croissance et inégalité sont assez bien théorisées et expliquées : l’extension du marché fournit des opportunités à certaines parties de la population dont l’enrichissement accroît le niveau général des inégalités dans le pays, tandis que les processus de destruction d’emplois et les migrations ville-campagne créent de nouvelles exclusions. Ces dernières sont résorbées lors des phases suivantes de généralisation de la croissance. Ces tendances sont universelles : par exemple, si les pays homogènes ethniquement et géographiquement ont des probabilités élevées d’évoluer de manière relativement égalitaires à tous les niveaux de développement, la nature même d’un processus de croissance fondé sur des exportations va tendre à accroître « spontanément » les inégalités entre les zones situées au cœur du processus (en général dans les régions les plus denses et les plus homogènes) et les autres. En ce sens, la mondialisation, entendue comme un phénomène de croissance généralisée par les échanges internationaux, a des chances d’accroître les inégalités. Mais on dispose également de nombre d’exemples, en Amérique latine, qui démontrent que des inégalités encore plus importantes peuvent exister durablement dans des pays « autocentrés », dont la développement — ou parfois l’absence de croissance— est inspiré par des politiques d’import-substitution, dans un contexte de fortes inégalités intérieures (régimes latifundiaires, césure entre blancs, métis et indiens, zones de plaine et de montagne…) : si la croissance ouverte est à l’évidence génératrice d’inégalités, la croissance autocentrée également ! Cette « hypothèse Kuznets » pourrait expliquer pourquoi nous connaissons actuellement une phase d’accroissement des inégalités dans les pays développés, spécialement aux États-Unis, puisque nous vivons une nouvelle phase de croissance. Il convient donc de s’arrêter brièvement sur les cas respectifs des pays en développement et des pays développés et de les différencier.
S’agissant des pays développés, la globalisation est souvent mise en cause par certains courants politiques et sociaux comme source d’inégalités croissantes. Le soupçon est fondé sur le passé : ainsi Snower rappelle que la première phase de globalisation à la fin du dix-neuvième siècle avait vu à la fois un fort accroissement des inégalités et une désindustrialisation des pays en développement. Mais cette hypothèse semble actuellement faible pour expliquer l’essentiel de l’accroissement des inégalités, même si elle peut fournir une approche partielle : ainsi que l’on vient de le rappeler, et bien qu’ils concourent sans aucun doute dans une certaine mesure à la formation d’inégalités, les déplacements d’activité entre secteurs employeurs de faibles qualifications et secteurs employeurs de qualifications élevées, dus à la concurrence avec les pays émergents ou pauvres semblent, dans tous les pays développés, trop limités pour expliquer à eux seuls des mouvements massifs sur le plan des inégalités, tandis que la concurrence entre pays développés peut expliquer du chômage frictionnel dû à des changements de spécialité ou des concentrations, mais seulement entre secteurs employeurs de qualifications élevées. L‘ouverture des inégalités aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où le phénomène est le plus profond, est enfin largement postérieure à l‘accroissement des échanges extérieurs dans le produit intérieur brut. Le principal courant parmi les économistes identifie donc le progrès technique, et en particulier l’extraordinaire vague d’innovation des vingt dernières années comme le principal facteur d’accroissement des inégalités. Le principal moteur des inégalités dans les pays développés apparaît en effet être l’écart croissant entre les revenus du travail qualifié et les revenus des travailleurs non qualifiés. Snower précise et élargit cette approche en suggérant qu’outre le progrès technique, une cause importante dans les pays riches serait la gigantesque transformation organisationnelle en cours dans les entreprises, qui lamine l’encadrement moyen et valorise de nouveaux types d’employés. D. Cohen, dans Richesse du monde, pauvreté des nations, avance une hypothèse proche : une troisième révolution industrielle bouleverse l’économie mondiale et induit une nouvelle forme d’organisation du travail industrielle (« O ring »), qui accorde aux personnes ayant un avantage de qualification même marginal un différentiel de rémunération considérable. La focalisation sur le seuls revenus du travail peut toutefois apparaître trop restrictive : la période récente a vu aussi les inégalités patrimoniales croître, notamment en raison de la considérable hausse des marchés boursiers. Celle-ci est également reliée à une transformation importante du capitalisme : l’optimisation de la « shareholder value » a entraîné une modification en profondeur des comportements industriels et a certainement participé de l’extension de nouveaux modes d’organisation du travail, notamment aux États-Unis, jugés plus compétitifs. En ce sens, il y a interdépendance entre l’extension des marchés financiers, l’émergence des fonds de pension, l’accroissement de l’endettement des entreprises et la réorganisation industrielle, elle-même génératrice de nouvelles inégalités. Si la globalisation n’est pas responsable de l’approfondissement récent des inégalités internes, peut-elle en être un moteur second ? Cela paraît possible, mais ni prouvé, ni fatal : l’intensification de la compétition internationale pourrait ainsi être identifiée comme un facteur prolongeant une vague d’innovation technologique et de réorganisation des entreprises que personne ne sait vraiment relier à un phénomène économique, et la prolongation de cette phase pourrait accroître encore les inégalités, dans l‘absence d‘une capacité des systèmes de formation à « produire » suffisamment de travailleurs qualifiés pour en faire baisser la rémunération, ou la stabiliser. La chasse aux meilleurs managers et aux meilleurs ingénieurs et chercheurs pourrait aussi en faire monter le prix international, et permettre le détournement des procédures de redistribution fiscales qui pèsent sur cette catégorie de la population : les gouvernements se trouveraient donc privés de conduire les politiques de redistribution jugées nécessaires pour maintenir un minimum d‘égalité ou d‘accroissement des chances des moins favorisés. Le fossé technologique pourrait s’accroître à un point tel que se constituent des seuils d’exclusion nouveaux qui deviennent infranchissables même sur plusieurs générations. Il existe pour ces trois motifs d’inquiétude des indices qui permettent de penser que ces phénomènes ne sont pas impossibles. Mais, comme on le verra plus loin, d’une part, aucun d’entre eux ne semble avoir atteint une ampleur qui pose problème, et, d’autre part, il existe soit des contre-facteurs, soit des marges de manœuvre qui devraient permettre de les gérer.
S’agissant des pays en développement, les facteurs de creusement interne des inégalités apparaissent essentiellement dues aux politiques économiques domestiques. La partie des pays en développement qui a connu la plus forte progression des inégalités, comme on l’a rappelé, est l’ex-Union soviétique. La façon dont a été conduite la libéralisation économique a en particulier simultanément envoyé des millions de personnes au chômage et fortement érodé les marges de manœuvre fiscales des États en question. Ces derniers ont dû cesser de payer ou fortement diminuer les retraites des personnes âgées, paupériser leur fonction publique, et renoncer à indemniser leurs chômeurs, conduisant à une explosion de la pauvreté absolue et relative. En Amérique latine, les pays qui n’ont su ou pu restructurer la propriété foncière, ont conservé une gestion latifundiaire de l’agriculture et ont procédé à des libéralisation hâtives ont connu aussi une aggravation de l’incidence de la pauvreté. Beaucoup des plans d’ajustement structurel, développés dans les années 1980 et 1990 au profit de pays fortement endettés publiquement et en crise de change, ont été insuffisamment conçus en fonction d’objectifs de gestion sociale : l’arrêt brutal d’une croissance économique non soutenable et financièrement malsaine, dans des pays marqués par des fortes différenciations sociales et raciales, a conduit à une forte ouverture de l’échelle des inégalités. En Afrique, des phénomènes semblables ont été constatés dans la conduite des politiques de libéralisation, notamment des filières agricoles, et dans celles de privatisation, mais l’appauvrissement du continent apparaît général. Dans la mesure où la chute du mur de Berlin consacre la victoire du capitalisme sur le communisme, on pourrait dire que la globalisation a une influence sur ces développements nationaux. Mais l’on ne parviendrait pas à expliquer pourquoi l’Europe centrale, marquée par le même communisme, a su mieux gérer et son destin économique général, et sa cohésion sociale, ni pourquoi certains pays en développement ont réussi, dans la même dernière décennie, à conduire un ajustement structurel sans détériorer la structure de leurs inégalités : c’est le cas, autant que les statistiques permettent de le dire avec un recul faible, en Asie du Sud-est, lors de la dernière crise financière. Néanmoins, le nouvel ordre commercial mondial qui se met en place avec l’OMC retirera sans doute des marges de manœuvre sur le plan social, dont les nouveaux pays industrialisés de l’Asie de l’Est avaient fait usage pour maintenir leurs équilibres sociaux internes. Il leur faudra donc faire preuve d’une imagination renouvelée.
Les faits des marchés, de la nature et de la société ne suffisent pas à rendre compte des causes des inégalités « finales », même si elles expliquent particulièrement bien la « donne de base » et les « forces tectoniques » à l’œuvre. Dans tous les cas de figure, la politique économique et sociale influence profondément la structure « primaire » des inégalités et les « tendances spontanées » du marché. Comme nous l’avons déjà indiqué, l’on trouve à tous les niveaux de développement des pays dont les caractéristiques « primaires » (degré de disparité ethnique, dispersion, isolement et variété géographiques…) sont similaires, mais dont la structure des inégalités est fondamentalement différente : les nations ont des fonctions de préférence collective extrêmement différentes et leur sensibilité aux inégalités primaires sont extraordinairement disparates. Ceci est sans doute la raison fondamentale pour laquelle l’incidence de la pauvreté et le niveau de développement humain peuvent varier aussi fondamentalement entre pays proches : ce constat nuance donc fortement « l‘hypothèse Kuznets », et explique que celle-ci ne puisse être vérifiée complètement dans les observations statistiques, qui mettent plutôt en valeur une indétermination entre inégalité et croissance : c‘est ainsi que Deininger et Squire, pour la Banque mondiale, analysèrent en 1996 cette régression pour 52 pays sans pouvoir trouver de relation statistiquement stable. Il y a donc désormais un large consensus des économistes du développement sur le constat, encore fortement controversé il y a une dizaine d’années, que la réduction des inégalités ne représente pas un handicap de long terme pour la croissance, et même que certains pays transforment leur politique sociale en atout compétitif . Un article de Jason Furman et Joe Stiglitz de 1998 présente une série de modèles de ce type et fait une démonstration brillante des mécanismes fondamentaux explicatifs de ce cercle vertueux, qui dépassent les considérations habituelles sur la stabilité politique et sociale obtenues par plus d’égalité et identifient les structures de consommation et de patrimoine comme facteurs importants d’optimisation de l’investissement et de l’épargne. S’ils concluent que l’inégalité n’est pas nécessaire pour la croissance et qu’elle n’est pas une conséquence inévitable de la croissance, ils présentent aussi un modèle crédible de cercle vicieux où les inégalités réduisent la croissance économique, qui accroît elle-même les inégalités. Si la croissance économique peut engendrer des inégalités, les politiques économiques peuvent faire mieux que les compenser et même les réduire. Mais faut-il le faire ?

Faut-il et, si oui, comment, réduire les inégalités ?

Martin Feldstein, un économiste américain particulièrement représentatif d’un courant de pensée libéral, qui inspire entre autres de manière visible le dernier rapport annuel de la Banque Mondiale sur la pauvreté, se demandait en 1998 si l’inégalité des revenus était réellement un problème . Sa réponse était claire : non. En revanche, précisait-il, la pauvreté est un problème. Il y a plusieurs bases théoriques ou philosophiques à une telle position. Celle de Feldstein, qui serait partagée par de nombreux économistes, est l’optimum de Pareto : s’il est possible d’accroître les revenus des plus riches sans affecter ceux des plus pauvres, alors l’on satisfait à la définition de l’équilibre optimal de Pareto. Cette approche soulève de nombreux problèmes. En premier lieu, l’inégalité affecte l’équilibre parétien : il existe certainement un seuil d’inégalité au terme duquel l’accroissement des richesses des plus fortunés crée une barrière à l’enrichissement des moins fortunés, et, sinon dégrade leur niveau financier présent — ce qui est clairement le cas dans un nombre important de situations sociales concrètes —, du moins diminue voire annihile les chances de leurs descendants d’accéder à des opportunités économiques acceptables, par défaut d’éducation, de santé, bref, de capital humain de base. Si, comme l’indique la déclaration de droits de l’homme de 1789, les hommes naissent libres et égaux en droits, encore faut-il qu’ils aient les capacités (au sens où l’emploient Amartya Sen et John Rawls ) d’exercer cette liberté et ce droit : ce dernier suppose que la fortune soit répartie de telle sorte que des monopoles de la prospérité, ou des effets de classe, ne se produisent pas qui interdisent l’espoir aux plus pauvres. Les inégalités oui, dirait-on, mais jusqu’au point concret où elles interdisent la mobilité sociale. En second lieu, la pauvreté ne peut se distinguer de l’inégalité. Toute opposition des deux termes entre eux est contradictoire, car la pauvreté se mesure d’abord en termes relatifs, comme le positionnement au-dessous d’un seuil défini par rapport aux revenus moyens, médians ou les plus élevés. Parler de pauvreté, c’est parler d’inégalité, tant la pauvreté se définit en tant que marginalisation, exclusion, absence de capital humain et financier, relativement aux autres membres de la communauté. En troisième lieu, pauvreté et inégalités affectent la croissance. Ainsi que Stiglitz le montre dans l’article précité, des structures différentes de revenus et de consommation ont des conséquences différentes sur les taux de croissance : dans certaines conditions, on montre soit que des sociétés plus égalitaires peuvent engendrer des taux de croissance plus élevés et améliorer les conditions de vie pour un plus grand nombre, soit, ce qui en est le miroir, que certaines situations d’inégalité bloquent la croissance économique — comme par exemple les systèmes latifundiaires d’Amérique latine (on dirait en termes techniques qu’il existe différents optima parétiens possibles à un certain moment et que certains d’entre eux sont « meilleurs » au sens où davantage d’individus dans la société ont accès à plus de bien-être). Amartya Sen fait ainsi remarquer que si l’on affectait la croissance britannique des dix dernières années d’un coefficient (1- coefficient de Gini), on obtiendrait une vision bien différente de l’impact effectif de cette croissance et une certaine prise en compte de sa réalité sociale (il s’agirait d’ailleurs d’un test particulièrement intéressant à faire passer y compris à la France). Enfin, l’on serait tenté de renverser l’interrogation de Feldstein, et se demander : pourquoi s’intéresser à la pauvreté ? S’il s’agit d’une considération purement éthique, ce qui semble ressortir de la démarche de ce dernier, ne faudrait il pas la laisser traiter par les mouvements associatifs qui sont intéressés par une démarche compassionnelle ? Pourquoi imposer à l’ensemble de la société un choix éthique ? S’il s’agit d’un choix économique, et qui affecte le bien-être de tous, alors, il s’agit de considérations rationnelles, qui conduisent forcément aux débats qui viennent d’être abordés à l’instant, et qui situent la question de la structure générale des revenus, des patrimoines, et des dotations humaines, ou du capital social, au cœur du débat. parler de pauvreté, c’est parler aussi des plus riches, de la structure de la société, et des mécanismes de la croissance. C’est parler de l’égalité des chances dans la vie, qui est un des sujets les plus brûlants du libéralisme, ainsi que Serge-Christophe Kolm le met en pleine lumière dans Le libéralisme moderne .
Le paragraphe qui précède pourrait faire croire que l’égalité ou l’inégalité s’aborde de manière essentiellement économique. Il n’en est rien. Les raisons éthiques, politiques et culturelles pour limiter les inégaités sont encore plus puissantes que les raisons économiques. Notre monde n’est acceptable que si tous se perçoivent comme bénéficiant de l’économie. Or, de nombreux peuples se perçoivent comme exclus des bénéfices de la croissance mondiale et certains sont engagés dans des processus de révolte violente rampante. Plusieurs des séismes politiques et des convulsions locales que nous observons dans le tiers-monde et le terrorisme qui lui est associé sont liés à cette perception. Huntington en a fait un best-seller , en décrivant sa perception d’un choc des civilisations qui ne peut être entièrement accepté dans sa perception extrême des antagonismes culturels et religieux qui gouvernent la planète, mais dont il nous faut aussi admettre qu’il décrit un certain état des tensions internationales liées au désespoir de groupes nombreux. Bien que Fukuyama , qui évoque la fin de l’histoire, soit plus en crédit que Huntington, la persistance des inégalités à un niveau aussi élevé et des tendances aussi défavorables à la convergence peut la réveiller, cette fameuse histoire, et ébranler un capitalisme mondial qui n’est pas si établi et ferme qu’on pourrait le croire si l’on pese à la manière dont commença notre propre siècle.
Gérer les inégalités est donc le grand sujet économique de notre temps, marqué par un formidable bouleversement de la donne économique, qui permet ou facilite la réémergence d‘inégalités toujours plus profondes, créées par le progrès technique et par les transformations organisationnelles, et approfondies ou mises au risque d‘être encore prolongées par certaines tendances de la globalisation. Les inégalités actuelles diminuent-elles la croissance internationale ? Affectent-elles l’égalité internationale ou nationale des chances ? Voilà deux questions auxquelles il nous faudrait pouvoir répondre rigoureusement. Il faut répondre oui à la première question. Du constat que nous avons fait que la croissance économique dans les pays en développement a un impact inégalitaire faible dans les pays industrialisés, et que ces derniers bénéficient directement en termes de croissance de celle du Sud, sans déplorer que la lenteur de la croissance économique en Afrique au Sud du Sahara, dans la CEI et dans certaines zones d’Amérique latine et d’Asie représente un handicap pour l’économie mondiale. La convergence des économies du Sud vers les niveaux de revenu du Nord est le moteur le plus puissant de la prospérité mondiale que l’on puisse imaginer. Au sein des pays industrialisés, le même raisonnement peut être tenu. Il est moins certain que l’on puisse répondre de manière claire à la seconde question. D’une part, l’histoire économique des cinquante dernières années a montré que des nations en développement pouvaient combler leur handicap. Mais, d’autre part, ainsi que nous l’avons souligné, il n’est pas certain que cette performance puisse être reproduite, en raison des nouvelles règles de libéralisation commerciales mises au point dans le cadre de l’OMC et du formidable progrès technique en cours qui place la barre un niveau plus haut — tout en représentant, comme nous l’avons évoqué, aussi un atout pour les pays en développement. Comme Paul Bairoch le met en lumière dans Mythes et traditions de l’histoire économique , les périodes de libéralisation commerciale internationale ont toujours correspondu à des périodes de domination : les puissances en situation de pouvoir économique forcent les autres à l’ouverture commerciale comme moyen de renforcer leur position, ainsi que l’histoire des relations avec l’Asie du Sud et de l’Est au dix-neuvième siècle le montre (traités inégaux, guerre de l’opium…). Nous pourrions ainsi nous trouver à l’aube d’une époque, où, quelle que soit la qualité de gestion économique des pays en développement, leur croissance relative serait fortement freinée et leur insertion dans le commerce mondial assurée exclusivement dans une chaîne de domination verrouillée par les très grandes entreprises internationales. Les seules exceptions pourraient alors venir des deux pays continents, l’Inde et la Chine. Le risque mérite d’être médité.
Peut-on imaginer des politiques qui permettraient de limiter ces risques et de maximiser la croissance mondiale tout en réduisant les inégalités au-dessous du seuil auquel les effets pervers qu’elles provoqueraient seraient insuffisants pour les caractériser comme dangereux ? La réponse théorique est positive.
Sur le plan des inégalités entre pays, le débat sur le développement, auquel se réduit la question, fait partie des sujets de controverse les plus importants de la politique économique des années qui ont succédé aux indépendances coloniales des années 1960. Pourtant, il existe des lignes de consensus auxquelles l’essentiel de la profession économique pourrait se rallier (il reste à savoir si une telle unanimité doit rassurer ou inquiéter le citoyen…), et que l‘on pourrait résumer par « more trade, and more money ». Le premier point de ce « paradigme du développement » est d’ouvrir totalement les marchés des pays développés aux pays en développement, ce qui est encore loin d’être le cas. Un second point, plus controversé, est d’autoriser les pays en développement à pratiquer la non-réciprocité commerciale, dans des limites et par des pratiques négociées, ce que les présents accords de l’OMC interdisent pratiquement à terme. Un troisième point est d’assurer les conditions internationales de stabilité des changes et de garantie politique qui permettent une reprise durable de l’investissement direct étranger privé dans les marchés émergents : ce sont les transferts privés depuis l’Europe qui ont assuré la croissance rapide des États-Unis et des autres nations émergentes à la fin du siècle dernier, et il devrait en être de même actuellement, mais les conditions actuelles des marchés financiers rendent très difficiles ces mouvements qui avaient été permis cent ans plutôt par le régime de l’étalon-or. Mais l’aide au développement a aussi un rôle crucial à jouer en permettant le renforcement accéléré des capacités institutionnelles des pays en développement, l’essor massif de l’éducation, seule à même de ralentir la progression du fossé technologique, et en particulier numérique, entre le Nord et le Sud, et en permettant de financer les équipements que le secteur privé ne peut gérer et rentabiliser. Mais aucun de ces éléments qui devraient constituer le contrat de croissance du nouveau millénaire ne peut être mis en place sans une stabilisation politique et sociale dans les pays en développement qui dépend avant tout des sociétés en cause.
Lutter contre les inégalités internes aux pays est également possible, par des politiques jouant sur les conditions de production de la richesse et sur la redistribution, qui peuvent être financées partiellement par l’aide au développement dans les pays du Sud. Quels sont les outils essentiels de ces politiques économiques redistributives, qui ont fait leur preuve dans les pays les moins inégalitaires, sans obérer leur croissance ? Dans les pays en développement, et spécialement les plus pauvres d’entre eux, des transformations de la structure de la propriété (par exemple une redistribution équitable du foncier), la distribution des infrastructures (par exemple des programmes de désenclavement rural), l’accès à l’éducation et à la santé de base ainsi que la fourniture d’opportunités économiques aux plus pauvres (par exemple, micro-crédit ou crédit rural) ont des incidences puissantes sur la structure des revenus primaires, comme le notent les rapports du PNUD de 1997 et celui de la Banque Mondiale de 2000 sur la pauvreté. Au fur et à mesure que les revenus s’élèvent, que les capacités administratives se renforcent, que le marché du travail est de plus en plus formalisé, et que le système fiscal est perfectionné, deux catégories d’instruments viennent s’ajouter, dont la puissance peut expliquer une plus grande efficacité en matière d’atténuation des inégalités, et qui ressortissent fondamentalement à la redistribution : les régimes de sécurité sociale (chômage, maladie, invalidité, vieillesse), et l’allocation de prestations financières sous plafond de ressources, qui prennent en quelque sorte le relais de la solidarité familiale ou clanique dans des sociétés plus urbanisées, aux cellules familiales éclatées et aux besoins plus sophistiqués. Les politiques de l’emploi ont en particulier une influence essentielle. Toutes ces politiques exigent des systèmes fiscaux redistributifs, et certains estiment que le degré actuel de la compétition internationale et de la globalisation interdit de plus en plus leur maintien ou leur développement : ainsi, les cerveaux des pays en développement tendent à émigrer vers les pays développés, et les plus riches dans les pays développés égalitaires tendent à émigrer vers les pays développés inégalitaires. Ces phénomènes doivent être relativisés : l’expérience indique que les migrations tendent à s’arrêter quand la croissance économique dans le pays d’origine est importante, même quand les politiques redistributives pèsent d’un poids substantiel. Le problème apparaît davantage la croissance et l’espoir d’amélioration de son sort, plus que la structure plus ou moins inégalitaire. La performance des systèmes de redistribution actuels dans les pays développés est, d’autre part, susceptible de grande marges d’amélioration, sans qu’il soit besoin d’accroître les prélèvements obligatoires sur les plus riches, comme l’indique le cas de la France, qui demeure un des pays développés les plus inégalitaires, malgré des prélèvements obligatoires exceptionnellement lourds. Néanmoins, certaines précautions doivent être prises : la lutte que les pays du G7 ont entreprise contre les paradis fiscaux est une importante contribution au verrouillage du système fiscal international et, à terme, devrait interdire une « concurrence fiscale déloyale ». La lutte contre la corruption internationale doit avoir le même type d’effet. Enfin, la crainte que la globalisation réduise les marges fiscales des pays qui y sont soumis, par exemple en réduisant les droits de douanes, n’a pas été vérifiée par l’expérience, dans la mesure où les pays qui ont joué la carte du commerce extérieur ont connu une croissance rapide, qui a accru les recettes budgétaires et leur a donné les moyens de politiques sociales et redistributives plus généreuses que les pays qui se sont fermés.

Un monde plus égalitaire, un monde plus stable et où la prospérité est plus durable

La croissance actuelle des inégalités n’est pas une fatalité. S’il est vrai, à l’intérieur des pays, qu’elle est le produit du progrès technique, des réorganisations managériales et des politiques économiques, alors, elle est soit transitoire et réversible, soit susceptible, pourvu que la volonté politique nationale s’exerce, de s’inverser. Sur le plan international, il est vrai qu’une partie de la dynamique inégalitaire, dont on a vu qu’elle était essentielle pour la détermination des inégalités mondiales entre individus, échappe à la volonté de tous, quand elle repose sur des situations politiques et sociales locales non maîtrisables. Toutefois, on a vu que des lignes politiques existent qui accroîtraient les chances de progression pour les pays qui sont en position de se saisir d’opportunités, et que la plus grande partie de la planète, grâce à la progression du revenu de la Chine, et, dans une moindre mesure de l’Inde, connaît une amélioration sensible de son sort et converge, à des rythmes divers, vers les niveaux de vie industrialisés. L’espoir est donc là. Sa perpétuation suppose des politiques mondiales coopératives entre le Nord et le Sud qui sont à portée de la main, et qui reposent sur une compréhension par les opinions publiques que le nombre de « biens publics globaux » qui justifient ces ententes coopératives ne cesse de croître du fait du peuplement de notre planète et de son expansion économique. L’égalité fait partie avec la stabilité des ces « biens publics », qui rendent la situation politique internationale plus stable, crée plus de croissance, la rend plus durable politiquement, bref, produit des retombées pour tous, les économistes diraient des externalités, dont les bénéfices dépassent largement les coûts. Puissent les gouvernements, toujours vifs en parole, souvent craintifs en action, entendre cette raison et savoir s’engager sur un terrain politique complexe sans démagogie.