Revenus et patrimoines : anatomie des inégalités

Revenus et patrimoines : anatomie des inégalités

Entretien avec Jean-Michel Hourriez

Les inégalités de revenus ne baissent plus

Le Banquet : Commençons par examiner les inégalités de revenus : il semble qu’on constate une tendance depuis le milieu des années 1980, à l’accroissement des écarts entre les niveaux les plus bas et les plus élevés. Accréditez-vous ce constat ?

Jean-Michel Hourriez : Il me paraît nécessaire de le nuancer. L’INSEE ne met pas en évidence une franche augmentation des inégalités de revenus au niveau de l’ensemble de la population, mais plutôt une hausse des inégalités au sein des actifs compensée par une baisse des inégalités au sein des retraités (graphiques). Les années 1980 marquent en tout cas une rupture : nos indicateurs montrent une baisse très nette des inégalités de revenus dans les années 1970 et jusqu’au début des années 1980, mais depuis ces indicateurs ont cessé de baisser ou augmentent modérément.

Le Banquet : Arrêtons-nous un instant sur une question de méthode. Quand vous parlez de l’ensemble de la population, quels sont les indicateurs qui permettent le mieux d’y repérer des inégalités ?

J.-M. H. : La mesure des inégalités est relative. L’indicateur d’inégalités le plus simple est le ratio entre le revenu moyen des 10% les plus aisés et celui des 10% les plus modestes. D’autres indicateurs plus complexes sont calculés, par exemple l’indice de Gini représenté sur le graphique. Ces indicateurs comparent toujours le revenu des plus riches et des plus pauvres, indépendamment du revenu moyen de la population : si chaque ménage voyait son revenu doubler, nos indicateurs d’inégalité resteraient inchangés. C’est pourquoi je parle de mesure relative.
Or, une augmentation des inégalités est mieux tolérée par l’opinion lorsque les revenus moyens augmentent. Le niveau de vie moyen augmentait de plus de 3% par an avant 1980, mais depuis il a augmenté beaucoup plus lentement (+ 1% par an), stagnant même au début de chacune des décennies quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Cette faiblesse de l’augmentation du niveau de vie moyen modifie la perception des inégalités. Au début des années quatre-vingt-dix, nous avons connu une légère montée des inégalités au sein des salariés ou chômeurs, dans un contexte où le niveau de vie moyen augmentait à peine, ce qui signifie que le niveau de vie des plus pauvres a stagné. Dans les années 1970, la situation était bien différente : non seulement le revenu moyen des Français augmentait de 4% par an, mais le revenu des plus pauvres progressait plus vite que la moyenne, à un rythme voisin de 7% par an.

Le Banquet : Vous parlez là de l’écart entre le premier et le dernier déciles. Pourrait-on considérer d’autres proportions, premier et dernier centiles ou premiers et derniers 5% ?

J.-M. H. : Nos données ne permettent pas d’observer de manière fiable les 1% les plus riches et les 1% les plus pauvres. Ces derniers sont difficiles à cerner car les enquêtes classiques de l’INSEE portent sur des personnes qui vivent dans un logement, ce qui met hors champ les personnes qui résident dans les collectivités (foyers de travailleurs, maisons de retraite, etc.) ou les sans domicile fixe. Nous ne parvenons pas donc pas à cerner les situations de grande pauvreté, ce qui nous amène à développer des enquêtes spécifiques. À l’opposé, pour les hauts revenus, il existe des problèmes de taille d’échantillons et de fiabilité de la principale source disponible, à savoir la déclaration fiscale de revenus, compte tenu de la défiscalisation de certains revenus ou de leur exclusion du champ de la déclaration de revenus.

Le Banquet : N’y a-t-il pas d’autres types de mesure des inégalités de revenus, par exemple l’écart du premier décile et du dernier décile à la moyenne ou à la médiane ?

J.-M. H. : À côté des indicateurs globaux d’inégalités, nous avons développé des indicateurs de pauvreté relative. Nous comparons ainsi lesménages ayant de faibles revenus aux ménages « moyens ». La définition de la pauvreté à l’INSEE est fondée sur un seuil de pauvreté qui correspond à la moitié du niveau de vie médian des Français. Le niveau de vie médian est le niveau de en deçà duquel se situent la moitié des Français, soit environ 7 000 à 8 000 francs par mois par équivalent adulte. Pour fixer le seuil de pauvreté, nous divisons par deux ce chiffre, ce qui fixe le seuil de pauvreté entre 3 500 et 4 000 francs. Si le revenu de tous les Français doublait, ce seuil de pauvreté serait également multiplié par deux. On ne cherche pas à évaluer un seuil de pauvreté absolue, mais à définir un seuil relatif en deçà duquel le ménage a un pouvoir d’achat très éloigné des normes de la société dans laquelle il vit.

Le Banquet : Qu’indique ce rapport précisément ?

J.-M. H. : Environ 10% de la population se situe en deçà du seuil de pauvreté, mais ce chiffre a peu de signification car le niveau du seuil est arbitraire : si nous avions fixé le seuil à 60% du niveau de vie médian (au lieu de 50%), le nombre de pauvres paraîtrait plus élevé. Ce qui est pertinent, c’est l’évolution du taux de pauvreté. Le taux de pauvreté a évolué depuis trente ans comme les indicateurs d’inégalités. La même rupture est observée dans les années 1980 : après avoir baissé depuis le début des années 1970, le taux de pauvreté a cessé de diminuer, il augmente même au début des années quatre-vingt-dix dans la population en âge de travailler.

Quelle pertinence pour les catégories socioprofessionnelles ?

Le Banquet : On peut aussi apprécier les inégalités en termes de catégories socioprofessionnelles. L’évolution des revenus moyens de chaque CSP a progressé, semble-t-il, différemment et les rapports entre ces catégories s’est modifié.

J.-M. H. : Nous avons peu travaillé sur la notion de catégorie socioprofessionnelle, car cette notion ne rend pas bien compte du chômage. Au sein des salariés, le niveau de vie des cadres a progressé de 1,2% par an entre 1984 et 1994 tandis que celui des ouvriers non qualifiés diminuait de 0,4% par an .

Le Banquet : Il serait aussi intéressant d’évoquer l’évolution spécifique des « classes moyennes » — même si le concept peut être discuté sur le plan sociologique et économique —, et pas seulement des deux extrémités de la redistribution. Comment évolue ce groupe médian par rapport aux deux extrêmes ? Certains ont pu évoquer une stagnation de ces couches moyennes.

J.-M. H. : Les « classes moyennes » dont il est souvent question dans le débat public ne correspondent pas vraiment au milieu de la distribution des revenus observée par le statisticien. Comme nous l’avons indiqué précédemment, le niveau de vie médian des Français est estimé à 7 à 8 000 francs par équivalent adulte (soit environ 15 000 francs pour un couple avec deux jeunes enfants). Le haut de la distribution des revenus correspond aux 10% les plus aisés, c’est-à-dire aux ménages dont le niveau de vie excède 16 000 francs par équivalent adulte (soit plus de 34 000 francs pour un couple avec deux jeunes enfants). Or, les personnes qui atteignent ce niveau de revenu — il s’agit en gros des cadres et professions libérales — se situent volontiers parmi les « classes moyennes » plutôt que parmi les hauts revenus. Ainsi le dernier décile apparaît comme le haut des « classes moyennes », tandis que la médiane apparaît comme le bas des « classes moyennes ». La légère hausse des inégalités que nous avons observée au début des années quatre-vingt-dix s’est traduite par une progression du niveau de vie légèrement plus rapide pour le dernier décile que pour la médiane, tandis que le niveau de vie des plus pauvres stagnait.

Le filet de la redistribution

Le Banquet : Ces mouvements peuvent aussi être expliqués par des éléments liés aux politiques mises en œuvre, fiscales et sociales notamment.

J.-M. H. : Habituellement, les économistes distinguent les inégalités de revenus primaires, c’est-à-dire avant transferts, et les inégalités de revenus disponibles, après prise en compte du système redistributif qui tend à réduire les inégalités de revenus (cf. graphiques). Le rôle redistributif des prestations sociales — prestations familiales, aides au logement, minima sociaux — a eu tendance à se renforcer depuis une vingtaine d’années. Du moins si l’on se limite à la population en âge de travailler (pour les personnes âgées, le minimum-vieillesse tend au contraire à disparaître). Malgré cette progression vers toujours plus de redistribution, les inégalités au sein des salariés et des chômeurs ont eu tendance à augmenter, mais moins que les inégalités de revenus avant impôts et prestations. En ce qui concerne la pauvreté, le renforcement de la redistribution opérée par les prestations sous conditions de ressources est encore plus net : entre 1990 et 1996, les revenus déclarés au fisc par les actifs les plus pauvres ont chuté en valeur absolue. Mais grâce aux prestations qui leur ont été distribuées, leur niveau de vie, mesuré par le revenu disponible après impôt et transferts, n’a pas diminué. En l’absence de système de redistribution, la hausse des inégalités et de la pauvreté aurait été plus marquée.

Le Banquet : Pour autant, le système de redistribution n’est pas resté identique pendant toute la période et il faut faire la part de certaines inflexions.

J.-M. H. : Il y a eu une inflexion de l’impôt sur le revenu au milieu des années 1980. Celui-ci est, comme chacun sait, le prélèvement le plus progressif et donc le plus redistributif. La pression fiscale au titre de l’impôt sur le revenu augmentait jusqu’au milieu des années 1980, mais depuis cette date elle tend à diminuer : après les baisses d’impôts de la fin des années 1980, l’impôt sur le revenu a connu davantage de baisses que de hausses au cours des années quatre-vingt-dix si bien que son poids dans le revenu des ménages est plus faible en 1999 qu’en 1990. Les nouvelles baisses d’impôts qui sont annoncées vont bien sûr accentuer cette tendance. Au total, la redistribution opérée par l’impôt sur le revenu s’affaiblit depuis une quinzaine d’années alors qu’elle se renforçait auparavant, ce qui signifie que l’on redistribue de moins en moins par ce biais depuis les ménages aisés vers les autres ménages.
En revanche, en ce qui concerne les prestations sociales, il n’y a pas eu d’inflexion. L’augmentation de la redistribution opérée par les prestations vers les ménages les plus modestes s’observe depuis les années 1970 : en vingt-cinq ans, de nouvelles prestations ont été créées (allocations d’adulte handicapé et de parent isolé dans les années 1970, RMI à la fin des années 1980, etc.) et étendues (généralisation des aides au logement à l’ensemble de ménages modestes, création de l’aide personnalisée au logement, création puis extension de l’allocation parentale d’éducation). De plus, à législation inchangée, la montée du chômage de longue durée provoque mécaniquement une hausse des prestations sous conditions de ressources, les prestations jouant leur rôle de parachute.

Le Banquet : Vous signalez ainsi l’importance des prestations comme stabilisateur de la croissance des inégalités. Peut-on apprécier, par décile, en tout cas au bas de l’échelle, la place des revenus de transfert dans l’ensemble des revenus ? Pour certaines catégories, il semble que ces revenus soient même majoritaires, ceci étant fortement corrélé aux choix politiques.

J.-M. H. : La montée du chômage et du sous-emploi entraîne mécaniquement une diminution des revenus d’activité et une augmentation des revenus de transferts dans le premier décile. En effet ce décile comprend beaucoup de personnes sans emploi ou alternant chômage et emploi, en plus des personnes ayant un emploi stable mais vivant sous le seuil de pauvreté. De plus, dans les années quatre-vingt-dix, la part des chômeurs non indemnisés s’est accrue avec le durcissement des règles d’indemnisation du chômage et l’allongement de la durée du chômage. Or, ces personnes ne vivent que des minima sociaux, des aides au logement et des prestations familiales, du moins lorsqu’aucun membre de leur ménage ne travaille. Au total, les prestations sociales représenteraient un peu moins de la moitié du revenu du premier décile. Ceci sans inclure les indemnités d’assurance-chômage parmi les prestations.

Le Banquet : Parmi les éléments déterminants de la redistribution, on peut aussi faire intervenir le rôle qu’a pu jouer la modification de certains impôts : baisse de la TVA, diminution des droits de mutation, par exemple.

J.-M. H. : La TVA pèse proportionnellement plus sur les ménages les plus modestes que sur les plus aisés, car ils consomment plus et épargnent moins. Un allégement de la TVA a donc plutôt un effet redistributif. Pour les droits de mutation, l’effet devrait être inverse, mais nous n’avons pas étudié ce prélèvement. Il faudrait aussi parler de la taxe d’habitation, qui pèse proportionnellement plus sur les ménages modestes, malgré l’existence de dégrèvements. L’INSEE publie en octobre une étude détaillée sur les effets redistributifs des principaux changements de législation fiscale et sociale intervenus entre 1990 et 1998 .

Des inégalités nouées à la démographie

Le Banquet : Comment expliquez-vous ces évolutions, notamment le freinage de la réduction des inégalités de revenus, depuis dix ou quinze ans ? Quelle est la part respective du mouvement général de l’économie et des dynamiques démographiques ?

J.-M. H. : Pour analyser les inégalités, il faut distinguer les personnes actives ou en âge de travailler et les personnes âgées de plus de 60 ans. Les mécanismes en œuvre ne sont pas les mêmes. Avec le vieillissement de la population, les retraités représentent aujourd’hui un quart des individus adultes et un tiers des ménages. Ils pèsent donc beaucoup dans l’économie et les chiffres globaux. S’il n’y a pas d’évolution de la pauvreté depuis dix ans, c’est parce que deux mouvements en sens contraire s’annulent : d’un côté, un mouvement positif au sein des retraités — pour lesquels la pauvreté et les inégalités diminuent —, de l’autre, une augmentation de la pauvreté et des inégalités chez les personnes en âge de travailler. Les chiffres donnant une évolution globale dissimulent cette double réalité.
L’opinion publique a bien perçu ce mouvement dans les années 1980. C’est à partir de ces années-là que l’homme de la rue a eu le sentiment que la pauvreté augmentait, alors que les indicateurs de pauvreté calculés par l’INSEE restaient stables. Ce décalage tenait au fait que les citadins constataient une croissance de la pauvreté chez les jeunes et dans les milieux urbains, mouvement compensé au niveau de l’ensemble de la population par la diminution de la pauvreté qui se poursuivait dans les campagnes et les milieux agricoles et chez les personnes âges.

Le Banquet : Il existe aussi, comme le dit Louis Chauvel, une « dynamique générationnelle des inégalités ». Quels sont, selon vous, les facteurs explicatif de cette aggravation ? Les études montrent que la population à bas revenus comporte de plus en plus de salariés en son sein alors que le nombre de retraités y a fortement diminué. Faut-il imaginer un autre partage générationnel de la richesse ?

J.-M. H. : Nous avons déjà vu que la stabilité apparente du taux de pauvreté et des inégalités masquait des écarts importants selon l’âge. On constate une hausse relative de la pauvreté au sein des plus jeunes et, au contraire, une diminution continue chez les plus âgés. L’amélioration de la situation de ceux-ci est liée au succès du système de retraites par répartition qui a permis d’éradiquer la pauvreté chez les plus âgés au fur et à mesure que les pensions se généralisaient à l’ensemble des catégories. Non seulement le niveau moyen des pensions n’a cessé de s’accroître, mais en plus l’éventail des pensions s’est resserré. Ce constat d’une augmentation du niveau de vie des plus âgés est difficile à faire admettre car les intéressés eux-mêmes ne voient pas leur pouvoir d’achat progresser. Si le niveau de vie des plus âgés augmente, c’est en raison du renouvellement des générations. Chaque personne âgée, prise individuellement, voit son niveau de vie stagner, mais chaque année de nouvelles générations de personnes âgées mieux pourvues en droits à la retraite remplacent les anciennes générations qui en avaient moins.

Le Banquet : Sans considérer ni les retraités et les jeunes inactifs, si l’on considère les tranches d’âge de la population en âge de travailler, peut-on voir des phénomènes nets de distinction entre les plus âgés et les plus jeunes ?

J.-M. H. : Globalement, plus on va vers les tranches d’âge les plus jeunes, plus on assiste à une dégradation, au moins relative. Le niveau de vie des ménages de moins de quarante ans stagne, il est devenu inférieur à celui des ménages de cinquante ans, qui continue de progresser. Pour les générations nées jusqu’en 1945, chacune a une situation meilleure que la précédente, alors que les jeunes qui entrent sur le marché du travail ont le même niveau de vie que celui qu’avaient leurs parents au même âge. Il existe donc une dégradation relative de la situation des jeunes, mais certainement pas une dégradation absolue, si l’on excepte les jeunes de moins de vingt-cinq ans qui sont un cas particulier.

Le Banquet : Il faudrait aussi examiner l’ensemble des éléments qui déterminent le niveau de vie : capacité de se loger, possession de biens de consommation, accès aux loisirs, etc. et il serait également intéressant de prendre en compte les aides dont bénéficient ces générations plus que celles de leurs parents, de manière certes inégale, et qui ne sont pas prises en naturellement dans les transferts dont ils bénéficient.

J.-M. H. : Il existe, en effet, d’importants transferts d’aides financières au profit de ces générations, qui émanent aussi bien de leurs parents que de leurs grands-parents. De ce fait, la situation moyenne des jeunes ménages change suivant que l’on prend ou non en compte ces aides. En termes de consommation, les jeunes rejoignent en moyenne le niveau de leurs parents, alors qu’en termes de revenus, les ménages de trente ans sont en dessous de ceux de cinquante ans. Les jeunes ménages déclarent au fisc des revenus plus bas que ceux de leurs parents, mais les échanges au sein des familles aboutissent à ce qu’en termes de bien-être matériel les jeunes soient proches de leurs parents.

Le Banquet : Cela ne fait que souligner l’importance des phénomènes de « reproduction ».

J.-M. H. : Ce point mérite en effet réflexion. Souhaite-t-on une société où un jeune ménage en âge de procréer ne peut atteindre un niveau de vie satisfaisant que s’il est aidé financièrement par sa famille d’origine ? Dans une telle société, les inégalités tendent à se reproduire entre les jeunes issus des milieux aisés et ceux issus des milieux modestes ou bien de l’immigration. Les jeunes qui pour diverses raisons ont perdu leurs parents ou sont en situation de rupture familiale sont également pénalisés.

Des patrimoines plus concentrés que les revenus

Le Banquet : Cela nous amène naturellement à parler des inégalités de patrimoine qui se sont accrues depuis une quinzaine d’années. Comment peut-on expliquer leur amplification ? Comment les patrimoines évoluent-ils en fonction de l’âge, du niveau social et des diplômes ?

J.-M. H. : La concentration du patrimoine est plus forte que celle des revenus. Une première explication est que le patrimoine est accumulé tout au long du cycle de vie, si bien que les personnes d’un certain âge ont beaucoup plus de patrimoine que les jeunes. Aux inégalités de milieux sociaux s’ajoute une inégalité liée à l’âge, qui ne s’interprète pas comme une inéquité entre générations. Les inégalités de patrimoine sont donc logiquement plus fortes que celles des revenus. Cependant nous observons que, au sein d’une tranche d’âge ou d’une génération donnée, les inégalités de patrimoine sont plus fortes que celles de revenus. L’épargne amplifie en effet ces dernières. L’élasticité de l’épargne par rapport au revenu est supérieure à un, autrement dit le taux d’épargne des ménages aisés est supérieur à celui des ménages modestes. Les inégalités d’épargne sont donc plus importantes que celles de revenus.

Le Banquet : Ces inégalités ont aussi augmenté. En 1975, les 10% des ménages les plus fortunés possédaient 40% de la richesse des ménages, mais 50% en 1993 et en 1997. À cette date, 5% possèdent 40% et 1% détiennent 20%. Le quart du patrimoine de ces 1% les plus riches est même détenu par 5% d’entre eux.

J.-M. H. : Nous observons bien que les 10% les plus riches possèdent 40 à 50% de la masse totale du patrimoine, et les 1% les plus riches environ 14 à 20% de cette masse. Ce dernier chiffre a été estimé par une étude publiée en 1997 par l’INSEE , qui confrontait les données des enquêtes auprès des ménages aux sources fiscales (déclarations à l’ISF et déclarations de succession). La même étude montrait également que le patrimoine demeure très concentré à l’intérieur des 1% les plus riches.
Nous ne pouvons cependant pas valider l’affirmation selon laquelle les inégalités de patrimoine augmentent. Au contraire, trois enquêtes comparables réalisées par l’INSEE sur le patrimoine en 1986, en 1992 et en 1998, montreraient plutôt un resserrement de l’éventail des patrimoines, probablement lié à la disparition des générations âgées qui n’avaient pu se constituer un patrimoine. Je parle cependant au conditionnel car la mesure des inégalités de patrimoine est particulièrement délicate et sujette aux erreurs de mesure. Quant au chiffre que vous citez pour 1975, qui provient sans doute de l’enquête Épargne 1975 de l’INSEE, il n’est pas comparable aux enquêtes Patrimoine menées récemment par l’INSEE. Quoi qu’il en soit, l’INSEE n’a pas constaté d’augmentation des inégalités de patrimoine, contrairement à la manière dont la presse a rendu compte de nos travaux.

Le Banquet : On peut aussi constater, selon Louis Chauvel, une augmentation assez différenciée du patrimoine selon les catégories socioprofessionnelles.

J.-M. H. : Nos sources n’ont pas corroboré pour l’instant un tel constat, mais nous n’excluons pas que les écarts puissent s’accroître entre les catégories socioprofessionnelles d’actifs, par exemple entre celles qui bénéficient d’un emploi stable et les catégories exposées au risque de chômage qui ne parviendraient pas à accumuler un patrimoine. En fait, l’amélioration de la situation des plus âgés est telle que cet effet masque tous les autres. Il suffit que les inégalités s’estompent au sein des plus âgés, ce qui semble être le cas, pour que les indicateurs globaux d’inégalités diminuent.

Des évolutions différenciées dans la composition du patrimoine

Le Banquet : À l’intérieur de celui-ci, on observe aussi des évolutions contrastées. Les éléments de composition du patrimoine — actifs financiers, immobilier, etc. — se sont en effet modifiés et ils ne sont pas identiques suivant le niveau de patrimoine et de revenus.

J.-M. H. : Le phénomène le plus marquant est l’effacement de l’immobilier et du foncier par rapport aux placements financiers qui se sont considérablement accrus, en raison à la fois d’une réorientation de l’épargne et de la valorisation des actifs financiers. En 1998, le patrimoine non professionnel des ménages est constitué pour moitié d’actifs financiers et pour moitié d’immobilier. Six ans plus tôt, l’immobilier représentait encore 60% du patrimoine non professionnel.
La composition du patrimoine dépend aussi de son niveau. L’accession à la propriété reste la première étape de la constitution d’un patrimoine : les patrimoines de 500 000 à un million de francs sont essentiellement constitués de la seule résidence principale. En dessous, les ménages possèdent surtout des liquidités et de l’épargne-logement ; au-delà, les patrimoines sont davantage constitués de valeurs mobilières, d’assurance-vie et parfois d’immobilier de rapport. Plus la fortune est importante, plus les valeurs mobilières représentent une part importante du patrimoine.

Le Banquet : Peut-on, sur ce point, repérer l’impact de certaines politiques, notamment les systèmes d’aide au logement, qui peuvent jouer sur la constitution du patrimoine, le coût du crédit et la fiscalité sur le capital et les revenus du capital ?

J.-M. H. : Les ménages semblent très réactifs par rapport à la fiscalité des placements. Dans les années 1990 se dessine une conjoncture des choix d’épargne liée aux performances des différents placements financiers après impôts. Au début des années 1990, de nombreux ménages privilégiaient les SICAV monétaires, sans risques et en partie défiscalisées, pour autant que les plafonds de cession des valeurs mobilières (plus de 300 000 francs de cessions) ne soient pas dépassés. Au milieu des années 1990, ces placements perdent la faveur des ménages en raison de la baisse des taux d’intérêt et de l’abaissement des seuils de cession. Les ménages se sont alors tourné massivement vers l’assurance-vie et vers l’épargne-logement. Le stock d’épargne accumulé sous forme d’assurance-vie a triplé entre 1992 et 1998, grâce à l’offre des assureurs et à une fiscalité très avantageuse. La remise en question partielle de ces avantages fiscaux entre 1996 et 1998 a d’ailleurs perturbé l’essor de l’assurance-vie à la fin des années quatre-vingt-dix. Les encours d’épargne-logement ont doublé entre 1992 et 1998. En 1998, les détenteurs d’épargne-logement se déclaraient davantage motivés par le bon rendement de ce placement défiscalisé que par la perspective d’acquisition d’un logement. Conséquence de cette préférence des ménages pour les placements exonérés d’impôt, les revenus de placements financiers sont de moins en moins bien appréhendés par la déclaration de revenus, et une fraction croissante de ces revenus échappe à l’impôt sur le revenu. En revanche, depuis 1998, ils sont pour la plupart assujettis au prélèvement social de 10% (CSG + CRDS + 2%).

Le Banquet : Il faudrait aussi peut-être mentionner la forte différenciation en matière de possession de biens professionnels suivant les catégories.

J.-M. H. : L’importance du patrimoine professionnel explique en effet que les travailleurs indépendants ont un patrimoine nettement supérieur aux salariés, à revenu équivalent. Mais les indépendants possèdent également plus de patrimoine de rapport que les salariés. Leur comportement d’épargne est différent de celui des salariés, sans doute en raison de retraites plus faibles et d’aléas plus grands.

Le poids mal connu de l’héritage

Le Banquet : Il faudrait aussi ajouter le poids déterminant de l’héritage. Peut-on apprécier, pour une période donnée et par catégorie, l’importance du patrimoine transmis dans l’ensemble du patrimoine ?

J.-M. H. : Nous n’avons pas encore étudié cette question. Aux États-Unis, certaines études ont conclu au fait que l’essentiel du patrimoine était hérité, alors que d’autres mesures parvenaient à un chiffre de 80% du patrimoine épargné et non hérité. Tout dépend de ce qui est inclus dans le patrimoine transmis. Se limite-t-on à l’héritage, augmenté éventuellement des donations ? Ou fait-on entrer dans l’héritage l’ensemble des transferts provenant des parents, y compris par exemple le financement des études ? Ce sont là de sérieuses difficultés conceptuelles, sachant que les jeunes reçoivent de leurs parents et grands-parents des aides importantes jusqu’à l’âge de trente ou quarante ans au moins.

Le Banquet : Il serait intéressant de savoir si cette part s’est accrue ou a diminué et si c’est un facteur plus discriminant ou non qu’auparavant de creusement des inégalités.

J.-M. H. : Il est difficile de produire des données sur ces questions. Nous commençons seulement à construire des statistiques fiables sur ces éléments et n’avons pas encore de recul suffisant pour apprécier leur évolution. On peut toutefois anticiper que les héritages devraient s’accroître dans les décennies à venir. En effet, les personnes qui décèdent actuellement appartiennent à des générations qui ont accumulé peu de patrimoine au cours de leur vie, à cause des guerres et d’un revenu relativement modeste. Les générations nées vers 1910 ou 1920 avaient, à l’âge de soixante ans, deux à trois fois moins de patrimoine que n’en ont celles qui sont nées en 1940 et qui ont soixante ans aujourd’hui. Dans dix ou vingt ans, lorsque ces personnes arriveront en fin de vie, elles légueront sans doute à leurs héritiers des montants plus importants, si toutefois elles n’ont pas consommé leur patrimoine en fin de vie. Mais l’évolution de leur richesse dépendra beaucoup de l’évolution des marchés financiers et de l’inflation.
Parallèlement, les jeunes générations semblent avoir plus de mal que leurs parents à accumuler leur propre épargne, ce qui pourrait les rendre plus dépendantes des héritages et donations reçues. L’« ascenseur social » qui permettait à chaque génération d’être plus riche que la précédente est stoppé. Concrètement, les ménages ayant moins de quarante ans aujourd’hui n’ont pas plus de patrimoine que n’en avaient leurs parents au même âge. Ces jeunes rencontrent plus de difficultés à accéder à la propriété, en raison notamment du renchérissement du coût de l’immobilier mais aussi d’une plus grande mobilité, ce qu’ils compensent par davantage de patrimoine financier.

Le Banquet : S’il y a un changement dans le patrimoine des plus jeunes, il ne sera pas affecté de manière identique par l’évolution relative de la valeur des différents éléments de patrimoine.

J.-M. H. : La richesse des ménages dépend de plus en plus des performances des marchés financiers. La proportion des ménages dont la valeur du patrimoine dépend pour partie de la valeur des actions ou obligations est actuellement d’environ 50%, que ces titres soient détenus de manière directe ou par le biais de produits financiers (OPCVM, assurance-vie).

Le Banquet : Les comportements de consommation ont aussi évolué et sont peut-être de nature à affecter l’évolution du patrimoine.

J.-M. H. : Le partage entre consommation et épargne varie au cours du temps. Le taux d’épargne a diminué de 1972 à 1987 et a remonté de 1987 à 1993-1994. Ces évolutions conjoncturelles du taux d’épargne peuvent être observées facilement, mais il est très difficile d’en repérer les déterminants structurels. Il est difficile de savoir, par exemple, si le vieillissement de la population a tendance ou non à augmenter le taux d’épargne. Les personnes âgées d’aujourd’hui consomment moins que le reste de la population car elles conservent le mode de vie de leur jeunesse. Mais rien ne permet d’affirmer que les personnes âgées de demain auront le même comportement de sous-consommation. On s’attend au contraire à ce que les futurs retraités du « baby-boom » consomment plus, car ils ont pris l’habitude de consommer beaucoup au cours de leur jeunesse. Mais auront-ils des pensions de retraites suffisantes pour accroître leur épargne durant leur vieillesse, ou bien devront-ils puiser dans leur épargne pour maintenir leur niveau de consommation après le passage à la retraite ?

Inégalités des chances et mobilité sociale

Le Banquet : Il conviendrait aussi d’apprécier le rapport entre les inégalités réelles et l’inégalité des chances, notamment de se constituer un patrimoine, d’avoir un revenu « correct ». Celle-ci est très variable. Avez-vous des éléments permettant d’analyser cette chance ?

J.-M. H. : Nous n’avons pas étudié les inégalités en fonction du milieu social d’origine des parents. Nous avons toutefois quelques éléments sur les aides reçues par les jeunes ménages. Un ménage de moins de trente ans voit, grâce à ces aides, son niveau de vie augmenter de 4 ou 5% pour les descendants d’ouvriers, contre 12% pour les descendants de cadres. Cette forme d’inégalités se superpose aux autres inégalités liées au milieu social d’origine : inégalités de réussite scolaire, et inégalités devant l’insertion dans la vie professionnelle.

Le Banquet : De nombreuses études ont montré que, pour apprécier les inégalités, il était aussi important de prendre les transferts non seulement tout au long de la vie — celui qui a une espérance de vie plus courte reçoit moins de pensions de retraite —, mais aussi liés aux bénéfices de certains services collectifs — sanitaires, éducatifs, etc. Pouvez-vous donner une approche de ces différents éléments ?

J.-M. H. : Pour l’instant, nous n’avons pas publié sur le rôle redistributif en matière d’éducation et de santé. Les enquêtes de l’INSEE sur la santé montrent qu’en ce qui concerne la médecine ambulatoire la consommation médicale s’accroît avec le niveau social. La comparaison des enquêtes réalisées entre 1980 et 1990 montrent toutefois une diminution de l’impact de la catégorie socioprofessionnelle sur les dépenses de santé, mais un accroissement de celui des revenus. Cela peut s’expliquer par le fait que certaines catégories, notamment les ouvriers et les agriculteurs, ont un comportement moins atypique que par le passé dans le recours aux médecins.
Le Banquet : Il apparaît aussi que certains événements de la vie — rupture du lien conjugal notamment — jouent un rôle négatif dans la constitution du patrimoine. A-t-on pu mesurer une certaine influence de ce genre d’événement selon la catégorie sociale, le patrimoine et le revenu ?

J.-M. H. : Les ruptures conjugales ont une influence très négative sur le patrimoine : à âge, revenu et profession identique, les ménages issus d’un divorce auraient environ deux fois moins de patrimoine que les autres. Les familles monoparentales figurent aussi parmi les ménages les plus pauvres en termes de revenus.

Quelles inégalités demain ?

Le Banquet : Certains économistes affirment qu’il n’existe pas, comme on l’a cru longtemps, de lien évident entre l’augmentation des richesses et la diminution des inégalités. Quelle est votre analyse sur ce point ?

J.-M. H. : Le problème est de savoir pourquoi nous assistons actuellement à une augmentation des inégalités de revenus primaires — avant redistribution — et si la croissance favorise la diminution de ces inégalités. L’augmentation du chômage et du temps partiel contraint semble liée à la montée de la pauvreté au sein des actifs, par conséquent la croissance devrait la réduire. Dès lors, on peut se demander si la très forte diminution du chômage à laquelle on assiste depuis deux ans a suffi pour que la pauvreté recule. En même temps, les revenus élevés semblent progresser davantage en période de croissance, ce qui renforcerait d’autres inégalités.

Le Banquet : Certains évoquent aussi, dans la perspective de la décrue du chômage, si elle se poursuit, le déplacement des catégories appelées à connaître la précarité. Certaines nouvelles couches, notamment parmi les jeunes, pourraient connaître des difficultés spécifiques à intégrer le marché du travail.

J.-M. H. : Il est possible que certaines personnes ne parviennent pas à profiter de la croissance pour intégrer le marché du travail. La question décisive est donc de savoir si la reprise récente de l’emploi a entraîné une amélioration significative de la situation des plus défavorisés. Les données sur les revenus n’étant disponibles qu’avec un certain retard, nous n’avons pas encore la réponse. Il faudra attendre quelques années pour avoir un jugement fondé.

Propos recueillis par Nicolas Tenzer