Les inégalités, question cachée de la politique française

Les inégalités, question cachée de la politique française

Nicolas Tenzer

Les inégalités constituent le thème de combat le plus évident du camp progressiste . Mais le moins qu’on puisse dire est qu’il paraît embarrassé pour lui donner corps, sauf, par incantations et sans crédibilité, à la gauche de la gauche. La croissance des inégalités sous les deux septennats de François Mitterrand, la nécessité désormais largement acceptée d’inscrire l’action de la gauche dans le cadre d’une économie de marché ouverte et la difficulté de mobiliser, sans effets pervers, les mécanismes classiques de leur réduction — fiscalité notamment — font que le silence l’emporte sur le débat. Chacun affirme qu’il faut réduire les inégalités, mais personne ne dit jusqu’où. On ne saurait certes prétendre qu’il n’existe aucune mesure correctrice des inégalités et la panoplie des dispositifs de réduction des inégalités les plus fortes est vaste. Toutefois, le discours politique paraît rechigner à considérer les inégalités dans leur globalité et la thématique de la lutte contre l’exclusion et la grande pauvreté remplace celle de la réduction des différences sociales. La question insistante d’Amartya Sen, « égalité de quoi ? » , est également contournée au profit de la notion vague d’égalité des chances — objectif d’ailleurs lointain — qui transcende les domaines concrets d’action publique.
Cette érosion politique du débat sur les inégalités n’est pas sans lien avec des difficultés d’ordre intellectuel. Si la vulgarisation, au sein de la gauche, des schémas de pensée inspirés par John Rawls au début des années quatre-vingt-dix a eu pour effet de déplacer l’interrogation sur la notion d’« inégalités acceptables », c’est qu’il n’était plus de schéma disponible permettant de représenter, en en produisant la légitimité, une société soit inégalitaire et hiérarchique, soit parfaitement égalitaire. Aucun de ces deux pôles ne peut correspondre à l’idée que la majorité des citoyens se fait du monde dans lequel ils veulent vivre. Il convient donc de s’orienter à partir d’un schéma qui n’est plus préalablement défini, donc plus incertain. Celui-ci combine l’indétermination qu’appelle la liberté et le mouvement démocratique, pour parler comme Tocqueville, vers « l’égalisation des conditions ». Toute la question est là : comment construire simultanément une société moins inégale et plus libre, marquée par une concurrence et une impartialité qui sont au fondement du libéralisme politique et correctrice des écarts insupportables, quelle que soit leur origine ?
On ne saurait toutefois lier exclusivement la question des inégalités à des considérations de politique économique et sociale. C’est le fonctionnement d’ensemble de la société et de la politique qui doit être interrogé. L’obscurité dans la distribution des places, les comportements d’entente au sein de micro-classes qui détiennent une grande partie de positions dominantes dans l’économie et la politique, le sentiment d’un jeu prédéterminé dont est exclue la majorité des citoyens, renforcent la perception d’un système globalement inégalitaire et érodent la confiance dans les institutions. D’ailleurs, la faiblesse de la pensée libérale à la droite de l’échiquier politique est largement due à une forme de conservatisme social qui empêche une redistribution plus fréquente et transparente des places. Tout l’enjeu pour le camp progressiste est aussi de redécouvrir les vertus du libéralisme politique : en imposant une concurrence plus transparente , bien au-delà de la sphère économique, il devra parvenir à lier la liberté démocratique et la réduction d’inégalités acquises et renforcées par le système économique, politique et social.

De la perception des inégalités : une attente sans repères

Si le débat politique contourne la question des inégalités, elle est pourtant au cœur des préoccupations des citoyens qui portent un jugement politique à leur endroit et savent bien ce qui, pour eux, est acceptable et ce qui ne l’est pas. Tous les sondages indiquent que les inégalités constituent une préoccupation majeure des Français et suscitent révolte et indignation. Ainsi, interrogés à la veille des élections législatives de 1997, ils plaçaient les inégalités sociales au deuxième rang des problèmes qui comptaient le plus pour eux, derrière le chômage, mais devant l’insécurité, le montant des impôts et des taxes et l’évolution de leur pouvoir d’achat . Celles-ci ne sont pas acceptées dans leur principe par la majorité des Français, puisque 76% estiment que « les inégalités sociales sont inacceptables », contre 22% qui pensent que « les inégalités sociales sont un mal nécessaire » (et 2% sans opinion) .
Un autre sondage de 1996 montre aussi que, lorsqu’on demande de dresser la liste des changements prioritaires, 60% des Français mentionnent les changements en matière d’inégalités (en deuxième rang derrière les problèmes de pauvreté et d’exclusion — 63% — et loin devant l’éducation, la justice, le financement de la protection sociale, le temps de travail, le fonctionnement de la vie politique, la place des femmes, etc.). Toutefois, cette même enquête témoigne d’un découragement, puisque 9% seulement des Français faisaient le pronostic que la situation en matière d’inégalités évoluerait (guère plus de 12% d’ailleurs pour la pauvreté et l’exclusion) . Les Français semblent ne plus guère espérer de l’État et des services publics qu’ils les corrigent. Les inégalités sont donc une réalité majoritairement dénoncée, mais sans espoir d’un monde où elles seraient réduites. Reste à savoir si ce pessimisme est dû à l’analyse de la réalité économique et sociale, à la perception d’une indifférence de la classe politique à leur endroit ou, plus essentiellement, à l’incapacité de représenter une société non inégalitaire.
Les citoyens n’échappent toutefois pas aux ambiguïtés propres à la classe politique. Il existe ainsi un écart important entre la sensibilité affichée aux inégalités et la volonté de les réduire par des moyens volontaires. Tout se passe comme si, alors que toute conception de la justice est liée au rôle de redistribution de la société , une majorité n’acceptait pas ce rôle de distribution qui suppose une contrainte. Ainsi, les étudiants des grandes écoles, dont on a vu qu’ils souscrivent à l’impératif de réduction des inégalités, ne sont que 35% à être favorables à une redistribution des richesses pour « diminuer les écarts entre les riches et les pauvres » tandis que 59% privilégient la « création de richesses » . De manière générale, le terme « liberté » est placé avant les deux autres termes de la devise républicaine par les Français (56% contre 29 et 15%), même si les ouvriers accordent une place plus importante que la plupart des Français à l’égalité (41% contre 46% à la liberté et 13% à la fraternité) . Ce résultat doit être expliqué. D’une part, par « inégalités sociales », les gens entendent souvent « grande pauvreté » ou « injustice » (dont ils sont victimes), voire « domination » (dans le monde du travail notamment), mais ne se mettent que rarement du côté des « gagnants », même s’ils le sont statistiquement. D’autre part, une crainte plus générale apparaît, même si pour beaucoup elle est infondée, d’une paupérisation personnelle — cette crainte gagne les cadres et n’est absente qu’aux sommets de la hiérarchie sociale — et de troubles graves liés à une situation de polarisation sociale.
Ce résultat rejoint la réalité. En effet, malgré une hausse globale du niveau de vie et une certaine « moyennisation » de la société, les inégalités ont eu tendance à croître depuis une dizaine d’années, les deux groupes extrêmes ayant tendance à s’écarter de plus en plus (plus grande richesse des très riches, plus grande pauvreté des très pauvres). L’absence d’emploi constitue le facteur déterminant de la précarité et de la pauvreté, ainsi que d’une « exclusion » de l’accès à de nombreux biens collectifs — et il n’est pas certain que ce soit cette figure-là qui apparaisse lorsqu’on interroge les citoyens sur leur perception des inégalités. Elle n’est toutefois que le point extrême d’inégalités plus larges dans la chance de mobilité sociale ascendante, dans l’accès à l’éducation, au logement et aux équipements collectifs de base, ou dans la redistribution des revenus et des patrimoines. Ces inégalités ne sont pas toujours perçues, ni critiquées. Le sentiment d’injustice tient surtout aux inégalités extrêmes, liées dans l’opinion à des privilèges appartenant en propre aux « classes dirigeantes » ou aux « inclus » et une opacité du fonctionnement social que les « dominants » utilisent pour conserver leur position. D’ailleurs, en matière de justice, toutes tendances politiques confondues, les Français considèrent que la justice est plus indulgente envers les hauts fonctionnaires et les hommes politiques qu’à l’égard d’autres catégories (ce qui n’est pas le cas des chefs d’entreprise, des médecins, des policiers et des journalistes) . L’image des inégalités et des injustices, quelles qu’elles soient, renvoie toujours aux extrémités des catégories et ne concerne pas les rapports que les groupes plus « moyens » entretiennent entre eux.
L’autre sensibilité, plus difficile à mesurer, est liée aux inégalités qui surgissent à l’intérieur d’une catégorie — petits et grands médecins , avocats, journalistes, intellectuels. Elle semble montrer que les motifs de différenciation sociale légitime au sein d’une catégorie ou d’une profession ne paraissent plus évidents.
L’ensemble des perceptions mettent en cause le rôle spécifique de l’État et des acteurs publics. Une corrélation apparaît dans les sondages entre l’attente (pessimiste) à l’égard de l’État et la volonté de corriger les inégalités. Pour autant, il existe une indépendance entre l’appréciation à l’égard des inégalités et l’opinion sur la mondialisation , qui n’est pas conçue comme devant aller de pair avec un retrait de l’État en matière économique et sociale. Comme l’écrit Didier Witkowski, « Le marché, la concurrence, la performance économique ne doivent pas remettre en cause le principe sacré de l’égalité entre individus. Voilà encore un trait qui nous distingue des États-Unis, où les inégalités sont la sanction d’attitudes individuelles non adaptées, car non performantes, et non la conséquence d’un système qui serait par essence inégalitaire. Les inégalités sont partie intégrante de la société américaine parce qu’elles sont fonctionnelles. En France, les inégalités sont un dysfonctionnement, un échec, celui de l’État, bien sûr, qui n’assure plus sa fonction redistributrice ; c’est une menace sur l’égalité républicaine, donc sur la citoyenneté, l’intégration des individus dans l’État-nation » . La majorité des Français légitime donc l’action correctrice de l’État en matière d’inégalités à hauteur de 77%. Toutefois, ce principe doit être combiné avec une mondialisation qu’acceptent 51% des Français — elle est d’autant mieux acceptée qu’on est plus jeune et membre des catégories moyennes et supérieures —, mais qui rend plus difficile la correction de certaines d’entre elles. Une importante partie des Français répond comme si elle estimait possible une déliaison des choix en matière d’organisation économique mondiale — conçue comme surdéterminée, ce qui ne veut pas dire acceptée et non crainte — et des options en termes de structures et de relations sociales.
Ces attitudes s’accompagnent de contradictions. Une partie des inquiétudes que les Français manifestent périodiquement sont liées à des indécisions, des tergiversations entre les valeurs de dynamisme et de repli, de règle et d’évasion, d’attachement et de sauvagerie, de rupture et de rigidité, de danger et de protection . Le jugement sur les politiques gouvernementales témoigne de dilemmes analogues : 69% des Français sont favorables à l’embauche d’un plus grand nombre de salariés dans le secteur public, mais 53% à la poursuite des privatisations d’entreprises ; 62% sont opposés à l’interdiction des licenciements économiques et 64% à la suppression du SMIC pour favoriser l’embauche des plus jeunes. Un équilibre paraît ainsi se dessiner entre l’approbation de mesures volontaires (58% sont favorables à une baisse importante de la durée du travail), éloignées d’une doctrine « libérale », et le souhait de conserver un fonctionnement économique qui n’est pas de nature à limiter certaines inégalités (59% sont opposés à une taxation plus importante des revenus des placements et de l’épargne). La remise en cause du fonctionnement actuel de la sécurité sociale est ainsi rejetée, puisque 59% des Français sont opposés à la mise en concurrence de la sécurité sociale avec des systèmes d’assurance volontaire . En refusant les mesures trop radicales tout en attendant de l’État qu’il joue un rôle majeur dans la correction des inégalités, les Français se placent devant une aporie difficile à résoudre et à traduire en termes politiques. Les Français ont une certaine idée spontanée de l’injustice, mais plus de modèle pour penser les inégalités.

La nouvelle question des inégalités et la caducité des modèles

L’émergence de nouvelles interrogations sur les inégalités s’explique par l’idéologie comme par l’économie politique. Sur le plan idéologique, comme on l’a vu, les deux modèles normatifs opposés qui permettaient de traiter la question sont à peu près unanimement rejetés. Le premier était celui de la hiérarchie qui, si elle était conforme à un cadre « traditionnel », était supposée légitimer les inégalités et leur perpétuation. C’était « à chacun selon sa condition ». Le second modèle était celui de l’égalité parfaite qui n’apparaît pas plus acceptable désormais : incompatible avec la liberté comme avec la différence, elle est en déphasage avec la société et l’économie modernes. La seule visée politique possible est celle d’une société ni trop égale, ni trop inégale, ce qui ne dit rien. Cette situation idéologique explique que d’autres concepts aient été introduits ou actualisés, comme celui d’égalité des chances. Mais ce concept peut être discuté. Au demeurant, son application est loin d’être réalisée voire réalisable, en tout cas sans une égalité plus grande des conditions ou, comme le dit Sen, des « capabilités » . Promouvoir l’égalité des chances suppose le plus souvent une égalité des revenus, des conditions de vie, etc. Sur le plan politique, il ne répond pas à l’ensemble des attentes en termes d’éradication de la plupart des inégalités modernes : l’égalité formelle, potentielle ou procédurale n’apportera jamais l’apaisement ou la reconnaissance que peut procurer une égalité réelle dans la possession de biens ou de positions jugés prioritaires.
La focalisation de toutes les discussions sur les schémas proposés par John Rawls dans A Theory of Justice (1971) tient à ce qu’ils offrent un cadre, qui correspond bien aux intuitions les plus courantes, pour débattre des correctifs à apporter aux inégalités en conjuguant les principes d’égalité et de différence , l’économie de marché et la social-démocratie. Ce modèle s’oppose au libertarisme de Robert Nozick comme aux conceptions de la justice dites « substantielles », selon lesquelles l’État — point aveugle des théories rawlsiennes — ne peut incarner une position en matière de justice indépendamment d’une conception du bien . Rawls et ses successeurs, plutôt que de concevoir une société plus égale dont ils apporteraient la description, entendent, par le biais d’une théorie procédurale, offrir une méthode permettant de lutter contre les inégalités injustifiables. Le rawlsisme apparaît ainsi simultanément comme la philosophie de la justice indépassable de notre temps et une réponse apparemment trop courte au développement des inégalités.
Ensuite, les évolutions de l’économie politique ont suscité de nouvelles inégalités, dont on perçoit mal par quelle voie réaliste et raisonnable elles pourraient être corrigées. Qu’on privilégie, pour expliquer leur montée, le facteur technologique ou le commerce international , elles paraissent s’être installées durablement, suscitant une alternance de sentiments d’impuissance et de révolte. Si l’existence d’inégalités est liée au dynamisme de la société, la compréhension de leurs raisons ne signifie pas approbation du résultat « naturel » de celui-ci ni impossibilité de corrections. Sauf à s’abstraire de toute préoccupation d’efficacité économique, on est ainsi fortement incité à adopter une position utilitariste, la question étant celle du choix de l’utilitarisme de référence et des facteurs à prendre en compte pour apprécier l’avancement vers le bien-être général , ce qui entraînera un débat, là aussi, non conclusif.
Il reste que, dans le cadre du rawlsisme comme de l’utilitarisme , il est possible de dégager des critères d’inacceptabilité des inégalités : leur permanence, voire leur fixité, une absence de mobilité sociale, une accentuation des phénomènes de polarité entre des privilégiés qui s’enrichissent et des très pauvres qui s’appauvrissent. On peut y ajouter l’absence d’accès égal à tous à tous les biens et fonctions, la concentration sur les mêmes catégories de tous les avantages et de tous les désavantages, des ruptures manifestes dans l’égalité devant les charges publiques (évasion fiscale notamment). En revanche, aucun principe positif, qui puisse être transformé en instrument de discussion sur les politiques à conduire, ne s’impose. La question du degré d’inégalités acceptables et a fortiori des instruments ne peut être consensuelle et réglée par des concepts simples comme celui d’équité . Aucun critère unique ne permet de formuler une doctrine positive en matière d’inégalités. Philippe Van Parijs distingue ainsi trois modèles théoriques simples de justification des inégalités : aucun ne peut être écarté, mais aucun ne saurait être exclusif.
Dans le modèle du mérite, les inégalités sont justifiées lorsqu’elles reposent sur des mérites différents des personnes qui reçoivent des biens ou qui accèdent à des fonctions. Ces mérites peuvent être la vertu, le travail, l’intelligence, la compétence, etc. Les « gratifications » reçues peuvent être l’argent, des biens en nature, une fonction importante, du temps, ainsi que des « récompenses » plus symboliques : la reconnaissance sociale, la considération, des honneurs, des relations , etc. Cette conception correspond, par sa nature, au principe méritocratique, mais également, du moins en partie, à la règle aristotélicienne du « à chacun le sien », traduite par l’adage romain classique suum cuique tribuere. La première limite du modèle tient à la difficulté, compte tenu du pluralisme des valeurs et des règles en vigueur dans les sociétés modernes, de parvenir à une qualification consensuelle des mérites et, encore plus, à se mettre d’accord sur un juge de paix capable de les attribuer sans biais. Les membres des sociétés modernes se posent de plus en plus la question : « Qui peut juger des mérites des autres ? » Si la réponse est tranchée par le principe hiérarchique dans chaque institution sociale — et plus rarement par le principe de l’élection ou du choix du client et consommateur —, elle n’est pas a priori consensuelle. La sensibilité plus critique de l’opinion publique envers les erreurs des dirigeants est à la base de toute démocratie. Ensuite, les récompenses elles-mêmes ne font pas l’objet d’analyses partagées : il n’y a d’accord ni sur ce qui fait la valeur d’une gratification , ni sur la correspondance entre le mérite et sa juste rétribution. Le fait d’être intelligent justifie-t-il un salaire plus élevé ou des biens en quantité supérieure ? Même si le travail est une valeur reconnue, à quantum de travail donné, qu’est-ce qui rend acceptable que certains travaux soient mieux rémunérés que d’autres ? Ainsi, la seule référence au mérite ne peut fonder, à un moment donné, la hiérarchie sociale entendue comme distribution des biens et des fonctions. Chacun fera nécessairement intervenir d’autres facteurs : la tradition notamment, mais aussi la rareté et l’utilité sociale (perçue) relative. En revanche, le principe méritocratique continue de jouer négativement. Les atteintes à l’égalité de traitement de deux personnes considérées comme également méritantes sont vécues comme des injustices, voire comme des discriminations qui peuvent être sanctionnées par le juge.
Le principe historique est le deuxième. Selon celui-ci, les inégalités peuvent être justifiées parce qu’elles résultent d’un état social donné, constitué par l’histoire, qu’on n’a pas de raison a priori de remettre en cause. Cette conception qui conduit à accepter les inégalités instituées, est combattue en démocratie au nom d’une exigence de justification qui fait partie de ses règles constitutives et de l’idée « sociale » d’un éclusage régulier des richesses et des biens acquis et hérités sans effort. La démocratie jette un soupçon sur la manière dont ces biens ont été constitués et sur les titres initiaux qui en justifient la possession. Peut-on pour autant complètement gommer cette conception, dès lors qu’on rejette la conception égalitariste intégrale ? De fait, les Français sont attachés à l’héritage. Plus fondamentalement, l’existence d’une organisation sociale suppose un mélange de permanence et de mouvement. La remise à zéro des compteurs sociaux et la politique de la table rase paraissent inenvisageables. Dès lors, chacun s’accorde pour limiter le poids des facteurs historiques, mais nul ne songe à les éradiquer.
Selon la conception agrégative enfin, les inégalités peuvent être justifiées si des avantages différenciés contribuent à obtenir un résultat d’ensemble optimal — ce qui correspond à un utilitarisme pur. Or, comme le souligne Van Parijs, cette conception revient « à faire des membres de la société de simples instruments pour la réalisation d’un but collectif » . Elle méconnaît les aspirations individuelles en même temps que les conflits internes à la société. Ensuite, il n’est pas avéré qu’il soit possible de déterminer, notamment sur le plan économique, quelles sont les inégalités qui concourent à la réalisation de l’optimum. Sur le plan social, l’idée d’inégalités qui profitent aux plus défavorisés n’est pas aisément recevable, puisque ce lien ne peut être établi de manière consensuelle. Enfin, dans un système qui ne se caractérise pas par une transparence de l’information et une mesure de la contribution de chacun à la prospérité collective, une telle conception ne peut aboutir à des recommandations opérationnelles (même s’il existe des systèmes de distributions d’avantages liés à la contribution de chacun aux performances de l’ensemble). Il reste que cette conception rencontre certaines réalités pratiques, comme celles déjà évoquées de la rareté et de l’utilité sociale. La contribution de chacun à la prospérité n’est pas identique et des mesures d’incitation peuvent concourir à améliorer les performances.
Devant la difficulté, sinon l’impossibilité, de parvenir à un critère unique de justification des inégalités et compte tenu de l’irréalisme de toute proposition visant à leur éradication définitive, de nombreux auteurs ont suggéré d’adopter des modèles complexes.
Le principe à privilégier selon Van Parijs consiste à « maximiser le minimum ». Il s’ajoute à celui d’égalité des chances, mais il le corrige. Il consiste en une attention à la situation des plus démunis, même si cette attention n’est pas exclusive d’autres considérations par ailleurs (ainsi du lien entre revenu et effort et d’une notion de droit à des biens en fonction de titres acquis). Cette règle doit cependant éviter la focalisation sur des droits exclusivement réservés aux plus pauvres (risques classiquement évoqués de « stigmatisation »). Elle peut s’accompagner — sans que Van Parijs soit conclusif sur ce point — de l’application du « leximin » ou maximin lexicographique (la personne juste au-dessus du plus mal loti est mieux dotée). Enfin et surtout, elle n’est pas seulement comparative (réduire les écarts), mais prend en compte la valeur absolue des situations. Philippe Van Parijs est toutefois obligé de reconnaître qu’il est impossible, en dernière analyse, de considérer des inégalités comme équitables. Conscient aussi des pressions à la diminution de la redistribution des plus riches vers les plus pauvres pour des raisons économiques (risques de délocalisation, internationalisation des mouvements de capitaux), il plaide à la fois pour une certaine responsabilité des nationaux et pour des systèmes de contrôle, de surveillance et de redistribution à l’échelle internationale . Le risque de cette position est soit de déplacer la lutte contre les inégalités vers l’utopie, soit de la ramener à la correction des situations de pauvreté, ce à quoi correspond l’idée d’un revenu de citoyenneté ou d’une allocation universelle.
Le choix philosophique premier de Walzer, étranger à un égalitarisme fondé selon lui sur « l’envie », s’inscrit dans le cadre d’une philosophie de l’émancipation qui respecte la liberté et les différences. Son propos central est de « décrire une société dans laquelle aucun bien social ne sert ou ne peut servir de moyen de domination » . Walzer constate dès lors l’insuffisance de la « conception universaliste des personnes » qui fondait la théorie de John Rawls et lui oppose une « conception pluraliste des biens » . Par ailleurs, Walzer constate, comme d’autres avant et après lui, qu’« il n’a jamais existé d’unique critère, ou d’unique ensemble de critères associés, pour évaluer toutes les répartitions » . En effet, dans une société pluraliste et régie par des particularismes historiques et culturels, il ne peut y avoir ni une conception unique de la justice, se réalisant partout de la même manière, ni une acception commune des biens sociaux à distribuer.
Sa règle de justice, fondée sur « l’égalité complexe », repose sur l’idée qu’un bien unique ne doit pas être dominant et que les mêmes individus ne peuvent avoir le plus de biens dans toutes les sphères — pour simplifier, celui qui sera le plus riche ne peut être, en même temps, le plus puissant ou avoir le plus de temps libre , mais plus encore il ne peut se servir de la prédominance dans un domaine pour l’accroître dans un autre : par exemple, « utiliser le pouvoir politique pour accéder à d’autres biens, c’est en faire un usage tyrannique » . En termes concrets, il faut mettre un terme au cumul d’inégalités. Walzer ne propose pas une définition intemporelle des différentes sphères et de leurs frontières qui peuvent varier, des biens différents pouvant justement prédominer dans les préférences (une société pauvre accordera logiquement une prédominance au pain et à l’argent). Il entend seulement — au-delà de la satisfaction de besoins primaires — construire une égalité, qui ne peut s’analyser comme une « identité de possessions », et qui intègre la « diversité de critères distributifs qui reflète la diversité des biens sociaux » .
La théorie de Walzer n’est pas intemporelle et anhistorique : dans une société de castes, la question de l’égalité complexe n’a pas de sens, mais surtout le problème de la justice est vite réglé. En revanche, dans les sociétés différenciées, dont Walzer nous dit qu’elles ne sont pas a priori les plus justes, la question de la justice se pose plus fortement ou « a plus de portée, […] parce qu’il y a en elles plus de biens distincts, plus de principes distributifs, plus d’agents, plus de procédures » . Mais Walzer insiste sur le fait que les institutions, dont l’agencement et les contrepoids doivent traduire cette égalité complexe, ne peuvent être valides, c’est-à-dire empêcher la tyrannie et la domination de groupes ou de castes, que si les individus les reconnaissent, s’y sentent bien et les investissent . De bonnes institutions supposent aussi le respect du principe de spécialité fonctionnelle (le contraire du conflit d’intérêts et de la confusion des genres, propre à une « élite unique et polyvalente » ), ce que Walzer traduit de la manière suivante : « Dans toute société diversifiée, la justice ne produira l’harmonie que si elle produit la séparation. Les bonnes barrières font les bonnes sociétés » . On retrouvera ce principe fondamental dans l’analyse du fonctionnement inégalitaire du système social dans son ensemble. L’intuition essentielle de Walzer consiste à définir des préconditions qui permettent de limiter la reconstitution des inégalités inhérentes à une situation sociale et historique donnée.

Instruments déficients ou objectifs défectueux ?

Il ne s’agit pas ici d’entrer dans le détail des instruments qui permettent de corriger les inégalités et de porter sur eux un jugement « technique ». En revanche, il est nécessaire d’apprécier en quoi les instruments éventuels de correction des inégalités contribuent à faire évoluer les perceptions qu’en ont les citoyens, créant alternativement espoirs et doutes. Toutefois, ces perceptions sont essentiellement liées aux objectifs que ces instruments sont censés atteindre. Or, tout se passe comme si la multiplication des seconds s’accompagnait d’une dissolution des premiers, alors que les inégalités transversales permettent mieux que les inégalités sectorielles d’appréhender les inégalités dans leur ensemble en raison de leur caractère cumulatif, dynamique et lié. Le niveau de vie, considéré de manière large (tenant compte des revenus monétaires mais aussi du prix relatif des biens essentiels, comme le logement et la nourriture, variable dans l’espace et dans le temps), offre une référence que le revenu et le patrimoine n’apportent pas à eux seuls. Cette globalisation des inégalités a jeté un scepticisme sur les instruments classiques, qui paraissent incapables de rendre les inégalités à la fois moins longues, moins cumulatives et moins définitives. Or, c’est là qu’apparaissent des doutes sur la capacité des grandes institutions publiques (école, hôpital) ou des politiques publiques (logement, emploi) à apporter des solutions crédibles.
En matière de correction des inégalités, les principaux instruments sont la fiscalité et, de manière générale, les prélèvements obligatoires et le budget (subventions, allocations, incitations). Il faut accorder une place particulière aux « discriminations positives », inspirées par les théories de l’affirmative action. Elles consistent à donner une « préférence » aux catégories les plus atteintes par les inégalités et donc à traiter de manière inégale des personnes jugées inégales, ce qui revient à renoncer, au moins partiellement, au principe d’égalité des droits et à lui substituer une certaine conception de l’égalité des chances. Or, la déficience de ces instruments classiques tient peut-être simplement au principe de spécialité de chaque instrument, qui exige qu’il soit utilisé pour ce qu’il est en mesure d’accomplir.
L’objectif premier de la fiscalité est le recueil de ressources financières qui permettent de financer les dépenses de l’État et des collectivités publiques. Le but essentiel des pouvoirs publics consiste à cerner une matière fiscale adaptée qui ne fuit pas quand on la saisit ; il leur faut aussi tenir compte des capacités redistributives des personnes, d’abord dans cette perspective-là. Secondairement, la fiscalité a pour objet de réduire certaines inégalités et de produire des incitations.
L’attitude des Français à son endroit est ambiguë. D’un côté, les prélèvements obligatoires paraissent avoir atteint un niveau qu’il est difficile de dépasser, y compris pour réduire les inégalités. En 1997, 68% des Français estimaient insupportable ou excessif l’impôt sur le revenu — tout en approuvant à 69% son principe —, 87% la TVA, 77% la CSG et 71% l’impôt sur les successions . Ce phénomène doit être relié au scepticisme sur l’efficacité des prélèvements obligatoires pour réduire les inégalités. D’un autre côté, les Français ne considèrent pas le mécanisme fiscal comme juste. L’obscurité du système de prélèvements obligatoires et la difficulté de produire un bilan redistributif d’ensemble contrarient la possibilité d’y voir un instrument majoritairement perçu comme adéquat de lutte contre les inégalités. S’y ajoute le caractère partiel de chaque instrument fiscal (il agit sur le revenu, le capital, la consommation, et non pas globalement et dans un même mouvement sur l’ensemble des éléments qui déterminent la position sociale).
Devant le constat d’un accroissement de l’écart entre les revenus les plus bas et les revenus les plus élevés — d’ailleurs moins dû à une distribution plus inégale des salaires qu’à la croissance du chômage et du sous-emploi —, l’instrument fiscal ne paraît plus aussi évidemment adapté. Au moins ne semble-t-il plus pouvoir jouer de manière plus importante qu’aujourd’hui pour corriger les inégalités. En matière de patrimoine, alors même que l’impôt sur les successions est l’un des éléments essentiels de correction des inégalités patrimoniales , 67% des Français estiment anormale l’existence de l’impôt sur les successions . Le fait que les inégalités de patrimoine frappent moins les Français que les inégalités de revenus, sans doute en raison de la manière dont l’héritage est plébiscité en France, paraît interdire de nouvelles mesures en ce domaine.
Autant le système redistributif paraît acceptable lorsqu’il joue le rôle de filet de sécurité pour les plus démunis, autant, lorsqu’on entend lui faire jouer un rôle de correction des inégalités, il paraît perturber le fonctionnement d’une organisation sociale que nul ne remet en question plutôt que les causes des inégalités, qui se situent dans la formation des revenus primaires liée au jeu du marché et de la hiérarchie sociale. Les prélèvements obligatoires agissent ainsi littéralement de manière marginale et apparaissent comme un substitut — qu’il n’est certes pas question de remettre en question — à une action plus en amont sur la création des inégalités primaires. Ceci peut d’ailleurs contribuer à expliquer pourquoi les revendications strictement salariales et, plus généralement, concernant le partage des fruits de la croissance sont perçues comme l’un des instruments majeurs de correction des inégalités. Devant les limites d’une redistribution plus massive, l’accroissement des revenus primaires paraît la seule manière d’améliorer son niveau de vie et de pallier les difficultés quotidiennes de l’existence . Le mythe de l’impôt correcteur — ou plutôt correcteur suffisant — paraît s’effondrer dans l’opinion.
L’instrument budgétaire fait aussi partie de la panoplie des moyens de réduction des inégalités, et ce plus directement que l’instrument fiscal. Il s’agit, par le biais d’allocations et de subventions, de donner à ceux qui ont le moins. Cet instrument ne représente pas non plus une méthode bien perçue pour réduire les inégalités de manière efficace et acceptable. D’une part, le doute s’installe quant à la capacité de l’instrument budgétaire de toucher les destinataires prioritaires — cf. par exemple l’impact réduit en termes de réduction des inégalités des prestations dites « de solidarité », qui visent plutôt à compenser certains effets de la grande paupérisation. D’autre part, des subventions trop sélectives risquent d’accroître le sentiment de « révolte » des classes moyennes, tel qu’on l’a observé aux États-Unis, en accréditant le sentiment qu’une partie de la société, toujours la même, est destinée à subvenir aux besoins d’une autre partie. Le thème du risque de désincitation au travail est aussi présent dans les perceptions. Une compensation des inégalités sans contrepartie visible, au-delà de celle des maux sociaux les plus graves, peut être récusée. L’attente concerne plus la correction des mécanismes globaux de création des inégalités que leur compensation directe. En revanche, des compensations budgétaires sont acceptées dès lors qu’il s’agit d’améliorer l’égalité des chances. Il en va ainsi notamment des bourses d’enseignement. En revanche, une prise en compte stricte de ressources inégales dans la facturation de l’accès aux services publics ou les remboursements de l’assurance sociale — par exemple, un prix différent d’accès à l’université suivant les ressources ou un remboursement différent des frais médicaux par l’assurance maladie — serait sans doute encore mal comprise, alors même qu’elle serait totalement égalitaire.
Pourra-t-on pourtant longtemps exclure une telle voie, compte tenu des contraintes de limitation des dépenses budgétaires et des dépenses médicales ? Il suffit de rappeler l’importance des inégalités en matière de soins. Certes, les écarts entre catégories socioprofessionnelles pour l’accès aux soins en général se réduisent. Toutefois, cette convergence dissimule des comportements très différenciés pour certaines catégories d’actes médicaux ou de consultations. Ainsi, les ménages à bas revenus ne consultent que peu fréquemment le dentiste ou l’ophtalmologiste, le premier parce qu’il est mal remboursé, le second parce que la lunetterie est mal couverte par la sécurité sociale. Les ménages les plus modestes consultent également davantage le généraliste que le spécialiste, à la différence des cadres et des professions libérales, et de manière générale moins le médecin non conventionné ou conventionné à honoraires libres . Le problème majeur réside dans la divergence « entre inégalités de recours (qui se réduisent) et inégalités de débours (qui s’accroissent) ». Dès lors, « le revenu demeure une source d’inégalités pour l’accès aux soins » . Ces facteurs d’accroissement d’inégalités ne sont pas sans rapports avec des évolutions réglementaires, comme la diminution de certains remboursements pharmaceutiques et surtout la croissance du nombre de médecins conventionnés à honoraires libres, le dépassement n’étant pas ou guère remboursé par la plupart des mutuelles. S’il paraît impossible d’admettre que les plus favorisés ne se prémunissent pas contre ces risques, s’ils le souhaitent, par des assurances privées, il faudra bien que l’essentiel des ressources publiques disponibles servent à compenser les importants écarts qui demeurent encore, notamment en matière d’espérance de vie et de mortalité, selon les catégories sociales . On n’est plus là dans le débat sur la politique de la dépense budgétaire, mais bien dans celui des priorités à donner à l’affectation de ressources limitées et dont la progression est contrôlée.
Les discriminations positives ne peuvent pas s’analyser comme des compensations de nature essentiellement budgétaire de situations inégales — c’est ainsi à tort qu’on range parfois au nombre de celles-ci des mesures de soutien scolaire dans les quartiers défavorisés . Elles consistent non seulement à traiter différemment ceux qui pâtissent le plus des inégalités, mais aussi à dresser de nouveaux obstacles sur le chemin des plus chanceux. Elles créent donc non seulement des avantages pour certains, mais aussi des désavantages visibles pour les autres — il sera, à talent égal, plus facile au membre d’une minorité défavorisée d’entrer à telle université qu’au jeune plus favorisé. Au nom d’une correction des règles visant à parvenir à une égalité des chances plus effective, ce principe conduit à renoncer à l’égalité des talents et des compétences . Il n’est pas certain que ce principe puisse être accepté en France, comme en témoignent les débats sur la parité . Si une majorité des Français sont préoccupés par l’existence, voire l’aggravation, des inégalités, ils ne les lient pas d’abord à une catégorie (y compris les femmes). Les inégalités sociales en général sont plus importantes à leurs yeux, à tort ou à raison, que celles qui départagent les sexes ou les origines géographiques. La correction par la loi leur paraîtra moins immédiatement acceptable que celle par des mécanismes sociaux plus généraux de correction. Surtout, la lutte contre les discriminations leur semblera préalable à l’institution de discriminations positives, notamment lorsqu’il s’agit de lutter contre les inégalités, très majoritairement dénoncées, que subissent des catégories particulières comme les femmes et les personnes d’origine étrangère.
Les Français restent attachés au principe d’égalité, seulement pondérée par les talents et les qualités. S’ils supportent de plus en plus mal la domination d’une « élite » issue du même monde, c’est qu’ils mettent en doute la réalité de leurs « mérites ». Ils préféreraient que le système de promotion sociale fonctionne mieux, que la mobilité sociale soit accrue, plutôt que d’obscurcir un principe méritocratique dans lequel ils n’ont déjà plus confiance tant il leur paraît déjà perverti. Ils sont d’autant plus sensibles à « l’interdit de l’arbitraire » que telle est la qualification générale qu’ils donnent au système social. Remettons donc le système à l’endroit et un premier pas vers la correction des inégalités sera franchi.

La question de l’école ou comment rendre la correction des inégalités impossible

L’école est souvent considérée comme l’un des moyens essentiels de correction des inégalités : les Français placent la correction des inégalités en troisième rang parmi les missions de l’école, après l’accès au monde du travail et l’acquisition d’une culture générale, et avant la formation de citoyens, l’acquisition du goût d’apprendre, l’épanouissement des jeunes, la formation de l’esprit critique et l’acquisition d’un diplôme . Ce troisième rang est aussi atteint chez les parents d’élèves, alors que les élèves et les étudiants ne mettent la réduction des inégalités dans la société par l’école qu’au septième rang et les enseignants et le personnel de l’éducation qu’au sixième. Tout se passe comme si le grand public plaçait en l’école cet espoir de réduction des inégalités qu’il ne parvenait pas à localiser ailleurs, comme si les enseignants souhaitaient protéger l’école contre des missions qui ne lui incombent pas en propre, en privilégiant ses missions essentielles et comme si les élèves et les étudiants, plus réalistes, ne méconnaissaient pas le rôle premier de la société (et notamment du monde du travail) dans la création — et la réduction éventuelle — des inégalités.
Cette mission de réduction des inégalités ne peut pourtant revenir à l’école, dont on peut seulement espérer qu’elle donne toute sa chance aux jeunes les plus brillants des milieux défavorisés et surtout qu’elle n’accroisse pas, par une uniformité des traitements et une indifférenciation des cursus, les inégalités d’origine. L’école ne fera jamais que cessent les hiérarchies sociales en termes de diplômes, de qualification, et de valeur symbolique — puis pécuniaire — accordée à tel ou tel métier. Surtout, il est illusoire de lui faire corriger, par ses méthodes propres, les inégalités scolaires elles-mêmes. De fait, la massification de l’enseignement, l’allongement de la scolarité obligatoire et sa poursuite au-delà de 16 ans pour des classes d’âge de plus en plus nombreuses — ce qu’on appelle, trop rapidement, la « démocratisation de l’école » — n’ont ni éliminé les inégalités scolaires suivant le milieu et la catégorie socioprofessionnelle des parents — elle a même pu parfois les dissimuler, rendant leur correction encore plus difficile —, ni empêché des phénomènes d’exclusion de la scolarisation lourds de conséquences. Les enfants de familles moins aisées ont également plus de difficultés à choisir les bonnes filières universitaires, tous les diplômes de niveau théoriquement équivalent n’étant pas de fait identiques. Ils sont plus nombreux parmi les nombreux étudiants (environ 50%) qui échouent à l’issue du premier cycle universitaire ou qui, après une licence et une maîtrise relativement dévaluées, ne trouvent pas un emploi d’un niveau supérieur. Il y a là un effet du défaut de « mode d’emploi » de la massification et de la moindre qualité relative de l’enseignement supérieur, ce que Clause Allègre qualifiait de « tromperie sur l’espérance » : « Pour les classes moyennes, qui sont les vraies bénéficiaires de l’ouverture démographique, l’école ne garantit pas l’ascension sociale » . Les universités se sont démocratisées, mais à l’ENA, à l’ENS, à HEC et à l’École polytechnique, on a observé une régression : dans les années 1950, elles comptaient 29% d’enfants d’ouvriers ; ils ne sont plus que 9% aujourd’hui .
Globalement, toutes les analyses conduisent à observer une stabilité depuis vingt-cinq ans des inégalités scolaires et sociales . Les analyses anciennes aussi bien que récentes montrent que la massification et la démocratisation de l’école, ainsi d’ailleurs que toutes les procédures d’unification des cursus (collèges uniques, etc.), ont plutôt eu tendance à maintenir, voire à accroître les inégalités, qu’à les diminuer. Le niveau général apparent monte, mais « les classements ne changent pas » et les hiérarchies se déplacent sans se modifier. Ainsi, en 1970, 1993 et 1996, un jeune de 25-34 ans a toujours deux chances sur trois d’être plus diplômé s’il est fils de cadre que fils d’ouvrier, d’employé ou d’agriculteur.
Ignorer ce problème majeur de la société française est aussi inepte que d’estimer que sa solution est d’abord scolaire. Il faut rappeler ici la règle de base que constitue la règle de spécialité : en l’occurrence, l’essentiel est que l’école fonctionne, c’est-à-dire dispense le plus adéquatement et au plus grand nombre les connaissances jugées nécessaires. On sait que l’oubli de cet objectif, prétendument pour répondre à la demande d’égalité par l’école, a à la fois dégradé celle-ci et maintenu sinon accru les inégalités scolaires et de devenir social. Si l’école ne peut diminuer à elle seule les inégalités, son mauvais fonctionnement peut les accroître. Il faut rappeler avec Sen, d’accord sur ce point avec Rawls, qu’« il n’y a aucune injustice dans un système de sélection aux fonctions et postes de responsabilité qui favorise les plus compétents. […] L’argument qui incite à fonder sur le mérite la sélection des responsables et détenteurs des positions influentes se rapporte en définitive à l’efficacité du système. […] Si nous pouvions avoir l’égalité dans la détention des fonctions et positions d’influence sans inefficacité et perte d’avantage en général, […] la justice exigerait que nous envisagions de choisir cette option. Ce qui nous fait accepter l’inégalité dans ce cas, c’est précisément l’impossibilité de concrétiser cette hypothèse » . On peut contester les critères de sélection aux différentes écoles ainsi que dans l’accès à certaines fonctions, mais non son principe même. On sait qu’en France le refus affiché de la sélection, notamment dans l’accès à l’université, et l’égalitarisme, associé à une dégradation des exigences à l’école primaire, au collège et au lycée, ont conduit à des manœuvres de contournement — notamment par l’école privée — qui accroissent les inégalités et ont diminué l’efficacité d’ensemble du système.
Reste alors, malgré tout, à rendre l’école moins inégalitaire. Sen insiste justement sur « le rôle majeur des inégalités de fortune et de revenu dans la production des inégalités de bien-être et de conditions de vie, même quand il y a égalité dans les procédures formelles et l’allocation de certaines facilités spécifiques » . Cette conclusion rejoint les importantes réflexions d’Éric Maurin . On pourrait, sous la forme d’un théorème, risquer la proposition suivante : les inégalités diminueront à l’école si et seulement si, d’une part, l’école fonctionne, d’autre part, les conditions extérieures à l’école sont plus égales pour les élèves et pour les étudiants. Autrement dit, la réduction des inégalités scolaires passe, d’un côté, par l’amélioration du système, qui doit être plus transparent, dans ses finalités et dans son fonctionnement, et plus exigeant en termes de qualité, de l’autre, par une correction massive des inégalités extérieures à l’école et une déségrégation sociale qui est la condition d’une déségrégation scolaire. Reste un obstacle, si fortement montré par Rawls : la famille. Rappelons son constat : « Le principe de l’équité des chances ne peut être qu’imparfaitement appliqué, du moins aussi longtemps qu’existe une quelconque forme de famille » . Mais il ne saurait être question de supprimer la famille ! C’est dire que, conformément à toutes les grandes théories de l’école qui en font, autant que possible, un lieu protégé et soustrait aux influences sociales, l’école doit être capable d’apporter ce que certaines familles ne peuvent donner. Si la condition de la réussite scolaire, puis sociale, repose d’abord — indépendamment des déterminations affectives —, sur la famille, c’est que l’école a déjà commencé d’échouer.

Le décentrement de l’espace de solidarité

La question de l’école a montré l’influence de l’environnement sur la réduction ou l’accroissement des inégalités. Cet environnement est d’abord local et c’est sur un territoire donné que doivent être appréciées les inégalités : telle ville est amène, telle autre voit se concentrer sur elle toutes les difficultés ; dans telle région, on peut espérer accéder rapidement à un bien public (équipement collectif, service hospitalier de pointe), dans telle autre, ces services seront réduits ; si l’on habite telle région, on trouvera facilement un emploi, dans telle autre, les perspectives d’un chômage de longue durée sont plus importantes, etc. Les différences de richesse des territoires (régions pauvres et riches) ont des conséquences induites importantes (inégalités de richesse moyenne des habitants et de niveau de vie et, partant, de richesse fiscale, taux de problèmes sociaux plus élevés, moindre taux d’équipement collectif, etc.). Les inégalités dans le taux d’équipements de proximité (terrains de sports, crèches) et sur leur accessibilité (coût, nombre de places, etc.) sont souvent liés à la richesse fiscale de la commune pour les équipements qui en relèvent et à ses choix sociaux. On peut en partie imputer à ces différences territoriales l’importance des griefs en termes d’inégalités dont est l’objet le service public. En effet, en 1989, 52% des Français estimaient que les services publics ne faisaient pas suffisamment d’efforts pour assurer l’égalité de traitement entre les usagers . On peut même constater entre 1980 et 1989 un « recul de l’image égalitaire du service public », souvent même accusé de « favoritisme ».
A-t-on bien pris la mesure de ces inégalités et mis en place les instruments pour les corriger ? Sans même parler de l’interventionnisme des élus dans les facteurs explicatifs de choix inégalitaires d’implantation de tel ou tel service, c’est sur le plan philosophique et politique que deux tendances s’opposent à leur correction. La première, la plus fondamentale, réside dans l’absence de sentiment spontané de solidarité nationale, la seconde dans une certaine interprétation de la décentralisation. Rappelons que les inégalités peuvent à la fois être considérées globalement, sur l’ensemble du territoire national — deux personnes situées l’une au nord, l’autre au sud, n’ont pas accès aux mêmes biens publics —, et « localement », en fonction de comparaisons visibles entre deux situations. Or, la première inégalité, qui se traduit par un cumul des désavantages, est celle dont la résolution conduit aux bouleversements les moins faciles à accepter. La focale se rétrécit du plus intellectuel au plus affectif, de l’égalité des droits concrets à la comparaison immédiate que je fais avec la situation de son voisin. Si je bénéficie d’un accès aisé aux services publics, il n’est pas certain que j’accepte de payer pour celui qui en a moins ; en revanche, je serai toujours prêt à revendiquer pour bénéficier des mêmes biens et services que mon voisin. Le débat européen sur la subsidiarité a accru l’interrogation sur le lieu de correction des inégalités et celui sur les bons instruments de péréquation ; il a accrédité l’idée que les problèmes devaient d’abord être réglés localement. Cette conception rejoint logiquement l’égoïsme local qui se traduit par le souci premier d’exporter sur les collectivités proches les problèmes les plus graves. La péréquation n’est acceptée qu’à son avantage ou sous contrainte ; la mise en place de structures intercommunales et de plans de développement urbains intercommunaux n’a souvent été acceptée que parce qu’elle était accompagnée de substantielles contreparties financières ; les mesures engagées dans le cadre de la politique de la ville reposent plus sur le maintien sur place et l’espoir d’une correction locale des problèmes que sur une répartition moins inégalitaire des efforts d’intégration. L’inefficacité, au moins apparente, de cette politique n’est d’ailleurs pas faite pour populariser une redistribution plus importante vers les populations en grande difficulté. Pour le moins, des réformes concernant la fixation de normes d’équipement ou de règles d’accès (prix déterminés en fonction des ressources, limitation du risque d’arbitraire ) pourraient être discutées afin de parvenir, notamment, à un partage plus équilibré du fardeau (burden share) en matière d’intégration des personnes en difficulté. Mais l’éloge de la diversité territoriale et de l’autonomie des acteurs, qui sont devenus les lieux communs de la langue de bois politique, délégitime l’idée même d’un accès moins inégalitaire aux biens essentiels. Tout se passe comme si la société devait s’accommoder de ses inégalités en vertu d’un « notabiliarisme » assisté étranger à l’esprit du libéralisme.

Une société inégalitaire : de l’élitisme à la concurrence

La réalité française majeure est, malgré une amélioration du niveau de vie de la population, une assez grande stabilité relative des différents groupes sociaux. Revenons, pour commencer, aux perceptions. Le groupe socioprofessionnel d’appartenance joue un rôle majeur dans la scolarisation, le type d’emploi obtenu ou la probabilité de chômage durable, le développement culturel, la santé, le logement et, évidemment, le patrimoine et le revenu. Celui-ci continue lui-même de peser sur les destins individuels sur plusieurs générations. Pour les drames les plus graves, qui entraînent un cumul de difficultés, les déterminations d’origine pèsent lourdement. Ainsi, les inégalités en matière d’emploi ne touchent pas de manière identique toutes les catégories de la population ni toutes les régions . Mais les droits fondamentaux ne paraissent pas plus également répartis. Les inégalités d’accès aux « services publics » sont perçues par les individus comme liées non seulement à l’argent, mais aussi à la position sociale et au savoir. Ce sentiment est exacerbé chez les plus pauvres, dont 44% estiment que leurs droits, en théorie égaux à ceux des autres citoyens, ne sont pas respectés et 12% qu’ils n’ont pas ou plus droit à rien . Le symbole général en est la justice, qui est certes d’abord accusée d’un manque de rapidité (par 91% des Français), mais pour laquelle le deuxième grief concerne le caractère inégalitaire. En effet, 77% considèrent que « l’égalité d’accès à la justice » est peu ou pas du tout satisfaisante, ce qui est aussi lié au sentiment qu’existent des « passe-droits » dont bénéficieraient certaines catégories privilégiées. Chacun sait aussi que se développent une médecine et une école à « plusieurs vitesses ». Lorsque à l’inégalité matérielle s’ajoute l’inégalité des droits théoriquement garantis, comment s’étonner du scepticisme des Français quant à la volonté de corriger les inégalités ? Comment ne pas voir poindre des éléments d’une contestation sociale plus vaste ? Le rejet de la politique et des « élites en est un signe, même si l’absence de révolte de grande ampleur peut s’expliquer par le brouillage des perceptions.
La question politique première est bien celle de la hiérarchie sociale, la question de la pauvreté, scandale invraisemblable dans une société riche, pouvant être en théorie traitée plus aisément , ce qui accroît le scandale de l’indifférence ou de l’incurie. Or, quelle hiérarchie sociale peut encore être justifiée ? On a évoqué le critère d’efficacité, défendu par Rawls et Sen, qui continuera longtemps de justifier les différences de position sociale. Il rejoint celle de compétence et de talent dans chaque ordre. Mais les élites consacrées ont perdu toute légitimité en la matière. Les hommes politiques paraissent souvent incapables d’atteindre l’efficacité. Les dirigeants d’entreprise sont de plus en plus accusés de chercher à obtenir plus une rentabilité financière à courte vue et personnelle que de créer les conditions de la prospérité commune. La position des chefs syndicaux est quelquefois dénoncée comme limitée à une défense corporatiste qui les éloigne de la prise en compte d’intérêts sociaux plus larges. Les intellectuels se dévoient parfois en cherchant la notoriété et le succès commercial plus que la qualité de leur recherche. En somme, les élites paraissent s’autojustifier plus par leurs privilèges que par leurs actes. En même temps, les démocraties hésitent devant l’application du libéralisme politique, qui conduit à ne tenir pour définitivement acquise aucune position sociale, et finissent par céder devant le conservatisme. Car c’est à ce dernier que répond le système des inégalités, non à un libéralisme français qui n’a jamais existé. Ce sont les inégalités qui expliquent la timidité des réformes, le « blocage » de la société non par elle-même mais par l’action de quelques groupes, qui vivent tout changement comme une accusation, et dépourvus de la faculté de comprendre les évolutions sociales, faute notamment de capacité d’indignation et de révolte.
Les exemples d’un fonctionnement sociale inégalitaire sont faciles à décrire. Ils riment avec protection et non-concurrence, situation de monopole, prébendes et protection : de l’absence d’évaluation externe internationale dans les universités et les appareils de recherche à la superposition de systèmes de notabilités locales, de la structuration de la fonction publique en corps dotés de chasses gardées et parfois de privilèges que ne justifie aucune utilité sociale, de l’insuffisance des organes de surveillance et de délibération dans les grandes entreprises à l’endogamie et au parisianisme d’un petit milieu intellectuel, peu ouvert sur le monde et peu alimenté par la production scientifique la plus sérieuse, tout le corps social est structuré par la protection des inégalités, au-delà même des plus graves et des plus apparentes. Cela explique aussi, en amont, la difficulté de passage à l’acte de la part du pouvoir politique. L’exemple, parmi d’autres, aussi limité soit-il, de la suppression de la vignette, au-delà de ses justifications techniques — dont les conséquences inégalitaires ont été soulignées —, et en même temps de l’absence de réforme d’une taxe d’habitation inégalitaire et absurde, en dit long sur les difficultés de l’acheminement vers une fiscalité moins injuste — sans même parler d’une nouvelle « constitution » fiscale qui pénaliserait la richesse acquise sans effort au profit du travail et du mérite.
La classe politique française est animée de deux passions contradictoires : la première la pousse à multiplier les catégories et les classifications, héritage de l’Ancien Régime, la seconde la conduit à affirmer un principe d’égalité qui joue au détriment de l’égalité réelle. Le premier facteur la conduit à inscrire toute fonction sociale dans un corps ou une classe de personnes, qui aboutit progressivement à perdre de vue la mission effective qui emportait un devoir d’état, en somme une éthique, au sens wébérien du terme, et une responsabilité propre. L’appartenance à chaque corps, notamment lorsqu’il occupe une position élevée, se mue en un privilège qui dissuade de tout devoir de compte rendu. Quant à l’égalité, elle crée ses « effets pervers » sous la forme de passe-droits, de mécanismes occultes de sélection et de nouvelles classifications implicites, qui font que les plus défavorisés, qui n’ont pas les informations et la « culture » nécessaires à la compréhension des règles du jeu, sont automatiquement les perdants du système. Dès lors, la population a le sentiment que l’égalité réelle est constamment bafouée.
L’enjeu cesse d’être celui de la réforme de la société, ce qui élimine la question de la redistribution périodique des places, des fortunes et des revenus. La clef de partage concrète des sacrifices qu’impose le fonctionnement démocratique d’une société n’est pas discutée. Les inégalités, les origines de la violence sociale liée à une polarisation des conditions de vie et les conflits de répartition sont devenus des sujets tabous. Le système élitiste est nécessairement suspecté dès lors qu’il paraît avoir pour principale fonction de justifier une position acquise. Les problèmes les plus urgents sont d’autant moins traités que sa pente naturelle conduit à en minimiser l’importance. L’aboutissement de ce complexe politico-intellectuel est ce que les Anglo-Saxons appellent le disempowerment, c’est-à-dire l’incapacité à agir efficacement sur la réalité.
Or, dans un monde marqué par la concurrence des nations, nul groupe particulier ne peut désormais vivre claquemuré sur ses statuts et ses privilèges. Cette concurrence, qui gouvernera un jour toutes les professions, ne sera acceptable que si les règles en sont explicites et ne peuvent être contournées par des avantages liés à la naissance, à l’échange de « services » ou à l’information. Les protections ne peuvent se justifier qu’en fonction d’une responsabilité sociale, mieux, d’un devoir social, et non en vertu de l’appartenance à un groupe. Définir pour chacun, en raison de sa fonction dans la société, une responsabilité — y compris du chef d’entreprise vis-à-vis de ses actionnaires et de ses salariés — est le préalable. L’analyse de la formation des inégalités sociales est le préalable à toute réforme crédible. Une telle évolution de la société française repose ainsi sur une synthèse socialiste et libérale, qui allie l’esprit de justice du progressisme et le dynamisme du libéralisme.