Brèves (14)

Brèves I (à recommander)

Niklas LUHMANN, Politique et complexité, Cerf, coll. « Humanités », 1999, 186 pages.

Niklas Luhmann (1927-1998), dont l’importance des travaux commence à être reconnue, n’a guère été traduit en français. C’est tout l’intérêt de ce petit volume que de nous en offrir quelques textes essentiels. Les thèses de Luhmann sont en un sens extrêmes : sa sociologie du désenchantement tend à gommer l’importance de la légitimité, à mettre à l’écart la participation démocratique dans l’explication des processus de décision, à donner une place accrue aux procédures et aux techniques rationalisées. Luhmann s’inscrit dans le courant sociologique et philosophique qui met l’accent sur les phénomènes de régulation, qui peut être bonne ou mauvaise, dans les sociétés et les institutions modernes. En insistant sur la notion de système « complexe » et en écartant l’individu de sa sociologie, Luhmann prête évidemment le flanc à la critique — à laquelle Jacob Schmutz, dans une belle introduction, fait droit. Sa question, « jusqu’à quand la démocratie pourra encore fonctionner ? », mérite d’être prise au sérieux, même si sa réponse n’est pas la nôtre. Espérons donc que des traductions plus complètes de ses œuvres suivront prochainement.


Jean CLAM, Droit et société chez Niklas Luhmann. La contingence des normes, PUF, 1997, 338 pages.

À qui aura lu avec intérêt le précédent ouvrage, on recommandera celui-ci, souvent ardu, qui est actuellement la seule synthèse disponible en Français sur l’œuvre de Luhmann qui, en outre, présente une utile bibliographie. Quoique l’ouvrage soit centré sur la philosophie du droit de Luhmann, il constitue la meilleure approche qui puisse être de sa théorie sociologique en même temps qu’il pointe une subversion radicale des conceptions classiques du droit et de la justice.


Gérard RAULET, Apologie de la citoyenneté, Paris, Cerf, coll. « Humanités », 1999, 124 pages.

Ce petit livre consiste en un réexamen critique de la tradition républicaine qui vise à la sauver des critiques dont elle est souvent l’objet en en montrant la dimension pluraliste et tolérante. Certes, Raulet reconnaît que la République française, à la différence des États-Unis, ne reconnaît pas la multiplicité des communautés sur son territoire. Mais aujourd’hui, il convient, compte tenu du fait que notre société n’est plus celle des pères fondateurs du républicanisme français, de réactiver une autre dimension, latente, de la République, étudiée par l’auteur à la lumière de la philosophie kantienne, sans pour autant la faire disparaître. Cette position conduit l’auteur à revisiter — mais sans doute trop vite — le débat sur le communautarisme et les prises de position de Habermas. Ses conclusions sur le multiculturalisme restent peu précises, ce qui n’enlève rien à l’intérêt du projet.


Louis GINZBERG, Les légendes de Juifs, tome 2, Le Cerf, 1999, 296 pages.

Nous avions déjà signalé l’immense intérêt ainsi que la beauté du texte de Ginzberg qui consiste en une « histoire » continue des principales légendes judaïques, enrichie de toutes les variantes possibles (voir l’imposant appareil de notes d’une centaine de pages qui montre les bifurcations, hésitations et gloses). Ce deuxième volume est consacré à Abraham et Jacob. Nous l’avons lu avec la même fascination et le même bonheur et attendons les quatre volumes encore annoncés. La plus extraordinaire introduction au texte biblique qui soit.


Christophe DEJOURS, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Le Seuil, 204 pages.

Nous avons souffert, nous aussi, du style de l’auteur et d’une présentation souvent heurtée de ses thèses. Pourtant, l’ouvrage est important par la réalité qu’il donne à voir. Avec le chômage, nous dit Dejours, les réactions de la société se sont transformées : elle tolère plus l’injustice qu’elle ne le faisait et qu’elle ne le devrait. Les contraintes de travail (c’est-à-dire de pression au travail et de menace de le perdre) dans lesquelles nous vivons sont destructrices d’une partie de notre humanité. Les descriptions que donne Dejours sont parfois saisissantes et son interrogation indispensable. On sursaute toutefois et l’on s’agace de la référence permanente à la « banalité du mal » définie par Arendt et au système nazi : comparons ce qui est comparable. Les couplets habituels sur la mondialisation et le libéralisme sont lassants.


SPINOZA, Œuvres III. Traité théologico-politique, PUF, 1999, 862 pages, éd. bilingue.

Ce volume est le premier à paraître dans une nouvelle édition scientifique des œuvres de Spinoza, comprenant un glossaire, un index et des appendices qui en font un document de travail aujourd’hui irremplaçable. Le texte latin est établi avec précision et la traduction de Jacqueline Lagrée et Pierre-François Moreau serre de près la version originale. On redécouvrira donc, avec le bonheur de lire Spinoza dans le texte, cet ouvrage qui reste l’une des entrées les plus fécondes dans la philosophie politique moderne.


SPINOZA, L’Éthique, Le Seuil, coll. « Points Essais » bilingue, 1999, 698 pages.

Cela faisait aussi longtemps que le texte latin de L’Éthique était devenu introuvable. Cette collection, dont nous avons déjà salué la naissance , répare ce manque avec une traduction sobre et précise de Bernard Pautrat. On lira avec intérêt en annexe les deux récits de la vie de Spinoza par Colerus et par Lucas ainsi que l’inventaire des livres de sa bibliothèque.


L’histoire d’Homère à Augustin, Le Seuil, coll. « Points Essais » bilingue, 1999, 290 pages.

Dans la même collection, paraît, sous la direction de François Hartog et Michel Casevitz, un recueil de textes d’historiens et de philosophes grecs et latins sur l’histoire, accompagné d’un glossaire et d’une bibliographie. Bien sur, les limites de cet ouvrage sont celles de tout recueil. Mais la bonne sélection de grands textes nous donne un aperçu pertinent et utile des grands textes de l’Antiquité (Homère, Hérodote, Thucydide, Aristote, Polybe, Cicéron, Lucien, Flavius Josèphe, saint Augustin, etc.) qui nous montre la généalogie de notre conception de l’histoire et de la science historique. Une invitation à aller de l’avant et un guide pour notre lecture des textes complets.


DANTE, Vie Nouvelle (Vita Nuova), Gallimard, coll. « Folio bilingue », 1999, 257 pages et 18 ill.

Cette belle édition nous est présentée avec le texte italien et l’élégante traduction — ainsi que la préface et les annotations — de Gérard Luciani. Mélange de prose et de vers qu’elle introduit, il s’agit d’une histoire d’amour un peu triste, sorte de livre d’apprentissage, qui va de la découverte des sentiments à celle de soi, et se conclut par une sorte de gloire de l’être aimé. L’allégorie se confond avec le souci de se peindre. Un superbe texte à découvrir.


Pierre BROSSOLETTE, Résistance (1927-1943), Odile Jacob, coll. « opus », 1998, 224 pages.

Les textes qui composent ce volume ont été rassemblés par Guillaume Piketty, auteur d’un très beau Pierre Brossolette. Un héros de la Résistance (Odile Jacob, 1998, 416 pages), issu de sa thèse de doctorat en histoire. Entré cacique à la rue d’Ulm, deuxième à l’agrégation d’histoire, il embrassa la carrière de journaliste. Radical, puis engagé à la SFIO, franc-maçon, adhérent à la Ligue des droits de l’homme puis à la Ligue internationale contre l’antisémitisme, il devient en novembre 1938 rédacteur en chef du Populaire. Les textes présentés sont loin toutefois de révéler la cohérence d’un parcours : ils montrent, au contraire, combien cet homme intelligent, sensible à la montée des périls, ne prit pas complètement la mesure exacte des dangers et de l’impréparation de la France, au moins jusqu’aux accords de Munich dont il fut un adversaire intransigeant. La moitié des textes présentés ici sont des textes de guerre. La lucidité de ce chef de la Résistance y apparaît dans toute sa dimension, tant lorsqu’il décrit la situation de l’opinion (cf. le « rapport politique » du 28 avril 1942) que lorsqu’il s’oppose — tout en lui étant fidèle — au général de Gaulle et le lui dit, dans une lettre superbe et glaciale du 2 novembre 1942.


Simon Claude MIMOUNI, Le judéo-christianisme ancien. Essais historiques, Cerf, coll. « Patrimoines », 1998, 547 pages.

Ce travail a été présenté d’abord comme thèse d’habilitation à diriger des recherches. Il est en fait le résultat d’un travail mené sur plus de dix ans et vise à mesurer le moment de la transition qui a fait que le judaïsme c’est transformé en christianisme. Ces études sont historiques, sociales autant que théologiques. Elles traquent le signe de la progressive séparation des deux religions et reposent d’ailleurs d’abord sur un examen détaillé et critique de la nature des multiples sources. Elles aboutissent à un examen critique des principales recherches parues sur le sujet. Un ouvrage important qui renouvelle notre compréhension de cette période clef.


André CABANIS et Michel Louis MARTIN, Les constitutions d’Afrique francophone. Évolutions récentes, Karthala, 1999, 193 pages.

Un livre utile qui montre, non sans en montrer les limites et la fragilité, le renouveau du constitutionnalisme africain. Il n’est pas de voie originale de l’Afrique en matière juridique, mais plutôt une adaptation aux données spécifiques du continent africain, de modèles puisés ailleurs, en France bien sûr pour l’Afrique francophone — ici étudiée, Afrique du Nord comprise —, mais aussi aux États-Unis et dans certains pays de tradition islamique. Évidemment, la pratique constitutionnelle n’est pas étudiée ici, mais les garanties des libertés qui figurent, avec plus ou moins d’ambiguïtés, dans de plus en plus de constitutions étaient au moins un premier pas. Il reste toutefois encore beaucoup à faire pour que la plupart des États africains puissent être considérés comme des États de droit.


Paolo ROSSI, La naissance de la science moderne en Europe, Seuil, coll. « Faire l’Europe », 1999, 414 pages.

Nous avons déjà recensé plusieurs ouvrages parus dans cette collection dirigée par Jacques Le Goff et dont le propos est d’étudier certains thèmes ou « moments » communs de l’histoire européenne. Celui de Rossi piste la naissance de la science entre la toute fin du XVe siècle (Vinci) et le tout début du XVIIIe siècle (L’optique de Newton). Il ne s’agit pas pour lui de raconter les découvertes, mais de montrer comment elles furent intellectuellement et culturellement possibles et comment elles surgirent au quatre coins de l’Europe chez des individus exceptionnels — car l’histoire de cette naissance ne fut pas universitaire, mais bien souvent anti-universitaire. Histoire commune de la science en Europe certes, pour répondre au « projet » de la collection, mais non histoire surdéterminée et linéaire, histoire aussi troublée et toujours précaire et menaçante. Et pourtant, dans des conditions inimaginable, la « révolution scientifique » eut lieu ; une rupture se produisit par rapport au Moyen Âge, avec une solution de continuité qui est moins évidente en philosophie. La grande force et l’intérêt de ce livre se situent dans la double perspective, sans arrêt croisée : montrer comment des conditions philosophiques bien précises permirent à cette nouvelle science de naître, entraînant à son tour un changement de la conception du monde, comprendre aussi la spécificité de chaque domaine d’investigation (astronomie, sciences de la nature et du corps, mathématiques, mécanique, sciences de l’interprétation, etc.) où les progrès se sont déroulés selon leur logique propre.


Knud HAAKONSSEN, L’art du législateur. La jurisprudence naturelle de David Hume et d’Adam Smith, PUF, coll. « Léviathan », 1998, 278 pages.

Cet ouvrage est introduit par Claude Gautier qui rappelle l’importance de la compréhension des théories juridiques (et morales) d’Adam Smith pour une juste compréhension de son libéralisme, souvent mésinterprété par une lecture rapide de La richesse des nations. Le présent ouvrage constitue une introduction rigoureuse à la lecture des œuvres juridiques de Smith — dont l’une des clefs d’entrée est sa critique de Hume — et notamment de ses Lectures on Jurisprudence. On lira avec le plus grand intérêt les discussions sur les places respectives du juge et de la loi, qui sont fort éloignées, quant à leurs arguments et à leurs solutions, de la conception libérale dominante. Il est utile de ce point de vue de descendre, comme nous y incite cet ouvrage, dans la « complexité écossaise ».


Leo STRAUSS, De la tyrannie précédé de Xénophon, Hiéron, suivi de Alexandre Kojève, Tyrannie et sagesse et de Leo STRAUSS, Mise au point ainsi que de la Correspondance Leo Strauss – Alexandre Kojève (1932-1965), Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », 1997, 430 pages.

Ces textes, à l’exception de la correspondance, avaient déjà été publiés par Gallimard en 1954 et réédités en collection « Tel » en 1983. Leur traduction a été révisée dans la présente édition. La correspondance, elle, est inédite et témoigne de la relation d’estime en même temps que de la distance, psychologique avant d’être philosophique, entre les deux hommes. Sur cette controverse célèbre née du commentaire du Hiéron, on ne peut que répéter son caractère central : les questions de l’historicisme, du relativisme, de la spécificité de la politique moderne, de l’universalisme de l’homme, de la nature du pouvoir la traversent de manière permanente.


Salvatore VECA, Éthique et politique, PUF, coll. « Philosophie morale », 1999, 234 pages.

Autant l’admettre d’emblée, la perspective adoptée par l’auteur est éminemment contestable : démontrer qu’il est possible de fonder en raison la politique et la démocratie, critiquer le relativisme tout en admettant le pluralisme, ouvrir la perspective d’un « progrès en éthique » — bref, un retour aux principes des Lumières. Mais le travail de Veca, qui repose sur une douzaine de chapitres synthétiques où sont abordées de manière précise la plupart des questions actuelles de la philosophie politique (justice, individualisme, nature de la démocratie, etc.) et où sont discutées les thèses d’un grand nombre d’auteurs contemporains (Rawls, Bobbio, Williams, etc.), vaut pour son honnêteté et sa clarté et offre une large possibilité de débats.


Ruwen OGIEN (dir.), Le réalisme moral, PUF, coll. « Philosophie morale », 1999, 571 pages.

La question abordée dans cet ouvrage est au cœur des questions que Le Banquet a déjà abordées et du projet même de la belle collection que dirige Monique Canto-Sperber . Après une longue et subtile introduction de Ruwen Ogien, il comprend des textes de nombreux auteurs, notamment Thomas Nagel et Charles Larmore qui traitent de la portée du courant du « réalisme moral ». Celui-ci a pour ambition de montrer que l’éthique, au même titre que les faits et les théories scientifiques dures ou portant sur la société ou la psychologie, peut atteindre à l’objectivité. Il s’agit pour lui de démontrer que l’éthique peut être l’objet d’un discours fondé autrement que sur une cohérence purement abstraite. Cet essai, rigoureux et souvent difficile par sa technicité, examine de manière systématique — notamment dans le texte d’Ogien — la plupart des philosophies morales contemporaines (Williams, Davidson, Sayre Mc-Cord, Railton, Moore, Putnam, Quine, Wiggins, Mackie, etc.) et classiques (Aristote, Hume, Kant). Un ouvrage de référence.


Pierre-Emmanuel DAUZAT, Le suicide du Christ, PUF, coll. « Perspectives critiques », 1998, 230 pages.

Étonnant ouvrage que celui-ci : la langue est brillante, la causticité permanente, le propos toujours alerte, l’érudition souvent ébouriffante ! De quoi s’agit-il ? Non pas de démontrer que Jésus s’est suicidé — hypothèse absurde —, mais que l’hypothèse selon lequel le Messie se serait donné la mort, et que telle est la matrice explicative indépassable du christianisme, est pour le moins à considérer. Dauzat en poursuit la trace, dans ce qu’il appelle une « promenade théologique », depuis les Évangiles jusqu’à Dostoïevsky, en passant par Augustin et Thomas. Une nouvelle perspective, jamais dogmatique, des mythologies chrétiennes s’ouvre ainsi à nous, peut-être plus proche du schéma originel. L’analyse de cette permanence de la volonté et de la potestas du Christ sur la croix (pp. 117-123) à partir des textes augustiniens est, notamment, des plus stimulantes. Et si la mort volontaire était le privilège de Dieu ? Voilà un beau petit livre qui sait parler de choses fondamentales et « cachées » sans adopter le lourd et aveugle esprit de sérieux !


Mireille BAUMGARTNER, L’Église en Occident des origines aux réformes du XVIe siècle, PUF, coll. « Histoires », 1999, 275 pages.

Voici un ouvrage de référence utile pour y souhaitera parfaire ses connaissances de l’histoire de l’Église jusqu’au XVIe siècle. Les principaux événements sont bien retracés ainsi que les principaux éléments des controverses doctrinales. Il faut lire cet ouvrage comme un précis et y voir un document de référence aisément maniable plus que comme un ouvrage de fond portant sur la théologie. Il a, par définition, les limites de sa taille. Mais la matière rassemblée est impressionnante.


Ezra SULEIMAN, Guillaume COURTY, L’âge d’or de l’État. Une métamorphose annoncée, Le Seuil, 1997, 343 pages.

Le livre aurait dû s’appeler, pour être plus exact, L’âge d’or du secteur public, ce dernier n’étant qu’une partie, bien particulière de l’État. Il est fondé, en effet, sur trois études de cas : la SNCF et son rôle dans la mise en place du TGV, Airbus et France Telecom (et avant les PTT). Son propos est d’analyser les réussites et les échecs de ces entreprises dans la mise en œuvre de progrès technologiques déterminants et d’inventions audacieuses, de les expliquer — y compris par la sociologie — et d’en tirer une analyse générale quant à l’évolution du rôle du secteur public dans une France de plus en plus internationalisée et soumise à la concurrence. Mais c’est toujours le processus d’innovation qui est au centre du propos des auteurs. Les enquêtes de terrain ont été conduites avec rigueur et précision et les processus de réforme sont bien analysés ainsi que la diversité peu soulignée d’un État qui n’est ni monolithique, ni dirigé de manière verticale, et qui laisse la place à des espaces d’autonomie dont il est montré qu’il sont considérables. Les conclusions sont mesurées et prudentes pour l’avenir, mais semblent indiquer que ce qui fut possible dans le passé, fût-il grandiose, n’est plus possible et qu’il n’y a sans doute pas de regrets à avoir. Les perversions intrinsèques du fonctionnement de la « noblesse d’État » — ou plutôt d’une catégorie particulière en son sein — sont fortement mises en avant. Quelques erreurs toutefois : par exemple, le rapport Nora-Minc sur l’information de la société est qualifié de « contribution parlementaire » (p. 267), alors que leurs auteurs ne le sont pas et que le Président de la République en était le commanditaire ! Surtout, les rapports avec les autorités de tutelle et l’exercice de celle-ci sont à peine évoqués çà et là. C’est dommage, mais il est vrai que l’accès aux sources ne devait pas avoir été autorisé.


Jean-Pierre LE GOFF, La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école, La Découverte, coll. « Sur le vif », 1999, 126 pages.

Jean-Pierre Le Goff, qui préside le club « Politique autrement, poursuit ici son œuvre de dénonciation des imbécillités d’un certain type de management qu’il avait entamée dans Le mythe de l’entreprise et dans Les illusions du management. Ici, il va plus loin, en montrant les conséquences souvent destructrices de cette pensée courte et des discours langue de bois qui prônent l’autonomie, la motivation ou la participation sur les individus et sur la société et, de manière encore plus grave sur l’école — voir l’excellent chapitre IV sur l’application perverse de ces thèmes dans la vulgate pédagogiste illustrée par Philippe Meirieu et consorts. Il ne s’agit pas, pour autant, d’entonner le discours simpliste de « l’horreur économique » ou l’opposition au libéralisme et du marché — qui est la meilleure manière de ne rien faire (voir sa section sur « les impasses de la gauche radicale » —, mais de comprendre comment ce type de discours a pu prospérer sans résistance. L’auteur examine là la généalogie culturelle de cette faillite de la pensée qu’il avait analysée de manière approfondie dans Mai 68, l’héritage impossible, mais il examine aussi ses origines politiques, avec l’évolution de la gauche depuis 1983 et sa difficulté à trouver un projet qui ne soit ni d’adaptation passive ni de contestation radicale et impuissante. Dans ses propositions, l’auteur est modeste : il s’agit d’abord de se montrer vigilant et critique devant le langage employé, de résister aux slogans tout faits et d’être soupçonneux à l’égard des nouvelles modes. Il a incontestablement raison : il s’agit d’un devoir premier de l’intelligence et du signe d’une liberté de l’esprit reconquise. Et cela méritait d’être dit avec force, car c’est la condition de tout. Après — s’il y a un après —, il faudra aller plus loin.


George STEINER, Errata. Histoire d’une pensée, Gallimard, 1998, 231 pages.

Ce récit n’a rien de mémoires telles qu’on les comprend habituellement, ni d’un roman de formation. À travers de multiples séquences, dont l’apparent désordre couvre une cohérence d’intention, Steiner nous décrit comment les multiples thèmes de ses œuvres passées, essais et romans, se sont progressivement imposés à lui, sans qu’il ait cherché, par un acte de volonté, à les faire siens. Certaines choses sont progressivement devenues évidentes pour lui, certains thèmes d’étude lui ont paru féconds ou importants, certaines rencontres l’ont orienté jusqu’à ce que d’autres chemins de traverse lui paraissent séduisants. Le sexe, la judéité, l’enseignement, la mort, le rapport entre le mot et la chose, les intellectuels, la musique, sont ainsi intégrés dans une tranche de vie racontée librement sans le recours, toujours lourd, à une explication de texte. Errata, ce sont les errances fécondes d’une pensée plus que ses erreurs, dans l’incertitude de toujours trouver le bon chemin.


Marc FERRO (dir.), Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle, Hachette littératures, coll. « Pluriel », 1999, 278 pages.

Cet ouvrage est un recueil d’articles de revue qui vise à nous éclairer sur la nature du totalitarisme et sur les controverses qui ont surgi quant à son interprétation et aux différences entre le nazisme et le communisme. On y trouvera notamment des textes de Ian Kershaw, Moshe Lewin, François Furet, Tim Mason, Nicolas Werth, Claude Lefort et quelques autres. Les articles sur le cinéma allemand et l’appréhension par la Russie sur son passé stalinien visent à nous éclairer sur le travail de la mémoire. Des textes pédagogiques qui constituent une bonne initiation, notamment pour les jeunes étudiants et le grand public, à ces débats. Ils ne sauraient évidemment suffire et le lecteur est invité à se reporter à la bibliographie qui accompagne chaque article pour en avoir une vision plus complète.


Ludwig WITTGENSTEIN, Carnets de Cambridge et de Skjolden, PUF, coll. « Perspectives critiques », 1999, 207 pages.

Ces carnets furent rédigés, pour le premier, en 1930-1932, pour le second en 1936-1937. Ils sont marqués par une rupture dans la manière dont Wittgenstein concevait le travail philosophique et dans sa philosophie elle-même. Ils peuvent éclairer, joints à d’autres, la manière dont Wittgenstein élaborait sa pensée, présentée ici sous une forme inachevée puisqu’elle n’était pas destinée à publication. Ils nous renseignent aussi sur l’homme intime, sur ses sentiments esthétiques ou religieux. Une belle et fine présentation de Jean-Pierre Cometti et cinquante pages de notes et de commentaires qui en font une édition de travail exemplaire.


Hugues JALLON (dir.), Les enjeux du débat public contemporain, La Découverte, 1999, 315 pages.

Cet ouvrage collectif, écrit par de jeunes universitaires et fonctionnaires, s’adresse notamment aux étudiants préparant les épreuves de culture générale aux concours et examens, mais il possède bien plus de rigueur que les manuels habituels sur ce thème. Il intéressera aussi le citoyen qui cherche une initiation à la réflexion sur des sujets aussi divers que la bioéthique, la crise du politique, l’école, la justice, la place du droit dans les démocraties ou la mondialisation. Les quatorze chapitres sont, pour la quasi-totalité, d’une grande qualité et font précisément le tour des questions. Un seul regret pour un ouvrage de référence : les bibliographies en fin de chapitre auraient gagné à être plus étoffées, moins oublieuses d’ouvrages importants et, pour beaucoup, moins franco-françaises. Cette correction pourra intervenir dans une prochaine édition.


Hugues JALLON et Pierre MOUNIER, Les enragés de la République, La Découverte, coll. « Sur le vif », 1999, 126 pages.

Voilà un utile pamphlet dirigé contre une pensée républicaniste un peu courte et qui n’est pas pour autant anti-républicain. Il montre bien sur quelle mystification repose la célébration actuelle de la pensée républicaine et sur quelle impuissance elle débouche. Loin d’apporter une réponse crédible et opérationnelle ainsi que philosophiquement rigoureuse et historiquement pertinente aux questions politiques concrètes, elle les fuit en quelque sorte et elle les dissimule. Bref, elle ne sert pas la cause de la République. On pourra certes reprocher aux auteurs certains de leurs partis pris — car ils en ont aussi —, notamment lorsqu’ils défendent la parité et sombrent ainsi dans les excès inverses de ceux qu’ils dénoncent. Manquent aussi quelques références bibliographiques importantes. Mais le livre, dans son ensemble, sonne juste et constitue une pierre importante dans un débat, trop souvent caricatural de part et d’autre, qui ne risque pas de s’éteindre.


Dominique ANDOLFATTO, Dominique LABBÉ, La CGT. Organisation et audience depuis 1945, La Découverte, coll. « Recherches », 1997, 303 pages.

Cet ouvrage est issue de quinze années de recherche et constitue une autopsie impressionnante de la centrale syndicale : organisation (les fédérations et la base), organisation de la direction confédérale (avec le lien avec le Parti communiste), l’implantation (avec le mouvement de déclin impressionnant qui est suivi et expliqué en détail). L’ouvrage a évidemment été écrit avant les changements récents et est essentiellement historique, mais il permet de comprendre pourquoi ils étaient une condition de vie et de mort pour la centrale et dans quelle mesure où ils restent essentiellement fragiles.


Michael WALZER, La révolution des saints. Éthique protestante et radicalisme politique, Belin, 1987, 409 pages.

Il n’est pas habituel que nous signalions des ouvrages si anciens, mais à l’heure où l’œuvre de Walzer est de plus en plus — et c’est heureux — traduite en français , il serait regrettable que ce livre-ci, issu de sa thèse de doctorat de 1965, soit oublié. Poursuivant, sans l’approuver entièrement, la thèse classique de Weber sur L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Walzer retrouve dans le puritanisme anglais des XVIe et XVIIe siècles l’un des facteurs explicatifs de la naissance du radicalisme politique. Dans sa préface à l’édition française, Walzer corrige certaines de ses affirmations, notamment celles qui reliaient le radicalisme à la modernisation. Mais cet ouvrage, fort dans ses intuitions et riche dans sa documentation, doit absolument être lu.


Marcel DÉTIENNE, Apollon le couteau à la main, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1998, 356 pages.

Pourquoi risquer une histoire d’Apollon, de dieu a priori ennuyeux et lisse ? Parce qu’il ne correspond pas, si on en poursuit la trace dans toutes ces situations, à cette image statique. L’ambiguïté de ce dieu, sa cruauté, sa perversité presque, méritaient d’être pistées attentivement si l’on souhaite être renseigné sur la religion comme aussi sur la société grecques. Le polythéisme apparaît ainsi non seulement comme une multiplicité de dieux, mais aussi comme le régime où chaque dieu est lui-même multiple. Les théologies monothéistes sont plurielles dans leur interprétation et leur exégèse ; les théogonies polythéistes sont fondées sur des histoires contradictoires. Ce livre écrit de manière alerte et parfois presque primesautière est une histoire des lieux où apparaît et agit ce dieu singulier, souvent accompagné de son double opposé, mais parfois si proche, Dionysos. Un parcours savant qui est aussi une leçon de méthode et qui dessine une épistémologie.


Nicole LORAUX, La voix endeuillée. Essai sur la tragédie grecque, Gallimard, 1999, 188 pages.

Nous avons souvent souligné en ces pages l’importance de l’œuvre de Nicole Loraux à la fois pour comprendre la cité grecque et pour mieux saisir notre présent . Ce nouvel ouvrage, qui prend pour objet d’analyse la tragédie, est un exemple de travail critique des conceptions toutes faites et des surinterprétations. Au rebours de l’analyse classique qui voit dans la tragédie l’expression de la politique, Nicole Loraux y piste aussi des signes de ce qu’elle appelle « l’antipolitique ». Elle discute même ses propres thèses antérieures sur la kátharsis et nous montre qu’une vision trop instrumentale et pédagogique de la tragédie ne tient pas. Comme elle l’écrit, la tragédie « incitera [le spectateur] à dépasser son appartenance à la communauté civique pour saisir son appartenance, plus essentielle encore, à la race de mortels » (p. 137). Un grand livre qui est aussi un beau livre.


Arthur M. MELZER, Rousseau. La bonté naturelle de l’homme, Belin, 1998, 495 pages.

L’ouvrage de ce professeur de science politique à l’université d’État de Michigan est de ceux qui contribuent à renouveler en profondeur notre connaissance de la pensée de Rousseau. À partir d’une thèse anthropologique rousseauiste fondamentale — l’homme est naturellement bon —, Melzer entreprend de démonter en détail l’ensemble de la philosophie rousseauiste dont chacun connaît le caractère systématique. Le fondement de l’analyse de l’auteur réside dans le retour aux textes mêmes de l’auteur du Contrat social — selon une méthode quasi straussienne — bien plus qu’il ne repose sur des exégèses d’auteurs contemporains. Il s’agit ainsi d’un patient et subtil exercice de lecture qui nous conduit logiquement dans la politique rousseauiste — la volonté générale, la théorie du contrat social — et nous permet de mieux comprendre les contradictions internes à son œuvre. Un livre profond, rigoureux et brillant.


Lukas K. SOSOE (dir.), Subjectivité, démocratie et raison pratique, L’Harmattan, 1998, 320 pages.

Cet ouvrage a également un titre anglais Self, Democracy and Practical Reason et plusieurs des articles qu’il contient sont écrits dans cette langue. Le centre de l’ouvrage est le problème de la subjectivité tel qu’il avait été traité au cours d’un colloque à Montréal. Il aborde de nombreux sujets — depuis la question des rapports entre la subjectivité et l’écologie jusqu’à l’opposition entre libéralisme et démocratie, depuis le problème des dilemmes moraux jusqu’à la question des choix collectifs — et de nombreux auteurs — Hegel, Kant, Habermas, Sartre, Apel. La réflexion sur la subjectivité n’est pourtant pas que théorique mais permet de mieux comprendre les transformations de la nature de la démocratie. Des auteurs de grande qualité de France, d’Allemagne, du Canada, de Suisse, de Belgique et des États-Unis.


Lukas K. SOSOE (dir.), La vie des normes et l’esprit des lois, L’Harmattan, 1998, 499 pages.

Cet autre ouvrage dirigé par Lukas Sosoe porte sur l’application des normes éthiques et juridiques. Il n’est pas seulement composé de textes de philosophes, mais aussi de juristes, de médecins ou d’« éthiciens ». On y trouve des contributions d’Alain Renaut, d’Alasdair MacIntyre, d’Ottfried Höffe et d’autres auteurs moins connus. La discussion est tantôt théorique et méthodologique (les trois premiers quarts de l’ouvrage environ), tantôt aussi plus liée à des champs d’investigation spécifique (bioéthique, pratique médicale, ethnographie, rapports entre philosophie morale et littérature). Les débats sont aussi replacés dans le cadre des grandes querelles du moment, notamment celle du contextualisme. Si les auteurs viennent de nombreuses régions du monde, les textes en langue étrangère ont été traduits en français.


Christian LAZZERI et Dominique REYNIÉ (éd.), Politiques de l’intérêt, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 1998, 456 pages.

La notion d’intérêt et celle d’utilité qui lui est connexe doivent être entendues dans un sens pré-utilitariste. Il s’agit ici d’étudier comment la notion d’intérêt a acquis, depuis Machiavel et Botero jusqu’à Hobbes, Spinoza, Rousseau et Hegel, une place centrale, mais toujours contestable, en philosophie et en théorie politiques. Certains textes sont originaux tandis que d’autres avaient déjà été publiés dans des revues généralement étrangères. Le centre de l’ouvrage est constitué par les XVIe et XVIIe siècles, mais les textes de Félix Oppenheim et de Bruno Gnassounou qui terminent l’ouvrage montrent l’apport de la notion d’intérêt dans la théorie politique « pure » et dans la théorie des jeux. Un très bel ouvrage.


Édith et François-Bernard HUYGHE, Images du Monde. Les mille et une façons de représenter l’Univers avant Galilée, J.-C. Lattès, 1999, 301 pages, ill. quadri.

Étonnant ouvrage que celui-ci : il explore, avec un certain plaisir jubilatoire, les représentations mythologiques, fantastiques et théologiques du monde avant Galilée. Les illustrations de grande qualité en font un ouvrage attrayant pour les yeux et les curieux se plongeront dans l’étude des représentations du monde occidentales et orientales, autant antiques et moyenâgeuses que modernes. L’érudition des auteurs est grande, même s’ils ne sont en rien des spécialistes du sujet et qu’ils ont dû écrire ce livre sans doute d’abord pour s’amuser.


Pierre BIRNBAUM, Le moment antisémite. Un tour de la France en 1898, Fayard, 1998, 400 pages.

Cet ouvrage vise à cerner comment l’antisémitisme s’est exprimé en France, de manière non violente, en une année bien précise, au début de l’affaire Dreyfus. Il ne s’agit pas de repérer ici la genèse de l’affaire, ni les manifestations d’un antisémitisme de certaines « élites », mais de montrer comment, dans différentes régions de France, minutieusement « explorées », se manifeste un antisémitisme populaire sporadique, relayé par une certaine presse locale. Birnbaum nous restitue ici de manière éloquente et terrible un visage concret et peu exploré de l’antisémitisme, sans commentaires inutiles. Les faits parlent d’eux-mêmes.


Henri ATLAN, Marc AUGÉ, Mireille DELMAS-MARTY, Roger-Pol DROIT, Nadine FRESCO, Le clonage humain, Le Seuil, 1999, 206 pages.

Un biologiste, un anthropologue, une juriste, un philosophe et une historienne offrent, à partir des approches spécifiques à leur discipline, un aperçu d’ensemble des problèmes posés par le clonage humain qui, s’il reste encore techniquement difficile, apparaît comme une possibilité pour les prochaines décennies. Si les auteurs penchent de manière consensuelle pour une interdiction, leurs arguments laissent entrevoir des raisons et des motivations différentes. La discussion ne tourne jamais à la sentence définitive ou à l’anathème. Les raisons sont toujours bien pesées et « contextualisées ». Les auteurs n’usent pas des logiques de l’effroi ou des théories naturalistes ou religieuses qui ont souvent déconsidéré les débats sur la bioéthique. Chacune des cinq contributions est suivie d’une discussion en commun qui permet, avec une rare honnêteté, de situer les raisons des désaccords. Un ouvrage d’une grande vertu pédagogique.


Denis BARANGER, Parlementarisme des origines, PUF, coll. « Léviathan », 1999, 408 pages.

Voilà un bel ouvrage d’histoire du droit, d’histoire et de droit, que devront lire tous ceux qui s’intéressent à la réflexion institutionnelle et juridique. Il repère la naissance et le développement, souvent heurté, en Angleterre, au cours d’une période qui va de la fin du XVIIe siècle à la première moitié du XIXe, des concepts fondamentaux du gouvernement et de l’État modernes regroupés autour du concept de responsabilité politique. Les questions relatives au contrôle du Parlement, au rôle des partis, aux rapports entre le peuple et le gouvernement, en même temps qu’à l’affirmation d’un exécutif moderne, sont minutieusement étudiées dans toute leur complexité. Les limites pratiques de chaque formule sont retracées. Une grande leçon de constitution par le détour de la common law.


Henri-Charles PUECH, Histoire des religions, 3 tomes de 2 vol., Gallimard, coll. « Folio Essais », 1999, 1490, 1602 et 1460 pages.

Ces six livres reprennent l’édition publiée, entre 1970 et 1976, dans la bibliothèque de la Pléiade en trois tomes. Cette source de travail fondamentale est désormais heureusement accessible en livre de proche. Elle nous permet d’appréhender l’ensemble des religions du monde, anciennes et contemporaines, occidentales et orientales, d’en mesurer la diversité et leurs conflits. Un chapitre final dû à Michel Meslin s’interroge aussi sur la notion d’histoire des religions. Les parties successives traitent des religions antiques, de la formation des religions universelles et des religions de salut en Inde et en Extrême-Orient ainsi que dans le monde méditerranéen et le Proche-Orient, des religions constituées en Occident et en Asie et de leurs contre-courants, des religions chez les peuples sans tradition écrite et des mouvements religieux nés de l’acculturation. De précieux index (des noms, des dieux, prophètes, écoles, etc., un index géographique et un index des titres). Comme toujours dans la Pléiade, une table analytique d’usage facile.


Charles RAMOND, Spinoza et la pensée moderne. Constitutions de l’Objectivité, L’Harmattan, 1998, 384 pages.

Plusieurs essais constituent cet ouvrage qui introduit non seulement à la pensée de Spinoza, mais aussi de ceux à partir desquels et contre lesquels — notamment Descartes — il a élaboré son système de pensée. Comme le souligne Pierre-François Moreau, préfacier de l’ouvrage, l’un des grands apports de Ramond consiste à étudier précisément le sens des mots et leur évolution. Il suffit, de fait, de lire L’Éthique pour comprendre que cette précision dans la définition est l’un des fondements de la philosophie spinoziste. Les études présentées ici sont souvent brillantes — notamment celle consacrée à « affirmation verbale et affirmation de la pensée dans la théorie spinoziste de la connaissance » —, profondément originales — notamment celle sur « l’utile » —, pédagogiques — notamment celle portant sur « pouvoir, puissance et possibilité dans les philosophies de l’âge classique —, toujours savantes et claires.


HABERMAS, Écrits politiques, Flammarion, coll. « Champs », 1999, 346 pages.

À ceux qui seraient dissuadés d’aborder Habermas par ses écrits théoriques souvent difficiles — et peu esthétiques —, il ne peut qu’être recommandé de lire cet ouvrage dont la traduction avait d’abord paru aux éditions du Cerf en 1990. Habermas est toujours intervenu — et intervient encore — dans le débat public en Allemagne. Quatre parties structurent cet ouvrage fondé sur des articles qui ne furent pas seulement de circonstance : Art et société, Droit, politique et utopie, Le débat des historiens et Identité allemande et principes démocratiques. Les deux dernières attireront particulièrement notre attention en raison de leur permanente actualité. Ils permettent de comprendre pourquoi Habermas, tout critiquable qu’il soit dans ses théories philosophiques, reste l’une des grandes consciences allemandes.


Karl BARTH, Éthique, 2 vol., PUF, coll. « Théologiques », 1998, 322 et 404 pages.

Karl Barth fut sans doute l’un des plus grands théologiens protestants du XXe siècle. On ne lira cependant pas nécessairement ces cours professés à Munster en 1928, puis à Bonn en 1930, avec la seule perspective théologique. La discussion avec les philosophes est constante et les arguments que Barth leur oppose souvent ne relèvent pas seulement, loin s’en faut, de la seule dogmatique. La discussion est permanente et éclairée sur la spécificité de la théologie, qui ne se résume pas à une explicitation des commandements divins et ne possède pas une supériorité intrinsèque parce qu’elle vient de Dieu. Un texte fondateur d’abord destiné aux philosophes.


Emmanuel GLASER, Le nouvel ordre international, Hachette littératures, 1998, 271 pages.

Ce livre est d’abord un manuel qui nous présente de manière précise et rigoureuse les évolutions internationales, en gros depuis la chute du Mur de Berlin — le nucléaire, les rivalités entre puissances, le nouveau rôle du droit international, la mondialisation, l’Europe. Il s’adresse ainsi d’abord aux étudiants et, selon la formule consacrée, aux citoyens qu’intéressent les problèmes du monde. Sans prétendre nécessairement à l’originalité, mais soucieux d’affirmer des thèses peu contestables, il nous offre aussi des réflexions plus prospectives sur l’avenir des États, des guerres et des économies. Une bibliographie synthétique qui va à l’essentiel.


Stanislas TOMKIEWICZ, L’adolescence volée, Calmann-Lévy, 1999, 254 pages.

Tomkiewicz connut le ghetto de Varsovie, fut déporté à Bergen-Belsen et en sortit vivant par miracle, ses parents ayant été, eux, assassinés par les Allemands. C’est dans ses événements que se situe la clef de son engagement psychiatrique ou, plus exactement, dans ce qu’il décrit comme un vol de l’adolescence, marquée par deux tentatives de suicide. Créateur de maisons de jeunes délinquants, souvent en butte à l’hostilité d’une partie du corps médical, Tomkiewicz nous raconte sa vie avec une sincérité totale, un grand humour sur soi (et même sur l’horreur), une compréhension aussi des mécanismes psychologiques de protection qui l’ont fait croire en certaines erreurs (notamment sur la création d’hommes bons ou mauvais par les seules institutions). Un ouvrage émouvant et alerte (quoique pas très littéraire…). Un document d’histoire aussi, moins sur la guerre que sur une certaine pratique de la psychiatrie.


Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP (dir.), Hannah Arendt, les sans-État et le « droit d’avoir des droits », t. 1, Hannah Arendt, la « banalité du mal » comme mal politique, t. 2, L’Harmattan, 1998, 271 pages et 255 pages, 1 CD.

Cet ouvrage, publié dans le cadre du groupe de Genève « Violence et droit d’asile en Europe » de l’Université ouvrière de Genève, est un livre militant. Le premier s’appuie sur les textes de Hannah Arendt — dont certains sont lus dans le CD qui accompagne le livre — pour explorer et dénoncer les limites des droits des apatrides ou de ceux qui ne bénéficient pas de la protection nationale et mêle des textes de qualité d’ordre philosophique, juridique et politique. Le second traite de la question du mal politique et mêle également les réflexions théoriques et politiques, de qualité à vrai dire inégale. Mais l’ensemble offre un panorama saisissant des questions concrètes posées à la philosophie.


Éric DUHAMEL, François Mitterrand. L’unité d’un homme, Flammarion, 1998, 261 pages.

Il est regrettable que ce livre, très documenté — il provient de la transformation d’une thèse de doctorat sur l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR) — ait été éclipsé par l’ouvrage complaisant et médiocre de Jean Lacouture Mitterrand. Une histoire de Français. Ce dernier n’apportait aucun élément nouveau et taisait les points gênants, alors que le premier, qui couvre une période certes plus limitée, montre, sans aucun esprit de polémique et à l’aide seulement de faits, comment François Mitterrand a engagé sa carrière politique. Elle est tout entière placée sous le signe de l’unité et on ne peut comprendre le politicien au pouvoir et ses réseaux d’influence et d’amitié que si l’on saisit aussi le politicien d’avant la conquête du Parti socialiste. On comprend mieux comment, comme l’écrit fortement Éric Duhamel, « François Mitterrand a débarrassé la politique de toute référence à un corps de doctrine, laissant ainsi le roi nu face à la réalité du pouvoir et de son exercice » (p. 235). Une leçon sur les mécanismes de prise de pouvoir autant que sur la perversion d’un homme qui sacrifia la France à ses propres passions.


Cornelius CASTORIADIS, Sur Le Politique de Platon, Le Seuil, 1999, 199 pages.

Alors que paraît parallèlement au Seuil le sixième volume des Carrefours du labyrinthe, intitulé Figures du pensable, qui regroupe les derniers articles de Castoriadis (1922-1997) et quelques inédits plus anciens, il faut découvrir un autre Cornelius à travers de premier volume de séminaires de l’École des hautes études en sciences sociales, ici consacré au Politique de Platon et qui date de 1986. La pensée de Castoriadis y apparaît précise, serrant de près le texte, s’attachant à en dénouer les énigmes. Un très bel ouvrage, qui nous apporte un éclairage original sur ce texte classique, très différent des autres écrits de l’auteur de L’institution imaginaire de la société.


Georges MINOIS, Histoire de l’athéisme, Fayard, 1998, 671 pages.

Cet ouvrage traite un sujet qui n’avait quasiment jamais été exploré dans sa globalité. L’auteur ne cherche cependant pas à montrer une unité de l’athéisme, qui n’existe pas plus qu’une unité de la religion. Il se terre souvent sous une pensée de forme religieuse et n’évite pas le double discours. Ses différentes formes n’entretiennent pas le même rapport aux valeurs, à la volonté, au monde et à sa transformation politique. Cet ouvrage savant, érudit et passionnant, même s’il est plus historique que philosophique, est un guide précieux dans notre exploration de la pensée… religieuse depuis l’Antiquité jusqu’à nous.


Anne GRYNBERG, Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français 1939-1944, La Découverte/Poche, 1999, 410 pages.

Il est heureux que cet ouvrage, paru en 1991 et issu d’une thèse de doctorat, ait été réédité dans une collection de poche et soit désormais accessible au plus grand nombre. Ce livre qui a fait date présente un trait souvent méconnu de l’histoire de Vichy : l’existence de camps d’internement en France même. Un petit livre que devraient découvrir ceux qui doutent encore de la participation active de Vichy à la politique d’extermination nazie. Des documents de première main et une postface qui resitue son propre livre dans les conflits de mémoire qui ont suivi sa parution.


Klaus MALETTKE (dir.), Imaginer l’Europe, Belin et De Boeck, 1998, 269 pages.

Voilà un ouvrage historique important qui nous permet de situer la genèse de la pensée européenne. Celle-ci est loin de ne dater que de Jean Monnet et il est largement erroné de placer l’Europe sous la figure emblématique de Charlemagne, qui n’avait pas de vision politique précise de l’Empire et plutôt un tempérament pragmatique. En fait, il n’y a pas une unité et une continuité dans la succession des projets européens, plutôt un tâtonnement guidé par des conceptions politiques liées aux circonstances et au jeu de pouvoir. Ce livre en porte la trace en examinant de manière précise, vigoureuse et documentée, en des chapitres souvent passionnants, la Respublica Christiana de l’Europe médiévale, les conceptions de la Renaissance comme de Charles Quint, les regards portés sur l’Europe par Sully et Richelieu et le tournant décisif de la paix de Westphalie, le modèle des Provinces Unies et les plans conçue aux XVIIIe et XIXe siècle avant les premières réalisations du XXe siècle. Un vrai livre d’histoire européenne.


Sylvie MESURE & Alain RENAUT, Alter Ego. Les paradoxes de l’identité démocratique, Aubier, coll. « Alto », 1999, 304 pages.

Ce petit ouvrage se situe au cœur des réflexions sur la politique contemporaine : il relie les préoccupations anthropologiques qu’on peut regrouper sous l’appellation de constitution de l’individualité moderne et la question de l’appartenance et de la cité dans un monde (définitivement ?) gagné aux principes essentiels du libéralisme politique entendu globalement. L’exploration rigoureuse de Mesure et Renaut porte dès lors successivement sur le libéralisme et ses ennemis, pour reprendre un thème cher à Holmes, et sur les transformations du libéralisme. Il passe très bien en revue les thèmes liés à la querelle entre les libéraux et les communautariens, reprend utilement la problématique du républicanisme pour en montrer les limites constitutives et se penche de manière féconde sur la question des droits collectifs et individuels. Un ouvrage clair qui constitue aussi une bonne introduction à la philosophie politique.


Brèves II (à déconseiller)

Régis DEBRAY, La République expliquée à ma fille, Le Seuil, 1998, 62 pages.

Debray est triplement agaçant : lorsqu’il pense faux par méconnaissance du réel (Kosovo), lorsqu’il pense faux par manque de rigueur alors même qu’il nous livre des intuitions puissantes (on pense à l’ébouriffant mais fascinant Cours de médiologie générale, Gallimard, 1991), lorsqu’il pense faux par simplification. C’est malheureusement le cas ici. Poursuivant sa route républicaine ouverte par Que vive la République ! (Odile Jacob, 1989), Debray charge, sabre en bois au clair, pour défendre la République menacée par l’argent, les États-Unis, le droit, l’euro, le profit, etc. le tout sur un ton de catéchèse. La laïcité n’est pas toujours là où on le croit.


Guy SORMAN, La nouvelle solution libérale, Fayard, 1998, 300 pages.

Un projet opérationnel pour la France, voilà ce que promet la quatrième de couverture. Tout n’est d’ailleurs pas absurde dans les propositions ou les analyses libérales qu’avance notre auteur — le chapitre sur le Front national sonne assez juste —, ni surtout vraiment nouveau. Le style est bavard et relâché et les démonstrations absentes. On parcourt le livre sans se sentir plus instruit qu’auparavant. Une doctrine libérale intelligente aurait beaucoup à dire sur la société française, si elle s’astreignait à entrer dans le détail. Elle permettrait d’engager le débat et serait aussi utile à la gauche qui a besoin d’adversaires crédibles. Mais le mépris, les anathèmes gratuits, les inexactitudes, les caricatures, l’absence d’examen élémentaire et précis des évolutions — mais aussi de ce qui n’évolue pas — ne font pas un bon livre. À force de tout survoler, on finit par ne rien dire.