Lettres (14)

Lettres

Thierry PECH, Rabelais, fais ce que tu voudras, Michalon, coll. « Le bien commun », 1998

Thierry Pech, collaborateur à l’institut des hautes études sur la justice, auteur de Brutus & Co (Michalon) et de Conter le crime (Slatkine/Champion), interroge l’œuvre de Rabelais (essentiellement Gargantua et Pantagruel) afin d’en tirer la substantifique moelle de son esprit pré–démocratique. Rabelais souffre d’une popularité trompeuse. Ses héros sont associés aux énormes bombances et aux banquets démesurés. Sous le masque de la galéjade (« Vivez joyeux »), le pantagruelisme dissimule une profonde réflexion sur ce que le pouvoir doit être. Les fictions rabelaisiennes témoignent en particulier d’une excellente connaissance de l’aristotélisme classique, ainsi que des méthodes et du raisonnement scolastiques.
Le mérite de l’ouvrage de Thierry Pech est de rendre sensible la réflexion politique de Rabelais. En questionnant Rabelais sous l’angle politique, il nous dévoile un anti–Machiavel. À la question : comment le souverain doit–il s’y prendre pour conduire sa cité vers le bien commun ?, Rabelais apporte des arguments à l’opposé de ceux de l’auteur du Prince.
Le contexte est certes celui de la Renaissance humaniste, et Rabelais ne va pas jusqu’à concevoir un pouvoir qui ne soit pas détenu par le souverain. Le gouvernement, même juste et droit, demeure sa propriété. La question de l’éducation du souverain devient dès lors essentielle. Elle est posée dans Pantagruel (les géants, lorsqu’ils viennent au monde, sont l’incarnation de la force brute). Ponocrate, le précepteur humaniste, donne une place importante au développement du bon sens du prince, et l’émulation du plaisir d’apprendre (libido sciendi). Le prince se conduisant soi–même conformément à la justice sera mieux à même d’entraîner son peuple vers le bien.
Rabelais fait aussi table rase des « chicanes et babouineries » qu’enseigne la Sorbonne. Il darde d’insultes les praticiens du droit, responsables de la lenteur de la justice : au bout de « quarante et six semaines », le dossier de l’affaire des deux « gros seigneurs » Baisecul et Humevesne pèsent déjà le poids de « quatre ânes couillards ». Il démasque l’imposture des sciences occultes et va même jusqu’à remettre en question l’interdiction du mariage des prêtres : à Thélème, cité idéale qu’il appelle de ses vœux, « [les religieux] pourrai[en]t en tout bien tout honneur être marié[s], […] tout le monde pourrait être riche et vivre heureux ». La liste des « indésirables », qui figure au-dessus du portail de l’abbaye de Thélème, dresse un portrait hilarant de ceux qui font fausse route : « hypocrites, bigots, boursouflés, badauds, cagots, cafards empantouflés, juristes mâchefoins, scribes et pharisiens, usuriers avares, vieux chagrins et jaloux, querelleurs, ectoplasmes… » — la liste est trop longue pour être dressée ici avec exhaustivité !
Rabelais, à défaut de concevoir des institutions politiques qui donnent au peuple le pouvoir, nous offre donc une solide leçon d’esprit démocratique. Il nous rappelle, en effet, que ce sont à la fois la recherche de la vérité et le rejet de toutes les dissimulations qui constituent in fine les fondements de la démocratie.


Paul VALÉRY, Cahiers 1894-1914 VII (1904-1905), Gallimard, 1999, 568 pages et 16 planches hors texte

Ce septième volume des cahiers couvre la période 1904-1905, moment où Valéry rédige son Mémoire sur l’attention et commence à travailler sur la mémoire. Il constitue donc un outil privilégié pour comprendre comment, d’une part, Valéry en est venu à former ses interrogations, d’autre part, par quels mécanismes psychologiques intimes, ses idées naissent et progressent en lui. Çà et là apparaissent aussi des notations sur les événements historiques, la peinture et la littérature — mais ici marginalement, toute la recherche étant guidée ces années-là par l’injonction de comprendre comment la pensée et la perception — d’où des notations sur les mathématiques et sur les formes — viennent à l’homme. On rappellera que ce volume constitue le septième de l’édition intégrale des Cahiers entreprise par Gallimard. Nous ne disposions, en effet, jusqu’à présent que de l’édition fac-similé du CNRS en 29 volumes parue entre 1957 et 1961 (26 600 pages ), à peu près inaccessible, et des deux volumes d’extraits publiés dans la « Bibliothèque de la Pléiade » en 1973 et 1974 par Judith Robinson, reclassés par thèmes de manière à se retrouver dans les allers et retours de la pensée valéryenne. Les éditions Gallimard sont heureusement en train de rendre l’intégralité des Cahiers effectivement disponible sous la direction de Nicole Celeyrette-Piétri et de Robert Pickering.
Dans ces Cahiers du début de la maturité (Valéry a 33 ans), on retrouvera la recherche inlassable de Valéry pour saisir la naissance de la pensée et de la conscience et pour les maîtriser — avec ce défi « La pensée ne dépend pas seulement de la pensée » (p. 11). On y retrouve bien des thèmes qui lui sont propres, dont ce refus des perceptions données : « La littérature est faite de sens commun — c’est pourquoi je la traite durement » (p. 42) ou encore « Combien je me méfie de tout et de mon esprit rapide ! » (p. 63). On y discerne aussi une forme d’ironie à l’endroit de la philosophie : « La philosophie est l’ensemble des imaginations et des constructions où tout homme aboutit et se promène lorsqu’il a prolongé pendant quelque temps une divagation issue de quoi que ce soit » (p. 59). Le doute — quasi « déconstructionniste » — vise toutes les disciplines : « Il m’est impossible de considérer l’histoire — les morales — les deux tiers de la philosophie — etc. — comme touchant à la réalité — Ce sont des littératures honteuses, inavouées » (p. 258). Il en va de même pour la religion : « Une religion, que devient-elle, si on s’amuse à négliger systématiquement et à détruire tout son verbalisme, à le remplacer par attitudes intérieures, représentations ? » (p. 300). Aussi classiquement valéryenne est cette apothéose de la volonté, si présente dans l’effort du poème Le rameur : « Il faut que la volonté triomphe même de la volonté » (p. 62) — ce qui laisse à comprendre cette autre assertion : « Vivre, c’est passer outre » (p. 211) —, qui s’accompagne aussi une conscience de sa « naïveté » (p. 71) qu’il exprime maintes fois ailleurs. S’y ajoute une compréhension très crue — mais sans doute très littéralement exacte — du progrès : « Progrès — cela veut dire simplement un accroissement dans l’adaptation » (p. 305).
Les propos sur le social sont donc plus rares, et eux-mêmes pour ainsi dire réinscrits dans la question de la singularité de l’homme et du problème des perceptions arbitraires : « Tout ce qui est “social” est transcendant — et presque tout le transcendant est social. Divinité, justice, culpabilité etc. — ce qui explique que ces choses soient incompréhensibles — et si faciles à détruire par l’homme seul — Le moi les nie et le nous les restitue » (p. 255). On ne pourra que citer, pour finir, ce propos politique définitif : « Ce qui choque dans cette politique populaire c’est qu’elle consiste et conduit à faire les gens plus sensibles, plus égaux — au lieu de le forcer à être plus forts. La meilleure politique est celle qui fortifie » (p. 353), qui est la clef de toute la politique selon Valéry.


François-René de CHATEAUBRIAND, Vie de Napoléon, précédé de Marc FUMAROLI, Le poète et l’empereur, Éditions de Fallois, 1999, 448 pages

Le texte présenté ici n’est pas inédit puisqu’il reprend les livres XIX à XXIV des Mémoires d’outre-tombe. Il présente néanmoins l’intérêt de restituer, dans leur singularité, les pages consacrées par Chateaubriand à l’empereur. Il est redoublé par la superbe introduction de Marc Fumaroli qui met en perspective l’écriture de l’histoire et du mythe — écriture poétique en même temps que politique — par l’auteur de la Vie de Rancé. Apparaît dans ces pages le mélange de fascination pour la grandeur de l’homme et la catastrophe de l’œuvre. Comme l’écrit Fumaroli, « la question romantique par excellence posée dans les Mémoires est de savoir s’il ne manque pas au génie purement humain, dangereux ou destructeur par définition, l’initiation par le malheur et le sacrifice qui seul peut le rendre bénéfique et fécond » (p. 18).
S’il était une autre justification de publier de manière séparée ces six livres consacrés à Napoléon, elle serait stylistique. Les références à la nature, permanentes dans les Mémoires, sont ici absentes, comme le souligne Fumaroli ; l’abstraction y domine, comme si l’histoire monstrueuse de l’Empire pouvait y puiser une explication. Les textes napoléoniens de Chateaubriand s’éloignent de toute grandiloquence et de tout apprêt séducteur. La parole y est précise et efficace — très exactement poétique. S’y opposent également le « je » du poète à « lui », l’homme d’État, dans une sorte de confrontation post mortem entre deux génies, mais aussi entre deux œuvres. Et de fait, comme le remarque encore Fumaroli, « Chateaubriand n’a jamais cessé d’être un “émigré”, rejeté ou laissé à l’écart du centre de la scène historique. Il n’a jamais eu prise directe sur les événements » (p. 31). Ou, mieux encore, « il hésite d’autant moins à faire sourire de l’impuissance historique de Chateaubriand que celle-ci fait mieux valoir la transcendance des principes qui ont condamné ce témoin à l’échec temporel, mais qui lui assurent la victoire spirituelle » (p. 40). Osera-t-on dire que ces contradictions sont encore les nôtres ?