Religions et histoire des religions (14)

Religions et histoire des religions

Giuseppe ALBERIGO (dir.), Histoire du concile Vatican II 1959-1965, tomes 1 et 2, Paris et Louvain, Cerf et Peeters, 1997 et 1998, 576 et 732 pages.

Le premier volume couvre la période qui court de janvier 1959 à octobre 1962 et est consacré à l’annonce, le 25 janvier 1959, et à la préparation du concile. Le deuxième — il y en aura trois autres — va d’octobre 1962 à septembre 1963. Le but de l’entreprise n’est pas d’analyser les innombrables textes conciliaires, mais de percevoir la signification de l’« événement » en tant que tel, de comprendre comment le concile a été organisé, intellectuellement (élaboration longue de l’ordre du jour) et matériellement, s’est déroulé, a été vécu de l’intérieur et à l’extérieur, et ce jusqu’à sa conclusion le 8 décembre 1965. Il fallait, pour ce faire, promouvoir le point de vue de l’historien, c’est-à-dire d’un observateur qui a ce qu’il faut de sympathie pour entrer dans les intentions des gardeurs et la distance requise pour apporter un point de vue critique sur les sources, les déclarations et les reconstitutions a posteriori. Pour ce faire, sous la direction de l’Institut pour les sciences religieuses de Bologne, une équipe internationale et interconfessionnelle a été constituée.
Le premier volume est un document d’histoire saisissant, qui montre bien dans quelles conditions extraordinaires et presque révolutionnaires la décision a été annoncée par Jean XXIII, dans un contexte de « solitude institutionnelle » et d’opposition de la curie romaine (voir le très passionnant chapitre I rédigé par le directeur de l’entreprise).
L’analyse de l’histoire conciliaire en tant que telle, marquée de riches et ambigus précédents avec lesquels il fallait marquer une rupture — qui obligea à des dissimulations et à des stratégies — et du moment intellectuel où Vatican II est rendue avec une remarquable intelligence dans le chapitre II par Étienne Fouilloux. La difficile élaboration des textes préparatoires est retracée dans le long et précis chapitre III par Joseph Komonchak et l’on entre là dans la substance même de ce qui sera le concile. José Oscar Beozzo décrit ensuite ce que fut le climat extérieur dans au sein de l’Église que dans d’autres secteurs religieux et idéologiques. On lira notamment avec le plus grand intérêt les passages consacrés aux rapports entre Jean XXIII et les juifs et aux initiatives de Jules Isaac gâchées par le Congrès juif mondial. Le dernier chapitre, dû à Klaus Wittstadt examine les derniers moments de la préparation conciliaire avant une intéressante conclusion de Giuseppe Alberigo, directe dans son ton et critique, qui montre aussi comment les déficiences graves dans la préparation du concile et son caractère hors du monde ont finalement eu des effets positifs : le décalage entre les textes préparatoires et les discussions du concile provoquèrent un choc tel que la dynamique engagée n’allait plus pouvoir être freinée.
Le deuxième volume décrit la période qui englobe la première session et la première intercession. Elle repose sur des sources considérables et retrace à la fois la violence des conflits doctrinaux, les problèmes liés à la communication de l’Église et la force de l’événement en tant que tel qui semble avoir échappé à tout contrôle. Il faut y ajouter le poids du jeu des puissances et des rivalités internationales de l’époque dont l’influence est minutieusement analysée. Le 8 décembre 1962, la première session ouverte en octobre, est clôturée par le pape, qui se sait atteint d’un cancer incurable. Allait débuter une nouvelle phase de préparation du concile, non moins riche de combats d’une brutalité théorique exceptionnelle, dont, après la mort de Jean XXIII, le 3 juin 1963, son dauphin, le cardinal Montini, devenu le pape Paul VI, élu non sans compromis, s’employa à le sortir. Le concile est à nouveau convoqué pour la fin du mois de septembre. Rien n’est caché des jeux subtils de personnes et de doctrines auxquels le pape doit se livrer. Mais l’essentiel n’est pourtant pas là, mais dans le caractère novateur et « communautaire » de l’attitude des évêques qui, au cours des huit semaines de ce début de concile, avait pu montrer qu’ils savaient assumer la responsabilité qui pesait sur eux.
À ceux qui seraient tentés de penser que la lecture de cet ouvrage est fatalement rébarbative, en raison de son sujet, à des lecteurs non férus d’histoire religieuse, nous ne pouvons que rétorquer qu’ils se trompent. L’amateur d’intrigues, le spécialiste de la sociologie des organisations, le philosophe, l’honnête homme intéressé par l’histoire contemporaine, ou celui qui est tout simplement curieux de l’histoire des idées, apprendront dans ce livre plus que nous ne l’avons laissé transparaître — et celui que rebute le style lourd et incorrect de trop nombreux essais ne pourra ici que se réjouir de l’élégance, de la précision et de la finesse de la langue.


René RÉMOND, Religion et société en Europe. Essai sur la sécularisation des sociétés européennes aux XIXe et XXe siècles, Le Seuil, coll. « Faire l’Europe », 1998, 314 pages

Le présent ouvrage n’appartient au genre de la philosophie de la religion ou de la théologie et son propos est fondamentalement historique : il s’agit de montrer comment, au cours des deux derniers siècles, s’est opéré un changement radical et, selon l’auteur, plus convergent qu’il n’y paraît, dans les rapports entre la religion, les sociétés et les États. Le cas français, en particulier, paraît moins singulier sur la longue période que cela n’a souvent été dit, malgré la brutalité des ruptures, et l’auteur préfère effectuer le départ entre la voie catholique et le cheminement protestant. Mais c’est la religion au singulier qui est d’abord le centre de l’analyse de l’auteur : le rapport entre le séculier et le transcendant en tant que tels doit être en premier lieu apprécié indépendamment de ses formes. Et c’est d’ailleurs pour trouver des points communs que René Rémond utilise le terme de sécularisation, qui explicite un état de la société, plutôt que ceux de déchristianisation, contestable historiquement, de laïcisation, ambigu sur le plan conceptuel, ou de désétablissement, de portée trop limitée.
L’histoire que nous raconte René Rémond, avec un grand talent de synthèse, est une histoire de conflits, violents ou feutrés, politiques ou sociaux, et non une histoire apaisée qui aurait trouvé son point d’équilibre. Il accorde une grande place à l’héritage, sans lequel on ne peut comprendre l’histoire contemporaine de l’Europe. Il montre la permanence des questions — ce que, sur le plan philosophique, on appelle le « problème théologico-politique » —, riches en conflits, qui gouvernent les relations entre l’Église et les États, à la recherche de leur domaine propre, ainsi qu’entre les obligations imposées par la religion et les pratiques civiles. Ce sont les déplacements des sphères qui forment la base de toute histoire politique et sociale de la religion. Enfin, cette histoire — et c’est l’un des enseignements de ce livre — n’est pas compréhensible si elle s’abstrait d’un contexte général : celui des rapports entre États, des relations entre grandes zones idéologiques et des évolutions, à la fois indépendantes de la religion et façonnées par le rapport au religieux, de l’homme et du social. La distinction opérée par René Rémond entre les deux âges de la sécularisation est ainsi particulièrement éclairante. Et l’on ne peut qu’être en accord avec le dernier paradoxe, d’ailleurs classique, pointé par l’ouvrage : la séparation et même la sécularisation ont donné aux Églises une indépendance et une vigueur nouvelles.