Philosophie (14)

Philosophie

Harry AUSTRYN WOLFSON, La philosophie de Spinoza. Pour démêler l’implicite d’une argumentation, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophe », 1999, 780 pages

Il est heureux que cet ouvrage, publié en 1934, ait été traduit en français tant il a influencé les études spinozistes, notamment celles conduites par Leo Strauss qui l’a critiqué et dépassé sur de nombreux points. Strauss, sans Wolfson, n’eût sans doute pas réussi à mettre au jour si lumineusement la différence entre pensée ésotérique et exotérique. Le travail de Wolfson est premier et est de ceux qui renouvellent en profondeur notre compréhension de Spinoza. Le sous-titre de l’ouvrage est, en lui-même, éloquent : il s’agit de lire le texte même de l’œuvre, de dénouer sa logique cachée, tout en pistant aussi les influences — notamment du Moyen Âge juif et arabe — qui ont en partie façonné sa pensée.
Le travail de Wolfson ne porte pas sur l’œuvre entière de Spinoza — même s’il y est évidemment fait référence —, mais le professeur d’Harvard concentre son analyse sur la seule Éthique dont il suit méticuleusement, livre après livre, l’ordre des raisons. Chaque proposition y est expliquée, remise dans son contexte, située dans sa généalogie, nouée avec la logique du texte. En même temps, Wolfson fait régulièrement le point sur les révolutions qu’a suscitées Spinoza sur quelques grands concepts : la vérité, Dieu, les sentiments, et le dernier chapitre s’intitule explicitement « Qu’y a-t-il de nouveau chez Spinoza ? » Certains chapitres sont, en eux-mêmes, des cours de philosophie (comme celui sur les preuves de l’existence de Dieu). Une grande leçon de philosophie classique.


André JACOB, L’homme et le mal, Éditions du Cerf, coll. « Humanités », 1998, 126 pages

On peut s’interroger sur l’étrange parti pris de cet ouvrage qui, dans un format réduit, se propose de faire le point et de renouveler une problématique pour le moins complexe et ancienne : celle de l’homme et du mal. S’il est un grief que l’on ne saurait faire à ce travail, c’est bien celui de manquer de références, puisqu’il se présente comme une recension visant quasiment à l’exhaustivité et rappelant toutes les œuvres philosophiques et artistiques ayant traité de la question. On navigue ainsi de la pensée hopi, à Seven, un film récent, en passant par Kierkegaard, Berdiaev, Plotin, Blake, Klossovski, Lorenz, Kristeva, Antelme, Bataille, Badiou, Lacan, Goya, Bacon…, mais la place nous manque pour les citer tous et on ne peut rendre compte de cette impression de tournis qui se dégage de l’ouvrage. Cette intention encyclopédique, si elle donne le désir au lecteur d’en savoir plus sur les œuvres citées, ne l’éclaire guère sur les enjeux de la réflexion de l’auteur et le conduit immanquablement à se demander s’il était bien nécessaire de s’offrir un tel parcours labyrinthique dans une bibliothèque où il ne lui est jamais donné que de voir la jaquette des livres sans avoir l’opportunité d’en découvrir le contenu. Quand à l’hypothèse initiale, celle selon laquelle « La mise en rapport du mal avec quelque déchéance ne saurait être référée onto-théologiquement à un statut antérieur, supposé supérieur, qui légifère selon une verticalité dogmatique (VD), mais anthropo-logiquement à un possible “choir” à tout instant, tenant à une fragilité et une faillibilité qui n’excluent pas de riposter par une verticalité génétique (VG) — dont la station debout inaugure physiquement (au risque de “chuter”) des élévations d’ordre symbolique (sujettes à dégradations et échecs) », et qui vise donc à « inscrire le mal non plus en référence à un Dieu (un fondement onto-théologique), à une faute, à un péché originel, mais à l’articuler avec un temps et un agir humain (d’où la démarche “anthropo-logique”) », elle ne méritait sans doute pas de tels détours, pour ce qu’elle peut avoir d’évident à notre époque où la pensée métaphysique est largement remise en cause.


Simone WEIL, Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, 1288 pages, 36 ill.

Ce beau livre comprend 53 textes de Simone Weil qui, morte à 34 ans à Londres, laissa une œuvre immense dont l’édition intégrale n’existe pas encore (six volumes sur les dix-sept prévus ont été édités chez Gallimard). Y sont retracés tout ce qui fait la force de la vie et de la pensée de Simone Weil : sa prémonition de la catastrophe hitlérienne et de l’imposture marxiste, les causes de l’oppression et de l’aliénation de l’homme des sociétés industrielles, sa religion anhistorique, mais aussi l’expérience de ses multiples engagements — comme ouvrière et ouvrière agricole, dans sa lutte contre toutes les formes d’oppression surtout — et sa marche, comme inéluctable, vers la mort.
Le personnage inquiète et fascine, séduit par l’immensité de son intelligence et la force de ses intuitions, provoque aussi le rejet par cette spiritualité dévorante et en opposition perpétuelle à un monde qu’elle ne fuit jamais. Ses engagements sont précoces : encore adolescente, elle lit Marx et étudiante L’Humanité, mais n’adhéra jamais au Parti communiste. Elle vit chaque événement comme s’il devait l’atteindre directement. À dix-huit ans, elle participe à la création du groupe d’études sociales, sorte d’université populaire à destination des cheminots, un an avant d’être reçue à l’École normale supérieure. Elle avait suivi les cours d’Alain avant et après l’intégration. Finalement, elle réussit l’agrégation et est nommée enseignante de lycée — où ses pratiques lui valent les foudres de l’inspection générale. Ses activités militantes se multiplient au cours des années qui suivent, notamment en faveur des chômeurs, ce qui lui vaut d’être prise à partie par la police, puis syndicales. Sa participation à des journaux protestataires — L’Effort, La Révolution prolétarienne, L’École émancipée, Nouveaux Cahiers, etc. — devient de plus en plus régulière et l’on retiendra particulièrement de cette période sa prescience des conséquences de ce qui se passait en Allemagne — malgré un pacifisme qui devait durer jusqu’en mars 1939.
Les textes présentés ici retracent l’intégralité de son parcours : on pourra y redécouvrir ses « grands » écrits — Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, L’enracinement —, mais aussi des textes politiques — sur le nazisme et sur le communisme, contre le colonialisme, sur le syndicalisme —, religieux — à la fois les plus mystiques et les plus théoriques —, scientifiques, etc. On y découvrira une pensée en perpétuel bouillonnement, souvent d’une force incomparable, parfois aussi manifestant la plus incroyable des incompréhensions — du judaïsme notamment ou de la place de la guerre dans l’humanité. La force a souvent pour corollaire une immense faiblesse et la beauté laisse poindre les signes de la folie.