Société, sociologie, politique sociale (14)

Société, sociologie, politique sociale

Nicholas THOMAS, Hors du temps. Histoire et évolutionnisme dans le discours anthropologique, Belin, 1998, 236 pages

L’importance du sujet que traite ce livre n’est pas à démontrer : il s’agit de montrer combien l’oubli de l’histoire et du dynamisme de l’évolution des sociétés dans de nombreux textes anthropologiques — notamment d’auteurs français — conduit l’anthropologue à manquer son objet. Il ne peut plus parvenir à une compréhension adéquate des sociétés qu’il étudie, les imagine éternellement stabilisées dans un système qui ne serait susceptible d’aucune évolution et manque une réalité qui se donne aussi à voir dans la dynamique que créent les chocs externes — dont celui de la colonisation — auxquels ils sont soumis. Cette erreur est également perceptible dans une certaine forme de partialité dans les sources : à force de privilégier le terrain, on se ferme tout accès à des documents qui disent aussi quelque chose, fût-ce d’approximatif et d’orienté, et toujours de critiquable (comme d’ailleurs les discours des anthropologues professionnels), tels ceux des premiers découvreurs de ces sociétés — fonctionnaires, prêtes, voyageurs (chapitre 6).
Thomas est connu pour ses travaux sur les îles Marquises et sur les échanges entre Océaniens et Européens. Le présent ouvrage, tout en faisant un large appel à des exemples, a une portée d’abord épistémologique. L’auteur montre avec une rigueur qui emporte la conviction que la séparation entre l’histoire et l’anthropologie est nuisible à l’une comme à l’autre. Tant l’évolutionnisme que le structuralisme — ce que n’est pas exactement l’histoire structurale de Sahlins à laquelle l’auteur rend hommage tout en conduisant avec elle une discussion serrée — font l’objet de critiques approfondies, ainsi que la volonté de certains anthropologues de créer artificiellement des modèles épistémiques qui ne reposent sur aucun progrès de la connaissance. Pour autant, Thomas n’adopte pas une vision abstraite et atemporelle de sa discipline : pour se constituer comme « science », il fallait sans doute que, dans un premier temps, l’anthropologie évacuât l’histoire. Mais la réintroduire naïvement (ou introduire sans précaution l’anthropologie dans l’histoire) sans modifier les schémas de base de l’anthropologie n’est pas, pour lui, une attitude tenable : c’est l’objet même de cette discipline qu’il convient de modifier, en remplaçant la notion de « système » à laquelle elle s’attache traditionnellement par celle de « processus systémique ». Un ouvrage important qui suscitera, on l’espère, de nombreuses discussions.


Fondation Saint-Simon, France : les révolutions invisibles, Calmann-Lévy et Magnum Photos, 1998, 322 pages

Ce riche ouvrage présente les qualités et les défauts de tout autre ouvrage collectif. La description qu’il entreprend des mutations que connaît la France est multiforme : vie privée, économie et société, démocratie. Le systématisme des évolutions annoncées dans l’introduction — notamment sur la justice ou l’organisation de la production — ne se retrouve heureusement pas dans des articles le plus souvent nuancés et précis, même s’il est rare qu’ils laissent poindre des solutions crédibles en réponse aux maux qu’ils décrivent (notamment l’article de Denis Salas sur la violence des jeunes). Parfois aussi, on attendrait des développements supplémentaires mieux fondés sur des analyses sociologiques précises (article d’Olivier Mongin sur l’individu). Le texte de Daniel Cohen pèche aussi souvent par excès de globalisation et de généralisation, celui de Daniel Rochefort sur la consommation par une tendance à la surinterprétation. On pourrait aussi trouver beaucoup à redire aux deux textes, par ailleurs stimulants, d’Antoine Garapon sur la société de victimes et sur le droit, dont l’éloge peut sembler quelque peu angélique. L’excès de théorie caractérise aussi le texte de Jean de Munck sur le passage de la loi à la médiation.
En même temps, l’ouvrage est riche en textes plus pondérés, moins soucieux de démontrer à tout prix des thèses pensées d’avance : celui de Philippe Raynaud en premier lieu sur l’éclipse de la souveraineté qui est lumineux, celui de Pascal Perrineau sur les clivages politiques — même si, là aussi, sa thèse qui exacerbe l’opposition entre ceux qui refusent et ceux qui acceptent peut être nuancée —, celui de Michèle Tribalat sur l’immigration, d’une précision méticuleuse, celui de Pierre Rosanvallon sur les utopies régressives de la démocratie qui offre l’intérêt d’une mise en perspective historique, celui d’Irène Théry sur la famille, et bien d’autres encore. Les articles les moins affirmatifs et les plus interrogatifs, les plus « prudents », sont toujours les meilleurs. Le principal mérite de cet ouvrage, au-delà des transformations de la société française dont il pose un diagnostic polémique, est de nous inviter à discuter et à approfondir chacun des sujets qui y sont abordés. Si le lecteur pressé y voit des « vérités », il s’égarera dans une conception trop définitive et prédictive de la société future. S’il y perçoit surtout un effort courageux pour dégager des hypothèses, il n’y a nul doute qu’il verra dans ce livre une étape importante dans la connaissance des mutations à l’œuvre.


Alain BIHR, Roland PFEFFERKORN, Déchiffrer les inégalités, Syros, Alternatives économiques, 1999, 2e éd. réactualisée, 420 pages

Cet ouvrage a un grand mérite : il est le seul à présenter un panorama complet des inégalités qui affectent la société française. Des inégalités de revenus et de patrimoines aux inégalités en matière de santé, des inégalités dans l’accès au logement à celles dans l’obtention d’un emploi, des inégalités à l’école aux inégalités politiques et inhérentes à l’espace public, rien n’échappe à la vigilance de nos auteurs. Il faut y ajouter les inégalités devant l’impôt ou en matière de prestations sociales, devant les « usages sociaux du temps » ainsi que des analyses des facteurs qui rendent les inégalités cumulatives et interdépendantes.
De fait, le paysage est frappant : après s’être réduites pendant les Trente glorieuses, les inégalités se renforcent depuis une vingtaine d’années et l’on assiste à un phénomène de polarisation. Les riches deviennent plus riches tandis que les pauvres deviennent plus pauvres et des mécanismes sociaux et politiques expliquent cet état de fait. Autant le dire tout de suite, il n’existe pas un domaine où des mécanismes impitoyables d’aggravation des inégalités sont absents. C’est ce qui explique que lorsque des inégalités existent ou surgissent, rien ne paraît les corriger et la mobilité sociale est structurellement ascendante pour les plus riches et descendante pour les plus démunis.
On l’aura compris : il s’agit d’un ouvrage militant. On peut de ce point de vue être quelque peu agacé par son ton « donneur de leçons » et, parfois, par un certain laisser-aller stylistique. Si le livre est précieux par les indications qu’il donne, il présente aussi parfois une vision excessivement réductrice de la réalité sociale qui n’est pas composée seulement — loin s’en faut — de riches et de pauvres. Ponctuellement aussi, quelques inexactitudes entachent l’analyse : les analyses qui suivent le tableau 3-5 paraissent ignorer la différence entre revenu imposable et revenu déclaré (p. 71), l’ISF n’est pas de 11 500 francs pour un patrimoine de 5 millions de francs, mais de 1 500 francs (p. 75), il frappe bien les ménages (ou plutôt les foyers fiscaux) et non les individus, depuis le 1er janvier 1992, contrairement à ce qu’écrivent les auteurs (p. 194), etc. Le propos est aussi pollué, singulièrement dans la conclusion, par des propos qui sont étrangers au sujet : réduction exigée du temps de travail à 32 heures, voire à trente heures (p. 392), création d’équipes polyvalentes composées d’ouvriers, d’employés, de techniciens, d’ingénieurs et de cadres (p. 394), critique générale du libéralisme, défense de l’autogestion, fin de la hiérarchie entre les filières scolaires (p. 394), disparition du mode de production capitaliste (p. 397), etc. On n’avait vraiment pas besoin d’un tel recours à la vulgate marxiste pour se convaincre de la croissance inquiétante des inégalités en France.