Histoire (14)

Histoire

Jean-Noël JEANNENEY (dir.), L’écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, Hachette littératures, Arte Éditions, La Cinquième Édition, 1999, 606 pages, 16 ill.

Vingt-sept historiens ont participé à la rédaction de ce dictionnaire qui offre un panorama diversifié de la radio et de la télévision en France. Les entrées en sont multiples : l’histoire du paysage audiovisuel, les grands événements tels que les ont retracés radios et télévisions, les technologies et les métiers, les publics, le fonctionnement interne des chaînes et le rôle des tutelles, les enjeux culturels et sociaux, l’utilisation qu’en ont faite les dirigeants politiques, les « figures emblématiques », etc. Chaque article est suivi d’une bibliographie — en plus d’une bibliographie générale — et une chronologie qui court de 1915 à janvier 1999 permet au lecteur de suivre les grandes étapes du développement de l’audiovisuel en France, avec aussi quelques repères étrangers.
Ce dictionnaire historique est aussi critique : d’intéressants chapitres sont ainsi consacrés au regard que l’histoire et les sciences humaines ont porté sur la radio et la télévision et la couverture des grands événements est analysée aussi dans cette perspective de même que les jeux, les mesures d’audience, le fait divers, le journal, les reality shows ou la satire politique. Jean-Noël Jeanneney introduit chacune des seize parties par une mise en perspective utile qui montre comment chaque phénomène étudié — l’utilisation par les hommes politiques de la radio et de la télévision, l’organisation du secteur, la grandeur et le déclin de tel acteur de la télévision, l’action audiovisuelle internationale, etc. — s’inscrit dans une histoire sociale, culturelle et politique. Ouvrage historique, ce livre ne se risque pas à des analyses prospectives très développées, même si les ruptures possibles sont çà et là esquissées — droits d’auteur, bouleversement économique et culturel induit par les nouvelles technologies, concurrence accrue entre des médias de plus en plus nombreux et diversifiés. On ne saurait pourtant le lui reprocher : les auteurs ont bien conscience qu’ils dessinent un monde qui, demain, ne lui ressemblera plus tout à fait tant les changements s’accélèrent. Mais cet arrêt sur images restera pour longtemps, grâce à la précision des données qu’il offre et la finesse de ses analyses, un document irremplaçable.


Omer BARTOV, L’armée d’Hitler. La Wehrmacht, les Nazis et la guerre, Hachettes littératures, 1999, 320 pages.

Ce ouvrage fait partie de ceux qui révolutionnent notre compréhension du nazisme et de sa politique criminelle. Appuyé sur des sources de première main (archives militaires, mais aussi correspondances), il n’est pas centré directement sur la politique d’extermination mise en œuvre dans les camps de la mort, mais sur la participation de la Wehrmacht aux exactions commises notamment sur le front de l’Est. En montrant comment celle-ci devint l’armée de Hitler, Bartov analyse en fait comment la société allemande tout entière devint nazie pour des raisons opposées à celles que Goldhagen mettait en avant : le facteur permissif ne fut pas l’antisémitisme de la société allemande, mais bien une expérience historique, celle de la « brutalisation » opérée sur le champ de bataille oriental, qui est ici minutieusement décrite. Il faut évidemment prendre en compte une autre réalité : le fait qu’un très grand nombre de soldats n’avait jamais vécu que sous l’emprise de l’idéologie hitlérienne. Comme le rappelle Bartov : « Un soldat âgé de dix-huit ans en 1943 n’avait que huit ans au moment de la “prise de pouvoir” par les nazis. Le fer de lance du IIIe Reich était donc composé d’hommes qui avaient vécu les années formatrices de leur jeunesse sous le national-socialisme » (p. 160).
Progressivement, en raison notamment des déboires à l’Est et des conditions de vie extrêmes (voir le premier chapitre « La démodernisation du front »), Hitler parvint à faire croire que la guerre devait être totale en un triple sens : il fallait opposer une idéologie à une autre, détruire l’ennemi et s’engager totalement, comme personne, dans ce conflit. L’éthique traditionnelle de l’armée allemande devait s’en trouver modifiée dans une « sorte d’argumentation nihiliste, teintée de darwinisme social » (p. 48). Comme l’écrit encore Bartov : « Il y avait quelque chose d’anarchique dans cette célébration de la mort et ce retour à la sauvagerie parmi les combattants du front, mêlant un mépris croissant pour l’autorité et les valeurs traditionnelles à un puissant désir d’anéantissement, de l’ennemi, mais aussi d’eux-mêmes » (p. 49). De fait, tout devait concourir à ce que le nazisme devint la seule explication et la seule justification de ce qui se passait.
La destruction des « groupes primaires » (chapitre II) qui structuraient l’armée allemande, souvent sur une base régionale (et donc aussi linguistique et religieuse), en raison de pertes de plus en plus massives (elles devaient être au total de plus de 6,1 millions d’hommes) et du renouvellement nécessaire des effectifs, loin d’empêcher l’engagement des soldats, devait encore l’accentuer, mais sur un mode étranger aux traditions militaires. Comme le montre Bartov, cette destruction fut beaucoup moins nette sur le front de l’ouest où la résistance à l’ennemi fut moindre, alors qu’à l’est les soldats allemands combattirent « l’ennemi total » jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au sacrifice désespéré de soi.
La sévérité de la discipline et des sanctions — 15 000 exécutions de soldats allemands — (chapitre III) s’accompagnait d’une tolérance de plus en plus grande envers les exactions sur les populations civiles et les militaires prisonniers , voire d’un encouragement à celles-ci et, de plus en plus souvent, d’un ordre à les commettre. La désignation de groupes ennemis, politiques ou « biologiques », qu’on pouvait légalement abattre lia les crimes commis dans un climat de peur et de mort à l’idéologie. Les crimes commis par les SS, notamment en Pologne, furent le plus souvent perpétrés sous les yeux de la Wehrmacht et sous sa protection. Le crime accompli en commun devait d’ailleurs logiquement accroître une solidarité entre criminels que la structure de l’armée ne portait plus naturellement. Le panorama que dresse Bartov de la sauvagerie des destructions (villages détruits, populations assassinées par les armes, par la famine et par le froid) est souvent insoutenable. Et l’on sait que cette politique criminelle fut aussi absurde sur le plan stratégique : « Comme un nombre croissant d’officiers finit par le comprendre, le régime soviétique n’aurait pu être renversé qu’avec la collaboration des peuples de l’Union soviétique. Or, la sanglante politique d’occupation de l’Allemagne l’interdisait » (pp. 150-151).
Cette « brutalisation » devait s’accompagner d’un processus de déréalisation (chapitre IV) par lequel les soldats, comme la société, ne parvinrent plus à voir la réalité autrement que par le filtre de l’idéologie nazie, devenue la seule explication du monde et la seul clef pour comprendre des événements littéralement inimaginables. Elle devait même aboutir à une inversion dans l’imputation des crimes : le Juif, le Soviétique, l’« Asiatique » étaient effectivement des diables et tout le montrait ; ces hordes sauvages menaçaient la civilisation et l’Ostheer était le seul et dernier rempart. La fidélité personnelle à Hitler fut l’un des facteurs déterminants qui permirent aux soldats du front de l’est de nier la réalité de ce qu’ils subissaient et de garder un espoir intact jusqu’à sa mort. Les documents, souvent intimes, qu’a réussi à exhumer Bartov montrent la force de cette idéologie qui n’est pas seulement instrumentale, même chez les généraux, mais réellement crue, ce qui lui permet de se démarquer de l’incrédulité à œillères de nombreux historiens (cf. pp. 195-196). Ces événements expliquent aussi, comme le souligne Bartov dans sa conclusion, leur importance dans une mémoire allemande brouillée. « Il était possible d’attribuer la responsabilité d’“Auschwitz” à une minorité, fût-elle nombreuse. Il était impossible de faire de même pour la guerre. Chaque famille allemande avait envoyé au moins un soldat sur le front. […] Il était inconcevable que tous ces hommes eussent participé à une gigantesque entreprise criminelle. […] Les expériences des soldats furent présentées comme des expériences comparables à aucune autre, le caractère exceptionnellement criminel de cette guerre fut atténué et présenté comme une simple conséquence des combats. Il y eut une inversion entre l’effet et la cause : la barbarie fut présentée comme le résultat de la violente résistance opposée par l’ennemi à l’occupation allemande au lieu d’être présentée comme la cause essentielle de cette résistance. Les souffrances des soldats furent remémorées en termes saisissants, celles de leurs victimes furent refoulées » (pp. 258-259). Et la réalité ne commence qu’aujourd’hui à être perçue : « Non seulement la défaite libéra [les Allemands] de l’emprise de Hitler mais elle les déchargea du poids de ses crimes. Ces crimes devinrent les crimes de Hitler, et leurs victimes ses victimes » (p. 263). La querelle des historiens montre que ce passé n’est toujours pas passé, en Allemagne non plus, et l’explication par l’antisémitisme séculaire est probablement — d’où le succès du livre de Goldhagen en Allemagne — une manière trop facile de placer les crimes dans un ailleurs révolu. Le grand ouvrage de Bartov nous en prémunit.


Daniel NORDMAN, Frontières de France. De l’espace au territoire XVIe – XIXe siècle, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1998, 644 pages

Cet ouvrage est une somme à l’objet singulier : la frontière. Dès l’abord, l’auteur précise qu’il ne sera pas question ici de l’histoire de la constitution de la nation France, déjà abondamment faite, ni d’une nouvelle histoire de la nation. L’objet est spécifique et curieusement peu défriché, alors qu’il exprime l’un des plus fondateurs des actes d’État : tracer des frontières. Les théories de la frontière ont prospéré au cours des siècles et l’auteur s’emploie à leur examen critique — notamment l’idée de frontières naturelles. Il montre combien les modèles de la frontière — on pourrait dire des limites — sont en réalité pluriels et souvent liés à des constructions locales qui en ont précédé la théorisation. L’auteur distingue ainsi plusieurs modèles concrets qui ont servi au XVIIe siècle, en des lieux précis, pour penser et dessiner la frontière : modèles alsacien, pyrénéen, lorrain et du Nord. Mais aucun de ces modèles ne prévaut à l’état pur au siècle suivant, qualifié de l’ère de la délimitation, et il convient de parler d’une combinatoire, malgré la précellence dans les esprits du modèle lorrain de territorialité, qui toutefois ne prévaut plus dans les faits. Nordman décrit avec précision, souvent en recourant à des micro-détails plus significatifs pour son sujet que des grandes décisions, comment les frontières ont été posées, montrant aussi la force intégrative de l’État, grand dessinateur de l’espace.
Mais cette action étatique change aussi au XVIIIe siècle avec le mouvement de « régularisation des confins ». Le mécanisme de l’échange est subtilement défini ainsi que celui du serment, traduction concrète dans les villages du transfert d’une souveraineté à une autre et du passage du statut d’étranger à celui de sujet. La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la notion de frontières linguistiques, qui n’est de fait qu’un des éléments des frontières culturelles, mais le plus visible, dont l’auteur montre l’importance accrue au siècle dernier et sa transformation en un instrument de fixation des limites. Un chapitre important et original est consacré à ce titre aux cartes linguistiques et à leur usage « autoritaire ». À travers ce savant et patient examen de la question de la frontière, c’est toute la force — et presque l’ubiquité — de l’État qui apparaît : derrière les multiples modèles de frontières, ou plutôt de légitimation de l’acte de la poser — titres et pouvoirs juridiques de nature abstraite, topographie, droits liés à un lieu, droits portant sur une terre —, c’est l’expression nue d’un pouvoir et d’une volonté qui surgit, qui rassemble en son emprise des lieux et des personnes. L’acte de clôture est inséparable de celui de progression : ils constituent l’espace et donnent consistance à un État qui ainsi se donne à voir.


Egle BECCHI et Dominique JULIA (sous la direction de), Histoire de l’enfance en Occident, 2 tomes, Le Seuil, 1998, 478 et 522 pages

Le premier volume de cet ouvrage couvre une période qui court de l’Antiquité au XVIIe siècle, le second va du XVIIIe siècle à nos jours. Il approfondit, dépasse et souvent corrige les travaux pionniers de Philippe Ariès et nous offre non pas une histoire totale de l’enfance, qui serait impossible, ou l’image d’une progression dans la considération propre des sociétés de cet âge particulier, qui serait erronée, mais une série d’approches de l’enfance qui permettent à la fois de dégager des lignes de force et de repérer des écarts par rapport à une prétendue norme. Cet important ouvrage, qui fera date, se devait de traquer les traces laissées par l’enfance dans les documents historiques et le moins qu’on puisse reconnaître est qu’elles sont à la fois multiples et lacunaires et que leur statut doit être à chaque fois précisé : les écrits sur l’enfance — ou sur le rapport particulier à l’enfance qu’est l’éducation —, les écrits pour l’enfance aussi, qui sont moins récents qu’on l’imagine parfois, les représentations de l’enfance — la source iconographique, et plus tard filmographique , est l’une des plus importantes —, la désignation langagière de l’enfance, la théorisation des âges de la vie, les jeux et les jouets bien sûr, la qualification juridique de l’enfant, l’image du Dieu-enfant — l’enfant-Jésus —, l’évolution de la famille comme source « d’encadrement » de l’enfance, beaucoup plus récemment enfin — et c’est ce qui, pour le passé, distingue l’histoire de l’enfance de toute autre histoire — l’écriture de l’enfance. Il fallait enfin situer ces multiples sources dans un contexte social : l’enfant au travail n’est pas l’enfant prince, l’enfant handicapé ou abandonné n’est pas l’enfant saint. Il convenait aussi de placer l’enfance par rapport aux grandes obsessions et aux grandes étapes : la mort, la religion, l’émancipation, la sexualité, la vie de la cité. Et comment aussi ne pas distinguer les filles et les garçons ?
On est constamment séduit par la richesse des éclairages présentés dans ce superbe ouvrage où l’enfance alterne sans arrêt entre la crainte et les valeurs positives, entre l’innocence et le mal, entre la joie et le malheur. On y apprendra aussi beaucoup sur l’évolution de la pédagogie et, de manière exemplaire, sur les méthodes mêmes du travail historique. Cette histoire de l’enfance est aussi une histoire sociale, qui laisse entrevoir l’évolution des conceptions de la société tout entière, une histoire politique — même si l’enfance est, par définition, un âge pré-politique, une histoire des idées enfin, puisqu’il est donné à voir comment, par l’enfance, se modifie notre conception de l’homme et du regard qu’il porte sur lui-même. Si les synthèses par époque sont impossibles, chaque moment historique fait l’objet d’une étude de synthèse, au-delà des études particulières, qui décrit certaines tendances lourdes et les modifications, sur le temps long, des conceptions sociales partagées de l’enfance. Un très grand livre.


Jean-Frédéric SCHAUB, Les juifs du roi d’Espagne. Oran 1509-1669, Hachette littératures, 1999, 240 pages

Cet ouvrage couvre une période historique limitée clairement bornée par deux dates : en 1509, après la prise d’Oran par les Espagnols, leurs armées font appel aux juifs d’Afrique du Nord, conçus comme des créateurs de liens, notamment linguistiques, avec les musulmans et les intermédiaires commerciaux qu’ils furent souvent ailleurs. Pendant plus d’un siècle et demi, ils devaient jouer un rôle majeur dans la politique méditerranéenne de l’Espagne. En 1669, sans que la raison pût être expliquée par l’antijudaïsme espagnol traditionnel, ils sont expulsés jusqu’au dernier, pour des raisons vraisemblablement de circonstance et de propagande.
En trois grands chapitres, qui décrivent respectivement l’établissement, les rivalités entre les deux grandes principales familles juives et l’expulsion, Schaub nous retrace lumineusement, grâce à un travail difficile d’archives, la vie de cette communauté spécifique. Son audace, ces conflits internes, les relations compliquées, mais multiples, entre cette communauté et les Espagnols, y compris à la Cour, sont précisément décrits. Schaub montre bien combien les activités de ces juifs dépassaient celles qui leur étaient traditionnellement imparties ailleurs : ils purent être militaires, agriculteurs ou encore faire du commerce d’esclaves. Mieux, ils s’intégrèrent à la politique espagnole et en tirèrent souvent profit. Mais ces liens de proximité avec les centres de décision espagnole — jusqu’à l’Église et l’Inquisition — ne les empêchèrent pas de rester eux-mêmes et, à quelques rares exceptions près, ils n’abjurèrent jamais leur foi.


Daniel CORDIER, Jean Moulin. La République des catacombes, Gallimard, 1999, 1000 pages

Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin et grand résistant, est connu pour sa biographie de l’unificateur de la Résistance dont trois volumes sont parus chez Lattès en 1989 et 1993. Le présent ouvrage ne résume pas ceux-ci mais apporte des documents inédits sur la vie et l’action de Jean Moulin pendant la Résistance. Il fait un point aussi précis que documenté sur ses relations avec de Gaulle comme avec les autres chefs de la Résistance. Il permet, ce faisant, de situer son rôle exact, souvent magnifié mais non connu, souvent aussi réduit, contesté, voire diffamé. Un long post-scriptum revient sur les polémiques ouvertes par Henri-Christian Giraud, Thierry Wolton et Jacques Baynac, à la suite de Henri Frenay. Cordier leur apporte un démenti cinglant et alimenté aux meilleures sources.
Les 475 premières pages de l’ouvrage sont consacrées, après trente pages d’évocation de l’avant-guerre, à la période 1940-1943. Sont suivies pas à pas les missions de Jean Moulin, la création, dans un contexte d’hostilité et de conflits violents, du Conseil national de la Résistance, les crises, les jeux internes et ceux des Alliés, jusqu’au drame final de Caluire. Les 250 pages suivantes sont consacrées à l’après Jean Moulin, ce que Cordier appelle son héritage. Elles sont sans doute les plus intéressantes et originales et elles montrent pourquoi la mémoire historique de la Résistance fut conflictuelle et jamais unifiée. La masse de documents rassemblée par Cordier et les nombreux extraits cités dans le texte nous offrent des informations de premier intérêt et de première main sur cette période. La troisième partie du livre revient en détail sur l’affaire Hardy, considéré ici comme un « fait divers » qui doit faire l’objet d’une analyse historique froide et objective. Un ouvrage incontestable qui est aussi un témoignage unique sur cette période.


Jean-Pierre RIOUX, Jean-François SIRINELLI (dir.), La France d’un siècle à l’autre 1914-2000, Dictionnaire critique, Hachette Littératures, 1999, 984 pages

Ce dictionnaire, qui a rassemblé 63 auteurs, offre un panorama grandiose de l’histoire de France en ce siècle. Intelligemment conçu, il offre six entrées — événements, valeurs d’établissement, vies quotidiennes, figures sociales, tensions et passions, enjeux — qui permettent d’aborder cette histoire à partir de multiples angles, politiques, sociaux, économiques, culturels, etc. Il fait appel à de multiples disciplines historiques : celle de l’histoire événementielle classique, indispensable pour camper le paysage, celle de l’histoire sociale et des « mentalités », celle des pratiques, ainsi qu’une histoire plus « conceptuelle ». Chaque article renvoie à d’autres et comporte d’utiles orientations bibliographiques.
On ne saurait évidemment en résumer le contenu, même si les deux envois des directeurs de l’ouvrage offrent des panoramas synthétiques de principales évolutions sociales, géographiques et politiques. Les lieux de pouvoir, les grandes questions de société — l’inégalité, le conflit social, etc. —, les rapports au reste du monde — notamment l’Allemagne —, ainsi que quelques figures — l’ouvrier, le juge, le bourgeois, l’ingénieur, l’élu local — ou encore la sexualité, le sport, le téléphone, le livre font l’objet de riches mises en perspective. Les grandes idéologies sont aussi analysées — notamment la Nation, la République, la droite et la gauche, la laïcité. On saisira aussi la naissance de grands thèmes polémiques — la technocratie, le couple, la puissance, la souveraineté. Ni l’immigration ni l’extrême droite ne sont omises, pas plus que l’opinion, les femmes ou l’environnement. De la belle ouvrage !


Henry LAURENS, La question de Palestine I. 1799-1922 L’invention de la Terre sainte, Fayard, 1999, 720 pages

Qui veut comprendre la genèse du conflit israélo-arabe devra lire ce riche ouvrage, qui devrait être prochainement suivi d’un autre. Cette généalogie a de multiples facettes. Pour la saisir, il faut combiner les ressources de l’histoire diplomatique, de l’histoire sociale et de l’histoire des idéologies, ce que fait ici brillamment Laurens avec une grande précision d’écriture. Elle prend aussi sa source en de multiples lieux : en Palestine évidemment, mais aussi en Europe, dans les pays arabes, dans les ébauches d’organisations internationales.
Entre l’entrée de l’armée de Napoléon en 1799 et la ratification par la Société des Nations du mandat britannique sur la Palestine, non seulement la face du monde s’est modifiée, en particulier en raison du premier conflit mondial, mais la vision de la terre palestinienne n’est plus la peine. Le sionisme s’est développé, ainsi que le nationalisme arabe ; les premières colonies juives se sont implantées, l’enjeu palestinien est apparu et une nouvelle donne ottomane s’est fait jour. Les conflits pour la terre se sont doublés de conflits de sacralité et les grandes puissances, Grande-Bretagne et France notamment, n’ont pas perçu les enjeux de cette terre qu’ils ont à l’excès « banalisée ». À la lecture de ce premier tome, le décor est posé et l’on croit lire en germes — même si Laurens condamne fermement toute explication univoque et tout déterminisme — les catastrophes futures.


George LACHMANN MOSSE, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette littératures, 1999, XVII et 293 pages

L’historien américain George Mosse est mort au début de l’année 1999. Un seul de ses ouvrages était jusqu’à celui-ci paru en français chez un petit éditeur : L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne (Éd. Abbeville, 1997). Il était urgent de redécouvrir l’un des plus grands historiens du XXe siècle, ayant traversé lui-même ses épreuves (il devait quitter l’Allemagne peu de temps après l’arrivée de Hitler au pouvoir) qui, après avoir travaillé sur l’Angleterre et la Réforme au XVIe siècle, devait consacrer l’essentiel de son œuvre au nazisme ou, plus précisément, à sa culture et à sa diffusion dans le tissu social.
L’objet de cet ouvrage est spécifique, même si ses liens avec les œuvres précédentes de Mosse sont frappantes : attention à la manière dont le peuple vit et se réapproprie les événements, dont il change le souvenir et la mémoire historique en comportements, construction de mythologies et d’idéologies à partir de sentiments vécus. Il s’agit ici, pour Mosse, d’examiner comment les morts massives de la Première Guerre mondiale ont développé des mécanismes de refoulement qui se sont traduits par des formes de pacification, mais aussi de culte, de la mort et in fine de glorification d’une guerre pourtant au début perçue comme haïssable. Évidemment, cette investigation, conduite en Allemagne, en Italie et ailleurs, sur le culte des morts et les cimetières de soldats, devait conduire rendre compte de la préparation d’une nouvelle guerre, en tout cas contribuer à en expliquer la possibilité — comme celle, d’ailleurs, des régimes totalitaires. C’est ainsi qu’il faut évidemment entendre le sous-titre : « La brutalisation des sociétés européennes ». Ce n’est qu’après la catastrophe finale que les changements purent être observés dans la mythologie guerrière. Il fallait ainsi en finir avec l’entreprise de banalisation du conflit militaire et y voir ce qu’il est : une tragédie sans rédemption.


Thierry WOLTON, Rouge Brun. Le mal du siècle, J.-C. Lattès, 1999, 406 pages

Wolton est un auteur sulfureux. Engagé parfois dans des polémiques improbables, hanté par les crimes du communisme au point de voir dans les polémiques sur Vichy le signe d’un complot (cf. L’histoire interdite, J.-C. Lattès, 1998), affirmant vouloir équilibrer les charges contre le communisme et contre le fascisme mais donnant maladroitement plus dans les premières que dans les secondes, refusant au fond d’examiner en ce qu’ils ont de spécifiques les deux principaux totalitarismes de ce siècle, il est évidemment en général indéfendable. Tout ce qu’il affirme n’est pas inexact — Le KGB en France, Grasset, 1986, notamment est loin d’être farfelu. Et l’existence d’infiltrations d’agents soviétiques dans l’appareil politique et administratif français est de mieux en mieux connue, même si l’interprétation de leur rôle et de l’intensité de leur trahison est souvent encore obscure. Une fois passés les premiers ouvrages, on est amené à se demander en tout cas ce qui motive cette obsession et empêche Wolton de changer de sujet. Les horreurs du communisme sont désormais connues de tous et rares sont encore ceux, même nostalgiques de l’espoir communiste, qui osent les nier. L’autre révisionnisme est, quant à lui, plus fréquent, même si ses attaques sont souvent latérales. Et l’on pourrait reprocher à Wolton, qui n’est évidemment ni fasciste, ni antisémite, une certaine mansuétude à son endroit (cf. dans son précédent livre ses propos laudatifs sur Chauvy).
En lisant la jaquette du présent ouvrage, on croyait enfin apercevoir sinon un changement de regard du moins les prodromes d’un meilleur équilibre dans la balance de l’horreur. En lisant le livre, on s’aperçoit qu’il n’en et rien et que l’alliance entre rouges et bruns qui, selon Wolton, caractérise le présent de l’est est plus une alliance voulue, suscitée, mise en œuvre par les rouges ou les ex-rouges que le contraire. Wolton relit ainsi à nouveaux frais l’histoire du pacte germano-soviétique de 1939, mais sans apporter rien d’autre à l’histoire de cette forfaiture soviétique que des interprétations hasardeuses sur la ressemblance des deux régimes. Les analyses sur l’attitude de l’Armée rouge pendant la guerre à l’Est sont détachées de leur contexte. En revanche, l’insistance sur l’antisémitisme soviétique n’est pas infondée.
On s’attend par la suite à une analyse de la situation contemporaine et de la montée des idéologies et des partis d’extrême droite dans les pays de l’ancien bloc de l’est. Malheureusement, il n’en est rien. Wolton préfère examiner la défaite des Lumières comme marque de l’avènement du nationalisme, revenir sur la faillite du marxisme, imaginer un lien logique entre le communisme et le nazisme, afin de dégager une synthèse national-bolchévique à partir de personnages marginaux (Staline suffisait pourtant). La troisième partie consacrée à « l’avenir du mal » (après son autopsie et ses racines, le vocabulaire satanique étant omniprésent) est plutôt une brève conclusion qui passe en revue l’ensemble des zones de la planète où l’on peut discerner une progression de l’idéologie « totalitaire » (avec des propos peu clairs sur la Bosnie et le Kosovo, des développements sur la Chine et sur l’Islam). On est bien avancé !