Philosophie politique (14)

Philosophie politique

Hugo GROTIUS, Le droit de la guerre et de la paix, PUF, coll. « Léviathan », 1999, 868 pages

La réédition de ce classique, dans la traduction, devenue introuvable, de P. Pradier-Fodéré réalisée en 1867, est une entreprise qu’il faut saluer. Simone Goyard-Fabre et Denis Alland en ont été les éditeurs scrupuleux et attentifs. L’importance, pour la théorie du droit et des relations internationales, de cette œuvre n’est plus à signaler : Grotius fut l’un des fondateurs du droit naturel moderne et l’un des premiers à en faire le fondement du droit en général et à promouvoir la naissance d’un droit international.
L’ouvrage se divise en trois livres. Le premier volume examine la question de la possible justesse des guerres et la relie à la question de la souveraineté, qui est longuement examinée. Le deuxième examine non seulement les causes de la guerre, mais est centré sur la question des prescriptions du droit en matière de propriété, de contrats et de peines. Le troisième, enfin, est consacré au droit de la guerre et définit ce qui y est licite et illicite ainsi que la portée et la valeur des conventions. La portée de cet ouvrage monumental tient toutefois non seulement à ce qu’il dit concrètement de telle ou telle réglementation ou de tel ou tel contrat, mais à la division qu’il institue et à la hiérarchie qu’il établit entre les différentes catégories de droit : naturel, civil et des gens et, plus généralement, entre un droit naturel, qui s’impose de manière évidente à tous ceux qui sont dotés de raison, et un droit volontaire, qui reste indispensable lorsque le droit naturel ne peut être découvert — mais aussi entre un droit particulier et un droit universel.
Le droit naturel lui-même quitte l’horizon transcendant de la nature humaine ou des obligations posées par Dieu — on connaît son affirmation selon laquelle le droit naturel non seulement ne peut être changé par Dieu, mais serait obligatoire même si Dieu n’existait pas, ce qui conduit Grotius à reconnaître de manière rhétorique qu’il existe des législations qui viennent de la parole de Dieu, mais à proposer, en quelque sorte, qu’elles soient réécrites dans la langue du droit naturel —, mais descend dans l’immanence en tant qu’il résulte de la simple sociabilité. Ce souci pragmatique apparaît aussi lorsque Grotius traite de la guerre : au-delà de la seule considération du droit, les États, même les plus puissants, dit Grotius, ont intérêt à ce que leurs relations soient intégrées dans un cadre qui ne soit pas laissé à l’arbitraire. Mais Grotius, comme il l’affirme lui-même, tient chaque fois à séparer l’utile et le juste et à délier le droit et la politique — il reproche à Bodin de les avoir confondus. On rangera volontiers ce grand livre, qu’il faut absolument redécouvrir tant il est lumineux et d’une élégance stylistique exceptionnelle, parmi ceux qui ont fondé le libéralisme politique. Ce trait est apparent dès la dédicace à Louis XIII où le roi est loué de ne faire « aucune violence aux consciences pensant autrement que [lui] sur les choses de la religion » ; il l’est aussi dans son analyse de la propriété — qu’il faut entendre de manière étendue — et des différents types de souveraineté, légitimes ou illégitimes. Quant à sa distinction des actes licites et illicites dans le cadre même d’une guerre juste, elle devait être promise à un grand avenir.


Catherine AUDARD (textes choisis et présentés par), Anthologie historique et critique de l’utilitarisme, 1. Jeremy Bentham et ses précurseurs, 2. L’utilitarisme victorien, 3. Thèmes et débats de l’utilitarisme contemporain, PUF, coll. « Philosophie morale », 1999, 340, 280 et 374 pages

L’utilitarisme a été depuis sa création et est encore au centre des débats de la philosophie politique et morale contemporaine. Pourtant, il reste encore mal connu en France, pour des raisons tant de culture que, plus prosaïquement, de traduction. Cette très belle anthologie réalisée par Catherine Audard, l’une des introductrices de Rawls en France et sa première traductrice, permet largement d’y remédier, comme y contribue d’ailleurs déjà largement la collection « Philosophie morale » dans laquelle ces volumes prennent place. On n’y trouvera pas seulement des textes utilitaristes (Bentham, Mill, Sidgwick, Moore, etc.), mais aussi des extraits présentant la généalogie souvent « progressiste » de ce mouvement ainsi que des commentaires critiques contemporains.
L’architecture différente des trois volumes épouse la richesse de la préoccupation de la directrice de l’opération. Le premier présente les thèmes épars de l’utilitarisme d’avant l’utilitarisme (Beccaria, Hume, Smith et tant d’autres), l’autre moitié du volume état consacré à des textes souvent peu connus, mais philosophiquement importants, de Bentham. Le deuxième est largement consacré à John Stuart Mill et, pour le reste à Sidgwick et Moore. Le troisième est composé de textes d’auteurs en plus grand nombre qui montrent la vivacité de la controverse et l’actualité des questions posées par Bentham et Mill.
On ne saurait évidemment résumer en peu de mots la controverse dont l’enjeu est bien éclairé par la substantielle introduction générale de Catherine Audard. Il faut rappeler que l’utilitarisme est une doctrine « pragmatiste » — par opposition à « idéaliste » — qui vise à faire parvenir un groupe social au plus grand bonheur général possible, compte tenu de ce que sont et les passions humaines, et les règles concrètes de fonctionnement de la société. Cette doctrine a été critiquée par Marx comme par les Romantiques et ignorée des philosophes, à l’exception d’Élie Halévy . Pourtant, sa portée en termes de réflexion politique, sociale, économique et psychologique est considérable. Les débats présentés dans ce livre le montrent de manière exemplaire : on ne peut débattre sur les droits, sur l’individu, sur le rôle de l’État, sur la coercition, ni bien sûr sur la redistribution et sur la justice en ignorant l’apport de l’utilitarisme et en en discutant méthodiquement les présupposés. Comme le fait remarquer C. Audard, la confrontation permanente entre l’utilitarisme et le libéralisme est une nécessité : loin d’être synonymes, ils s’opposent dans nombre de leurs présupposés, malgré parfois quelques accords dans les recommandations. Bien évidemment, les débats autour de l’utilitarisme ont une influence considérable sur notre perception des réalités et des croyances morales. On ne peut détacher la question de la pertinence ou de la caducité de l’utilitarisme de notre analyse de l’unicité ou de la pluralité des valeurs. La richesse des textes ici sélectionnés ne peut que nous inciter à poursuivre cette discussion multiforme avec l’utilitarisme.


Alexandra LAIGNEL-LAVASTINE, Jan Patocka, L’esprit de la dissidence,Michalon, coll. « Le bien commun », 1998

Ce livre s’ouvre sur le récit tragique de la mort de Jan Patocka, le 13 mars 1977. Mais le destin héroïque de l’un des co–fondateurs (avec Václav Havel) de la Charte 77 ne doit pas occulter le professeur de philosophie, disciple de Husserl (qu’il rencontra en 1929 à Paris), et l’un des penseurs les plus incisifs des fondements de la civilisation européenne. C’est à la rencontre de deux courants de pensée que se situe la réflexion de Jan Patocka : la phénoménologie et la grande tradition mitteleuropéenne qui, de Kafka à Musil, en passant par Max Weber et Walter Benjamin, sut anticiper les potentialités négatives de la rationalité moderne.
Jan Patocka fonde sa pensée sur la phénoménologie. L’accès au monde–de–la–vie (Lebenswelt), c’est–à–dire à la conscience du monde, nous est permis par la réduction phénoménologique. Partout où nous avons à faire à des comportements humains, les choses sont là, elles se montrent. Le problème majeur de l’homme est dès lors de se situer par rapport à ces phénomènes.
Husserl stigmatise également la crise de la rationalité moderne ; les sciences mathématiques de la nature supplantent toutes les autres. La civilisation moderne glisse lentement vers une impersonnalisation croissante de la rationalité. Husserl dénonce le caractère autoréférentiel des sciences modernes.
Patocka s’appuie sur cette idée et la questionne comme pratique. Il propose de comprendre le monde–de–la–vie non pas comme objet de pensée, mais comme pratique. L’homme est l’être à qui la possibilité est offerte de se distancer du quotidien pour penser le monde comme problème. Il peut donner du sens à sa vie, et à la cité. Dès lors, la question fondamentale qui se pose à la cité émerge d’elle–même : « comment transformer la malédiction de l’existence en grandeur ? » (Jan Patocka, Platon et l’Europe).
Ce cheminement dialectique, Alexandra Laignel-Lavastine le trace brillamment, soulignant combien l’engagement de Jan Patocka, présenté trop souvent comme une évidence, s’est accompagné de souffrance, d’humiliations et de privations. « Ce qu’il faut, c’est dire la vérité. Il est possible que la répression s’intensifie dans des cas individuels. Mais les gens se rendent compte à nouveau qu’il y a des choses pour lesquelles il vaut la peine de souffrir et que, sans ces choses, l’art, la littérature, la culture entre autres ne sont que des métiers auxquels on se livre pour gagner son pain quotidien » (extrait du dernier texte de Jan Patocka, connu sous le nom de Testament).