Politique et actualité (14)

Politique et actualité

Nonna MAYER, Ces Français qui votent FN, Flammarion, 1999, 380 pages

Nonna Mayer avait donné au Banquet la primeur de certaines de ses analyses relatives à l’électorat du Front national . Dans le présent ouvrage, elle nous en présente une version étoffée et toujours aussi rigoureuse. Ce livre, publié avant les élections européennes de 1999, est loin d’être dépassé par l’affaiblissement — momentané ? — de l’extrême droite en France. En entrant dans le détail des motivations des électeurs, mais aussi des militants, du Front, elle montre à la fois la spécificité des attitudes des sympathisants de l’extrême droite et nous démontre que celles-ci ne constituent pas pour autant un bloc uniforme. Il existe, en effet, de nombreuses divisions internes qui expliquent la rupture au sommet au-delà des jeux des ambitions personnelles.
Pour ce faire, Nonna Mayer fait œuvre de description, mais aussi de théorie. En centrant son analyse sur le vote plutôt que sur la sociologie de l’électorat, elle renouvelle notre perception de l’acte de votation. Dès l’introduction, elle insiste sur trois caractéristiques spécifiques de ce vote : sa dualité — il s’agit d’un vote à la fois « droitiste » et « niniste », ce dernier étant plus marqué chez les « ouvriéro-lepénistes » —, l’importance du facteur « Le Pen » et son caractère masculin ou plutôt « viril ».
L’un des grands intérêts de l’analyse de Nonna Mayer tient aussi à ce qu’elle place son analyse du cas français dans le contexte européen. On sait ainsi que l’Autriche, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne et certains pays scandinaves ont connu, à des degrés divers, une montée de l’extrême droite. Leur électorat est sensiblement identique, sur le plan sociologique, à celui de l’électorat français et la thématique des partis souvent proche. Mais les facteurs de leur succès connaissent aussi certaines analogies, même si certains s’inscrivent manifestement dans une tradition extrémiste (comme le FPÖ autrichien) et si d’autres ont rompu avec le fascisme (Alleanza nazionale italienne). Surtout, la quasi-totalité de ces mouvements comportent des catégories d’électeurs potentiellement antagonistes, les uns très à droite, souvent attachés à des valeurs « réactionnaires », les autres plus extérieurs aux classifications traditionnelles et contestataires de l’ordre établi, y compris libéral et capitaliste.
Les deux chapitres clefs du livre « L’équation FN » et « Un vote, deux électorats » cernent avec précision les motivations des électeurs qui les font passer, soit durablement, soit de manière plus éphémère, à l’acte. Nonna Mayer retrace avec force les contradictions — et, de fait, les incohérences — de ces électeurs, qui retracent en partie aussi des clivages géographiques, éducatifs et sociologiques. L’importance de l’implantation de réseaux frontistes pour expliquer le vote est aussi mise en avant. Le poids de l’immigration doit, quant à lui, être interprété avec prudence : la tendance au racisme et à la xénophobie diminue lorsque la proportion d’immigrés dans la zone de résidence de l’électeur augmente. Nonna Mayer constate toutefois que cet effet apparent a peut-être une autre explication : le niveau plus faible du diplôme dans les zones, notamment rurales, où les immigrés sont peu nombreux. Globalement, le vote FN est important dans les zones à forte concentration immigrée, mais c’est l’idéologie, ouverte ou xénophobe, qui reste le facteur déterminant lors du passage dans l’isoloir. En retraçant la pluralité du vote FN, Nonna Mayer effectue un travail propre à disperser les illusions des interprétations monistes. Et cela n’est pas pour enlever l’impression de mystère, en même temps que de scandale.


Alain FINKIELKRAUT, L’ingratitude. Conversation sur notre temps, Gallimard, 1999, 222 pages

Cet ouvrage avait eu pour point de départ une conversation enregistrée avec Antoine Robitaille. Les questions sont restées, mais le livre a été patiemment réécrit. Il garde la forme de l’entretien, mais le texte a acquis l’élégance et la précision de la pensée travaillée. Il apparaît comme une poursuite et un approfondissement de La défaite de la pensée et de L’humanité perdue et soumet à notre attention la question irrésolue d’une démocratie prise par le temps de l’irréflexion, de l’oubli et de la satisfaction : comment faire pour qu’elle soit capable de reconnaître son héritage, de se former et de se réformer par le rapport, jamais indifférent, c’est-à-dire toujours critique — et non de négation et de révérence passive — avec son passé et avec son histoire — et nécessairement aussi avec sa langue.
Alain Finkielkraut revient ici, mais peut-être en leur donnant une forme plus achevée, sur des questions qu’il avait abordées ailleurs : celle de la petite nation, à la suite de Milan Kundera, et peut-être mieux, des petits États, suivant l’inspiration d’Istvan Bibo, de notre ancrage dans une culture et de l’oubli de l’histoire. Le chapitre sur Israël est sans doute l’un des meilleurs et des plus originaux du livre. On y voit une défense équilibrée d’Israël, dont l’existence même ne peut se justifier que si cet État est capable de rester un modèle politique, au sens de synthèse de l’engagement civique et de culte de la liberté de l’esprit. S’il faut défendre la cause palestinienne et récuser toute justification religieuse des actes d’Israël — qui n’est pas une « nation innocente » —, c’est aussi par fidélité à l’inspiration originelle du sionisme. La singularité d’Israël ne tolère pas sa supériorité, mais requiert son égalité en tant que peuple, nation et État. Le seul objectif d’Israël, rappelle Finkielkraut, est la quête de normalité, ce qui ne signifie pas l’oubli du passé et le refus de la mémoire, mais une prise de distance par rapport au roman national. On lira aussi avec beaucoup d’intérêt l’analyse de la discussion ouverte par l’ouvrage de Daniel Goldhagen sur Les bourreaux volontaires de Hitler.
Reste évidemment la question de la « démocratie radicale » et de ce qu’on peut définir comme un oubli de l’intelligence — tout le reste finit par s’ensuivre, les demi-habiles aidant. S’agit-il là, comme l’a titré la presse, d’un nouveau conservatisme, accusation d’ailleurs rituelle dès qu’il s’agit concrètement, par exemple, de défendre une certaine rigueur dans la diffusion par l’école des savoirs fondamentaux ? Faut-il parfois, pour être progressiste — et Finkielkraut l’est —, être « réactionnaire » au sens où Hannah Arendt qualifiait toute éducation ? La plainte, à l’évidence, ne relève pas d’une bonne communication et l’auteur du Juif imaginaire le sait, qui condamne la critique radicale de la bêtise et l’autocélébration de l’intelligence satisfaite, et il engage la discussion. On peut trouver rapide sa condamnation de l’Internet qui, après tout, peut être l’objet d’un usage maîtrisé et savant. Mais le conservatisme haïssable des bourgeois n’est pas celui de ceux qui savent que l’individu ne peut s’émanciper et vivre libre que s’il a un sol où reposer, donc un héritage qu’il doit s’approprier pour pouvoir le dépasser et inventer. Qu’est-ce qui est irréductible à la critique, notamment des sciences sociales ?, demeure la question que doit poser toute société libre. Comment l’y conduire, concrètement et dans les circonstances historiques et politiques présentes, reste aujourd’hui une question non résolue par des intellectuels dont l’engagement politique n’est pas la propension la mieux partagée.


Edwy PLENEL, L’épreuve, Stock, 1999, 175 pages

Ce petit livre est un livre juste. D’une certaine manière, la tâche pouvait sembler facile : montrer la fausseté du texte « hénaurme » par son mépris du réel et de la vérité élémentaire commis par Régis Debray dans Le Monde du 13 mai 1999 à son retour de Serbie et du Kosovo. Encore fallait-il comprendre comment de tels errements furent possibles de la part d’un intellectuel parfois mieux inspiré, décortiquer sa généalogie, saisir ses origines idéologiques. Pour ce faire, avec un grand bonheur d’écriture, Plenel entrecroise son propre parcours et celui de « Régis » à qui il s’adresse à la deuxième personne du singulier. Au national-républicanisme de celui-ci, d’une certaine manière descendant d’un certain « national-communisme » , il oppose son « trotsko-péguysme », à une vision de l’histoire fermée et figée sur le mépris des faits, il confronte ses propres révisions et déchirements, à une pensée finalement anhistorique il rétorque par une attention à l’événement singulier, ici celui du Kosovo, cet événement qui « entraîne sans programme, emmène sans confort, promet sans assurance » (p. 89).
Comme l’écrit en substance Plenel, on peut discuter les thèses du national-républicanisme, mais on ne peut soutenir une discussion rationnelle avec ceux qui nient ce qui est : « Je n’imaginais pas que le débat légitime sur la guerre du Kosovo et la critique nécessaire des frappes de l’OTAN contre la Serbie puissent se transformer en une falsification si manifeste de l’histoire que nous sommes en train de vivre ; en une complicité tacite avec un pouvoir oppresseur et criminel ; en une indifférence tenace au crime, à sa nature et à ses victimes » (p. 26). Car cette histoire est connue et s’est déjà produite. Elle est toujours la marque d’une forfaiture, parce qu’elle est le signe qu’on déclare forfait, qu’on renonce, qu’on fuit, que l’action et la « transformation du monde » appartiennent au passé. L’intellectuel se retire, et pour mieux fuir le monde qui, comme l’avait dit le Cardinal de Retz se retire de lui, il ment. En effet, « cette posture de la victime, de la dissidence, du minoritaire est une autre façon de déserter le conflit, de refuser l’affrontement, bref de mourir en paix » (p. 45). Le malheur de la théorie fait aussi ainsi par là la théorie du malheur. La posture de la marginalité recouvre, comme le voit bien Plenel, une profonde « orthodoxie » et crée le sentiment « pathétique » d’une recherche d’un dogme, d’une foi et d’une Église (p. 45).
Mais la réflexion de Plenel n’est pas que de dénonciation, aussi d’explication sur une posture et un engagement. Dans de très belles pages, il oppose au culte du national une autre histoire qui n’est pas antagoniste d’une recherche de sol et d’appartenance, mais s’inscrit dans le siècle des oppressions et des exils, sous la figure emblématique de Trotski, selon Plenel, ce « prophète hors la loi [qui] ne cessa de penser contre » (p. 127) : « Dans l’interminable errance des opprimés, il fut aussi des peuples sans territoires, des nations sans États, des traditions qui ne se réduisaient pas au culte du lieu et qui n’ont survécu que grâce au Livre : notre trotskisme fut aussi une histoire juive » (p. 58). Pour comprendre ce sentiment intime d’inquiétude, sans laquelle il n’est pas de liberté, Plenel fait appel aussi aux leçons de Mai 1968, sur lesquelles l’opposition avec Debray fut jadis frontale. Il fait l’éloge d’un certain Mai, « le Mai qui nous a enseigné la contradiction et le conflit, la libre dissonance et le droit de tendance, une exigence radicale de démocratie. Un Mai dont nous sommes sortis déniaisés mais fidèles, ayant appris à notre corps défendant qu’il fallait chasser le religieux et laïciser l’espérance, renoncer aux grands fétiches pour sauver l’éternelle inquiétude » (pp. 83-84), autrement un Mai qui, ayant permis de chasser les grands récits et les mythologies plus que les ayant effectivement fait disparaître, peut soit nous laisser passifs, soit nous autoriser à inventer la politique d’après les idéologies.
C’est bien, en effet, la question du projet politique qui est centrale, au-delà de la seule affaire du Kosovo. Les écrits politiques de Badiou, qui prenait pour seule figure de l’émancipation le communisme et qui recommandait, au Kosovo comme en Bosnie, « de ne pas intervenir », « de ne rien faire » (p. 141), sont, selon Plenel, la marque extrême de la perversion. Pour un Badiou, en effet, tel que l’interprète judicieusement Plenel, « la fin du communisme réel, loin de libérer l’invention des idéaux et des révoltes contre les injustices de notre monde, en signifie l’éclipse durable, nous plongeant dans une nuit noire de désespérance » (p. 142). Et cette perversité intrinsèque de ceux qui voient dans la démocratie une forme par nature « contre-révolutionnaire », repose sur la mise en équivalence de deux barbaries, celles des totalitarismes et celles des démocraties. Car l’intellectuel trahit lorsque, selon la leçon de David Rousset, il ne porte pas d’abord « attention au crime » (p. 152). Car la « grandeur » ne peut exister sans souci du monde, pour reprendre le titre arendtien du cinquième chapitre. Et cela suppose aussi de faire l’histoire contre ses mythologies : il nous faut « avancer sans les protections d’une Histoire fétiche, sans l’assurance d’une foi révolue, dans une certitude entièrement laïque et profane. Le repli crispé sur le national est une fuite devant l’épreuve » (p. 170). C’est aussi la marque d’un affolement panique qui est la marque des peuples faibles et potentiellement dangereux.


Dominique LECOURT, Les piètres penseurs, Flammarion, 1999, 216 pages

Nous n’allons certes pas bouder notre plaisir à lire sous la plume de Lecourt une dénonciation des succédanés de philosophie ou de sciences sociales qu’on nous sert trop souvent. L’auteur fait preuve aussi d’une honnêteté intellectuelle parfaite en disant d’emblée « d’où il parle » et en racontant son itinéraire intellectuel placé en grande partie sous l’ombre de Louis Althusser. Cette réflexion sur le rôle des intellectuels — le texte de Foucault sur « l’intellectuel spécifique » est bien discuté et l’auteur de l’Histoire de la folie est aussi victime d’un effet boomerang — est d’une salubre utilité. Enfin, cet ouvrage, précisément parce que l’auteur établit des comparaisons avec l’époque de sa plus grande jeunesse, est une forme de témoignage historique sur la vie intellectuelle essentiellement des années 1970.
Il reste pourtant quelques insatisfactions. En premier lieu, Dominique Lecourt se présente comme le pourfendeur de la philosophie molle en faisant semblant d’ignorer que sa dénonciation n’est pas, loin s’en faut, la première. Plutôt également que de choisir le ton pamphlétaire, elle eût gagné en force à dresser une critique serrée des ouvrages et écrits si lamentablement en prise sur l’ère du temps. La narration et l’énervement remplacent trop souvent l’argumentation — et chacun sait que Lecourt en est éminemment capable. Enfin, semble parfois poindre une sorte de nostalgie de temps plus anciens où, comme l’a souvent montré Jacques Bouveresse, la pensée connaissait d’autres délires et d’autres formes d’indignité. Ceux-ci n’excusent pas la pensée molle contemporaine — chaque époque a ses idiots, ses marchands de soupe et ses Diafoirus —, mais pour en tracer la généalogie et en mesurer la spécificité, il ne faut pas passer sous silence les devanciers. La cause de la philosophie et de la simple bienséance intellectuelle justifiait plus que ce livre, toujours juste de ton, parfois drôle, faisant souvent mouche, mais quand même trop rapide.


Alain TOURAINE, Comment sortir du libéralisme ?, Fayard, 1999, 164 pages

Le titre peut surprendre : Touraine se serait-il converti aux idées de l’ultra-gauche qu’il avait si fortement combattue ? Il n’en est évidemment rien. Le propos du sociologue est de combattre la croyance en l’impossibilité de l’action politique (ou en son inutilité) qui est propre tant au libéralisme « mondialiste » qu’à l’ultra-gauche et au républicanisme. Fort justement, il dénonce les mouvements de protestation et de dénonciation sans perspective autant qu’une politique centriste, destinée à une vaste « classe moyenne », oublieuse du sort des plus pauvres. En même temps, et on retrouve là les thèses classiques d’Alain Touraine, il s’agit de montrer la marge considérable de transformation et d’action, y compris de la culture et des institutions, dont peuvent disposer de « nouveaux acteurs » sociaux. La thèse centrale s’énonce ainsi : « Entre un ordre institutionnel purement défensif et des révoltes qui seraient exclusivement contestataires existe, doit être reconnu et réanimé un espace public qui combine les conflits sociaux et la volonté d’intégration » (p. 9).
Le livre démarre par une analyse des évolutions récentes du capitalisme, dont Touraine montre qu’elles ne sont pas incompatibles, loin s’en faut — il suffit de lire Krugman et Stiglitz —, avec une intervention correctrice et organisatrice des États et qu’elles ne peuvent être vraiment analysées comme une « globalisation ». Même l’Europe de Maastricht et d’Amsterdam réinjecte de la politique au niveau européen de manière mécanique : « Nous allons être obligés, ce qui est heureux, de reparler de production, de répartition du produit du travail collectif, de prévention des risques majeurs, d’amélioration de l’enseignement et des soins médicaux, […] » (p. 28). L’espace de choix est plus que jamais ouvert, ce qui conduit Touraine à examiner quatre sorties possibles de ce qu’il appelle la « transition libérale » : la voie républicaine, qu’il condamne pour son insuffisance , la révolte des dominés, dangereuse par le populisme qu’elle véhicule et l’illusion de l’efficacité de l’action radicale, le mondialisme, nourri par les développements technologiques, mais qui oublie les règles constitutives de toute citoyenneté, par une nouvelle action politique fondée sur de nouveaux mouvements sociaux que Touraine analyse ensuite, en distinguant leurs potentialités et leurs échecs (beurs, homosexuels, les « sans » — papiers, logement, etc. —, chômeurs, femmes). Il analyse les nouvelles formes d’engagement les plus fécondes comme des « mouvements culturels », proposant des choix substantiels, et luttant de manière collective pour des droits d’abord individuels.
Évidemment, l’ouvrage ne pouvait pas ne pas aborder la question du positionnement de la gauche dans ce nouveau cadre économique et culturel. Sur ce point, il faut reconnaître que les recommandations sont beaucoup plus floues et l’on voit mal comment un parti politique — le Parti socialiste — pourrait s’appuyer sur elles pour élaborer un programme mobilisateur (mais Touraine, ayant mesuré son écart avec le PS, a choisi de voter pour la liste Cohn-Bendit aux élections européennes, cinq mois après la sortie de cet ouvrage). Touraine reconnaît d’ailleurs que la place de ce qu’il appelle la « gauche sociale » — qui n’est ni l’ultra-gauche ni le centre-gauche — n’a pas été trouvée (p. 122). On pourra aussi trouver encore imprécises ses recommandations (priorité au travail, développement durable, communication interculturelle) en faveur d’une « voie 2 1/2 », intermédiaire entre l’ancienne social-démocratie et la troisième voie de Tony Blair. Sont aussi assez faibles les développements finaux sur le rôle des intellectuels. On sent, à travers ce livre honnête, que Touraine évolue, révise — encore imparfaitement — certains de ses anciens paradigmes. On souhaite vivement qu’il aille encore plus loin et prenne mieux en compte l’ensemble de dimensions de l’action politique.