Résumés (32)

Incertitudes politiques ou nouveau cours ? Political Uncertainties or New Departure ?

Tôru Yoshida, Le Japon, un pays toujours en transition ? (Japan, Still in Transition ?)

Cet entretien avec le Tôru Yoshida, maître de conférences à l’université de Hokkaido, qui a aussi enseigné à Sciences Po Paris, à l’EHESS et à l’Institut d’études françaises de l’université de New York, évoque la paralysie politique du Japon actuel et relativise l’importance de la vague nationaliste, qui exprime d’abord un malaise social, particulièrement fort chez des jeunes non politisés par ailleurs. T. Yoshida s’attache à expliquer la perception japonaise des relations internationales et son évolution depuis 1945, après la fin de la guerre froide et depuis l’affirmation de la puissance chinoise. Il s’interroge sur le silence des intellectuels japonais et l’importance accrue des « experts » dans les débats d’opinion.

Dr. Yoshida, who teaches at Hokkaido University, and taught at Sciences Po Paris, at the Institut d’études françaises of New York University, elaborates on the political stalemate of today’s Japan and explains that the so-called nationalist wave expresses above all a social uneasiness among young people, who do not share any political ideology that would unite them. Dr. Toshida deciphers the Japanese perception of international relations and its evolution since 1945, especially in light of the ending of the Cold War and the growing Chinese lust for power on the world-stage. He attempts to elucidate why Japanese intellectuals seem to be so absent from important national debates and are often replaced by specialists or “experts”.

Masaru Kohno, The Japanese Unstable Political Arena (Une scène politique japonaise instable)

Cet article souligne, en la relativisant, la percée inattendue de l’ORP (Osaka Restoration Party), qui a obtenu presque le même nombre de sièges (54) que le perdant des élections de décembre 2012, le Parti démocratique du Japon, et, surtout, a dépassé largement sa région d’origine. Si le Japon n’a pas vocation à se transformer en État fédéral, il aspire cependant à une décentralisation accrue. Ce succès est aussi dû à la lassitude des électeurs devant la paralysie du système électoral actuel, qui complexifie et rend parfois obscurs les multiples choix auxquels fait face le citoyen, sur les plans local, régional et national. Quant au déclin de la natalité, la catastrophe de 2011 et la menace chinoise, plus visible depuis août 2012, ils ont pu exercer une influence sur l’état d’esprit des jeunes générations : atténuation de l’individualisme, nécessité de réagir aux agressions, font passer la démographie et l’économie dans la catégorie des problèmes de sécurité vitale, dans une perspective plus volontariste et affirmée que dans le passé. Ce nouveau nationalisme n’est pas idéologique mais associé à un sentiment de fragilité accrue. Par ailleurs, le conflit entre repli sur soi et ouverture à l’international a toujours existé ; il prend seulement une tournure différente selon les défis nouveaux que découvre chaque génération. M. Kohno, professeur à l’Université Waseda, s’élève également contre les mythes de la toute-puissance de l’administration japonaise et de la résistance aux réformes : l’obligation faite à l’administration de justifier par écrit toute décision importante apparaît une avancée remarquable. La crise d’identité du pays est paradoxalement provoquée par la réussite du projet de l’après-guerre : rejoindre le groupe des pays démocratiques riches et développés. Quel but se fixer pour l’avenir ? Comment réagir à « l’automobilisation » de la société, qui désertifie le centre des villes et isole les citoyens ? Sceptique à l’égard du concept d’influence, M. Kohno se fie davantage à la bonne image de la technologie japonaise pour permettre à son pays d’être écouté dans le monde et d’exporter. S’adapter à l’existence d’une Chine forte et prospère représente un autre défi pour un pays habitué, au moins dans un passé récent, à sa place de premier de la classe en Asie. L’entretien se termine sur la capacité de mobilisation des réseaux en termes d’opposition durable au nucléaire et leur impuissance à organiser ce refus, sur le discrédit des syndicats traditionnels en lesquels beaucoup des nouveaux travailleurs précaires ne se reconnaissent plus.

This interview with Dr. Kohno, professor at Waseda University, underlines and tempers the unexpected success of the Osaka Restoration Party, which gained almost the same number of seats as the losing Democratic Party of Japan in the last elections. Above all, the ORP has extended far beyond its original and “natural” area. Though Japan does not aspire to become a Federal State, the country wants to move towards greater decentralization. That success can be explained too by the exasperation of voters facing the stalemate of the present electoral system, which makes complicated and sometimes quite undecipherable the numerous and mandatory choices at the local, regional and national levels. As to the decline of the birth rate, the 2011 tragedy and the Chinese threat, especially since August of 2012, might have influenced the attitudes of younger generations : a weakening individualism and the duty to react to hostile acts, are forcing demography and economic issues to pass into the realm of vital security interests, that can no longer be perceived as indifferent matters. If one can speak of a renewal of nationalism, it has no ideological background but is rooted in a feeling of increased fragility. Furthermore the tension between an insular attitude and globalization has always existed ; it is just taking a different turn, reflecting the new challenges each generation has to cope with. Dr. Kohno questions clichés such as the absolute power of the Japanese civil service and their opposition to any reform : are there many countries where one can request, as in Japan, a written justification of any important decision from their government ? Paradoxically enough, the present identity crisis of the country is the result of its remarkable achievements : it succeeded in the project of joining the group of democratic and wealthy countries. How is it now to envision and set up a clear goal for the future ? What must be done to react to the invasion of our society by cars, which transform the downtowns into no man’s lands and make citizens more and more lonely ? Dr. Kohno questions the concept of soft power and rather trusts the positive image of Japanese technology to allow his country to be heard on the world stage and to retain its ability to export goods. Adjusting to a strong and wealthy China is another challenge for a country which had got used to being at the top in Asia. This interview ends with considerations on the networks capacity to garner a lasting opposition to the nuclear industry as well as on their incapacity to politically organize this opposition, and, last, on the distrust the new precarious workers have for traditional trade-unions.

Hisanori Isomura, Le Japon : un nouvel apprentissage du monde (Japan : A New Knowledge of the World)

H. Isomura, ancien directeur général de la chaîne de radio et télévision NHK, évoque le déclin de l’État, en particulier le discrédit, en partie injustifié et artificiel, des ministères des Finances et des Affaires étrangères, le décalage entre les élites, le pays réel et un monde politique qui apparaît replié sur lui-même. Devant la nouvelle politique américaine, soucieuse de diversifier et d’élargir les alliances en Asie, l’agressivité chinoise qu’il s’agit de traiter sans tomber dans le jeu de l’escalade des provocations, l’Europe et la France auraient sans doute un rôle à jouer, même si la partie est serrée et les marges de manœuvre faibles. Le Japon doit aussi retrouver confiance en lui-même et ne pas négliger son apport en termes de civilisation.

H. Isomura, a former Chief executive officer of the Radio and television NHK network, describes the decline of the State, focusing in particular on the decline of confidence in the Foreign Affairs and Finance ministries, which he finds to be, at least in part, artificial and irrational. He further emphasizes the gaps between the elite, the general population and the world of politics, which appears to be turned in upon itself. A new American policy, eager to diversify and extend its alliances in Asia, a Chinese hostility that must be taken into account with calm and self-confidence, might provide Europe and France with a role to play, however limited and however few the options for maneuver. Japan also must regain self-confidence and should not underestimate the importance of its cultural contributions.

Déclin économique irrésistible ou croissance annonciatrice de reconquête ? Irresistible Economic Decline or Growth Announcing a Re-Conquest ?

Hiroshi Yoshikawa, Demography, Trade and Budget : Three Challenges for the Japanese Economy (Démographie, commerce et budget : trois défis pour l’économie japonaise)

H. Yoshikawa, professeur d’économie à l’université de Tokyo, distingue déclin démographique et déclin économique. Le premier, évident, demande peut-être des solutions « à la française », même si les deux sociétés diffèrent : pas question au Japon d’avoir des enfants hors mariage ; l’immigration est aussi une solution, si on l’envisage de manière plus ouverte, sans imposer aux immigrés des exigences culturelles et linguistiques hors de portée. Pour le second, la capacité d’innover du pays reste décisive et n’est pas réduite par le vieillissement de la population, qui, au contraire, multiplie les opportunités en créant de nouveaux besoins. La délocalisation de la production n’entraîne pas une perte de savoir-faire ni de dynamisme entrepreneurial. La créativité est d’autant plus nécessaire que beaucoup de pays proches peuvent produire à moindre coût. Il reste aussi beaucoup de secteurs négligés à exploiter, tel le tourisme. Pour le déficit public, le passage de la TVA de 5 à 10 % est loin de le régler : quelle que soit leur impopularité, la baisse des dépenses de sécurité sociale au sens large et l’allongement de la carrière jusqu’à 67 ans, comme aux États-Unis ou en Allemagne, s’imposent, très vite.

H. Yoshikawa, Professor at the Faculty of Economics of the University of Tokyo, differentiates demographic and economic decline. The former is obvious, and may require “French-like” solutions, in spite of the two societies’ differences : in Japan, there is no question of having children out of wedlock. Immigration is also a solution, if it is considered more openly, without forcing on immigrants cultural and linguistic demands out of their reach. Concerning the latter, the country’s pioneering ability is still decisive, and hasn’t been reduced by the aging of the population. At the contrary, this phenomenon has multiplied opportunities by creating new needs. Delocalizing the production doesn’t lead to a loss of know-how, nor of entrepreneurial dynamism. Creativity is all the more necessary that many close countries can produce at a lesser cost. There also remain many overlooked areas to be taken advantage of, such as tourism. With regard to public deficit, rising the VAT from 5 to 10 percent is far from settling the matter : however unpopular they are, measures like reducing social security spending –in the widest sense–, or extending retirement age to 67, just as the United States or Germany have done, are very quickly becoming a necessity.

Akinari Horii, Why Japan Will Succeed in the International Competition (Pourquoi le Japon va réussir dans la compétition internationale)

Cet article, dû à un ancien vice-gouverneur de la Banque du Japon, constitue un plaidoyer en faveur du libéralisme et des traités de libre-échange. L’opposition à ces traités des agriculteurs japonais se résume à la défense d’intérêts corporatistes, promus par des très petits groupes de doubles-actifs qui ont les moyens de se faire entendre ; seulement, la majorité importante dont peut se prévaloir à présent le Premier ministre Shinzo Abe lui donne les moyens de ne plus tenir compte de cette opposition. Il met aussi en cause l’automaticité du rapport entre déclin démographique et déclin économique engendré par une baisse de la demande : de nombreux besoins sont encore insatisfaits. Il souligne l’internationalisation croissante des sociétés japonaises qui s’installent dans les pays de la région, et du même coup contribuent à leur prospérité économique. S’il ne nie pas la concurrence des entreprises du reste de l’Asie, il les juge surtout complémentaires de celles du Japon et rappelle que le Coréen Samsung est d’abord financé par des banques japonaises. Partisan de l’énergie nucléaire, il estime que l’accident de Fukushima a déclenché des réactions hystériques et qu’il est juste de rouvrir les centrales endommagées en 2011. Sur le marché du travail et les inégalités croissantes qui le divisent, il propose un assouplissement du calendrier de recrutement et des règles, trop étroites, qui le régissent. Il estime enfin que l’on exagère la fermeture des universités et des entreprises japonaises aux étrangers et se réjouit que les cadres dirigeants actuels de la banque du Japon ou de Nomura travaillent à présent en anglais. Japon et Asie changent très rapidement.

Our interlocutor, a former Vice-Governor of the Bank of Japan, strongly supports an open economy and the free-trade treaties which make it possible. Japanese farmers who oppose this trend constitute an influential lobby, concentrating on the defense of the interest of a small minority which has the means to make itself heard. Given the strong majority of voters who support the new Prime Minister, Shinzo Abe, he can, at present, refuse to take their position into account. A. Horii also questions the necessity of a direct relationship between a decreasing birth-rate and an economic decline generated by a decreased demand for goods : a lot of needs have not been met yet. He underlines the growing internationalization of Japanese companies, whose presence increases the prosperity of the regions where they are located. While the competition with other Asian companies may seem fierce, most of them complement Japanese companies and the Korean Samsung, for instance, is funded by Japanese banks. A. Horii continues to support the nuclear industry in spite of Fukushima and the “hysterical reactions” it generated : it’s time to reopen the nuclear plants that were damaged in 2011. Given the ever increasing inequalities that plague the job-market, the traditional yearly recruitment timing, as well as its strict rules, should be revised. As to the closing of Japanese companies and universities to foreigners, he believes this to be mostly exaggerated and to underestimate the fast pace of changes in Japan and Asia as a whole. Don’t the Bank of Japan and Nomura senior executives presently work in English ?

Naoyuki Haraoka, How Japan Could be Again an Innovative Country ? (Comment le Japon peut-il devenir à nouveau un pays innovant ?)

N. Haraoka, directeur général de la Japan Economic Foundation, estime que le pays a les moyens de diversifier ses ressources en énergie, compte tenu de sa situation géographique, de ses fonds marins et de son sous-sol. L’industrie japonaise peut se mettre en mesure de répondre à la demande d’un marché intérieur riche et exigeant, recherchant des produits de haute qualité, comme à celles des nouvelles bourgeoisies de la Chine et de la Corée. Dans ce créneau, le pays est bien placé, avec l’aide efficace du METI. La Japan Economic Foundation, qui soutient depuis une dizaine d’années les traités de libre-échange les plus larges, est consciente de la nécessité pour le Japon de se montrer ouvert sans restriction aux entreprises étrangères. Apprivoiser la Chine et la convaincre de suivre les règles normales de la vie internationale, telle la négociation, n’est pas au pouvoir du seul Japon, qui doit compter sur les organisations régionales et sur la présence des États-Unis en leur sein. Cet article préconise également le recours accru à la main-d’œuvre féminine et le report de l’âge de la retraite, compte tenu de la bonne santé générale de la population, en même temps qu’une libéralisation prudente de l’immigration à l’occasion du traité de libre-échange avec les Philippines. Devant l’insuffisance ou la régression de l’ouverture internationale des cadres dirigeants d’entreprises japonaises, il suggère l’instauration d’un programme Erasmus entre les pays d’Asie, auquel la paix aurait tout à gagner.

N. Haraaoka, Executive Managing Director of the Japan Economic Foundation, believes that Japan’s geography, seabed and subterranean geology can provide the means to diversify its energy resources. Japanese industries can satisfy the needs of an affluent and demanding domestic market as well as those of the new Chinese and Korean middle-classes. With the help provided by METI Japanese are well positioned to move forward in this area. The Japan Economic Foundation, which has already supported for the past ten years the most extensive free-trade treaties, is quite aware of the necessity for the country to open itself to foreign companies without imposing restrictions. Japan, by itself, cannot deal with China’s reluctance to comply with accepted practices within the international community. Here, they must rely on the influence of regional organizations as well as that of the U.S. N. Haraoka, taking into account the good health of the average Japanese, also supports the increasing women’s role in the workforce and postponing the legal age of retirement, as well as a cautious liberalization of immigration within the frame of the free-trade agreement with the Philippines. Recognizing the insufficient or diminishing internationalization of Japanese senior executives, N. Haraaoka is in favor of creating an Erasmus Program among Asian countries. This could help to reverse the growing insularity of Japanese senior executives who, he believes, have insufficient awareness of other cultures. Such a program would only reinforce the likehood of a lasting regional peace.

Atsushi Seike, Jumpstarting the Demography and Opening the Labor Market : Two Key Factors for Japan’s Competitiveness (Faire redémarrer la démographie et ouvrir le marché du travail : deux facteurs clés pour la compétitivité du Japon)

Président de l’université Keio, le professeur A. Seike est un économiste mondialement reconnu comme expert des conséquences du vieillissement de la population. Il a occupé de nombreuses fonctions officielles, tant au cours de la reconstruction des régions du Japon dévastées en 2011 que pour la réforme du système de sécurité sociale. À ses yeux, vieillissement et diminution d’une population de 127 millions d’habitants laissent des marges de manœuvre considérables : il s’agit de passer d’une production de masse à une production beaucoup plus individualisée et réactive à des demandes en constante évolution, ce que permettent le réseau de PME dynamiques et le capital d’expérience accumulé par les séniors, qui, au-delà de 65 ans, continuent de travailler pour 40 % d’entre eux. Relancer la natalité passe par une politique résolue d’aide à la famille et à la garde des enfants. A. Seike nuance l’idée d’un bouleversement complet des trois piliers du système japonais : emploi à vie, augmentations de salaire liées à l’ancienneté, importance des syndicats maison. La sécurité de l’emploi reste prioritaire et fait l’objet d’un consensus général, même si la pression sur les salaires s’accentue. En revanche, la part des salariés précaires atteint 34 % aujourd’hui et le débat porte sur le fait de savoir si ces derniers doivent se trouver sacrifiés au maintien du système pour les autres. Si la majorité des étudiants continuent d’être recrutés avant leur diplôme et d’être formés par les entreprises, les quelque 10 % qui n’ont rien trouvé se voient condamnés à une précarisation à vie. Faut-il pour autant réformer ce système, qui explique un taux de chômage très bas parmi les jeunes ? Avec la Chine, le Japon ne peut entretenir qu’une relation « gagnant-gagnant ». Enfin, A. Seike, sans rejeter en bloc les classements internationaux d’universités en fonction de critères anglo-saxons, les relativise : si l’internationalisation des universités japonaises doit se poursuivre, il souligne la qualité de leur recherche, reconnue par de nombreux Nobel, et souligne que leur mission première est de former les jeunes Japonais.

Pr. Seike, currently the President of Keio University, is a world renowned economist in the field of consequences of aging in the population. He has held numerous official positions, in the welfare reforms as well as in the reconstruction of devastated regions in 2011. He states that aging and a decrease in the population of 127 million people create room for maneuver : the country will have to modify its methods of mass production in order to meet the demands of a variety of markets, quickly adjusting to new demands ; dynamic small and medium companies as well as efficient use of the experience of seniors, of whom 40% keep working after 65, will greatly help in that respect. Boosting birth-rates will demand an effort to improve the family-policy and to subsidize childcare. As to the radical change of the three main rules of the game in the Japanese system –lifelong employment, salary increases linked with seniority, major role played by company unions–, Pr. Seike thinks a revolution may not be necessary : job security remains a priority for everybody in spite of a greater pressure on wages. Precarious workers, though, are now 34% and why maintain such a protective system at the expense of their growing number ? If most students keep being recruited before they graduate, and around only 10% serve a life sentence of precarious work, why change a system which has successfully maintained a low unemployment rate among young people ? Regarding China, Japan must manage a “win-win” relationship. In the end of the interview, Pr. Seike, without wholly objecting to international rankings of universities according to US-UK criteria, thinks their importance should not be overstated : of course internationalization of Japanese universities must continue but, at the same time, a good number of Nobel prizes shows the high-quality of their research ; besides, their main task remains teaching and training the people of Japan.

Yuji Tsushima, Competitiveness, Welfare and Fiscal Policy : A New Agenda for Japan ? (Compétitivité, État-providence et politique fiscale : un nouveau projet pour le Japon ?)

L’ancien ministre et député PLD expose ici les bouleversements que le Japon doit affronter du fait du vieillissement de sa population, fragilisant une politique sociale considérée jusqu’ici comme l’une des plus généreuses au monde. Il évoque les défis intellectuels affrontés par les industries électroniques qui faisaient la fierté et l’assurance du Japon dans la compétition mondiale et la désindustrialisation provoquée par la tendance des entreprises manufacturières à s’installer dans les pays émergents à bas salaires, où elles paient moins d’impôts – phénomène qui concerne aussi la Corée et Taïwan. L’immigration lui paraît d’autant moins la solution miracle que les quelques tentatives limitées ayant déjà eu lieu se sont heurtées à la spécificité de la culture et de la langue japonaises, plus difficiles à assimiler que des techniques de production ou de comportement. Le proche départ en retraite des agriculteurs, dont la génération suivante n’entend pas prendre la relève, peut régler en partie la difficile question de l’ouverture du marché intérieur aux produits étrangers. La Chine, si proche et si lointaine à la fois, reste une source d’inquiétude pour le Japon, pragmatique avant tout et décidé à négocier avec ce partenaire incommode, qu’il s’agit de comprendre sans pour autant démissionner devant son agressivité.

An elected representative of the Liberal Democratic Party and a former minister, Y. Tsushima deals with the unavoidable radical changes due to the aging of Japanese population, in a country whose social policy has been considered so far as among the most generous in the world. Electronics companies, once the pride and the main support of Japan in the global competition face new intellectual challenges, whereas offshoring will not stop, considering the obsession of transferring plants to low salary and less tax-oriented developing countries ; this trend also concerns Korea and Taiwan. Immigration is all the less a “miracle-drug” as several limited attempts have failed, showing that assimilating the peculiarities of Japanese language and culture is more difficult than adjusting to production techniques or codes of conduct. Many farmers are nearing retirement, and since their descendants do not intend to take over the business, massive departure will partly solve the complicated issue of opening the domestic market to foreign goods. China, so close and yet so far away at the same time, keeps worrying Japan, which takes a primarily pragmatic approach, determined to negotiate with this troublesome partner and to understand its positions without giving in to its aggressiveness.

Le Japon va-t-il devenir une grande puissance internationale ? Will Japan become an International Great Power ?

Nobukatsu Kanehara, A Path for Japan’s New International Strategy (Une voie pour la nouvelle stratégie internationale du Japon)

N. Kanehara, qui s’exprime ici à titre personnel, est directeur adjoint du cabinet du Premier ministre, après avoir été directeur des affaires juridiques du ministère des Affaires étrangères. Il explique ici la singularité de la construction de l’État-nation japonais au XIXe siècle et le rôle de phare que, pendant l’ère Meiji, ce dernier a pu jouer en Asie auprès des pays colonisés. Il existe une voie différente de celle d’un nationalisme fourvoyé dans l’obsession de la puissance, et elle emprunte à la double tradition des Lumières européennes et du bouddhisme. Mais l’Asie tout entière, pas seulement le Japon, a raté l’étape des institutions démocratiques par le biais des élections libres. Ce retard, elle le rattrapera. Le développement de la puissance chinoise, qu’il ne faut ni exagérer ni dramatiser, représente une source d’espoir pour l’OMC, aux règles desquelles elle devra apprendre à se plier, comme d’autres avant elle. Pour ce qui est des revendications territoriales chinoises, si elles mettent en relief la nécessité de la présence américaine, elles doivent aussi trouver une expression pacifique, par la négociation, seule solution pour éviter une tragédie. Que l’Europe ait des difficultés pour s’engager militairement en Asie se comprend, mais il ne faut pas sous-estimer l’attrait du modèle démocratique européen dans le reste du monde. Si l’on peut éprouver quelque perplexité devant le nombre des organisations de coopération en Asie, elles ont réussi, sous l’impulsion du Japon, à fonctionner sans être soumises à de grandes puissances extérieures et à faire avancer les échanges économiques, donc la cause de la paix.

N. Kanehera, speaking here in his personal capacity, is the Assistant Chief Cabinet Secretary for the Prime Minister’s Office, as well as the former Deputy Director General for European Affairs and former Director General of the International Affairs Bureau at the Ministry of Foreign Affairs. In this article, he outlines the uniqueness of Japan’s construction as a nation-state in the 19th century, and the beacon it represented for colonized countries during the Meiji Era. There is another way than that of a nationalism sidetracked by a power obsession, and it borrows from both the traditions of Buddhism and European Enlightenment. However, it is Asia as a whole, and not only Japan, which has missed the stage of democratic institutions through free elections, a delay that it will catch up with. The rise of China’s power, which is neither to be overstated nor dramatized, is a source of hope for the WTO. China will have to learn to bend to its rules, as many did before. The Chinese territorial claims underline the need of the American presence but must also be pacifically expressed, through negotiation, which is the only solution to avoid a tragedy. It is understandable that Europe has trouble militarily committing itself in Asia, but one should not underestimate the European democratic model’s appeal in the rest of the world. The number of cooperation organizations in Asia can be something to be puzzled about, though through Japan’s impetus they have managed to work without being submissive to external great powers, and to move economic exchanges, and thus the cause of peace, forward.

Narushige Michishita, A New Security Strategy for Japan (Une nouvelle stratégie de sécurité pour le Japon)

Cet article met en valeur les grands axes de la stratégie japonaise : renforcement de l’alliance américaine, qui a fait ses preuves, même si elle suscite aujourd’hui des doutes et doit être réévaluée, et établissement de liens avec les nombreux pays de la grande région que l’inflation des dépenses militaires de la Chine et ses déclarations brutales inquiètent. Il montre les atouts du Japon dans la perspective d’un conflit ouvert et rapide, tout en expliquant sa fragilité à moyen terme et en justifiant l’assouplissement actuel de sa politique de vente d’armes à l’étranger, traditionnellement stricte. N. Michishita prône également le renforcement du système de défense japonais, qui devrait au moins pouvoir soutenir activement des forces alliées en cas d’agression contre ces dernières, ce qui implique un changement constitutionnel. L’arrivée au pouvoir de M. Abe fera bouger les lignes en ce sens. La Corée du Sud pose un problème à part dans la mesure où son interdépendance avec la Chine pèse particulièrement lourd (15 % du PIB). L’hostilité au Japon continue d’y jouer un rôle important dans la vie politique et se trouve instrumentalisée contre la présidente Park Geun-hye, fille d’un ancien officier de l’armée impériale, Park Chung-hee, ancien dictateur de la Corée du Sud de 1962 à 1979. N. Michishita analyse la posture militaire offensive de la Corée du Nord et exclut la possibilité à court terme d’une réunification sur le modèle allemand. La question des citoyens japonais enlevés par la Corée du Nord continue également d’empoisonner les relations entre les deux pays.

This interview with Dr. Michishita, Associate Professor, Director, Security and International Studies Program, National Graduate Institute for Policy Studies (GRIPS) in Tokyo, focuses on the main lines of the Japanese strategy : strengthening of the American alliance, which has proved to be efficient, though it today raises doubts and must be reexamined, establishing ties with the many countries of the area worried by the ever growing Chinese military spending and threatening declarations. Dr. Michishita shows that Japan can face an open and sudden crisis, but remains fragile in the medium term. Thus he supports the easing of the traditional strong restriction of arms sales to foreign countries. He advocates the strengthening of the Japanese defense system, in order to enable it at least to support allied forces if they were attacked, which implies a change in the Constitution. No doubt, Mr. Abe’s election will make this evolution possible in the near future. South Korea is a special source of worries in so far as its strong relationship with China accounts for around 15% of its Gross Domestic Product. Hostility toward Japan keeps playing an important role in Korean political life and is being used against President Park Geun-hye, the daughter of a former officer of the Japanese imperial army, Park Chung-hee, a dictator who ruled the country from 1962 to 1979. Dr. Michishita scrutinizes the North Korean military threat and denies any possibility of a German model like reunification in the short-term. The abducted Japanese citizens issue keeps poisoning relations between both countries too.

Akihiko Tanaka, How much is Japan’s Aid Policy a Mean of its Foreign Policy ? (Jusqu’à quel point la politique d’aide au développement japonaise est-elle un outil de sa politique étrangère ?)

Le président de l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) s’explique ici sur le rôle de son organisation dans la politique étrangère du pays. La JICA travaille étroitement avec le ministère des Affaires étrangères et celui des Finances, utilisant prêts, dons et coopération technique. Le Japon privilégie les relations bilatérales, dont la plus importante est celle qui a permis à la Chine depuis 1979 de recevoir environ 32,1 milliards d’euros en APD (aide publique au développement). Que l’amélioration des relations sino-japonaises, à laquelle devraient aussi contribuer les 130 000 étudiants chinois reçus au Japon, n’ait pas été immédiatement proportionnelle à l’importance de l’aide accordée est un fait. Mais A. Tanaka invite à reconnaître que la Chine doit encore trouver sa juste place dans les relations internationales : les tensions observées avec le Japon ne sont jamais qu’un aspect d’une évolution concernant le reste du monde. Sur les aides liées, correspondant à seulement 5 % du total des aides consenties par le Japon aux pays en développement, la JICA s’efforce de favoriser l’accès des petites et moyennes entreprises à leurs marchés. Le Japon dispose également d’un programme de volontaires internationaux apprécié en Afrique, où il cherche à coordonner son action avec les nouveaux acteurs, tels la Chine ou même l’Indonésie, en lesquels il voudrait d’abord voir des partenaires. Enfin, A. Tanaka insiste pour ce continent sur l’efficacité d’actions de coopération technique à petite échelle, fort modestes en apparence, non prises en compte dans les statistiques, qui améliorent climat de travail et organisation.

The Japan International Cooperation Agency’s CEO describes the role played by his organization in the foreign policy of the country. JICA works closely with the ministries of Finance and Foreign Affairs through loans, donations and technical cooperation. Japan favors bilateral relations, the most important of which was a grant of official development assistance to China of 31.1 billion of Euros since 1979. It is true that the improvement of relations between China and Japan, which should have been facilitated by the 130 000 Chinese students welcomed in Japan, is not proportional to that aid. At the same time, Dr. A. Tanaka draws our attention to the fact that China still must find and define a fair role in international relations : the existing tension with Japan is just another aspect of an evolution which also includes the rest of the world. As to the linked aid, which corresponds to only 5% of the total aid granted by Japan to developing countries, JICA strives to enable small and medium local companies to access their own markets. Japan also began an international volunteers program, praised in Africa, where it tries to coordinate its activity with new participants, such as China or even Indonesia, who are considered first as partners. Finally, Dr. A. Tanaka insists on the efficiency of small scale technical cooperation projects, the modesty of which prevents them from being taken into account in statistics, though they greatly improve the work climate and organization as a whole.

Yukio Okamoto, Japan, a New Assertive Force ? (Japon, L’affirmation d’une nouvelle force ?)

Y. Okamoto dirige un cabinet de consultants dans les domaines politique et économique qui porte son nom. D’abord diplomate de carrière, il a été conseiller du Premier ministre Hashimoto, conseiller pour l’Irak du Premier ministre Koizumi et président du groupe de travail sur les relations internationales au sein de son cabinet. Professeur associé à l’université Ritsumeikan, il est aussi l’auteur de plusieurs livres sur la diplomatie et l’administration de son pays. Le Japon a construit une société trop confortable dont les jeunes ne voient pas du tout pourquoi ils la quitteraient pour se lancer dans un monde de compétition féroce. Ces derniers sont de moins en moins nombreux à tenter ou à se laisser tenter par l’expérience de l’étranger. Coréens et Chinois ont évolué en sens inverse. Les Coréens se sont livrés efficacement à un pillage de la technologie japonaise, qui leur a épargné tout investissement dans la recherche et le développement. Sans stratégie à long terme ni personnalités fortes à leur tête, les entreprises japonaises ont été des proies d’autant plus faciles que la qualité des ouvriers coréens est très bonne. Les Chinois disposent quant à eux de capitaux importants et d’une main-d’œuvre également de qualité, par ailleurs peu coûteuse. Les entreprises japonaises, accablées d’impôts et de règles contraignantes (sociales et environnementales), ont commencé à délocaliser et l’on peut s’attendre à une progression du chômage, même si l’élection confortable de M. Abe laisse l’espoir de revenir à plus de bon sens et de stabilité. Le dynamisme de l’économie est la priorité essentielle car sans lui le Japon ne peut plus assumer le rôle international qu’il exerçait brillamment en 1997 en tant que premier donneur d’aide. La Chine s’est engouffrée dans le vide ainsi créé, ce qui explique son agressivité à l’égard des îles Senkaku, malgré l’aide considérable qu’elle a longtemps reçue du Japon. Si l’offensive chinoise ne peut se régler que par la négociation internationale – il ne faut pas oublier l’importance des différends territoriaux du Japon avec tous ses autres voisins, les deux Corée, Taïwan et la Russie –, l’alliance américaine apparaît plus que jamais une nécessité absolue, soutenue par une majorité écrasante de l’opinion. On ne fera pas pour autant l’économie d’une révision de la politique de défense japonaise. Un resserrement des liens, y compris militaires, avec l’Europe, trouverait ici tout son sens. L’arrivée au pouvoir des nouvelles générations, en Chine comme au Japon, permettra sans doute de solder les comptes du passé et de surmonter une certaine paralysie politique.

Mr. Okamoto, the president of Okamoto Associates, Inc., a political and economy consultancy, is a former career diplomat and has been a special adviser to Prime Minister Ryutaro Hashimoto, an adviser on Iraq to Prime Minister Junichiro Koizumi and chairman of the Prime Minister’s Task Force on Foreign Relations ; he is at present an adjunct professor of international relations at Ritsumeikan University. He has extensively published on Japanese diplomacy and government. Japan is the world’s cleanest, most expedient, safest and most comfortable society, which explains the little interest of its youth in the outer world and in its fierce competition. Korean and Chinese societies followed quite a different path. Koreans essentially took Japanese technologies and saved themselves the need to invest in R&D. Then came China, with a big amount of foreign investments and a lower cost of labor. The quality of both Korean and Chinese workers is really good. In those circumstances, the lack of leadership and of a long-range strategy understandably weakened Japanese companies, shackled by many burdens, among which high corporate taxes, very strict environmental regulations and labor. Their only reaction was to relocate, mainly in Asia, which increased unemployment in Japan. Mr. Abe’s electoral triumph should bring more stability and common sense. The number one priority is the economy, since the need to rebuild Japanese capacities is very obvious, all the more if the country wants to keep playing an international role, which has been of major importance in the 90’s ; and not let China, quickly oblivious of the huge ODA it has received from Japan, be the only one to set the pace in Asia (see the Senkaku islands crisis). Of course the context of today shows that the American alliance, supported by a vast majority of the people, remains necessary, which does not prevent from envisioning a re-foundation of Japan’s defense policy, and a tightening of the relationship with Western Europe, including some military aspects. Meanwhile, territorial disputes are noticeable with all neighboring countries (North and South Koreas, Russia, Taiwan), which should lead to nuance the Chinese threat, that will be solved only in an international frame. And the surge of new generations in Japan as well in China should soften or even erase within ten years the conflict which is presently focused upon.

Michito Tsuruoka, Japan and the World : New Security Issues (Le Japon et le monde : les nouvelles questions de sécurité)

S’exprimant à titre personnel, M. Tsuruoka, chercheur titulaire à l’Institut national d’études stratégiques du ministère de la Défense, relativise la menace chinoise. La Chine est seulement de retour sur la scène internationale, où elle cherche à retrouver un statut très ancien, et son immensité doit inciter à éviter les comparaisons alarmistes. Si le Japon hésite encore entre ses vocations mondiale et régionale, la première s’impose à lui aujourd’hui. Il est sain que, depuis la fin de la guerre froide, la nouvelle donne asiatique suscite des débats sur la crédibilité de l’alliance américaine et un regain d’intérêt pour la stratégie, comme une volonté de nouer des relations étroites avec tous les pays de la zone, sans chercher à en exclure les partenaires naturels que restent les États-Unis et l’Australie. Il ne faut pas oublier, cependant, que l’engagement japonais à l’extérieur est loin de se limiter à des aspects militaires, même si la bonne réputation de ses forces de défense représente un atout pour les opérations de maintien de la paix à venir. L’interdépendance avec la Chine est essentielle et contrebalance l’agressivité de cette dernière. L’Europe, elle-même « décliniste », comprend mal que la Chine a aussi besoin d’elle et s’est pour le moment condamnée à la faiblesse en renonçant à parler d’une seule voix. Peut-être l’Europe commence-t-elle d’ailleurs à se rendre compte que la situation asiatique exerce une influence sur sa propre sécurité et sa prospérité, ce qui implique une attitude plus ferme, au détriment d’une confortable neutralité. Les traités de libre-échange en cours de discussion avec les États-Unis et l’Europe renforcent en tout cas l’idée d’une solidarité des pays reconnaissant sans arrière-pensées les lois du marché.

Dr. Tsuruoka, Senior Research Fellow at the National Institute for Defense Studies of the Ministry of Defense, and speaking here in his personal capacity, downplays the Chinese threat. China is merely back on the international stage, where it is seeking to recover a very old status, and its vastness must persuade one to avoid fatalistic comparisons. Japan is still hesitating between its global and regional vocations, but the former is today becoming essential. Since the end of the cold war, the new Asian order has been triggering healthy debates on the credibility of the American alliance. It has also been sparkling a will to establish close relationships with all the countries of the area, without excluding the United States and Australia, which remain natural partners. However, one should not forget that Japan’s commitment in foreign countries is far from being only military, even though the good reputation of its defense forces is an asset for the upcoming peacekeeping operations. Interdependency with China is indispensable and counterbalances China’s aggressiveness. Europe –which is itself “declinist”– has trouble understanding that China also needs its help, and has for now led itself to weakness by giving up speaking with a common voice. Incidentally, maybe Europe is beginning to realize that the Asian situation is influencing its own security and prosperity, which implies a stricter attitude, at the cost of comfortable neutrality. In any case, the treaties of free-exchange that are being negotiated with Europe and the United States strengthen the idea of solidarity amongst the countries that acknowledge the laws of the market without any ulterior motives.

Megumi Nishikawa, Nouveaux risques et nouvelles alliances ? (New Risks and New Alliances ?)

L’éditorialiste du Mainichi Shimbun (proche de la gauche socialiste japonaise), ancien correspondant à Paris, évoque l’aspiration à la normalité d’Ichiro Ozawa, ancien maire de Tokyo, homme politique de droite ; son combat a échoué provisoirement, mais les thèmes qui l’inspiraient – rôle international plus affirmé, passant par la création d’une véritable armée, prise de distance par rapport à l’allié américain, réduction du rôle de l’État à l’intérieur du pays – fédéraient plus de Japonais que les membres de son parti. Il décrit un antiaméricanisme de droite, sentiment qui n’est pas exclusivement réservé à la gauche même s’il s’exprime de façon différente et avec de nombreuses nuances. M. Nishikawa explique enfin le pacifisme consensuel des Japonais par leur obsession de sécurité, très enracinée en raison de la Seconde Guerre mondiale. La menace majeure est actuellement la Chine qui, contrairement au Japon, refuse tout arbitrage international sur les îles Senkaku. Les Européens, dont la complaisance à l’égard de la Chine est jugée dangereuse, sous-estiment la menace régionale chinoise.

The opinion editor of the Mainichi Shimbun (politically close to the Japanese socialist left), a former Paris correspondent, explains the means used by Ichiro Ozawa, the former Mayor of Tokyo, an open right-winger, to try to be seen as a “normal” politician ; his efforts have failed for the time being, meanwhile his main themes, such as a strengthening of the Japanese role on the world-stage through the creation of a “real” army, a drastic revision of the alliance with the U.S., a weakening of the State power in domestic affairs, attract more Japanese citizens than his party’s members. M. Nishikawa describes a right-wing anti-Americanism, a position not exclusively reserved for the left, although it may be expressed in a different way, with numerous subtleties. Finally, M. Nishikawa deals with the commonly shared pacifism of the Japanese, deep-rooted in their obsession with security since World War Two. The main threat appears to be China, the leaders of which refuse any international arbitration on the Senkaku Islands unlike their Japanese counterparts. The European attitude of accommodation vis-à-vis China appears to be dangerous, in so far as it expresses an underestimation of the Chinese regional threat.

Shunji Yanaï, Une nouvelle stratégie globale (A New Comprehensive Strategy)

Shunji Yanaï, ancien ambassadeur du Japon aux États-Unis, président du Tribunal international du droit de la mer, relativise ici les interrogations permanentes, « luxe des pays riches », que suscite le Japon. Il explique la spécificité du continent asiatique par rapport à l’Union européenne, dont le modèle, séduisant, n’est pas exportable : l’Europe ne comporte pas de géant comparable à la Chine. Le Japon, puissance régionale, sans ambition militaire, doit retourner sur la scène mondiale, dont il a été écarté sous le gouvernement du Parti démocratique du Japon, à cause de ses difficultés économiques. Il va de soi qu’il est en droit de se défendre et de défendre son ou ses alliés éventuels. À cet égard, c’est plus une réinterprétation qu’une révision de l’article 9 de la constitution qui s’impose.

Mr. Shunji Yanaï, a former ambassador of Japan to the United States, currently the president of the International Tribunal for the Law of the Sea, thinks it’s time “to question the questions” that the Japanese case keeps raising endlessly. He points out the peculiarity of Asia compared to Europe, whose alluring model cannot be exported. The gap between different countries of the European Union notwithstanding, Europe does not include any gigantic equivalent of China. Japan, a regional power which has no military ambition, must get back onto the international stage, from which it was excluded due to its economic difficulties under the Democratic Party of Japan administration. Of course, the country is entitled to defend itself and defend its main ally or other potential allied forces. In that respect, the article 9 of the Japanese constitution must be reinterpreted, instead of being revised and rewritten, a useless and meaningless task in the today context.

Une société vieillissante et tourmentée : une chance paradoxale ? An Aging and Unquiet Society : A Paradoxical Asset ?

Ryo Kambayashi, The Labor Markets in Japan : Internal Contradictions and New Challenges (Les marchés du travail au Japon : contradictions internes et nouveaux défis)

Ryo Kambayashi, professeur associé à l’Institut de recherche économique de l’université Hitotsubashi, conteste le cliché selon lequel le Japon serait d’abord marqué par l’insécurité au travail et la dégradation des conditions sociales. La continuité l’emporte pour ce qui est du système de travail et d’emploi. L’arrivée massive de jeunes diplômés de l’université sur le marché et la détérioration de l’emploi qui l’a suivie sont d’abord un accident démographique. Le système d’enregistrement statistique, qui considère comme chômeurs les auto-entrepreneurs et les travailleurs au sein de la famille, amplifie aussi ce sentiment d’insécurité. Le droit japonais, d’un côté se montre très favorable aux syndicats d’entreprise, qui peuvent avoir une existence légale à partir de deux adhérents, de l’autre reconnaît la valeur des accords particuliers : toute loi peut être contournée si, par exemple, syndicats et patronat s’accordent pour diminuer provisoirement les salaires et réduire ou augmenter la semaine de travail. Cet arrangement peut très bien se faire sur le dos des non-titulaires, qui serviront alors de variable d’ajustement. Longtemps, le salaire minimum n’a pas été pris en compte : il concernait des femmes mariées, dont le couple bénéficiait d’un revenu suffisant. À présent, de plus en plus de jeunes travailleurs célibataires et précaires commencent leur vie professionnelle avec le salaire minimum et s’inscrivent dans un système de pauvreté durable, avec des conséquences prévisibles pour le système de sécurité sociale, qu’ils n’auront pas pu financer, dans vingt ou trente ans. Le secteur des services, tels les transports au sens large ou les restaurants, énorme et en perpétuelle expansion, attire ces nouveaux travailleurs pauvres. La réflexion actuelle sur l’économie japonaise souffre d’un handicap qui n’est pas particulier au Japon mais peut aussi concerner Espagne, Italie ou Grèce. Les meilleurs esprits qui travaillent pour la Banque centrale de leur pays ont été formés aux États-Unis, où ils ont obtenu leur doctorat. Ils ambitionnent tous de publier dans des revues américaines, lesquelles ne sont pas a priori très ouvertes à des études « nationales » sur le Japon ou tout autre pays. Il est plus stratégique pour une carrière de continuer à s’intéresser au sujet plus porteur du marché de l’emploi américain, d’où une pénurie paradoxale de spécialistes nationaux.

Regardless of many comments which mainly focus on the deterioration of the Japanese employment system, Dr. Kambayashi, Associate Professor of the Institute of Economic Research at Hitotsubashi University, stresses the continuity of that system as a whole. A rapid surge of the population, just after the Asian crisis, deteriorated the labor conditions for graduated younger workers. Besides, self-employed and unpaid family workers are statistically speaking considered as unemployed, which increases the feeling of worsening conditions. The Japanese legal system highly favors company-based trade-unions, which are entitled to exist starting from two members. At the same time it recognizes the validity of any mutual agreement between employers and employees, so that many provisions of the labor standard law can be ignored, such as the number of work hours (that can increase or decrease) or the wages. A mutual agreement protecting the core workers can take place at the expense of the non regular workers. In the past, minimum wage non regular workers were housewives whose husband had a more important income, therefore were not taken into account in Japanese statistics. At present more and more young low salary non regular workers are male singles, who must count only on themselves and will be poor for a long time, while needing social subsidies and welfare in the 20 to 30 coming years. Most of the low salary jobs are found in the services, such as transportation in a broad sense or restaurants, which represent a huge and ever growing economic sector. Improving the Japanese economy implies academic and intellectual resources that are scarce in so far as most of the Japanese economists were trained and got their PhDs in American universities. Having a paper published in a prestigious American journal implies they mainly keep working on the American labor market, not on Japanese issues which are of little interest to the reviewers who select articles. Italy, Spain and Greece share more or less the same problem.

Hiroko Ota, Social Consensus in Japan : How to Build it ? (Comment construire le consensus social au Japon ?)

Le professeur Ota, qui enseigne actuellement l’économie à l’Institut national d’études politiques de Tokyo (GRIPS), après avoir été ministre de l’Économie, établit ici un bilan des forces et des faiblesses du Japon actuel. Elle expose les enjeux importants liés aux accords de libre échange en cours de négociation avec ses principaux partenaires, en particulier en Asie. Ouverte à l’immigration, rendue nécessaire par le vieillissement de la population, elle souhaite qu’elle attire un personnel reconnu comme qualifié et traité de façon équitable. Une politique familiale différente est sans doute nécessaire, comme un bouleversement des règles traditionnelles de l’emploi, qui opposent salariés à vie « à l’ancienne » et nouveaux précaires en grand nombre chez les jeunes. H. Ota milite pour l’instauration d’un système de formation professionnelle qui ne soit plus intégré aux entreprises afin de rendre la main-d’œuvre plus flexible. Enfin, le Japon ne pourra pas éviter une diminution des retraites et de la protection médico-sociale.

Dr. Ota, who presently teaches economy at the National Graduate Institute for Policy Studies (GRIPS) in Tokyo, after having served as Economy Minister, outlines both the strengths and weaknesses in today’s Japan. She outlines what is at stake in the free-trade agreements being negotiated with its main partners, especially in Asia. While supporting immigration, unavoidable because of the aging population, she conceives it as attracting qualified workers who must be fairly treated. Two major changes are necessary : a new family policy and a reform of traditional rules in the field of employment which tend to widen the gap between old style lifelong employees and the growing mass of precarious young workers. Dr. Ota supports a reform of the professional continuing education system, which could decrease its dependence upon companies, in order to create a more flexible workforce. Finally, Japan cannot avoid a decrease of old-age pensions and of health protection.

Hirohito Ohno, La démocratie japonaise est-elle en crise ? (Crisis in the Japanese Democracy ?)

L’auteur, rédacteur en chef de l’Asahi Shimbun, revient ici sur la crise de la société japonaise, l’ouverture du Japon au reste du monde, la perception des étrangers dans une société pour laquelle la nation est aussi une réalité biologique, l’évolution de la situation des femmes, le rôle en démocratie des médias de qualité, enfin les difficultés que ces derniers affrontent dans un univers où les messages nuancés sont moins bien entendus, le refus de la démagogie.

H. Ohno, the Asahi Shimbun editor-in-chief, comments on a number of current issues : the crisis within the Japanese society, the openness of the country to the rest of the world, the perception of foreigners in a society for which the nation remains a genetic reality, the recent changes in the status and role of women, the influence exerted by good quality and intellectually demanding medias, at the expense of their commercial viability, in a democratic world permeated with demagoguery, less and less sensitive to shades of meaning.


Emmanuel Nal, La dissuasion nucléaire : sens politique et enjeux philosophiques (Nuclear Deterrence : Political Meaning and Philosophical Issues)

Si d’aucuns estiment que c’est à l’existence de l’arme nucléaire qu’il faut attribuer l’absence de conflit majeur depuis 1945, certains au contraire la considèrent comme une épée de Damoclès et redoutent sa dissémination. Elle a en tous les cas donné lieu à ce que l’on appelle la « dissuasion nucléaire », édifice conceptuel dont l’histoire et les tenants se prêtent à une analyse philosophique pour en éclairer la compréhension et en mesurer les aboutissants dans les relations internationales. Une telle « dissuasion » repose sur un calcul de type utilitariste, suppose une rationalité partagée et une certaine symétrie de valeurs : comment conserve-t-elle une pertinence dans un monde aux acteurs multiples et plus imprévisibles que ceux du siècle passé ? La diversité des motifs qui peuvent inciter certains pays à s’en doter confirme qu’elle est à plus d’un titre devenue un instrument politique – intérieur comme extérieur –, une pièce de l’échiquier stratégique et un levier médiatique. Faut-il alors considérer aujourd’hui la dissuasion nucléaire comme un élément de régulation des relations internationales ou bien comme ce qui peut en menacer l’équilibre ?

If some people consider the existence of nuclear weapons as the main cause of the absence of major conflict since 1945, for others it is on the contrary a sword of Damocles and they dread its proliferation. Anyway, it gave rise to what is called “nuclear deterrence”, and a philosophical analysis of this concept can enlighten its understanding and help to measure better its outcomes in international relations. Such a “deterrence” based on a utilitarian calculation supposes a shared rationality and a symmetry of values : how does it keep a relevance in a world with multiple players, more unpredictable than those of the last century ? The diversity of the motives which can incite countries to purchase or to produce nuclear weapons confirms that they became a political instrument – for domestic and foreign policy –, a pawn of the strategic chessboard and a media lever. Then, have we to consider nuclear deterrence as an element of regulation of the international relations or as what can threaten their balance ?

Philippe Boulanger, L’éducation sans estomac (Teachers With No Guts)

Depuis plusieurs années, la « crise » du système éducatif français s’est aggravée. La question des moyens est souvent avancée pour justifier l’affaissement des résultats scolaires français dans les classements internationaux. En fait, l’étude du processus de recrutement des professeurs de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire montre qu´il favorise la fermeture de la profession au reste de la société et privilégie un certain profil de candidat. Les épreuves du prétendu concours républicain sont trop théoriques et trop éloignées de la réalité de la salle de cours. Le recrutement des futurs professeurs devrait s’effectuer sans dogmatisme, en se fondant sur les capacités réelles des candidats à l’enseignement.

For many years the “crisis” of the French educational system has been worsening. The weakening of France’s educational results in the international rankings has been frequently explained as the consequence of the lack of financing. In fact, the recruiting process of secondary and elementary school teachers favors their being apart from the rest of the society and encourages a certain type of applicant. Exams of the so-called “concours républicain” are too theoretical and too far from the reality of the classroom. The recruitment of future teachers should be less dogmatic and more based on the real teaching capacities of applicants.