La querelle du communautarisme

La querelle du communautarisme

La question du communautarisme a souvent été abordée dans Le Banquet et elle le sera encore sans doute à l’avenir. Le débat entre libéralisme, républicanisme et communautarisme — chacun des trois termes pouvant d’ailleurs être opposé à l’un des deux autres et en accord avec lui selon toutes les combinaisons possibles — est central pour qui entend réfléchir sur la nature de la société contemporaine et sur les voies de formation du lien social. Il prend place dans le débat plus général sur les théories de la justice et y apporte sa réponse. Le terme « communautarisme » lui-même est l’objet d’interprétations discordantes et l’on rappellera qu’il n’existe que peu de rapports entre le courant communautarien philosophique — tel que l’incarnent notamment Charles Taylor et Michael Sandel — et les phénomènes d’identification à une communauté particulière, religieuse, géographique, culturelle, traditionnellement vitupérés dans la République française. L’interrogation anthropologique des philosophes ne débouche pas non plus logiquement sur le discours d’inspiration communautaire, vaguement religieuse autant que libérale, de Tony Blair.
Jusqu’à présent, ne serait-ce que pour montrer que le communautarisme n’est pas ce que l’on croit, nous avons choisi de revenir à ses sources philosophiques et, à partir de là, d’en montrer les ambiguïtés concrètes. Il était aussi important d’en retracer la généalogie historique et de montrer que l’histoire de l’émancipation de l’homme et de la formation de la cité politique moderne peut faire l’objet d’une lecture située hors l’horizon du libéralisme, mais influencée par un républicanisme civique, finalement à l’origine du communautarisme .
L’article de Hervé Beaudin qu’on va lire ne s’inscrit pas dans une lecture savante et philosophique, mais sans en méconnaître les présupposés, il tente d’étudier les conséquences du communautarisme poussé à ses extrêmes limites. Pour lui, loin d’être républicain et antilibéral, le communautarisme — ce qui, dans sa bouche, est une critique — s’accommode parfaitement du libéralisme, en tout cas économique, voire en prépare le terrain. Partant, loin de solidifier le lien social et de permettre la reconstitution d’appartenances détruites par le mouvement spontané de la modernité — politique, culturelle et économique —, le communautarisme sape les propres principes sur lesquels il est assis. Il précipite, malgré ses affirmations fondatrices, la dissolution des fils brisés qui tenaient la société et qu’il entendait renouer. Il possède tous les inconvénients du libéralisme — indifférence quant à la nature de ce qui tient les gens ensemble — sans en avoir les avantages — libération et émancipation du sujet.
On pourra évidemment contester cette analyse logique, volontiers systématique. On pourra aussi peut-être y discerner un vice de « surinterprétation » de certains textes, notamment ceux de Taylor. On pourra enfin trouver un peu facile le républicanisme qui l’inspire — et voilà pourquoi le dossier ainsi rouvert n’a pas vocation à se fermer. En revanche, nul ne pourra sérieusement prétendre que tel n’est pas là le centre du débat.