Problèmes du mâle moderne

Problèmes du mâle moderne

Marin de Viry

À propos de Tom Wolfe, Un homme, un vrai, Fayard, coll. « best-sellers », 1999, pages

Lui : promoteur à Atlanta, la soixantaine, un profil moral de matérialiste implacable, amoureux de la nature et singulièrement de la chasse au petit gibier à plumes. Détestant les fils de famille et le politically correct au point de soumettre des avocats « radical chic » au spectacle surprise de la saillie de son dernier étalon. Une vie passée à accumuler les signes de réussite, dont le principal est une propriété — se voulant un conservatoire du Sud réel, avec personnel noir façon « Uncle Bens ». Collé avec une dette énorme à la suite de la promotion de trop, une tour dans une banlieue qui n’attire personne. En butte aux petits sadiques du département « recouvrement » de sa banque, décalques en négatif des « commerciaux » avantageux que cette même banque lui offrait comme interlocuteurs du temps de sa gloire. Une bête de travail avec un surmoi banal mais tyrannique, que le risque d’effondrement prochain de sa fortune met brusquement en manque d’une grille de lecture des fins dernières.
Elles. L’ex d’abord : cinquantenaire, généreusement pensionnée — c’est-à-dire pensionnée comme on tartinerait une mauvaise conscience jusqu’à ce que rien ne dépasse —, dépourvue de toute densité sociale depuis son divorce, car l’argent et le pouvoir, c’était lui. Torturant ses abdos fessiers avec toutes les femmes riches de la ville sous la férule d’un professeur de gymnastique levantin, forcément très cher. Une vie intérieure réduite à la traque reptilienne de l’homme de rechange, dans une fenêtre d’opportunité qu’elle sait étroite (trois à quatre ans pour conclure). Trouvera l’homme de rechange, une version d’occasion avec vices cachés, correspondant à son statut dégradé par rapport à son mariage antérieur (c’est un livre cruel).
L’Actuelle ensuite. « Un homme avec des seins », c’est-à-dire une gymnaste sans un gramme de graisse et de rondeur, dont la féminité ne se devine qu’à la présence d’un buste un peu saillant en son haut. Un pur produit de cette culture mi « branchée art », mi-marketing, que veulent absolument épouser les hommes d’affaires avec des préoccupations de standing, car elle leur fera bénéficier — pensent-ils — des prestiges de la culture sans les séances de prise de tête dont une intellectuelle pure n’aurait pas manqué d’agrémenter son trousseau. A tendu ses filets en animant des séminaires « haut de gamme » (c’est-à-dire bovarysme et buffets chichiteux) sur la peinture moderne — un coup de Derrida, une lichette de Foucault, un gramme de Pic de la Mirandole pour la patine, un décolleté « art premier », deux slides sur la net present value d’un portefeuille d’œuvres d’art, et hop, emballez le pigeon stagiaire qui se sentait un peu plouc avec bobonne pas du tout branchée déconstruction.
A ferré notre héros, l’a épousé. Pense secrètement qu’il serait plus chic d’être femme d’avocat libéral et amateur d’art moderne que moitié d’un promoteur de type rustique latifundiaire et apartheid bon enfant, comme son plouc de mari. Cherche à convertir ledit mari au politiquement et artistiquement correct, pour ajouter à son confort matériel une couche de confort moral qui lui rendrait la vie définitivement agréable.
Ouvrons le douloureux chapitre des relations entre l’homme et les femmes. Le chapitre Proustien avorté d’abord, tournant autour de l’homme et de l’ex. De temps en temps dans la conscience du mâle, une fenêtre de souvenirs s’ouvre. Défilent les images du temps où ils s’appuyaient l’un sur l’autre pour conquérir Atlanta, et jouissaient d’un capital d’innocence bâti sur l’illumination de leur première rencontre. De temps en temps, il se demande pourquoi il a changé de femme , surtout quand il observe, l’œil sec, l’actuelle. Il ne trouve pas la réponse, où plutôt il sait pourquoi il a pris la nouvelle, mais pas pourquoi il a abandonné l’ancienne. Il rumine un souvenir de l’ex, est parfois légèrement brûlé par une queue de flamme, une petite souffrance, une fidélité trahie mais encore vivante qui contredit ses choix. Puis dans le chaudron du narcissisme, il transforme ce remords en nostalgie, et passe à autre chose.
L’ambiance n’est pas tellement plus éloignée d’un après-midi de novembre sur le périphérique, s’agissant des rapport entre l’homme et l’actuelle. L’actuelle est un pur objet de standing et un moyen d’user jusqu’à la corde ses capacités à ce que vous savez. C’est un spoutnik statutaire, expulsée de son intimité. C’est une femme coach, engagée plutôt qu’épousée pour ses capacités de maintenance sexuelle et sociale. La première était la femme de la conquête, la deuxième est une lifteuse, qui prolonge le temps de la maturité, relance le produit comme les manuels de marketing invite à le faire, pour éviter le déclin qui suit la saturation. Elle est autorisée à raconter à son mari comment rester dans le coup, malgré son âge et sa part de marché sociale impossible à faire croître : par exemple, en soutenant la « cause » d’un peintre de scènes homosexuelles mort dans les années trente dont la ville d’Atlanta célèbre la mémoire à grands renforts de dîners de gala, trouvant là le moyen d’échapper au statut de ville de péquenots, tant redouté. Conclusion ; tout ce qui, chez la deuxième femme, n’est pas performant dans la maintenance de la vanité de l’homme, est inutile et agaçant.
On voit que tout grince dans Un homme, un vrai (titre beaucoup plus pauvre que le A man in truth de la version originale), avec un bruit de mécanisme parfait que l’auteur aurait délibérément négligé de huiler. Quelque chose nous retient d’être reconnaissant à Wolfe de tant de précision, et ce n’est pas tant le dégoût de l’âpre vérité que la complaisance de son style pour le sordide. Nous craignons que ce jugement résiste à la version anglaise, et que les bruits de dissection dont l’auteur hausse artificiellement le volume indispose même les Anglo-Saxons, pourtant à la pointe en ce domaine.
L’enjeu numéro 1 du livre : le problème du mâle dans la société moderne. Sa suspension entre deux abîmes : il ne sert exclusivement plus à rien (« il n’y a plus d’ours », dirait Houellebecq, et il y a « l’insemin’artif », dirait Agrippine, l’héroïne de Brétecher), et il est idéologiquement dans la posture du réactionnaire impénitent victimisé ad æternam par l’égalitarisme sexuel, et reconfiguré par les publicitaires dans une version correcte en : baby sitter, cuisinier, house keeper, buttler de ces dames. Le livre nous offre une galerie de portraits de résistants (des hommes qui travaillent et qui ont des ambitions) presque plus épouvantables que les images bien connues du mâle reprofilé (gros dodos, arts ménagers, puériculture, social-démocratie). Les hommes décrits par Wolfe sont tous des réactionnaires (au sens de la réaction à l’avenir féminin) malades : une brute hyperréaliste à surmoi tyrannique (le héros), un petit frustré tertiaire s’offrant le frisson sadique de sa vie (l’amant de son ex-femme), un singe dominant de technostructure obsédé par les symboles de son statut (le patron du dernier), un homme-machine à cracher de l’analyse business (le collaborateur du héros)… des pois sauteurs dans un champ de force libidinal, qui ne connaissent que deux états : la haine et la galipette. Leur score dans la première de ces deux disciplines s’affiche en dollars, et ils s’imaginent que ces dollars ouvrent le droit à posséder un « homme avec des seins » plus ou moins luxueux (plus ou moins lectrice de Derrida, pour les standards américains). Car tous ces gens ont totalement perdu la notion de femme dans la guerre qu’ils mènent au féminisme. Leur but de guerre, inatteignable comme tous les buts forgés dans l’exil, est la victoire totale, la réduction des femmes en esclavage. Comme ce sont des petits reptiles business, plus ou moins réussis, ils se représentent cette victoire comme la transformation des femmes en facteur de production. Lequel facteur serait d’une quadruple nature : a) l’accès à la dimension ornementale de la réussite (elles sont jolies, elles disent comment s’habiller, elles disent comment penser dans la société hors business), b) la médiation avec le monde hors business, où il existe des enjeux sur lesquels un homme d’affaires a besoin d’être éclairé (peinture, littérature, grandes lignes de fracture du monde contemporain), c) on l’a vu, la maintenance sexuelle, d) sur un plan patrimonial, le renouvellement du goodwill d’image à travers la reproduction.
Quelle va être la synthèse entre l’impossible victoire des mâles et les nécessités de l’association ? La synthèse, c’est un business model, l’entreprise-couple, la complémentarité opérationnelle au service d’un projet d’entreprise. Le livre entr’aperçoit qu’en réalité il s’agit d’une position intermédiaire entre la guerre à mort et la défaite totale des relations entre sexes. C’est la guerre froide entre les sexes, et comme l’autre guerre froide, c’est un socle d’imperium, celui de la performance.