L’extrême droite : l’actualité d’un archaïsme

L’extrême droite : l’actualité d’un archaïsme

Robert Redeker

À propos d’Alain Bihr, L’Actualité d’un archaïsme, Lausanne, Éditions Page deux, 1998, 223 pages

Le philosophe (et sociologue) Alain Bihr, à juste titre inquiet devant le développement de courants politiques néo-fascistes en Europe, notamment en France où le Front National s’est installé trop longtemps dans le paysage politique, propose dans ce livre hautement conceptuel (à la différence de son ouvrage précédent, Le spectre de l’extrême droite , passionnant, mais écrit sur le mode de l’enquête) de passer la pensée d’extrême droite au scanner.
Au rebours de l’opinion la plus couramment admise, une pareille tentative présuppose qu’il existe une cohérence, une logique interne dans ce type de pensée, et ce malgré l’apparence morcelée qu’elle présente aux yeux de l’observateur superficiel. Tenue pour archaïque (ce qu’elle n’est que partiellement), cette pensée réussit pourtant à s’adapter à la modernité — d’où ce beau titre, un peu amer, L’actualité d’un archaïsme. C’est cette conjonction entre l’archaïsme et la modernité qu’il s’agit d’interroger en profondeur. Alain Bihr cherche à affaiblir l’extrême droite en « approfondissant la compréhension de sa cohérence idéologique interne » et en expliquant son enracinement dans la modernité. Livre d’analyses minutieuses, livre de combat.
La sinistre nébuleuse idéologique regroupant intégristes catholiques, néo-païens issus du GRECE, la Lega Nord, le FPÖ autrichien, les deux FN français, le Vlaams Blok flamand, les suprématistes prêchant l’unité de tous les blancs dans une guerre raciale contre tous les autres habitants de la planète, etc., recèle, au-delà de leurs différences, un réseau de points communs dont la somme constitue le noyau de toute pensée d’extrême droite : « la trame d’une Weltanschauung, englobant aussi bien une ontologie qu’une politique, une morale qu’une pédagogie, une sensibilité qu’une esthétique, en un mot : une manière particulière d’être au monde ». C’est cette Weltanschauung, cette conception du monde, que ce livre réussit à mettre en évidence. Heidegger estimait que le développement de Weltanschauungen figurait le processus fondamental du monde moderne , Weltanschauung devenant « le nom pour la situation de l’homme au milieu de l’étant » attestant « combien résolument le monde est devenu image conçue, sitôt que l’homme a amené sa vie en tant que subjectum au centre de tout rapport » ; de fait, Alain Bihr — dont le livre se place complètement à l’écart de Heidegger — saisit la conception du monde inhérente aux pensées d’extrême droite à leurs racines, dans l’articulation entre le XIXe et le XXe siècles, principalement dans la crise du sens et la crise de l’individualité bourgeoise qui éclatent dans la seconde partie du XIXe siècle. La désarticulation du rapport, constitutif de l’individualité bourgeoise, entre le « monde devenu image conçue » et la vie humaine au centre de ce monde en tant que « subjectum », en d’autres termes la double crise de l’individualité et du sens, doit se laisser analyser comme étant la fissure qui allait permettre le développement de la Weltanschauung d’extrême droite.
Quel élément fédérateur trouver à cette conception du monde ? Où repérer le nexus à partir duquel s’organise cette cohérence globale qu’Alain Bihr veut exhiber ? Le fétichisme (au sens marxiste : substantialisation, éternisation, sacralisation) de l’identité collective, référent majeur que tous les courants d’extrême droite naturalisent, (biologisent), et qui acquiert systématiquement un tour communautariste. Il en sort une définition bio-ethnique de l’identité collective, niant que celle-ci est toujours relationnelle et problématique. Le fétichisme fonctionne à l’instar d’une matrice : l’hétérophobie et la mixophobie jaillissent de lui (avec leurs corollaires, « le paradigme fondamental du pur et de l’impur » et une « conception organique du social »). Cette conception du monde se signale aussi par d’autres traits : le déni de l’unité de l’humanité, la promotion de l’inégalité comme concept ontologique et axiologique décisif (sur ce point, Bihr prend à partie Taguieff), l’hostilité à l’endroit de la singularité individuelle , une conception « eupolémologique de l’existence » (la lutte conçue comme le fait et la loi de la vie) qui se connecte logiquement avec le culte de la force (l’apologie des vertus guerrières), le darwinisme social, l’antihumanisme et l’eugénisme (« sélectionner les plus forts, éliminer les plus faibles »). C’est ainsi qu’en portant leur regard sur la nature darwinisée, conçue comme lieu de la lutte implacable, les théoriciens d’extrême droite trouvent un grand nombre d’analogies qui leur permettent d’exalter leur brutale conception du monde. Selon notre auteur, la politique articulée à ce corpus théorique pourrait se résumer ainsi : « À la triade républicaine liberté, égalité, fraternité », la politique d’extrême droite « oppose sa propre triade : identité, inégalité, pugnacité ». Pensée, littérature et politique d’extrême droite se signalent par deux traits permanents : la prophétie de l’imminence de la catastrophe, l’apocalyptisme, et « un appel pathétique à la réaction face à cette menace pour conserver l’identité menacée », un volontarisme martial et exacerbé.
Deux écrivains expriment par leur œuvre — dans la pensée, mais aussi dans le style, car il y a un style d’extrême droite — la quintessence de cette Weltanschauung : Drieu La Rochelle et Barrès. Alain Bihr livre à son lecteur quelques chapitres épatants sur ces deux auteurs paradigmatiques. L’analyse du roman Gilles fournit l’occasion de trouver des explications à la trajectoire de Drieu vers le fascisme. Les trois parties du roman (marquées par les trois amours : Myriam la juive, Dora la nordique et Pauline la latine) sont chacune trois étapes du parcours de l’auteur. L’accomplissement, la rédemption de Gilles ont lieu à la fin, lorsque le héros romanesque est devenu une sorte de moine-soldat, cherchant à faire la synthèse d’un catholicisme guerrier et du fascisme, réactivant les réminiscences d’ordres comme celui des Chevaliers Teutoniques, au point qu’Alain Bihr a raison de dire « Drieu plonge ici en plein dans l’imaginaire de ce que le nazisme a produit de pire ». Ce roman est traversé par la raciologie, le racisme, l’antisémitisme, la stigmatisation obsessionnelle de la décadence, la nostalgie d’un âge d’or fantasmé que fut le Moyen Âge, la haine de la ville, du monde moderne, de la démocratie, des homosexuels, l’apologie de la ruralité, l’« exaltation de la guerre comme moyen de régénération et de salut » ; bref, il s’inscrit dans la mentalité fasciste, témoignant d’un idéal que l’auteur exprime ainsi : « le salut par la force ».
On peut faire de Maurice Barrès « la matrice principale de l’extrême droite française », celui qui inventa le nationalisme français (comme nationalisme fermé qui fétichise la nation en tant qu’entité bio-ethnique). Le trajet de cet écrivain mérite qu’on y réfléchisse — ce que Bihr fait avec suite et finesse — dans la mesure où il commença sa carrière littéraire comme romancier « fin de siècle », cultivant un certain dandysme tout en affirmant son nihilisme avant de devenir la source principale du nationalisme et idéal-type du penseur d’extrême droite (l’étude serrée de quelques pages de Jean-Marie Le Pen, présentée dans un chapitre intitulé « Le sol et le sang. L’immigration dans l’imaginaire de Jean-Marie Le Pen », fait ressortir le mimétisme entre le discours du chef historique du FN et la prose de Barrès). Cette mutation est possible par le croisement entre certains thèmes « fin de siècle », comme le désenchantement, le dégoût, l’égotisme, l’exaltation du moi (tropisme littéraire issu de la crise de l’identité bourgeoise), le sentiment de la décadence et l’exigence d’échapper aux conséquences du nihilisme ; de cette rencontre sort un mixte de doctrine et de mystique appuyée sur le culte de la Terre et des Morts (« la nation n’est pas autre chose que la planche de salut d’un moi qui découvre son irrémédiable vacuité, sa fondamentale impuissance à exister par lui-même »). Cette identification du moi avec la nation pousse Barrès à développer tous les poncifs de l’antisémitisme (les mêmes que ceux qu’exploita plus tard Drieu) : la nation est menacée, par l’intellectualisme cosmopolite, l’abstraction, les Lumières, la modernité que les Juifs représentent. Le paradoxe de la mystique nationaliste bio-ethnique de Barrès se dévoile : constituée pour sauver le moi de la vacuité nihiliste, elle dissout celui-ci dans le corps organique de la nation. L’œuvre de Barrès marque un retournement dans la question de la nation. La Révolution en avait imposé le concept. Il s’agissait alors d’une définition ouverte de la nation, d’« une conception politique de la nation » que l’on peut imputer à la gauche. Or, à partir de la fin du XIXe siècle, ce concept est accaparé par la droite pour le remplir d’un contenu tout différent, ethnique, bio-ethnique, racial et raciste. On comprend que, pour Alain Bihr, le nationalisme de droite, dont Barrès passe à juste titre pour le père, « apparaît comme une maladie sénile du patriotisme de gauche : comme la manifestation de son épuisement historique ».
Les pages les moins convaincantes de cet ouvrage sont regroupées sous le titre « Le traumatisme ordinaire » ; les analyses s’y font soudain moins excellentes que dans le reste du livre. Sans doute est-ce parce que la tâche que s’y propose Alain Bihr relève de la gageure — déterminer, en se servant des outils de la psychologie et de la psychanalyse, l’enracinement psychologique des idées d’extrême droite chez les personnes qui se laissent séduire par elles. La crise du sens, le remplacement par les multiples fétiches capitalistes de l’ordre symbolique qui assurait la cohérence de l’existence de chacun, le défaut désormais d’un tel ordre, la démythification du monde, sont à la source d’un « traumatisme ordinaire » déstabilisateur de l’individualité qui se manifeste de prime abord de manière ambivalente par un « surinvestissement narcissique, une survalorisation du moi » autant que par « une profonde crise d’identité », une « dépression du moi ». La « personnalité de base des sociétés capitalistes développées » se trouve dès lors fortement perturbée dans le rapport à soi, dans le rapport aux autres, dans le rapport au monde ; deux types psycho-anthropologiques émergent de ces perturbations, l’individualité personnalisée (dont le schème provient de Gilles Lipovetsky ) et la personnalité autoritaire (décrite par l’École de Francfort). Par ailleurs, dans le chapitre « Parcours de la xénophobie », Alain Bihr se fonde sur la psychanalyse pour produire une analogie (dont il concède qu’elle a des limites ) entre la situation de l’enfant sur la scène familiale, en proie à des angoisses d’abandon, et celle de l’adulte sur la scène sociale qui, mutatis mutandis, la répéterait .
Le psychologisme pris en charge par Bihr échoue à rendre compte de façon décisive du retour de l’extrême droite dans notre actualité. Dans L’Anti-Œdipe , Deleuze et Guattari avaient déjà permis de saisir l’inanité de telles tentatives (en particulier dans le chapitre « Psychanalyse et familialisme ») : si le familialisme est un abus de la psychanalyse et son fondement le moins solide, à plus forte raison sera peu crédible l’explication réductionniste de comportements sociaux et politiques à partir de l’axe psychanalyse/familialisme. Pourquoi ne pas prendre au sérieux cette formule de Deleuze, lorsqu’il oppose la schizo-analyse à la psychanalyse : « Le délire est historico-mondial, pas du tout familial. On délire sur les Chinois, les Allemands, Jeanne d’Arc et le Grand Mongol, les Aryens et les Juifs, l’argent, le pouvoir et la production, pas du tout sur papa-maman » ? Les délires, si bien étudiés par Alain Bihr lorsqu’ils sont tenus pour des pensées et non pour des énoncés pathologiques , de Drieu et de Barrès rentrent dans ce cadre historico-mondial, comme ceux de tous les xénophobes, racistes etc. entraînés par les idées d’extrême droite. La force du livre d’Alain Bihr est d’être une idéographie analytique de la pensée d’extrême droite ; il s’affaiblit quand il cherche des raisons à ces idées dans la psychologie et la psychanalyse. Notre auteur se montre beaucoup plus convaincant dans l’analyse conceptuelle du discours de l’extrême droite. La charnière ne fonctionne pas entre l’idéographie analytique (expliquer l’extrême droite à travers ses idées) et la psychologie-psychanalyse, dont par ailleurs on peut estimer qu’elle est ici trop freudienne. Si la pensée d’extrême droite est, comme annoncé dans l’introduction, un réseau cohérent d’idées, fortement structuré par une logique spécifique, alors on peut rendre compte d’une adhésion intellectuelle à cette pensée sans forcément recourir à un psychologisme dont le fond demeure assez douteux.
Cela dit, Alain Bihr explique également la personnalité en proie aux fantasmes que l’extrême droite exploite par un concept philosophique : le ressentiment nietzschéen, cette « matière explosive dont s’empare et se nourrit la démagogie populiste ». Dans la lignée de Nietzsche et de Max Scheler, le ressentiment est ici présenté sous la forme d’une synthèse réactive d’affects. Ce passage de la psychologie à la philosophie, par le concept de « ressentiment » qui est le pont entre les deux, ouvre, dans le travail d’Alain Bihr l’espace de l’émancipation : la conversion du ressentiment de synthèse réactive en synthèse active débouche sur la lutte politique , la prise en charge par chacun de sa politicité. Sous quelle forme ? L’auteur de L’actualité d’un archaïsme ne le dit pas, mais il n’est pas impossible que cette conception esquissée de la lutte politique rejoigne un autre projet d’autonomie, celui que Cornelius Castoriadis s’est tout au long de son travail escrimé à penser.
Cet ouvrage a été écrit quelques mois avant la cassure du FN français en deux morceaux. Cependant, omme l’objet qu’il vise est l’essence de la pensée d’extrême droite et ses permanences, cet événement politique ne renvoie à la caducité aucune de ses pages. On devrait retrouver les principaux idéologèmes passés au crible par Alain Bihr aussi bien dans les discours des partisans de Jean-Marie Le Pen que dans ceux des tenant de Bruno Mégret.
L’impératif auquel s’est plié Alain Bihr pourrait se ramasser dans la maxime : Connais ton ennemi. Ce penseur a eu le courage, en dépit de tous les préjugés sur l’incohérence kaléidoscopique de ce continent politico-intellectuel, de plonger dans la pensée d’extrême droite pour nous proposer un livre à la fois remarquable (par son contenu, sa rigueur autant que sa sobriété) et désormais indispensable. Un livre pour préparer les temps éventuels où cet archaïsme aura quitté à jamais toute actualité.