Quelle est la couleur de l’écologie politique ?

Quelle est la couleur de l’écologie politique ?

Robert Redeker

À propos de Jean Jacob, Histoire de l’écologie politique, Éditions Albin Michel, 1999, 362 pages

Voici un ouvrage qui trouvera sa place dans la bibliothèque de tout citoyen éclairé. Le phénomène politique le plus original depuis mai 68 a été, en France, l’émergence sur la scène du débat public de l’écologie. Le pays de Descartes, « pays de l’artifice », n’est pourtant pas une terre facile pour l’écologie : outre l’héritage du cartésianisme, d’autres legs (les Lumières, le marxisme, l’humanisme, le positivisme, le positionnement très à droite du thème de la nature) font obstacle au développement de l’écologie. Un paradoxe préside à cette émergence : traditionnellement de droite, les thèmes écologistes ont été redécouverts par la gauche. Jean Jacob passe minutieusement au scanner les livres, les hommes, les mouvements qui ont contribué à cette incrustation de l’écologie dans le champ politique et culturel hexagonal.
Le socle de l’écologie est philosophique. Deux penseurs antagonistes régissent les représentations de la nature partagées par l’immense majorité des écologistes français : Serge Moscovici, auquel Jean Jacob attribue un « naturalisme subversif », et Robert Hainard, infatigable penseur d’un « naturalisme conservateur ». Dans les années 1970, Serge Moscovici critique l’artificialisme émancipateur de la modernité qui isole l’homme dans un monde désenchanté. Le scientisme, le technisme, le progrès sont dans la ligne de mire de ce théoricien dont l’ouvrage le plus célèbre porte un titre révélateur : La société contre nature. Sur la base de ces critiques, Moscovici construit, en dépassant la coupure nature/culture, son « naturalisme hétérodoxe » dans lequel il prône le réenchantement du monde, l’ensauvagement de la vie et se livre à l’éloge de la communauté. L’enjeu n’est pas un retour à la nature, mais un retour dans la nature. Il s’agit pour Moscovici de « changer la vie » plutôt que la société, de substituer les mouvements sociaux aux partis politiques, de créer des formes sociales échappant au pouvoir centralisé ; cependant, derrière cette rhétorique progressiste se cache l’annulation de l’héritage de la Révolution française et le refus des Lumières. Proche de Moscovici, Robert Jaulin se risqua à l’éloge de la culture tribale, de la spiritualité indienne et popularisa le concept d’ethnocide. La pensée de Serge Moscovici suscita une postérité politique : Brice Lalonde se réclama, du temps des « Amis de la Terre », de ce « naturalisme subversif ».
L’influence du naturaliste suisse aux idées conservatrices Robert Hainard est non moins importante ; c’est dans son entourage (Antoine Waechter, Philippe Lebreton, Solange Fernex) que voit le jour l’écologie politique. Hainard ne conçoit pas la nature comme Moscovici. Se référant à Ramuz et à Carrel, critiquant la rationalité, s’écartant de tout anthropocentrisme et de tout humanisme, déconsidérant l’État-nation, Hainard opte pour une tension sans mélange entre l’homme et la nature qu’il définit par exclusion de la civilisation. « Si l’on tente de situer les propos de Robert Hainard dans le champ des idées politiques, il est difficile de le concevoir ailleurs que très à droite », remarque Jean Jacob. Une formule comme celle-ci a des relents vert-bruns : « Et les peuples germaniques ? Pour eux, je crois que la nature a été autre chose et j’ai souvent rêvé de ce qu’aurait été leur civilisation si elle n’avait pas été presque absorbée par l’influence de Rome, de la Grèce, des Juifs, des Arabes ». Au contraire de Moscovici, il ne s’agit pas pour Hainard de retourner dans la nature, mais de maintenir la nature et l’homme séparés (surtout aux dépens de l’homme). L’influence de ce penseur panthéiste, qui a pris en horreur « le judéo-christianisme », s’étend sur toute la nébuleuse des associations de protection de la nature, sur des publications (Combat-Nature, par exemple), sur les amis des loups et des ours ainsi que sur des personnalités politiques (Antoine Waechter, Philippe Lebreton, Solange Fernex), sur des maisons d’éditions (Sang de la Terre, qui s’est associée en 1998 à la revue Le recours aux forêts pour organiser un colloque avec Alain de Benoist). La tendance à naturaliser le social, à multiplier les métaphores biologisantes (le féminisme naturaliste de Solange Fernex), à proscrire le mélange des races au nom du droit à la différence (Philippe Lebreton), à exalter « l’identité qui se confond avec le groupe humain avec lequel la personne » et, par suite, à militer pour une Europe des régions qui dissoudrait les États-nations par le bas et par le haut (Antoine Waechter), révèle des thèmes pour le moins équivoques estampillant l’influence du naturalisme réactionnaire de Hainard. L’idée d’un parti politique écologiste voit le jour chez les partisans de ce théoricien.
Comment, alors qu’elle est fondamentalement de droite, l’écologie a-t-elle pu s’épanouir à gauche ? L’extrême intérêt de ce livre réside dans l’analyse des mécanismes qui ont permis cette paradoxale alchimie, véritable ambidextrie politique qui a conduit l’écologie à s’amarrer au socialisme, ou à la social-démocratie. Les chemins ont été très tortueux, mais plusieurs facteurs ont contribué à les tracer : les réflexions de Barry Commoner, qui, au début des années 1970, a été l’un des premiers à tourner la page du naturalisme et du passéisme ; le développement de la question nucléaire, qui a joué un grand rôle en amalgamant dans le même combat milieux libertaires post-soixante-huitards, scientifiques et défenseurs de la nature ; l’influence d’un penseur de l’envergure de Bertrand de Jouvenel (pour qui une écologie politique doit surplomber la science économique) et de sa revue Futuribles ; la publication en 1972 du fameux Rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance ; les conférences internationales comme celles de Stockholm et de Rio ; la candidature à des élections nationales de René Dumont et de Dominique Voynet. Une place particulière doit être accordée (bien qu’on ne puisse dire de cette philosophie qu’elle se situe à gauche) au livre de Hans Jonas, Le principe responsabilité, qui a été accueilli avec enthousiasme jusque dans les cercles libertaires en dépit de sa biologisation du social. Les cogitations d’Edward Goldsmith (auteur de Changer ou disparaître), qui proposaient une politique directement inspirée de la biologie et qui appelaient à une symbiose entre la terre (appelée Gaïa par déférence envers la deep ecology de James Lovelock) et l’homme dans le cadre de leur co-évolution, eurent un effet surprenant : leur holisme et leur antilibéralisme furent recyclés par l’extrême gauche. Dès 1974, René Dumont s’est attelé à remettre en cause devant le grand public l’économie de marché, traçant les linéaments d’un écosocialisme (Vincent Labeyrie et Albert Jacquart ont aussi travaillé dans cette direction). Favorable aux thèses autogestionnaires, farouchement anticapitaliste, souhaitant que chaque village devienne une petite république (il rejoint là Castoriadis), René Dumont a fait pencher (en se servant de sa candidature aux présidentielles) très à gauche l’écologie. Grâce à son influence et à celle d’André Gorz, les Verts, et ce malgré l’épisode réactionnaire qu’a imposé à ce mouvement Antoine Waechter, grâce aussi à l’action de personnalités comme Dominique Voynet, Alain Lipietz et Yves Cochet, paraissent assez durablement ancrés à la gauche de l’échiquier politique.
Écrit par un politologue enseignant à Metz, cet excellent ouvrage peut servir de boussole au citoyen et de modèle pour qui veut s’essayer à l’histoire des idées contemporaines. Le lecteur, quant à lui, est conduit à se demander si l’écologie, par le fait des ses germes régressifs et de son indépassable ambiguïté, est destinée à demeurer à gauche ou bien si le balancier ne va pas à un certain moment repartir dans l’autre sens.